Ce matin, pleine d’entrain, de bonne composition, Je vais m’faire la poussière sur les bibliothèques, me dis-je, consciencieuse… Très vite j’ai la main baladeuse… Je les aime tous ces auteurs, tous ces livres, tous ces mots… Pourquoi je la fige cette main sur Benjamin Constant. Son Journal, quelle folie !… Adolphe… J’ouvre. Page 118 de l’édition Flammarion, nous en sommes à la fin du chapitre VI.

Je me demandais souvent pourquoi je restais dans un état si pénible : je me répondais que, si je m’éloignais d’Ellénore, elle me suivrait, et que j’aurais provoqué un nouveau sacrifice. Je me dis enfin qu’il fallait la satisfaire une dernière fois… « Je me rends, Ellénore : votre intérêt l’emporte sur toute autre considération. Nous partirons ensemble quand vous le voudrez. »
Nous nous mîmes effectivement en route. Les distractions du voyage, la nouveauté des objets, les efforts que nous faisions sur nous-mêmes ramenaient de temps en temps entre nous quelques restes d’intimité. La longue habitude que nous avions l’un de l’autre, les circonstances variées que nous avions parcourues ensemble avaient attaché à chaque parole, presque à chaque geste, des souvenirs qui nous replaçaient tout à coup dans le passé, et nous remplissaient d’un attendrissement involontaire, comme les éclairs traversent la nuit sans la dissiper. Nous vivions, pour ainsi dire, d’une espèce de mémoire de coeur,…

Foutu Benjamin ! tu fais mon matin.

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