cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Tu vas bien ?

L’église Saint-Luc où le dimanche, ma grand-mère communiste m’emmenait à la messe, sans m’ avoir donné la moindre éducation religieuse, le rite m’ échappe ; je retiens que le dimanche de Pâques venant, je mettrai une robe plus belle que les autres. Les marchés, il y avait ce marchand de bagues à trois fois rien, toujours ma grand-mère dira oui, toujours les bleues je choisirai. La boulangerie de la rue, à quelques pas. Un jour d’été, il faisait chaud, j’eus ce geste, voler une pièce dans le porte-monnaie de ma grand-mère. Toujours rangé dans un tiroir de la cuisine. Avec cette pièce suis allée à la boulangerie de la rue. Je voulais des bonbons. Quand j’ai vu le gros paquet qu’on me tendait, j’ai culpabilisé plus que de raison. Peine perdue. Cette pièce volée me marquera. Si j’avais dit à ma grand-mère mon envie de bonbons, elle m’aurait donné deux fois plus, trois fois plus. Pourquoi avoir fait ça ?
Pourquoi lui avoir fait ça ?
Elle vient de la terre d’Emilie ma grand-mère. Adèle, Catherine, sont ses prénoms. Elle se courbait en deux sur cette terre qui ne donnait pas. Née dans un village de pierres des premières montagnes derrière Parme, elle ne connut que pauvreté et misère. Paysanne communiste en ce début du XXe, on est dans 1900 de Bertolucci. Les fascistes. L’huile de ricin. La faim. La révolte. Les longues marches pour aller récolter les olives. Le labeur. Se baisser, ramasser, se relever, cueillir. Quand je pense que j’irai passer des jours heureux de vacances là où elle sua à ramasser ces foutues olives, ces villégiatures aux noms de rêve, Santa Margherita, Portofino, Rapallo…
La faim, qui dure. Alors un jour avec son mari ils partirent. Emigrèrent vers Marseille. Là, me dit-elle, on m’a donné à manger, on m’a appris le français, et pour la première fois on m’a appelé Madame. Ils remontèrent vers Paris, la proche banlieue, le travail en usine. Quatre enfants. La mort du mari. La guerre. La débrouille. L’aide de la ville. Elle n’oubliera jamais.
C’est la seule italienne que je connaisse qui ne soit jamais retournée au Pays. Qui n’a pas voulu apprendre l’italien à ses enfants, refusant même de cuisiner les plats de là-bas. Les pâtes, j’aimais ça, alors elle en achetait. Françaises. L’unique exception, la polenta qu’à Pâques, elle faisait pour moi. Je n’ai aucun souvenir olfactif de repas préparés dans le temps, de ces odeurs de plats. N’ai jamais connu les grandes tablées. L’essentiel. Le quotidien. La gentillesse. Tu as faim ? Qu’est-ce que tu veux ? – du jambon.
Par contre, toujours communiste – italienne – elle resta. Se rendant aux meetings des représentants du parti de passage dans cette banlieue. Je me la rappelle disant pleine de fierté : Je vais voir Berlinguer ! Toujours habillée de cette robe-blouse noire de veuve, d’un gilet noir, de chaussures noires, d’un manteau noir, noir comme l’imperméable. Par contre, les bas couleur chair. Le coiffeur ? A minima. Les envies ? De quoi parlez-vous ? Les rêves ? Oubliés. Son plaisir : France Soir chaque jour. Et puis, plus tard, écouter sa petite fille réciter ses leçons d’histoire, géographie. Aimant me voir écrire, faire les devoirs. Me regardant. Se levant parfois, passant une main caressante sur mes cheveux d’enfant, un oeil sur l’écriture. Peu de baisers. Toujours : tu vas bien ?

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  1. Bennani

    J’aime bien c’ est mon ADN, j’etais marxiste et avec mes lectures philosophique j’ai pris mes distances. Je pense tjrs à la société à ce problème infernal les riches sont de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres. Moi aussi je ne voulais pas que mes filles apprennent l’arabe mais je le regrette c’ est un plus. J’ai arrêté de penser société car je suis devenu previligie et j’ai compris que le capital a aussi sa place il crée le travail. Mais cette situation est abjecte tjrs consommer pillier les riches, partage

    • admin

      Oui je comprends ce que vous exprimez. Ce n’est pas parce qu’on est privilégié qu’on perd tout sens des repères. Ce n’est pas parce qu’on est pauvre qu’on a tous les droits. La liberté est le lien entre ces deux mondes.

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