cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : mai 2020

Vanités

Je ne sais s’il y a de grandes ou de petites vanités. Il y a vanités. Ce soir, je sais que je me ferai une joie de mettre cette base sur les ongles, puis ce vernis assez clair de chez Chanel. Deux couches. Attendre. Avant, j’aurai probablement fait un nettoyage de peau, posé ce masque noir miraculeux d’Estée Lauder. Dix minutes. Le retour du teint frais. Du rose sur les joues. Riez, rieurs. Ce n’est pas rien.
Masque encore. Demain, on nous demande de porter masque pour entrer dans certaines enseignes. Me refuse au blanc au bleu au fleuri au fait maison etc… Il m’étouffe. Un rien de claustrophobie qui se réveille.
J’opte pour celui que j’appelle le masque Dark Vador. Plastique sur serre-tête.
Formidable. J’entends la musique du film quand je le porte…
Il le faudra demain pour la salle d’attente du dentiste m’a-t-on prévenue.

*

Tout en beau

Elle pourrait sembler désarmante cette gamine qui du haut de ses quelques années n’a pour meilleure copine que le miroir rectangulaire d’une armoire à trois sous dans la pièce de ce deuxième étage où elle vit dans cette maison de la banlieue rouge de Paris. Elle s’assied sur un tabouret, se met face au miroir, raconte à sa copine des histoires de petites filles de 7 ans…  Son imagination va bon train sûrement.
Blonde comme les blés, elle aime la douceur, les rires soudains pour n’importe quoi. Elle est gaie de nature. Ne se pose aucune question existentielle. Pourquoi suis-je si blonde ? maman, si brune si italienne, pourquoi n’ai-je pas de père près de moi, comme les copines ? Pourquoi passer toutes ces vacances face à un miroir au lieu de connaître les plaisirs de l’extérieur. La rébellion, elle ne sait même pas que ça existe. Elle voit déjà tout en beau. Ses histoires à l’amie du miroir finissent toujours bien, jamais de colère ou de drame. Il était une fois…Elle en est là, vivant entre femmes. Sa grand-mère adorée et sa maman, puis sa maman un jour partant tout là-bas en Afrique, arrivera une tante bien silencieuse, mais qui l’aidera à se laver la tête. L’emmènera au cinéma. Elle découvrira avec elle les péplums du moment. Innocente, elle ne sait pas qu’elle va être subjuguée à vie par les bruns héros des films. Les bruns baraqués. Hercule c’est son idole. Steve Reeves. Insensible sera au charme de Fanfan La Tulipe. Oui, pourtant découvrira là ce dix-huitième siècle. Là naîtra une passion pour l’histoire. La petite histoire.
Ecolière disciplinée, elle aime ça lire les lignes, écrire sur les lignes. Elle aime les mots sans savoir qu’elle les aime. Elle aime. Cette petite fille aime.
Tout un monde lui échappe. Elle ne se pose pas de questions. Prend ce qui vient. Accepte ce qui vient dans cette maison où elle vit. 

*

Dessins d’enfant

C’est bien beau de ranger, de trier. On trouve des fantaisies, des petits objets à deux sous, des photos oubliées, des photos qui ne font pas mal, qui ravigotent en fait. La vie en bleu. Et puis des paquets de dessins d’enfant. Dessins sur n’importe quel support. Petit format. Grand format. L’imagination enfantine me laisse sans voix. – Qu’en faire ? D’abord les regarder.
Quelle audace dans ces dessins.
Quel sens des couleurs ! Quelle envie de figurer la vie…
C’est fascinant.
Alors, je ne peux pas.
Je ne peux pas les déchirer.
Rien de triste dans ce renoncement. Je veux peut-être me faire plaisir en écrivant ces derniers mots… et alors ?

*

L’inattendu

Confinée, je déconfine dans les placards, où s’entassent albums photos et tutti quanti. Parmi les boîtes, une ovale. J’ouvre. Plein de tirages de la vie d’avant… je regarde. Ce qui me plaît, voyez-vous, c’est que mon regard reste dans le présent, je ne suis en rien nostalgique. Il m’arrive d’avoir de la peine évidemment, d’être dans le manque, mais les pieds et le regard restent bien dans ce foutu présent, heureusement.
Ma main trouve ce tirage aux couleurs quelque peu passées. Je porte mon beau manteau marron, celui qu’Urli m’avait offert une fois que Laura lui eut dit, Maman n’a rien à se mettre. La photo a été prise en Normandie, dans la campagne, à l’arrière de Deauville. J’aime mon regard clair sur lui. Urli.

La main baladeuse

Ce matin, pleine d’entrain, de bonne composition, Je vais m’faire la poussière sur les bibliothèques, me dis-je, consciencieuse… Très vite j’ai la main baladeuse… Je les aime tous ces auteurs, tous ces livres, tous ces mots… Pourquoi je la fige cette main sur Benjamin Constant. Son Journal, quelle folie !… Adolphe… J’ouvre. Page 118 de l’édition Flammarion, nous en sommes à la fin du chapitre VI.

Je me demandais souvent pourquoi je restais dans un état si pénible : je me répondais que, si je m’éloignais d’Ellénore, elle me suivrait, et que j’aurais provoqué un nouveau sacrifice. Je me dis enfin qu’il fallait la satisfaire une dernière fois… « Je me rends, Ellénore : votre intérêt l’emporte sur toute autre considération. Nous partirons ensemble quand vous le voudrez. »
Nous nous mîmes effectivement en route. Les distractions du voyage, la nouveauté des objets, les efforts que nous faisions sur nous-mêmes ramenaient de temps en temps entre nous quelques restes d’intimité. La longue habitude que nous avions l’un de l’autre, les circonstances variées que nous avions parcourues ensemble avaient attaché à chaque parole, presque à chaque geste, des souvenirs qui nous replaçaient tout à coup dans le passé, et nous remplissaient d’un attendrissement involontaire, comme les éclairs traversent la nuit sans la dissiper. Nous vivions, pour ainsi dire, d’une espèce de mémoire de coeur,…

Foutu Benjamin ! tu fais mon matin.

*

Eternelle fiancée

… et puis un jour j’eus trente ans.
Urli très sérieux mais vraiment très très sérieux se plante devant moi, me tient les épaules comme s’il devait m’annoncer une mauvaise nouvelle qui allait me fracasser : Voilà, tu as trente ans, jamais plus je ne te souhaiterai ton anniversaire. Tu restes à jamais mon éternelle fiancée. Comment vous dire : je jubilais. Il y avait une telle fantaisie dans ces mots. Et le temps passa.
J’étais toujours l’éternelle fiancée.
Un jour, nous étions garés dans le parking Place Vendôme, pour je ne sais quel rendez-vous dans le coin. Nous marchions sur la place, qui fut toujours une des préférées d’Urli. Il aimait cette colonne, cet espace. Pense à Courbet me disait-il… Mais mon regard ce jour-là fut attiré par une vitrine, la vitrine de Cartier. Je vois une très fine bague, avec juste une aigue-marine et quelques petites pierres autour. Très 1930. Rien à voir avec les diamants rutilants que l’on peut aussi trouver ici. Je ne suis pas une folle de bijoux, mais là, cette petite bague, j’eus un coup de foudre. Mais bon… je n’ai rien dit. Mais il a vu.
C’est ainsi qu’un midi à la maison un jour, il m’offrit un cadeau. Mes joues devinrent aussi rouges que la petite boîte que j’avais dans les mains. Je n’osais pas l’ouvrir. J’étais muette. Et puis lentement j’ai soulevé le petit couvercle. Elle était là ma jolie bague. Maintenant tu es vraiment ma fiancée.

*

Thalasso

La marche est lente avec le petit Erri qui renifle les pneus de chaque voiture qui stationne sur le trottoir… Une femme passe près de nous, elle parle à l’ amie qui l’accompagne, Moi, sitôt terminé ce confinement, une thalasso !
Ce n’est pas mon truc, mais ça me rappelle Urli. Un jour, il me dit, Nous allons à Biarritz, faire une thalasso, ça te dis ? Pas pour moi, mais oui, tu vas aimer et puis j’ai la ville à disposition. Et nous partons avec le jeune Marlowe, notre boxer adoré, d’à peine six mois. La route fut longue et belle, les restos très agréables, Urli à son meilleur. Nous arrivons. Merveilleux paysage. Merveilleux hôtel. Et là, mon amour, imaginez, cheveux longs, cigare Lusitania, perfecto, jean et boots Berluti, on lui apporte à la réception après notre inscription, un plateau sur lequel il découvre ce qui lui permettra de réussir la-dite thalasso, tout un lot en éponge blanc surmonté d’une paire de nu-pieds en plastique toute aussi blanche. Imaginez son regard.
Il est hors de question que je porte ça.
Je veux bien en cabine mais pas déambuler avec.
– Cela ne se peut Monsieur.
Alors, je reste, mais sans thalasso.
Urli, quoi.
J’adore.
Je savais qu’il dirait ça… J’voulais le voir !

*

Bella ciao

1er Mai — Ce rappel d’un coup. Ce 1er Mai de je ne sais plus quelle année, dans ma banlieue rouge, juste ce souvenir de ma robe très très mini, fleurie, où la couleur violette dominait. Il faisait très beau, déjà chaud ce matin-là. J’accompagnais maman, je voulais prendre quelques brins de ce muguet pour offrir à ma grand-mère. Arrivant sur la petite place où aboutissait le marché, il y avait ces cafés, ces terrasses bondées. Et là, un groupe d’hommes devant l’une d’elles, ils se mirent d’un coup à chanter Bella ciao, levant leurs verres ; c’est alors que beaucoup de personnes autour reprirent avec eux le célèbre refrain comme si tous étaient italiens. Un frisson me traversa. Un frisson traversa tout le lieu. Une émotion s’installa. Les marchands de muguet agitèrent tous leurs brins – ce fut juste magnifique. Ma grand-mère m’avait expliqué ce chant des partisans. J’aimerais vous le réciter, vous transmettre ça. Inutile. Vous le connaissez par coeur ce chant. Una mattina mi sono svegliato…

*

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