cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : juin 2020

Carton-pâte

Il fallait que cela cesse.
Il fallait trancher net.
Il fallait couper le lien.
Un ciel mouvementé t’accompagne lorsque tu marches dans le quartier du Marais. Ta tête n’est pas une explosion de pensées. Tu es extrêmement calme et décidée. Tu attends l’amie à la terrasse du café. Une coupe. Bon signe.
Vous déjeunez rapidement, la discussion est sur tout autre sujet que celui qui t’amène. Bon signe.
Tu es sûre ?
Elle sait l’amie que je gardais toujours quelque chose de lui dans une poche cachée lorsque je lui demandais de me le retirer de la tête.
Elle sait ça la spécialiste de l’hypnose.
La mire. La voix de Catherine. L’état d’hypnose.
Tu vas couper net ce lien qui t’attache à lui. D’un coup sec.
Tu vois sa silhouette avancer vers toi.
– Coupe net !
Je coupe sans la moindre hésitation ce cordon brun que je vois.
– Maintenant que vois-tu ?
– Comme un écran noir. Un grand carré noir plutôt.
– Le vois-tu ?
– Je vois à côté du grand carré noir, sa silhouette en carton-pâte toute noire elle aussi. C’est comme un Magritte.
– Prends la silhouette. Jette-là.
– Je la jette. Elle s’effrite toute seule.
Catherine fut étonnée de cette image de carton-pâte. Pas de consistance. La platitude. « Il ne pouvait être que ça pour toi ».
Les images qui vous viennent en tête au moment d’une séance d’hypnose sont d’une imagination incroyable. Elles ne cessent de me surprendre. Elles peuvent être très gaies, lumineuses, rayonnantes, comme celle qui me vint lorsque je voulus avancer après une peine très lourde. J’étais dans une grande bulle transparente au-dessus des toits de Paris. Le bleu du ciel, le soleil à tout-va, j’avançais la bulle en la faisant rouler au-dessus des toits. J’ai vu Urli en épaisseur cette fois, souriant, me tendant les bras, droit devant.
Avance ! Va de l’avant ! Tout ira bien !
Ou bien d’un noir total, révélatrices d’une réalité que nous n’acceptiez pas de voir.

*





J’ai balayé devant ma porte

Elle a raison l’amie à qui j’ai envoyé quelques pages de cette histoire que je veux publier. « Je vous ai remise devant nous. J’ai nettoyé les règlements de compte trop explicites qui fanent votre présence. » … qui fanent votre présence. Elle a du style, l’amie… Avec son tact habituel, elle m’a fait tout piger. Ce fut une révélation. Mais oui. Quel besoin ai-je d’avoir un ton revanchard pour raconter mes petites histoires de coeur ?
J’me suis fait plaisir bien des fois avec ça, sans m’en rendre compte, j’dois le dire. Et si on rajoute le lamento au revanchard, on tombe dans le minable.
La sensiblerie. À fuir.
Ce côté journalistique qui me reste, être dans les faits, me dessert totalement pour le coup, je dois veiller au grain.
En attendant,
ce matin,
J’ai balayé devant ma porte.

*

Une clé

Il est des soirées singulières. Vous êtes chez vous, tranquille ou agité, vous lisez ou regardez la télé, vous cuisinez, vous chantez… que sais-je. Bref, chez vous, vous faites ce que vous voulez. Il est près de 21.30, brusquement vous voyez votre petit chien se précipiter vers la porte d’entrée et aboyer. Vous vous levez (vous écriviez sur l’ordinateur), et allez voir ce qui se passe.
Et vous entendez nettement que quelqu’un farfouille dans la serrure. Etonnamment, vous n’avez pas peur. Vous ouvrez. Et là, devant vous, deux jeunes filles et trois garçons dans le vent on va dire, vous regardent ahuris. L’un des garçons a la main sur une foutue clé qu’il n’arrive pas à retirer de ma serrure. Mais alors, on est pas au 3e !
Et non, mon gars, ici c’est le 4e. Vous êtes mal barrés. Ça va vous coûtez bonbon de faire venir un serrurier. La porte est blindée, la serrure sous haute protection que sais-je, impossible de la débloquer, la clé. Envie de rire quand même. Jeunes et dynamiques ils montèrent et montèrent les escaliers sans compter les étages…
Bref, en attendant le serrurier, qui sera là très vite, on parle un peu. On s’amuse quand même du truc du soir. On essaie même la poudre de perlimpinpin. Rien. Les filles descendent prendre quelque chose au 3e. L’équipe du 3e, bière à la main, vient voir ce qui se passe. Constat philosophique : notre compte en banque va subir un léger contrecoup.
Erri leur fait des mamours.
Le jeune serrurier arrive, et repart très vite chercher la pièce manquante. Il doit changer la serrure. Notre compte en banque va subir un rude contrecoup...

*





Prendre son pied

Héraklès/Hercule en lutte contre l’Amazone ? Combat loyal ? Agression ? Reddition déguisée ? Le demi-dieu, représenté ici jeune, sans les muscles hypertrophiés de la légende, doté d’une svelte et gracieuse anatomie d’éphèbe, saisit la guerrière par le casque : c’est l’image qu’on retient d’abord. L’Amazone montre un visage crispé ; cependant il semble qu’un sourire de demi-consentement lui échappe. On regarde alors mieux, et l’on s’aperçoit qu’Héraklès non seulement appuie son pied sur le pied de l’Amazone, mais retrousse ses orteils pour épouser le cou-de-pied et accentuer la pression : geste de prédateur sans doute, mais aussi de séducteur. La violence est tempérée par une caresse secrète qui érotise la scène et transforme les fiers adversaires en prochains amants.
Je vois beaucoup de malice, beaucoup d’humour dans ce rapprochement, cette complicité, cette entente par les pieds. Les orteils d’Héraklès montent sur le pied de l’Amazone, par une mini-escalade qui préfigure une possession plus complète.
Julien Sorel, assis à côté d’elle dans le jardin de Vergy, commence sa conquête en s’emparant de la main de Mme de Rênal. Debout en face de l’Amazone, Hercule s’empare de son pied. Il prend son pied. « Prendre son pied » : et si l’expression, qualifiée de moderne et familière par le Petit Robert, avait pour origine et pour garant une des plus vieilles et augustes sculptures de l’Occident?

Dominique Fernandez
L’Italie buissonnière

*

Palerme, Museo Nazionale Archeologico
métope d’Hercule en lutte avec l’Amazone

Héroïne

Comme un matin d’été au lever du jour ce lundi. Envie de faire du jardinage. Un bien grand mot, que j’aime bien, pour nettoyer les bacs des feuilles séchées, biner la terre avec la fourchette en fer trouvée sur un marché à Venise. Les abeilles sont indifférentes à ma présence, elles tournicotent autour des jasmins. Leur bourdonnement fait mon miel si je puis dire. J’ai des fleurs de ces jasmins partout dans la chevelure. On dirait une héroïne des tableaux Art Nouveau que j’aime tant. J’ai toujours des surprises. Telle cette sauge qui ressurgit. Elle est là, magistrale, toute contente à côté du rosier rose qui accepte de lui laisser de la place. La menthe chocolatée qui repart. Si on frotte les feuilles vous sentez le goût du chocolat noir. Vraiment. Et puis ces herbes des champs de blé qui s’immiscent. Bienvenue. La lavande de Stanislas commence sa floraison. Elle est très belle. Son parfum n’est pas envahissant comme peut être celui de certaines autres lavandes.
Prendre l’arrosoir maintenant, verser l’eau lentement, attendre, remettre.
Ecouter les gouttes tomber sur le zinc. Voir une abeille boire une de ces gouttes. Nettoyer le petit bac à eau pour les oiseaux. Ils y viennent. Certaines mésanges s’y nettoient les ailes. J’adore ce foutoir qu’elles font.
Ensuite, café…

*

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