cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : août 2020

L’essai

Rentrée oblige nous sommes inondés de spots sur toutes ces nouvelles voitures, toutes faites pour nous mener bien loin dans un bonheur partagé.
Si je ne me suis jamais retournée sur une voiture, si jamais je ne fus éblouie par toutes ces marques, j’aimais je le reconnais certains bruits de moteur. Flash back. Flash back… Que faisait Urli quand il voulait essayer une voiture ?
Evidemment il en aimait sûrement les caractéristiques, la ligne, les performances… MAIS, il y avait un critère majeur, ça passe ou ça casse.
Vêtu de son sempiternel Perfecto, Lusitania aux lèvres, il montait vivement dans la voiture du moment et n’avait qu’un seul geste, un seul. Il ne regardait pas son confort, non, il étendait sa main droite vers le siège où je devrais m’asseoir, s’il n’y avait aucune obstruction pour qu’il puisse me tenir la main, que la distance était bonne, le vendeur pouvait espérer la vente.
La première fois qu’il fit cela, comment dire, je fus éblouie. Et intimidée.

*

Big Mac

Donc, me voici hier matin dans ces beaux quartiers, pour un examen médical. Tout va bien. Sortant de là, je me dis, Va, et me dirige vers ces Champs Elysées où je marche si rarement. Le matin, tout est encore aéré, la circulation moindre, la foule, absente. Je constate l’immense boutique que s’apprête à ouvrir une de mes enseignes préférées, les travaux se terminent. La porte est majestueuse. À fuir. Je traverse. Toujours le charme de Guerlain. Des vitrines avec les fleurs des champs. Et j’arrive devant Mc Donald’s. Des plombes que je n’avais pris un hamburger entre les mains. Va ! Bon, j’y vais donc. Un long couloir, genre couloir de métro un jour de pluie ; au bout, les comptoirs. Peu de personnel. Je m’approche. Un adorable monsieur me demande ce que je veux. Un BIGMAC et une petite frite s’il vous plaît. Il me regarde, ahuri. Il faut commander aux bornes, qu’il me montre. Je me retourne et vois le long du long couloir une longue file de bornes genre téléphoniques. Je sais pas faire ça… Devant ma peine, il me rassure. Je veux bien prendre votre commande. Je règle. Et vais m’asseoir derrière un truc genre parloir de prison, comme on voit dans les films noirs. Le Big Mac arrive. Je jubile, en gamine. J’ouvre la boîte en carton. Et prends le hamburger à deux mains. Tente de le porter à la bouche qui sourit déjà. Des bouts de salade coupée menue s’en échappent, tombent sur la table. La sauce aussi tente de jouer sa partition. Tu ne m’auras pas, lui dis-je. Et je savoure le premier morceau… La déception, d’entrée de jeu. Trop cuite la viande. Aucun goût. Je suis désolée pour l’animal. J’ai de la sauce aux bouts des doigts. J’ai l’impression que tout dégouline… Dépitée, je mange piano piano cet hamburger sans goût malgré les ingrédients, les morceaux de ceci de cela. Je ris de moi-même. Ce n’est pas grave me dis-je. Maintenant tu sais.


*

Les zinzins

Vous connaissez ça. Vous voulez vraiment nettoyer la poussière de vos bibliothèques, non pas avec le gentil plumeau Swiffer, non, un vrai dépoussiérage. Vous découvrez derrière les livres les zinzins oubliés. Ces objets que vous vous refusez de jeter. Trucs à deux francs six sous. Parfois vraiment pas terribles il faut le dire. Une forme de tendresse vous empêche de vous en séparer.
Alors, j’ai assumé et les ai mis plein pot mes zinzins.
Qu’y trouve-t-on ? Parmi eux, un petit buste italien d’enfant lecteur, en plâtre, doré d’une méchante peinture vieillie. Je l’avais trouvé Porta Portese, les Puces de Rome. Urli n’aimait pas l’objet, trop mièvre pour son goût. Mais il nous accompagna de déménagement en déménagement, le jeune lecteur.
Une copie XIXe d’une estampe XVIIIe, La carte du Tendre. Comment la midinette que je suis aurait-elle pu passer à côté de ça…
Je l’ai posée derrière le lecteur.
Un petit bougeoir toscan aux armes des Medici, en faïence jaune safran.
Une lampe en papier. Elle fait une lumière toute douce, toute dorée…
Un Pinocchio menteur et sympathique avec son chapeau pointu.
Une petite couronne de princesse en métal léger.
Un sablier…
Une statuette en papier mâché d’une quinzaine de centimètres, représentant un photographe en action. — Les petits pinceaux d’Urli lorsqu’il s’essaya à la peinture… etc… etc…
C’est beau en fait. C’est beau. Doux. Précieux.


15 Août

… et nous nous sommes retrouvés une nouvelle fois sur la plage de Paraggi, ce hameau de rêve entre Portofino et Rapallo. Un petit hôtel, quelques maisons entre les collines. Des pins, des cyprès, le sable. Seulement voilà, nous avions oublié le calendrier. Nous étions un 15 Août, jour béni des Italiens. Bondée la plage. Peu de touristes étrangers. Nous fûmes surpris de voir ce jour-là des familles au grand complet. Parents, grands-parents, enfants, oncles et tantes, cousins, cousines… Un foutoir comme on aime. Ça mange. Ça crie (Maassimoooo…, vieni qui !). Ça chante d’un groupe à l’autre les p’tites chansons de l’été. Les femmes en maillot de bain, mais portant bijoux. Beaucoup d’or. Colliers, bagues, bracelets… La plage rutilait, on peut le dire. Près de moi, une femme portait au moins une quinzaine de petits bracelets en or à chaque poignet. J’en ai aimé le bruit lorsqu’elle appela son monde pour partager la focaccia. Elle nous en offrit aussi d’ailleurs. Grazie. Le 15 Août c’est vraiment ça, un partage. Ce que nous ne savions pas, selon la tradition italienne, après le repas, on met à l’eau le seul de la famille qui soit resté habillé. Tous se lèvent soudain et portent le malheureux (complice ?) vers la plage où ils le jettent à l’eau au milieu des cris, de beaucoup de rires, avant de revenir vers leurs serviettes, et terminer ensemble la journée dans les vapeurs de la Grappa.

*

J’le garde… J’le garde…

J’ai compris ça d’un coup ce matin, juste après avoir photographié la beauté du ciel. Pourquoi me compliquer la vie. Pourquoi m’obstiner à vouloir absolument l’oublier. Chercher l’Adieu, sous prétexte que c’est « un amour impossible », « qu’il ne peut rien te donner. » C’est le vide, du vent, une ombre. Que sais-je encore. Etre dans la peine. Pleurer. Avoir mal à répétition. Dans une foutue tristesse, une indifférence qui pointe le bout de son nez. Etc… etc…
Bien des poètes ont écrit là-dessus.

Reste simple Anna.
Alors ?
L’évidence.
J’le garde mon amoureux. J’le garde.

Même s’il n’est plus là.
Même si Nous ne serons jamais étranger l’un à l’autre, comme il l’écrit.
J’le garde mon sentiment. J’le garde.
Il est un soleil.
J’en fais grand cas. Ce n’est pas rien. Il me rend forte. Je sens cette vitalité.
Tout se réajuste en moi.
Retrouve son équilibre.
Je peux envisager peut-être de regarder l’Autre…
Et nous revoilà à l’ami Stendhal.
Je crois, malgré les occasions ratées, à la multitude des possibles.
… j’me reconnais bien là.

*

Le bol

Il ne faut pas être grand devin pour comprendre que c’est l’appel de la campagne qui, hier, m’a fait acheter un bol. Je l’ai choisi blanc cassé, mon bol, avec une frise ondulante, sans petites fleurettes, d’une couleur verte foncée, à l’ancienne. Comme une envie évidente d’ouvrir une petite porte en bois menant à un jardin de curé. Quelques herbes folles de chaque côté d’un vague chemin, les pas se dirigeant vers une table simple où je pourrais m’asseoir. Buvant lentement ce café italien, les mains autour du bol, je regarderai les dernières floraisons ; mon amoureux pas bien loin, avec son chapeau de paille, le sécateur en main. J’aime qu’il ait l’esprit jardinier.

*

Un trésor

L’arrosage automatique du petit jardin, en bas, vient de se mettre en route, les voix et les bruits de maçons restaurant un mur extérieur, quelque part derrière, Carmina rentrant les poubelles. Les voisins du dessus « Au revoir, bonnes vacances », ils partent retrouver l’Italie. Les informations, que j’ai arrêté d’écouter. Les rideaux, tirés. La maison dans une douceur d’été. Haydn et Mozart à l’écoute. La tête dodelinant avec malice au rythme du pianoforte d’Hantaï. — Et allez savoir pourquoi j’me rappelle d’un coup la patinette bleue de la voisine d’à-côté avec laquelle je jouais avant qu’elle ne rejoigne tout l’été leur maison d’Etretat. J’ai tellement aimé cette patinette. Ne lui ai jamais demandé, à la copine, de me la prêter. Elle n’a jamais su combien je l’enviais. Vers la fin de l’après-midi, ma grand-mère nous passait systématiquement par dessus le muret mitoyen un sandwich, saucisson ou jambon. Revenant une demi-heure plus tard avec deux verres remplis de limonade. Comment dire ?
… un trésor. Trésor d’amour dirait Sollers.

*

La petite chemise bleue

Tu la portes depuis des lustres. Elle fut de tous vos voyages d’été.
Italienne, en coton léger léger, le bleu ciel en est maintenant devenu bien pâle. Rien n’y fait, tu mets la main dessus à chaque nouveau pic de chaleur. Tu la veux sur toi. Elle est large, le moindre souffle d’air arrive à s’immiscer dessous et c’est un vrai bonheur. Tu aimes ses manches, larges aussi, que tu aimes remontées aux coudes. Elle a de l’allure la bougresse. Mieux, elle est magique. Quand tu la portes, l’air qui t’arrive, c’est l’air de Venise. Combien d’années n’a-t-elle pas déambulé avec toi via i campi. Combien de fois Urli n’a-t-il pas défait ses boutons. Combien de fois ne l’as-tu pas tachée par quelque glace au chocolat, à la vanille… L’air de Venise cette petite chemise bleue…

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