cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : novembre 2020

Louise

Lorsque vous apprenez la mort de quelqu’un que vous avez connu, tout remonte. Même s’il s’agit d’une petite chienne. Louise vient de mourir.
Je l’ai rencontrée le jour où Clem me présenta sa mère. Rose vivait avec Louise dans l’Ile Saint-Louis. Rose se déplaçait avec un vieux vélo rouillé sur lequel elle mit un panier et Louise dans le panier. Elles faisaient des virées sans compter, notamment vers les restaurants gastronomiques dont Rose était une fidèle. Pas un chef étoilé qui n’ait caressé Louise. Pareil pour les déplacements en province. Avec son mari et Louise, Rose prenait l’Autoroute du Sud chaque dernier samedi d’Août, à 8 heures 30 précises, pour sillonner vers les Etoilés de là-bas. Imaginez le vélo et le panier sur le toit de la Jaguar !… Un jour de grande circulation, ils étaient un peu avant Lyon, je crois me rappeler, la Jaguar n’avançait pas. Rose en eut assez, demanda à son mari de libérer le vélo, elle prit Louise qu’elle mit dans le panier, et les voilà parties sur la bande d’arrêt d’urgence… J’aurais voulu voir la tête de la personne au péage, lorsqu’elle expliqua que son mari arrivait…
Puis Rose mourut. Et une des filles de Clem emmena Louise à Boston.
Une voyageuse, Louise.
Bon voyage Louise…

*

La narration

je contemple le soleil du printemps sur ma feuille blanche, je repense à l’automne et à l’hiver, et j’écris : Narration, mon Saint des Saints, rien n’est plus que toi de ce monde, rien n’est plus juste que toi. Narration, patronne du Guerrier Lointain, ma maîtresse. Narration, le plus spacieux de tous les véhicules, char céleste. Oeil de la narration reflète-moi, car toi seul sais me reconnaître et me rendre justice. Bleu du ciel, descends jusqu’à l’abîme par la narration. Narration, musique de la sympathie, fais-nous grâce, donne-nous la grâce et sanctifie-nous. Narration, mélange fraîchement les caractères, parcours de ton souffle les successions de mots, assemble-toi en écriture et trace dans le tien notre dessin à tous. Narration, recommence, c’est-à-dire renouvelle ; repousse encore et à nouveau une décision qui ne doit pas être (…) Successeur, quand je ne serai plus, tu me trouveras au pays de la narration, dans le Neuvième Pays. Narrateur dans ta cabane en plein champ envahie par les herbes, toi l’homme doué du sens de l’orientation, tu peux tranquillement te taire, garder peut-être le silence dans les siècles des siècles, écoutant l’extérieur, descendant à l’intérieur de toi-même, mais ensuite, roi, enfant, rassemble tes forces, redresse-toi, appuie-toi sur tes coudes, souris à la ronde, reprends une profonde respiration, et fais à nouveau entendre celui qui apaise tous les conflits, ton : « Et… »

dernière page du roman de Peter Handke 
Le Recommencement

Click & Collect

Oui, on n’entend que cette injonction. J’en comprends l’importance, l’utilité pour les libraires, les boutiques, les petits restaurateurs, les plus grands.
Paolo, lui au moins je peux lui parler si je veux commander quelque plat.
Click & Collect ! Comme tant d’autres, je clique et clique, et pars, munie d’une autorisation de sortie que je m’accorde, pour collecter les quelques livres à lire, les bas à porter, etc… Toujours l’accueil est chaleureux, rapide la transaction derrière une barrière. Le nom. Le paquet. Le code de la carte bancaire. Un sourire. Au revoir.
Seulement voilà, si à l’écriture j’utilise des mots souvent très courts, j’aime les mots qui prennent leur temps. Les mots longs. Les adverbes. Les verbes, leurs infinitifs et conjugaisons. Rarement l’impératif me tente. — Va ! peut-être… Alors, toute cette rapidité d’exécution, ces clics à répétition me donnent des envies de campagne. De lenteur. À un point impensable. J’ai ressenti ça l’autre jour. Qui peut me la donner cette campagne ?
La Fontaine.
Je suis Gros-Jean comme devant,
Rien ne sert de courir, il faut partir à point,
Amour, amour, quand tu nous tiens
On peut bien dire adieu prudence,
Tout flatteur vit au dépens de celui qui l’écoute,
Travaillez, prenez de la peine, c’est le fonds qui manque le moins,
Tel est pris qui croyait prendre,
Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage,
La raison du plus fort est toujours la meilleure,
Il ne faut pas avoir les yeux plus gros que le ventre,
On a souvent besoin d’un plus petit que soi,
Ne forçons point notre talent, nous ne ferions rien avec grâce.
D’accord. Je m’arrête là.
Vous la sentez la campagne ?
Eh bien, dansez maintenant !

*





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