Je l’ai quittée l’amie, comme je l’avais appelée, elle, sans la connaître vraiment, un de ces jours terribles où la vie bascule. Par instinct. Je savais qu’elle m’aiderait. Rosine, un prénom qui chante. Une vraie femme, comme on dit, une scorpionne. Née à Marseille, le Sud en rajoute au caractère déjà bien trempé. Son mari Marc, aussi placide que sa femme est explosive, sait incroyablement faire le dos rond, s’isoler mentalement lorsque les foudres arrivent. Il la connaît bien sa Rosine. Nous fûmes deux soeurs, on peut le dire.
Je raconte.
Nous étions alors antiquaires. Enfin, Urli était antiquaire, moi pas du tout. Je ne suis pas à l’aise à parler d’argent, vendre. Même enfant, je n’aimais pas jouer à la marchande avec les gamines du coin. Et puis, cette foutue méconnaissance du métier me tétanisait. Lui Urli s’est jeté là-dedans et s’y est trouvé bien. Très vite il devint copain avec tous les marchands de la rue et des alentours. Je restais dans mon silence. Mais, il y avait Marc et Rosine, grands marchands d’une rue de ce Carré Rive Gauche, leur boutique sentait bon. J’en aimais les lumières avec lesquelles Rosine jouait, l’harmonie qu’elle savait mettre dans le lieu. Je m’y sentais bien, à l’aise. Je m’installais dans un fauteuil, et les écoutais. Rosine était la vendeuse hors-pair. Marc, le chineur éclairé. Il prit Urli sous son aile (ces expressions désuettes que j’aime…), il lui apprit tout un tas de trucs. J’écoutais. J’écoutais. N’apprenais pas vraiment. Parlais toujours aussi peu. Nous déjeunions, dînions ensemble. C’est ainsi que ce 19 novembre de cette année-là, quand Urli dût aller aux Urgences, hospitalisé, je fus perdue. Instinctivement, je l’ai appelée, elle, que je connaissais si peu. Avec Marc, ils ne me lâchèrent pas, jusqu’à la fin. L’amitié s’installa. Les rires. Les éclats de rire pour un rien, un détail, nous étions raccord. Les repas. Tant de repas. Souvent je mettais la table : Rosine, on est combien à midi ? Rosine, on est combien ce soir ? 24 ?… Les voyages avec eux. Leur installation dans le Sud, cette maison qu’elle arrangea de façon divine et facile. Les discussions sans fin avec elle sur n’importe quoi. La foi, la liberté, ou des banalités. Bref… Leur meilleur copain américain est arrivé un jour à Paris. Clem. Sans savoir que c’était lui, le coup de foudre dans la rue juste avant le repas dans une brasserie aux nappes blanches de la rue de Lille. Tout ce que j’aime dans la Providence. Tout ce que j’aime. Les déjeuners les dîners à quatre. Les fâcheries de gamine avec Clem pour pas grand chose, Rosine encore m’apaisait. La mort de Clem. Le désarroi. Encore Rosine. Toujours Rosine. Pourquoi me lança-t-elle un jour une pique féroce sur Clem et moi. Comme je pensais qu’elle avait toujours raison, je ne réagis pas. Et le temps joua sa partition. Jusqu’à cet été de l’année passée où elle me dit encore une méchanceté incompréhensible. Tout remonta alors de ce qu’elle avait dit avant sur Clem et notre histoire. Pas de surexcitation. Pas de colère. C’est dans un état de calme, d’évidence, qu’instinctivement je sus ce jour-là qu’il me fallait ne plus la revoir jamais. Marc tenta inutilement une tractation.
C’est ta soeur !
J’ai ici, dans cet appartement un splendide tableau d’elle, un chemin, assez abstrait, dans le bureau une délicate aquarelle d’anémones sur un papier foncé, une autre de leur jardin aux lavandes, et dans le salon, deux dessins qu’elle fit, pour mon anniversaire, un bouquet, si fin, de fleurs sauvages dont elle connaissait mon amour pour elles, et un autre de silhouettes d’arbres en automne. Toujours je les regarde sans nostalgie, avec plaisir. Ils sont beaux.

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