Joss me téléphona en cette fin de matinée depuis le Sud. Elle réside désormais dans cette maison de retraite de haut niveau. L’ennui, l’isolement dans un établissement cinq étoiles à 15 kilomètres d’Aix. Victime d’un AVC elle qui fut voyageuse ne peut se déplacer qu’avec l’aide d’un déambulateur. Aller en ville sans assistance ni taxi.
Petite, mince, très classe, toujours élégamment vêtue, moderne, très moderne, cheveux courts au carré impeccable, les ongles toujours peints d’un bleu soutenu. Joss fit mille métiers, celui qui l’amusa le plus fut à Europe 1 où elle s’occupait de la publicité je crois. Elle fut virée avec l’arrivée de Mitterrand en 1981. J’ai jamais vu le rapport.
Joss était ma voisine de dessus à Paris. Juive athée, elle aime l’hébreu plus qu’Erri de Luca je crois. Elle me parlait toujours de ses études hébraïques. Elle a d’ailleurs écrit deux livres, le dernier, non édité, pour ses deux fils et ses petits enfants, sur les fêtes juives. Elle me faisait lire ses pages. Joss, pourquoi ne faites-vous pas confiance à vos lecteurs, pourquoi rajouter de la sauce ? Arrêtez vos répétitions. On se perd. Elle opinait mais n’en faisait qu’à sa tête.
Son mari, qui la suivit dans le Sud, est mort voici 5 mois. Je vous comprends enfin Anna. Je connais maintenant cette absence.
Pourquoi est-ce que j’écris ce billet ? Parce que Joss, d’un ton banal, comme le récit d’une rencontre au marché du coin, m’explique son suicide raté. Les petits cachets n’ayant pas réussi, elle opte pour les grands moyens. Avec son déambulateur, elle va à la salle de bain, pense ramener l’escabeau qui s’y trouve pour arriver avec beaucoup de difficulté et de lenteur jusqu’à la fenêtre de la chambre. Pousser l’escabeau avec le déambulateur traverser la chambre lui demande un effort inouï. Parvenir à mettre l’escabeau sur le balcon n’est pas chose aisée non plus. Maintenant, il lui faut lâcher le déambulateur, s’agripper à l’escabeau, monter une marche en s’accrochant à la dernière, la seconde, plus difficile, il va devoir se plier, et enfin la troisième marche. Elle sera au niveau du rebord du balcon. Il n’y a plus qu’à se laisser glisser de l’autre côté, tomber enfin de ce 3e étage où elle ne veut plus vivre. Sans pathos.
Une force en elle qui ne peut que la faire réussir, comme toujours.
Sa détermination cette fois la lâcha, la sauva du vide.
Sans l’appui du déambulateur, elle ne put se hisser sur l’escabeau.
J’ai failli pleurer.

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