cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : janvier 2021

Reine d’un jour

La photo est prise à Venise. Un jour d’été sûrement très chaud.
Je suis seule, attablée derrière une de ces tables ovales à l’intérieur du Caffè Florian. Derrière moi, le miroir ancien joue le jeu. Ce qui est inédit, c’est l’image. Je suis tout, sauf discrète. Une reine. Rien de vestimentaire, de spectaculaire, tout est dans le regard dirigé vers le photographe. Je porte un simple débardeur sans manches Agnès B en coton léger, bleu marine, très décolleté, on voit la naissance des seins, pas de soutien-gorge, d’évidence. Deux petits boutons blancs donnent de la lumière et attirent le regard. Le visage, les bras sont bronzés. La main gauche est posée sur le dessus en marbre de la table. Au bras droit, dont la main soutient le menton, un large bracelet doré. Les cheveux, en masse, autour du visage, telle une cascade bouclée très brune jusqu’aux épaules. On pourrait me dire sortie d’une peinture de la Renaissance, tant le temps semble aboli. Lèvres, comme un appel, dessinées avec un léger blush, les yeux sont noircis. Le regard est d’une extrême force. Captivant. Il dit tout de l’amour pour le photographe. Il dit tout de ce qui s’est passé la nuit d’avant. Il dit tout du lien entre ces deux-là.

*

Photos

Après avoir classé rangé ce qui restait de papiers divers, il me reste une chose à faire encore dans ce tri. Les photos. M’en défaire. Urli voulait qu’elles soient brûlées lorsque nous ne serions plus là. De toutes façons je ne les regarde pratiquement plus. Elles sont dans des boîtes, à part les quelques-unes encadrées avec lesquelles je veux rester jusqu’à la fin. Autant s’en débarrasser avant un prochain déménagement. Je veux le faire, moi, avec gentillesse, ce matin, tôt, avant d’aller voir Cédric le coiffeur aimé. Commencer par les diapos. Les piquer, les couper aux ciseaux. Hésitation. Je tourne autour de la grosse boîte orange posée sur la table ronde. Me refais un café… Tweete un peu… Repense à ce que me disait mon médecin lorsque, devant voyager je ne pouvais faire les valises après la mort d’Urli, n’ayant plus à y mettre ses affaires. Nadia m’a dit alors tout simplement : Urli n’est pas dans la valise… J’ai pu partir.
Je freine l’émotion. Soulève le couvercle. Pas si facile le premier geste. Superstition. Je regarde le tas. Les autres boîtes, plus petites. En automate, me lève de la chaise, pars faire le lit, laver les tasses, prendre une douche… Et reviens, remercie Nicéphore pour son invention… du grand n’importe quoi. Finalement je prends une grande respiration et retire d’un geste sûr les premières diapos des planches plastiques, je coupe nettement, au milieu. Je ne regarde pas. Ne pense pas. Je coupe. Je coupe. J’imagine que j’aurai la même facilité avec le noir et blanc. Les négatifs. Les planches contact. Sauf que… les tirages, les tirages, je ne peux pas. Je ne veux pas. Ce n’est pas une question de tristesse, d’accablement. Sans leurs visages sur ces tirages, leurs regards, leurs sourires, je sens ma force s’effriter immédiatement. La gaieté de leur présence je ne peux m’en passer.

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Sursaut

Calfeutrée comme je suis dans ce Paris glacial, au chaud, dans mon confort, je lis le fil twitter… Je lis. Je lis. Je vois passer un tweet reprenant un article de Libération sur Ebru Timtik, l’avocate turque, morte de sa grève de la faim. Ça me bouleverse. Je retweete sans réfléchir. Aussitôt après le geste, un sursaut. Mais non, Ebru Timtik n’est pas morte hier. Foutue mémoire…
Je cherche. Et oui, le 27 Août de l’année passée. Elle avait 42 ans.
J’ai honte alors. Honte de cette absence, qui n’est pas que de mémoire, honte de cette absence de profondeur, passer d’une info à une autre sans rien analyser. Juste avaler l’information et ne rien garder ; ça me fait peur…
Je ne veux plus agir comme ça. Je me le promets.
Et puis, la tristesse est revenue en pensant à elle, Ebru Timtik,
son sourire sur la photo, son menton en avant, même pas peur.
Oui, elle a dû avoir peur Ebru Timtik dans cette prison.

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Libica

Elle est née dans un de ces petits villages des collines si douces du Frioul entourant Udine. Son père, paysan, lui a donné ce prénom qui pourrait sembler être un hommage au Duce et sa prise de la Libye. Non, son prénom lui vient d’une sibylle peinte par Michel-Ange. Libica est née pendant cette première grande guerre du siècle dernier. Mussolini et la Libye c’est plus tard, les années 30. La vie a voulu pourtant qu’elle fût aimée par un des fils du dictateur. Comme quoi ! Elle, qui fut socialiste toute sa vie, je me demande si un jour elle a pensé à ce paradoxe. Toujours est-il qu’elle lui a dit non. Elle avait rencontré celui qui fut son grand amour. Le père d’Urli. Mais, n’allons pas si vite…
Pas de mélo. Mais sa mère meurt lorsqu’elle a deux ans. Son père se remarie alors avec une des soeurs. Des enfants naîtront de cette nouvelle union, la tante sera gentille avec elle. Mais la vie est dure. La terre ne donne pas. L’enfant aime l’école veut devenir institutrice. Elle devra pourtant la quitter cette école pour apprendre un métier, gagner très vite quelque argent. Aider la famille. Elle devient coiffeuse vers seize ans. Adhère au parti socialiste. Des amies. Une surtout. Leur amitié durera. Elle est belle Libica. Les garçons se retournent sur elle. Elle est sérieuse Libica. Elle dit non. Elle rencontrera son Aldo un jour d’été dans ces rues d’Udine. Avec ses frères, il a une grande société de maçonnerie. Il veut épouser Libica. La famille d’Aldo refuse ce qu’elle juge être une mésalliance. Et un jour, Aldo s’en va. La laissant seule. Elle dit non encore à tous ceux qui viennent vers elle. Les années passent. Une deuxième guerre terrible. La faim. Mais les femmes continuent d’aller tant bien que mal chez les coiffeurs. La paix arrive. D’autres années passent. Libica s’empâte un rien. Laisse faner sa beauté. Un jour d’été, elle est dans la bâtisse de son père, nettoyant les tuyaux des chauffages. Elle est pleine de suie, un vilain foulard sur la tête. On cogne à la porte. Elle ouvre. Aldo. Ils se marient. Autre épreuve, difficulté pour avoir des enfants. Les déceptions s’accumulent. Les années passent. Un jour, la joie de voir naître un fils. Un jour la tristesse de voir mourir le père du cancer du fumeur, le petit garçon a 9 ans. Il dit à sa mère. Je sais que je ne pourrai jamais devenir médecin.
Ils vivaient alors en France, Aldo et tous ces frères. Ils firent une guerre implacable à Libica. Elle ne céda rien. Pour son fils. Lorsque j’ai rencontré Urli, elle était encore dans cette guerre qui durait durait.
Il y eu un terrible tremblement de terre dans la région, la bâtisse de son père fut à terre. Elle se mobilisa et parvint à acheter un petit appartement dans ces nouvelles constructions toujours dans son village. Elle n’y allait que l’été. J’aimais y passer quelques jours lorsque nous allions à Venise. Libica mettait toujours dans la chambre un petit bouquet de fleurs des chemins.
Quand nous allions déjeuner chez elle, ça sentait bon la cuisine avec les herbes, les épices. Elle savait faire des gâteaux. Je n’avais jamais connu ça avec maman, j’étais un peu jalouse. Etroite de pensée. Il a fallu qu’elle nous appelle un jour, un homme l’avait volé chez elle, prétextant travailler pour l’EDF. Il lui prit ce qu’elle gardait pour Laura, quelques bracelets, deux trois montres, des chaînes en or. J’ai su, à ce moment-là, à quel point je l’aimais. S’il lui ont fait le moindre mal je les fracasse.
Libica a connu la mort de sa petite fille adorée, la mort de son fils adoré, elle tenait, ne comprenant pas pourquoi elle tenait. Pour moi, lui disais-je alors. Vous êtes là pour moi.


*


À contre-courant

Je ne sais pourquoi aujourd’hui, il faut absolument que j’écrive ce billet à contre-courant de tous ceux que vous avez pu lire, avant. Comme une injonction. La maladie. Pas la mienne. Ne me suis jamais sentie concernée par elle, peut-être pour ça que je m’en suis sortie. Lorsque Nadia, mon médecin, me dit Anna, ce n’est pas possible, vous êtes en train de refaire Laura dans votre ventre, Urli était déjà en traitement depuis 6 mois contre un terrible cancer. On lui avait d’ailleurs diagnostiqué son état sans ménagement lorsqu’il s’était rendu aux Urgences. Je l’accompagnais. « Si vous voulez encore pouvoir emmener votre femme à Venise, c’est maintenant. Vous avez deux ans. »
Nous étions un 19 novembre. — Il a dit vrai.
Après m’avoir emmené deux fois à Venise, Urli s’en est allé dans la nuit du 27 au 28 novembre deux années plus tard. J’étais près de lui, à la maison, dans notre lit, lui tenant la main.
Je voulais parler de cette différence. Urli voulait vivre. Moi je ne craignais pas la mort. Pourquoi moi la trouillarde, n’ai-je été absolument pas concernée par ce qui m’arrivait. Mystère. Mystère. Examens. Piqures à répétition.Préparation. Installation dans la chambre de l’hôpital, la veille de l’opération à Bichat. J’étais dans une bulle. Ma bulle. Je voyais bien qu’Urli était défait par l’inquiétude, mais il a quand même fallu que je lui dise quelque chose avant qu’il ne parte. Lui demander pardon ; pardon si jamais j’avais pu lui faire mal. Je sais bien, moi, que je lui ai fait mal deux fois.
L’opération fut compliquée, plus longue que prévu ; on me retira un poids de 4 kilos. Mon esprit espérait pouvoir faire revivre mon bébé. C’est insensé. Ensuite ce furent les innombrables séances de chimio. Moi qui riais alors qu’Urli me rasait le crâne. On jouait les rockers… Encore une fois pas du tout concernée. Nadia m’avait donné des petites gélules avec des extraits de plantes. Jamais rien ressenti. Je pensais vraiment à autre chose. J’étais très gaie. Entre ses propres séances de chimio et les miennes où il tenait absolument à m’accompagner, Urli s’est épuisé. Là où j’étais il voulait être.
Et puis, mes cheveux ont recommencé à pousser, Urli en a aimé le côté argenté. Tu es classe, me disait-il doucement, me caressant une joue.

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