cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Libica

Elle est née dans un de ces petits villages des collines si douces du Frioul entourant Udine. Son père, paysan, lui a donné ce prénom qui pourrait sembler être un hommage au Duce et sa prise de la Libye. Non, son prénom lui vient d’une sibylle peinte par Michel-Ange. Libica est née pendant cette première grande guerre du siècle dernier. Mussolini et la Libye c’est plus tard, les années 30. La vie a voulu pourtant qu’elle fût aimée par un des fils du dictateur. Comme quoi ! Elle, qui fut socialiste toute sa vie, je me demande si un jour elle a pensé à ce paradoxe. Toujours est-il qu’elle lui a dit non. Elle avait rencontré celui qui fut son grand amour. Le père d’Urli. Mais, n’allons pas si vite…
Pas de mélo. Mais sa mère meurt lorsqu’elle a deux ans. Son père se remarie alors avec une des soeurs. Des enfants naîtront de cette nouvelle union, la tante sera gentille avec elle. Mais la vie est dure. La terre ne donne pas. L’enfant aime l’école veut devenir institutrice. Elle devra pourtant la quitter cette école pour apprendre un métier, gagner très vite quelque argent. Aider la famille. Elle devient coiffeuse vers seize ans. Adhère au parti socialiste. Des amies. Une surtout. Leur amitié durera. Elle est belle Libica. Les garçons se retournent sur elle. Elle est sérieuse Libica. Elle dit non. Elle rencontrera son Aldo un jour d’été dans ces rues d’Udine. Avec ses frères, il a une grande société de maçonnerie. Il veut épouser Libica. La famille d’Aldo refuse ce qu’elle juge être une mésalliance. Et un jour, Aldo s’en va. La laissant seule. Elle dit non encore à tous ceux qui viennent vers elle. Les années passent. Une deuxième guerre terrible. La faim. Mais les femmes continuent d’aller tant bien que mal chez les coiffeurs. La paix arrive. D’autres années passent. Libica s’empâte un rien. Laisse faner sa beauté. Un jour d’été, elle est dans la bâtisse de son père, nettoyant les tuyaux des chauffages. Elle est pleine de suie, un vilain foulard sur la tête. On cogne à la porte. Elle ouvre. Aldo. Ils se marient. Autre épreuve, difficulté pour avoir des enfants. Les déceptions s’accumulent. Les années passent. Un jour, la joie de voir naître un fils. Un jour la tristesse de voir mourir le père du cancer du fumeur, le petit garçon a 9 ans. Il dit à sa mère. Je sais que je ne pourrai jamais devenir médecin.
Ils vivaient alors en France, Aldo et tous ces frères. Ils firent une guerre implacable à Libica. Elle ne céda rien. Pour son fils. Lorsque j’ai rencontré Urli, elle était encore dans cette guerre qui durait durait.
Il y eu un terrible tremblement de terre dans la région, la bâtisse de son père fut à terre. Elle se mobilisa et parvint à acheter un petit appartement dans ces nouvelles constructions toujours dans son village. Elle n’y allait que l’été. J’aimais y passer quelques jours lorsque nous allions à Venise. Libica mettait toujours dans la chambre un petit bouquet de fleurs des chemins.
Quand nous allions déjeuner chez elle, ça sentait bon la cuisine avec les herbes, les épices. Elle savait faire des gâteaux. Je n’avais jamais connu ça avec maman, j’étais un peu jalouse. Etroite de pensée. Il a fallu qu’elle nous appelle un jour, un homme l’avait volé chez elle, prétextant travailler pour l’EDF. Il lui prit ce qu’elle gardait pour Laura, quelques bracelets, deux trois montres, des chaînes en or. J’ai su, à ce moment-là, à quel point je l’aimais. S’il lui ont fait le moindre mal je les fracasse.
Libica a connu la mort de sa petite fille adorée, la mort de son fils adoré, elle tenait, ne comprenant pas pourquoi elle tenait. Pour moi, lui disais-je alors. Vous êtes là pour moi.


*


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  1. Bennani

    Belle histoire qui finit mal ainsi va le monde. Le pire est tjrs à venir
    Belle journée

    • admin

      Non, le pire c’est quand on ne dit rien, ne fait rien. Le pire, c’est l’indifférence.

  2. Caroline D

    c’est très beau, Anna
    merci

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