cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

La toile cirée

Peu de monde ce matin dans le bus en rentrant d’un rendez-vous près de l’Etoile. Je suis restée debout parce que j’aime ça. Je regarde. Et nous roulons, nous roulons. Un moment, au niveau de l’Ecole Militaire, bouchon de circulation. Nous sommes coincés. Je me détourne de la vision de voitures bloquées et je vois une femme, assise dans un abri-bus, en face. Elle n’attend pas de transport. Elle vit là. Elle doit avoir une soixantaine d’années, blonde décolorée, un visage rosi par la fraîcheur de la météo. Une couverture sur ses genoux, elle porte deux trois gros pulls sous une canadienne abîmée. À sa droite, une petite valise sur roulettes. Posés dessus plusieurs boîtes en plastique transparent avec divers aliments à l’intérieur, un reste de pâtes, de légumes… Ce qui est bouleversant, c’est que la femme prend alors, d’un geste lent, un bout de carton plat, le pose sur le haut de sa valise. Ensuite, elle sort d’un sac posé à terre un morceau de toile cirée bleue à pois blancs. Pose la toile cirée bleue à pois blancs sur le carton. Fait glisser les boîtes dessus. En ouvre une et s’aide d’une cuiller pour manger. Elle déjeune.
Comme si elle était dans sa cuisine.
J’aurais pu prendre la photo. J’aurais eu honte.
Mais alors, pourquoi n’ai-je pas honte d’écrire ces mots ? Le choc des photos ?

*

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Une joie

  1. J’y vois une saine pudeur. On vit tellement dans un monde d’apparences. Il est plus facile d’inspirer l’empathie par les mots. En passant par son propre regard dénué de jugement.

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