cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : février 2021

Un gentleman

Certes, il fait frisquet ce dernier samedi de février, mais quelle lumière. Qui inonde la pièce à vivre. Du coup, j’ai laissé le bureau, me suis installée à cette table sur laquelle vent et soleil créent leurs ombres magnifiques, mouvantes. Face à la présence étonnamment rassurante de ces anémones roses parmes violettes qui donnent tout ce qu’elles ont, je veux reprendre là certains billets de l’année dernière, dont un qui me tient à coeur. Je l’avais supprimé, le trouvant mal écrit. Pas sûr qu’il s’en sorte mieux aujourd’hui.
Va! m’a dit l’envie.

Reprenons l’idée.
Donc,
J’étais joyeuse ces derniers temps. Réactive. Les ébauches, prometteuses. Je ne demandais rien d’impossible. J’étais prête.
Je demandais du nouveau… Quelque chose.
— J’lai eu —
J’étais pas de taille. Un malentendu a tout foutu en l’air.
Un vrai de vrai.
J’ai pas su faire avec cette nouveauté là.
Il faut dire que je ne m’y attendais pas. Lui et moi, et oui, nous revoilà, mais d’une façon détournée, que je ne peux expliquer ici. Notre rencontre ? Un prélude. Une fugue. Un adagio. Une fugue. Je n’ai rien voulu entendre des alertes des amies, n’écoutant que mon seul instinct, T’inquiète !… J’étais si bien dans mon étonnement. J’aimais ses mystères. J’aimais sa douceur, ses mots, son visage, son regard. Ma bulle était une bulle à merveilles.
— Mais pourquoi je m’exprime à l’imparfait ! c’est absurde —
Est-ce dû à mon côté italien, il y eut très vite bien du grabuge, bien des confusions, bien des séparations. Mais les mots qui nous séparaient, ne nous lâchèrent jamais, réactivant toujours ce lien étrange entre nous, signant les retours à petits pas tantôt de l’un, tantôt impétueux de l’autre.
Une vraie Commedia dell’arte.

Les faits.
Lorsque Noël arriva, les vacances de Noël, je compris que le gentleman à qui je croyais avoir affaire, un gentleman à la Borges, et bien peut-être ne l’était-il pas tant que ça, gentleman. Ça me navre ce que je dis là. On peut écrire Regarde ce que je lis ! sans que cela arrête la Terre de tourner. Non. On n’a pas le droit. Ça ne rentre pas dans la bonne case. Le bon timing. Il a fallu me rendre à l’évidence. Alors, le 31 décembre, devant cette peur, face à cette absence de vie, de liberté, d’esprit d’ouverture, de gentillesse, j’ai arrêté la petite histoire. Stop. Me suis offert un pantalon patte d’eph, une chemise blanche à froufrou et suis allée à une soirée.
L’histoire est malicieuse. La Providence est malicieuse. Pour ça que j’l’aime ma petite histoire. Elle remit deux fois sur mon chemin l’existence de cet homme désenchanté par un biais d’une surprenante complexité, qui mériterait à lui seul un récit. J’en pris de nouveau pour mon grade. Je parle là moral, santé, émotion. Je retrouve d’un coup en vrac, son chemin, ses sauts d’obstacles, son égoïsme, son attachement, son charme.
Banalisons, banalisons… lui ai-je écrit alors.
Je ne suis pas digne de Borges, mais cela tendait vers le chemin aux sentiers qui bifurquent. Il y avait tant de chemins. — À quels chemins pensait-il, moi, qui n’ai connu que ses sens interdits. Borges, dans un de ses poèmes parle d’une fenêtre ouverte sur la vie. J’y ai vu là, me concernant intimement, qu’il avait été Lui, quoi qu’il fut, le bon chemin pour me ramener à la vie. Bingo ! Malentendu. En égocentrique fini, qu’a-t-il été penser ? Je ne le saurai jamais.

Finalement,
Il n’a pas dû aimer ce jardin où j’étais.
Il n’a pas dû aimer ce sentier.
Il n’a pas dû aimer cette bifurcation.

Et toi, qu’en penses-tu ?
Tu aimes toujours les jardins.
Tu aimes toujours les sentiers.
Tu aimes toujours les bifurcations.

Termine sur une virgule,
Bifurque Anna,
Bifurque,

*

Le geste sûr

D’un geste sûr j’ai signé le mandat de mise en vente de l’appartement. Ma maison comme je dis. J’écris ces lignes le lendemain, au bleu du jour. Les fleurs de Stanislas posées sur la table en rotin accompagnent les mains qui tapent sur le clavier du petit Mac. Je les regarde, en copines. Erri dans son panier, commence déjà à ronfler. Pas mis de musique. Fenêtres ouvertes, il fait doux sur Paris, j’entends les pigeons roucouler, les mésanges, les bruits du quotidien de l’immeuble. Je suis parfaitement en paix. Dégagée de tous ces problèmes à venir quand on envisage la recherche d’achat d’un bien. Une amie m’a convaincue. Je vais louer, trouver quelque chose plein de charme, oublier ces tracas de propriétaire. Peut-être pourrai-je rester près du jardin. Je n’en sais rien. Nous verrons bien. Je sais d’évidence que j’avance sur le bon chemin. C’est pas tous les jours qu’ça arrive. J’aime trop ces foutues bifurcations.

Le point du chocolat

Comme convenu je suis donc retournée voir Nadia. Pas mal de monde dans la salle d’attente, une chaise sur deux occupée. En m’installant je vois qu’elle vient de publier un nouveau livre sur le circuit des méridiens du corps. Je le feuillette. Explications claires. Dessins explicites. Je me demande quand elle trouve ce temps pour écrire. Quand elle n’est pas à son cabinet elle soigne à l’hôpital. Quand elle part en vacances c’est pour enseigner dans les universités.
Quand elle entre dans la pièce où vous êtes installée, c’est le soleil qui entre avec elle. Questions/Réponses sur l’état des lieux du moment. J’aime bien quand elle m’apprend le sens de certains points d’acupuncture. Elle m’avait appris Le point de la mer calme, que j’aime absolument. Elle me connaît par coeur, me devine, et surtout me comprend. Parfois elle pique uniquement dans le dos. Là, Nadia pique ici, là, au niveau du front sur la tête le cou le ventre les jambes les pieds. Elle me pique alors les gros orteils — Je vais vous faire le point du Chocolat. J’adore l’idée… Un gamin aimait tellement le chocolat qu’il en fut écoeuré. Vous éviterez toute mal bouffe.
— Je vais vous faire le pendant, le point du Rejet. Vous allez rejetez idées noires et négativité. Elle fait alors ce geste magistral de la main, elle rejette : Va !
Avant de quitter la pièce, elle place une source de chaleur sur le plexus solaire, siège des émotions, pour réactiver une confiance en soi bringuebalante.
Je suis bien là, allongée, à attendre sous cette chaleur bienfaisante.
En revenant, Nadia me donne une feuille avec un régime drastique à suivre.
Ce n’est pas fini, on va pas se quitter comme ça, elle m’enfonce à la va-vite deux clous dans l’oreille. Un sourire. — Au revoir Nadia, merci….

*

Le sentier

Comment dérouler la séance d’hier avec Catherine…
Peut-être commencer par ce qui fut d’abord un bon moment encore copines. Maïa était venue nous accompagner pour le déjeuner. Maïa, licence de journaliste obtenue à l’Université de Columbia, excusez du peu, travailla en zones de guerre comme reporter photographe pour Le Monde, l’AFP. Puis, restructuration oblige, fut licenciée. Déprime. Piges à droite, à gauche. Galère. Maladie. Déprime. Catherine ne l’a pas lâchée. Résurrection. Elle écrit son premier roman. Aime son mari et les enfants vont bien.
Catherine avait préparé chez elle un magret. Pour l’accompagner, elle cuisit des haricots verts sur le plus petit réchaud du monde dans la partie de son antre réservée à l’esprit cuisine. Maïa apporta les entrées. Et moi le vin sans oublier quelques pistoles en chocolat noir. Catherine nous annonce qu’elle a peut-être trouvé un amoureux… Raconte, raconte, disons-nous… Une amie lui suggéra de s’inscrire sur Adopte un mec.com. Et, bingo… Avec Maïa, nous l’avons trouvé plutôt bien ce Mec.com. Il a de l’esprit. Et prêt à se rendre en Corse pour rencontrer Catherine.
Maïa nous lâcha à 15 heures.
En fait ce n’est pas un adieu qu’il te faut dire à cet homme-là me dit Catherine. Imagine, me dit-elle, un de ces grands meubles en bois que l’on trouve dans certaines pharmacies. Il te faut garder dans un tiroir le bon qu’il te donna ou que tu éprouvas. À disposition. — J’acquiesce.
Parfaitement détendue, l’entrée en hypnose fut facile cette fois. Le ranger, j’y parvins très bien, d’un geste sûr, sans éprouver le moindre regret, le moindre chagrin, dans un grand tiroir de ce magnifique meuble d’apothicaire qui se trouvait dans cette non moins sublime orangerie, allez savoir pourquoi. La lumière extérieure pénétrait en rayons et illuminait la scène. La beauté fut que je le plaçai dans le même tiroir où se trouvaient déjà Urli et Clem.
Sors de l’orangerie me dit Catherine. Que vois-tu ? Que fais-tu ?
Il fait beau dehors. Plein soleil. Le long de l’orangerie il y a un sentier de terre, très beau, plein d’herbes folles, de rosiers touffus aux fleurs claires, légères, qui bougent avec ce léger vent. Avançant vers moi, mon bel amoureux, habillé en blanc, non pas chic, mais simple, pantalon ample en lin, il porte une sorte de bob. L’ombre de son chapeau d’été m’autorise à ne voir que le bas de son visage. Il me sourit.


*

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