cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : mars 2021

Un sourire

Cette pluie ce matin, pas très forte, aux gouttes pourtant lourdes. Un son qui m’a ramené d’emblée vers Urli, quelques jours avant sa mort. Il était déjà alité. Une même pluie que celle de ce matin tombait sur Chatou. Je suis montée te voir dans la chambre ce moment-là. Quand tu m’as vue, tu étais déjà sans force aucune. Tu as fait un effort considérable pour me sourire. Je te demandais tout le temps de me sourire. Ce sourire du 23 novembre est ancré en moi, à vie. Alors, je me suis allongée contre toi, je t’ai caressé là où tu aimais, je t’ai embrassé, là où tu aimais. L’idée imbécile de vouloir entrer en toi, que tu m’emportes avec toi, j’ai forcé, forcé, n’y suis pas arrivée. J’ai failli pleurer. Maudire. Me suis calmée. T’ai serré en silence. Et la pluie continua de tomber.

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Yass

Vous êtes comme une médium – Comme si vous saviez ce qui allait arriver. Instinctivement vous savez que c’est le moment. Vous mettez en vente votre appartement. Vous voulez autre chose… Vous alléger. Le coeur est ouvert. La tête reste bloquée… Tout est lourd… Il faut couper ce lien avec cet homme qui est revenu juste pour poser son empreinte. Sciemment, selon moi, pour vous bloquer. Et ça dure. Il faut absolument couper ça. Parce qu’arrive une rencontre, qui me plaît. Un homme comme Urli, pas comme cette Diva, cet aspirateur de lumière. Quand vous allez voir celui qui vient vous aurez honte. D’un âne on ne fait pas un cheval de course. On va le remercier et on va couper ce lien. Alors, nous y serons, au retour des jours meilleurs.
— Vous avez bien fait de venir.
Qui dit cela ? – Yass.

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Va voir Yass me dit Marie l’autre jour. Elle aussi connaît bien François, autre médium dont je parle quelquefois dans ces petits billets. — Yass, c’est tout autre chose. Mince, sec, beau visage de mec, un rien marqué, cheveux grisonnants, mi-longs. Un jean. Un polo bleu marine. Plaire est le cadet de ses soucis. Autant François peut sembler fouillis, expansif, autant Yass est extrêmement précis, clair. C’en est même confondant. Il habite une charmante petite place au coeur de Paris, derrière les Tuileries. Les restaurants du coin travaillent presque tous avec Deliveroo, Just Eat… Ils sont nombreux ces hommes sur leurs vélos, attendant leurs commandes lorsque j’arrive.
Un peu de timidité chez moi. Me sens toute décoiffée, mal mise. Je suis venue à pieds. Il y avait tant de pluie et de vent sur le chemin.
Une brève présentation. Un café. Et la séance commence. Yass vous demande de l’enregistrer sur votre téléphone. Et ça change tout. Vous pourrez y revenir à votre gré. Assimiler certaines choses. En une heure et demi on en dit des mots.
Ses dernières paroles : « Ecrivez vos bluettes, ça me plaît. Mettez-y des petites photos aussi. Présentez-les sous la forme de billets pliés insérés dans les journaux. — Et n’oubliez pas, vous étiez déjà Ça, avant de le connaître. Ne lui donnez pas un pouvoir qu’il n’a pas.

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Informatique

C’est bien beau de vouloir vendre sa maison.
Je ne m’attendais pas alors à un tel déluge de demandes. Je découvre un autre langage. Celui de l’informatique. Je lis. Regarde dehors, les branches des platanes remuent légèrement. Relis. Me sens très sotte. Appelle Marie. Comme si mon cerveau n’ouvrait pas les écoutilles. Fermé. Bloqué au langage. Je veux bien faire des photocopies. Mais scanner, joindre, télécharger, enregistrer un I-Ban, toute autre bizarrerie administrative, c’est une péripétie.
Et je préfère d’autres péripéties.
J’apprends malgré moi. Il me semble pourtant que cela n’imprime pas, si je puis dire. Le printemps arrive malgré tout, mine de rien, lui.

Le petit tableau

Ils sont venus à deux pour vider la cave. Des restes de la maison de Chatou, d’avant Chatou… de Paris. C’est insensé tout ce que l’on peut entasser et que l’on met ensuite dans une cave, comme si s’en séparer allait nous apporter la poisse. Non, je n’ai pas gardé la boîte à cigares d’Urli. Rien ne serait plus triste qu’une boîte à cigares vide, sans odeurs. Nous avons là des étagères à foison. Des papiers à n’en plus finir sur la boutique, des compte-rendus sur l’agence de presse. Petits objets, paniers en rotin, vieilles gravures piquées, tableaux inutiles, et d’un coup, sous un papier bulle, un petit carton, peint par ma marraine, la maison de la Drôme. L’arrière de la maison, l’entrée de la cuisine et l’escalier descendant vers le jardin fleuri. D’une naïveté qui m’a bouleversée. Le petit chat noir à sa place, assis, tranquille devant cette porte ouverte, face à ce paysage du Vercors. Oui, je te garde, toi. Illico je l’ai mis dans la cuisine, à côté du dessin d’enfant représentant Clem et moi, le petit coucou suisse, l’essai peinture d’Urli, en Toscane. Oui…, tout va bien.

*

Le suc

J’hésite d’évidence entre deux titres pour ce nouveau billet. Hésitation entre deux humeurs pour l’écrire. Curieuse sensation. Une forme de colère, diffuse, incompréhensible et l’idée, émouvante, d’une nouvelle aventure à vivre. J’ai pris Colette, 3, 6, 9.. Ses maisons, ses déménagements. Quand un logis a rendu tout son suc, écrit-elle, la simple prudence conseille de le laisser là. C’est un zeste, une écale. Nous risquons d’y devenir nous-mêmes la pulpe, l’amande, et de nous consommer jusqu’à mort comprise. Plutôt repartir, courir l’aventure de rencontrer, enfin, l’abri qui n’épuise point : tous les périls sont moindres que celui de rester.
Elle n’a pas encore donné tout son suc ma délicieuse maison. Pas encore. Mes imprudences multiples m’ont rendue prudente, de fait. J’ai donc choisi l’ailleurs avant d’atteindre les périls de rester.
En 7 jours ma maison a été choisie par un jeune couple sous le charme d’une lumière, d’un silence. Et donc ce matin : j’ai faim. Des oeufs sur le plat. Dans cet état de pré-tristesse le Triple concerto. Le Triple concerto. Il fait le job, Beethoven. Là… Don Giovanni, pour baffer la colère.
Et je claque les doigts, et je chante.
Sacré Mozart !…. Là mi dirai di si… Vedi, non è lontano…partiamo da qui…
Partons d’ici…

*

Cigare

Il a bien fallu descendre à la cave.
Avec Marie, qui s’occupe de vendre la maison. Je déteste les caves, ça remonte à la nuit des temps. Nous descendons donc. Impression d’être dans un film d’aventures, un château cathare. Les grosses pierres. L’odeur de la terre. Les portes fermées. Evidemment je ne sais pas sous quel numéro se trouve ma cave. Finalement, après une déambulation et la visite des portes, dans cette odeur d’humidité, nous la trouvons. Pas de verrou. Les déménageurs ont fait comme ils ont pu pour déposer les choses inutiles à l’appartement. C’est un foutoir ! Un foutoir. Sur le devant, posé sur un paquet, la boîte à cigares d’Urli. Tu la gardes ? me dit Marie. J’opine de la tête. — Mais non, ce matin je sais que je ne la garderai pas. Urli n’est pas dans la boîte à cigares. J’avais aimé respirer l’odeur forte de caramel de son dernier cigare, un Lusitania. Le mettre entre mes lèvres. C’était comme un baiser qu’Urli me donnait. Et puis le Lusitania s’est effrité. Urli n’est pas dans le cigare.

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Botanique !

Je ne sais pas vous, mais souvent je me laisse happée par un mot, entraînant illico une forme de rêverie extrêmement reposante.
Ce matin, allez savoir pourquoi, ce fut Botanique.
D’entrée de jeu, tout un monde se met en place. Je pense Science. Savants. Latin, et oui tous ces noms merveilleux en latin. Je vois Plantes et Herbes. De lourdes Encyclopédies qui sentent bon la poussière. Des Gravures en noir et blanc. Des planches de dessins. Je pense Linné. Rousseau aussi, le temps d’un bref passage, avec sa Lettre sur la botanique. Elle m’est revenue en ouvrant le dictionnaire d’Alain Rey, qui la mentionne.
« Botané, à l’origine, désigne la plante dans sa vocation nourricière, l’herbe à paître, le fourrage, à la différence de phuton qui a donné l’élément savant phyto-. Il est dérivé de boton, bête d’un troupeau, qui appartient lui-même à la famille de boskein, faire paître, nourrir (des animaux). Le développement du mot en grec, la date relativement tardive de l’emprunt par le français, reflètent le lent dégagement du concept scientifique moderne : l’orientation médicale, voire agronomique du concept chez les Anciens a été prolongée au moyen âge par les Arabes, les Byzantins et les Occidentaux. Ce n’est qu’à la Renaissance avec le renouveau des études classiques, et surtout, la découverte de nouvelles espèces végétales par les voyageurs, que la science en gestation commence lentement à émerger. »
Botanique, quoi…


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Un lendemain

Samedi matin.
La maison sent bon. On voit qu’elle est rangée, sans être figée. Je ne veux pas qu’elle soit sans défaut, ni sans ce rien de poussière sur un ou deux livres. La musique, pour l’instant rien que pour Erri et moi; elle donne tout ce qu’elle a. Les fleurs de Stanislas devant moi, dans ce pichet vert trouvé chez l’ami Philippe. Répondre à quelques messages écrits. Passer deux coups de fil. Prendre ces photos du rendu de la lumière. Rien n’y fait, je reste éblouie ; les ombres du bouquet jouent sur le dossier rouge de l’histoire en cours d’écriture. Je les regarde faire… Rien n’y fait, s’immisce en moi, mine de rien, le trac, ce foutu trac. Se dire qu’avec la répétition je m’y habituerai à ces visites, jusqu’à ce qu’une personne dise enfin simplement : Oui.
Pourquoi ce titre, Un lendemain ? Hier, Catherine m’a mise devant mes contradictions. Elle n’y a pas été avec le dos de la cuiller. Toujours cash Catherine. Ce qui est bien cette fois, il semblerait que ma tête ait compris le message. Donner sa chance au produit, en quelque sorte. Donner sa chance à l’avenir. Ne pas se cabrer, rester figée sur quelques heures de sidération.

Samedi après-midi
Marie est là. Le premier visiteur arrive. Timide. Il regarde. Il aime. Il tourne et retourne dans les pièces. Je le sidère, le décontenance, lorsque je lui montre les vidéos du soleil avec Mozart et les ombres portées, le chant du merle le matin. Il aime cet endroit. Marie, lucide, parle finances.
La seconde visite . Un jeune couple avec parents. Ils tombent en amour.
Je ne sais que penser.
Marie reçoit alors une troisième demande de visite. Un autre couple. Très jeune aussi. Aussitôt en amour eux aussi avec ma maison.
Marie reste constante. — Financement.
Je me sens spectatrice. Je suis au théâtre.
Il faudrait quand même que j’me réveille…
Un autre rendez-vous vendredi prochain, sûrement d’autres dans la semaine. Que vas-tu dire, que vas-tu faire lorsque tu devras donner une réponse.
Avec Marie nous ouvrons une bouteille de Champagne après cette première journée intense. Partageons deux trois trucs à grignoter. Nous parlons de nos vies. De nos hommes. Des enfants. De l’étrangeté, de l’inattendu. De l’amour qui va revenir pour l’une comme pour l’autre, ça ne peut se finir autrement, n’est-ce pas ?


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