La Jaguar verte s’est rangée sur le bas-côté de l’autoroute du Sud. Nous sommes près des Monts du Mâconnais. Ses deux occupants, un homme, une femme, sont partis de Paris, Porte d’Orléans, ce samedi de la dernière semaine d’Août, à 8.30 précises. Un rituel, comme celui de la dernière semaine du mois en question. Pourquoi ? — Les grands restaurants de province reprennent tout simplement du service.
En habituée, la femme ajuste sur sa tête la casquette de base-ball bleu marine à l’insigne des Boston Red Socks, abaisse d’un geste rapide le miroir du siège passager, vérifie la présence du rouge à lèvres. Parfait. Il fait beau, un cadeau, elle tourne son visage vers le conducteur. Un vrai sourire à son mari. Ils descendent de la voiture. Lui,  détache alors, pour elle, le vélo à l’arrière. A-t-on jamais vu un vélo blanc amarré à l’arrière d’une Jaguar verte ? — Elle enfourche sans hésiter ce vélo ami, on lui volera un jour. Installe le petit York à l’avant dans le panier ! et oui, il est du voyage lui aussi. Encore un sourire, quelques mots rapides en anglais. Il faut dire qu’ils sont tous deux new-yorkais.  Lui, ex-grand éditeur de là-bas. Elle, philosophe. Il la regarde s’éloigner Nationale 7. On ne voit en rien son inquiétude. La circulation automobile n’est absolument pas son problème. Non, Rose a plus de 75 ans. Cette année, il sait que le corps de Rose lui permet ce plaisir peut-être pour la dernière fois. Ils doivent se retrouver au prochain péage ; choisir ensemble la prochaine escale pour déjeuner. Des discussions sans fin. Les grands chefs du coin comme ceux de Paris sont tous leurs amis. Ailleurs aussi d’ailleurs. Pas un chef étoilé qui ne leur soit étranger.
Imaginez la surprise des automobilistes dépassant Rose  circulant à son rythme sur le bas-côté de l’autoroute, son vélo blanc, le petit chien, la casquette… Une vraie merveille de fantaisie.

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