cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : avril 2022

René

« Bonjour jeune fille ! » — c’est ainsi que j’ai rencontré René.
Je le croise il y a peu, un matin, suis encore en pyjama blanc, l’imper enfilé à la va-vite, pour sortir Erri. Il est un peu plus de 7 heures. « Bonjour jeune fille ! » — une voix masculine. Gaie. Me retourne et je vois ce que l’on appelle un clochard un miséreux un mendiant un gueux un déguenillé un clopinard… un homme tout simplement qui n’a pas de domicile. Mais lui n’a pas cet air d’abandon que l’on voit sur nombre d’entre eux. Il est vêtu d’un pantalon marron sali et d’une parka bien chaude heureusement.
Une soixantaine d’années. La clope au bec. On sait d’entrée que c’est sa copine, la clope.
Certes il porte la fatigue sur ses traits, la peau de son visage est sèche du froid, du vent des saisons. Le regard est clair, doux. — Il porte ses cartons qui ont dû lui servir à se protéger la nuit, et les cale derrière les barreaux d’une fenêtre d’un immeuble en restauration, dans la rue où je vis. Donc, il dort pas bien loin d’ici. — Bonjour ! et je souris — Je n’ai pas un sou sur moi. Alors, parlons. -Oui, le petit chien s’appelle Erri, du nom d’un auteur italien que j’aime, puisqu’Erri est né l’année des E, le prénom était tout trouvé. Il a bien 12 ans maintenant. Oui, il n’est pas du tout infernal, plutôt du genre patient – Comme moi, alors ! (et de sourire).
Et vous ? c’est quoi votre petit nom ? — Anna. Ah ! Anna, quel beau prénom, bien de la littérature…
Moi, c’est René. Plus simple. — Allez ! belle journée !
Et bien figurez-vous ce matin, « Bonjour jeune fille ! »….

Philippe,

Vous connaissez mon attachement à Philippe. Philippe Model. Rien d’amoureux dans ce lien-là. Juste une évidence. « Vous êtes pareils » affirme Catherine, qui l’a rencontré. — Alors quoi ?
Au départ, pour moi, son nom était lié à l’accessoire de mode. J’ai porté de ses chapeaux qu’Urli m’offrait ; puis les fameuses baskets blanches et leur logo. Avec le temps, je l’ai délaissé, Philippe Model, sans m’en rendre compte. Ça s’est passé comme ça.– Je vivais seule désormais rue du Cherche-Midi dans un décor que je voulais fidèle au goût d’Urli pour le moderne et le contemporain. Du Le Corbusier, du Cassina, en veux-tu ? en voilà ! — Foutaises !
L’idée de changer d’ambiance fit son chemin, avant celle de changer d’appartement, tout court.
C’est ainsi qu’une belle matinée d’un été débutant, je tombais sur cet article précisant que Philippe Model Maison venait de déménager et d’ouvrir sa boutique de décoration au 19 de la rue Racine.
J’ignorais qu’il faisait ça. Mais les petites photos parlaient d’elles-mêmes. Tout c’que j’aime ! du rotin coloré, les formes généreuses des chaises et fauteuils… un bonheur… J’ai pas réfléchi. C’était pas bien loin. J’y suis allée. Il faisait chaud. La porte de la boutique était entrouverte. Un homme, mince, sympathique, vêtu d’une chemise en jean bleu clair était assis sur une chaise juste derrière cette ouverture, bénéficiant d’un semblant de courant d’air. Une allure d’adolescent au regard clair. Ou d’un pécheur réparant son filet. Il tenait une bouteille en verre entre ses cuisses et, dans les mains, de simples liens de paille qu’il tressait pour en décorer la bouteille — L’image est gravée en moi.
Je sus que j’étais à la juste place : — « Bonjour Philippe Model !… Vous allez m’aider ! »
Nous nous sommes installés dans un coin de la jolie boutique. Et Philippe, dont je connais maintenant l’extrême discrétion, me fit ce jour-là, étonnamment, à moi, l’inconnue, quelques confidences venant d’elles-mêmes. Nous étions raccords.
Voilà comment l’histoire commença. Continua.
Une table ronde, un bureau, des chaises, ces objets créés par des artisans, pichets, plats…
J’ai lâché l’appartement et trouvé celui-ci où je vis désormais.
Jamais je n’aurai imaginé vivre dans ce quartier. Mais le coup de foudre a ses raisons d’être. Il fut d’abord pour l’escalier en bois, menant à l’appartement du troisième et dernier étage d’un immeuble fin XIXe donnant sur une cour pavée, où se trouvent quelques plantes vertes, une petite maison charmante, inattendue, comme celles que l’on dessine enfant, une porte au milieu, une fenêtre de chaque côté, un premier étage, un toit en pente.
Jamais je n’aurai imaginé faire appel à Philippe pour les travaux. Jamais. — C’est lui qui m’appela.
Il avait appris par son ami voisin, Stanislas Draber, l’amoureux des fleurs et des poèmes, que je déménageais. « Je peux vous donner quelques conseils si vous le souhaitez…  » « Venez ! » fut en gros un résumé de notre conversation. J’me rappelle lorsqu’il visita l’endroit. Il prenait des photos. Il avait les poches de pantalon grosses de je ne sais quoi…. des crayons et stylos à la poche de sa chemise en jean. « Je n’aurai jamais de maison à la campagne, Philippe. Faites-moi une maison à la campagne avec une chambre rose » — C’est ainsi qu’il dessina ma maison à la chambre rose et devint le vrai chef de chantier. Tous lui demandaient conseils, avis. Il m’étonnait lorsque je l’entendais parler de clé de 12…….
Il fit merveille dans la décoration. Les couleurs. Il est un maître des couleurs. Des lumières, fondamentales. Il installa les fameux miroirs vieillis qui me donnent envie de danser et sourire.
« Philippe, je voudrais un salon comme un jardin d’hiver. » « Je vais le peindre ; c’est moi qui vais le peindre…. »
Nous étions par moments comme des enfants dans un grenier. Et si on mettait ça… et ça…
Parfois, je tentais un vague Philippe, je n’suis pas un puits sans fond, j’ai besoin de savoir où je vais. Faites-moi un devis… — Son regard innocent, celui du petit garçon que l’on punit alors qu’il n’a commis aucune faute, vous voyez l’truc ? — Une réponse, après un temps d’attente… un filet de voix et j’entends un irrésistible « Faut c’qu’il faut…. ». — Circulez, y’a rien à voir !
Alors que le salon n’est pas terminé, que restent encore à la maison quelques pots de peinture, des pinceaux et son fameux tablier ; Vous voyez Anna, je laisse mon tablier, je n’ai qu’un tablier… Je vais revenir ; deux moments avec lui me viennent.
Je préparais à dîner. Un plat froid, rapide. La nuit était tombée. Nous écoutions Don Giovanni. Et Philippe, portant son tablier, juché sur un tabouret, peignait un mur, tout en accompagnant Mozart. Il chantait. C’était comme il fallait que ce soit.
Le second, sûrement le plus délicieux.
Il arrive un matin avec encore un tas de paquets. Il se défait à la va-vite de ses écharpes et tout à sa joie, me dit en confidences, J’ai quelque chose pour vous que j’ai ramené de la campagne. Il fouille ses poches (pleines) et me tend… et me tend…. un oeuf dur.
Son sourire — Je ne sais pas si c’est Kot ou Kotkott qui l’a pondu.
Je sais qu’il n’y aura pas de fin de chantier. Encore et encore un p’tit truc à voir là et là. J’y réfléchis dans ma chambre rose.




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