cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Auteur : admin (Page 1 sur 46)

La médaille

Il y avait ce tiroir où tu avais empilé les dossiers, les papiers de la maman d’Urli. L’autre jour tu as voulu trier, ne pas hésiter à jeter. Et c’est alors que tu l’as vue, coincée entre deux pages d’un agenda. On ne sait pourquoi elle se trouvait là. Une médaille ancienne de Marie, en argent, ovale. Simple, au dessin estompé. Toute petite dans le creux de ta main, même pas un centimètre avec son anneau. Tu n’as pas hésité. Comme stimulée, tu as cherché une chaîne très fine que l’on t’avait offerte. Tu l’as retrouvée facilement d’ailleurs. Tu as enfilé la médaille à la chaîne, fermé la chaîne autour de ton cou. Ton visage s’est alors trouvé comme ravivé par cette présence discrète. Une pensée négative a voulu s’installer illico: tu dois la cacher. Ne pas la montrer. Les temps sont ainsi. Tu as foutu une baffe à l’idée. Et tu la portes désormais chaque jour sans la retirer, la petite médaille. Elle fait partie de toi, tu le sais.

Court vêtue – Marie Gauthier

Il l’aimait bien cette fille. C’était même un peu plus que ça. Elle était liée au bourg, à la rivière, aux routes de goudron. Souvent alors qu’il balayait les parkings, nettoyait les fossés, Félix la voyait marcher sur la route et se demandait où elle allait. À la maison, il l’observait enfiler la tenue du supermarché ou faire la lessive pour le père au mégot. Dans la salle de bain elle se lavait enveloppée d’odeurs parfumées mais il ne pouvait pas la voir. Elle parcourait la maison dans tous les sens. La rendait vivante. C’était une fille jeune en jupe courte qui montrait ses jambes, qui parfois mettait des hauts talons et parfois des Scholl. Elle se coulait dans son métier de vendeuse, se fondait dans le costume et dans le décor. Mais en même temps, quand elle traversait le bourg c’était impossible de ne pas la voir. Sa silhouette attirait les regards. Elle était éclatante, étincelante même quand elle faisait la cuisine ou la vaisselle. Voilà ce qu’elle était pour Félix. Voilà ce qu’il pensait quand il la regardait assis sur le tabouret de la cuisine.
Félix avait demandé comment c’était. Gil avait tiré de sous son lit des revues. Elle avait répondu C’est comme ça. Il y avait une dizaine de magazines avec des photos en couleurs sur la couverture et à l’intérieur, des photos chocs. Des hommes et des filles. Ça faisait irruption. Gil tournait lentement les pages en s’assurant que Félix ne manquait rien. Elle posait l’index sur une photo pour qu’il n’oublie pas, qu’il apprenne. Elle disait Voilà et voilà. J’en ai encore beaucoup d’autres mais ça suffit. T’as déjà tout là-dedans. Après les filles ne sont pas habillées pareil mais en fait ça se ressemble. Elle lui montrait les photos avec une sorte de passion, sans dire un mot. Les images parlaient d’elles-mêmes. Son doigt et ses yeux guidaient le regard de Félix. C’était comme un album d’enfant. Elle en faisait le même usage, elle était contente de le partager avec lui, comme un trésor caché.

la forme de l’amour – Camus

La mort donne sa forme à l’amour comme elle la donne à la vie – le transformant en destin. Celle que tu aimais est morte dans le temps où tu l’aimais et voici désormais un amour fixé pour toujours – qui, sans cette fin, se serait désagrégé. Que serait ainsi le monde sans la mort, une suite de formes évanouissantes et renaissantes, une fuite angoissée, un monde inachevable. Mais heureusement la voici, elle, la stable, René devant Pauline, verse les larmes de la joie pure – du tout est consommé – de l’homme qui reconnaît qu’enfin son destin a pris forme.

Carnets II,

Le salon XVIIIe

J’ai vu tout à l’heure la photo d’un beau salon XVIIIe. Ce n’est pas le premier, mais pourquoi cette photo-là me mena-t-elle direct vers le salon XVIIIe qui se trouvait dans la bâtisse de ma marraine, dans le Vercors. L’été. L’odeur retrouvée. Sûrement. J’y suis née dans ce Vercors, mes premiers pas furent  là-bas. Un vrai labyrinthe cette maison. Je m’y perdais. Des coins, des recoins. Une vaste cuisine donnait sur la prairie (une vache m’y coursa un matin, j’ai jamais compris pourquoi), de petites pièces adjacentes, les chambres en haut ou à mi-étage. Labyrinthe pour l’enfant que j’étais. Mais à l’arrière, tout le long de la bâtisse, un salon, souvent dans la pénombre. On y fermait les volets pour éviter que le soleil ne ruine les tapisseries des fauteuils et canapés. Ma pièce préférée. J’aimais ces fauteuils laqués gris clair. Les motifs des tapisseries. Quelques fleurs. Les Fables. J’aimais être dans cette semi-obscurité. La fraîcheur était accentuée par le bruit de l’eau de la montagne qui coulait dans  la fontaine en pierre brute, en face. Mais surtout l’odeur. L’odeur forte des reliures en cuir. C’est là qu’est né mon amour des livres.
Je ne vins à Paris, chez ma grand-mère, qu’une fois sa colère calmée contre maman. En bonne italienne, elle l’avait chassée, pas de femme enceinte chez elle sans mari. Comment maman avait-t-elle pu rencontrer cette femme plus âgée qu’elle, d’un milieu à l’opposé du sien ?
Elles se rencontrèrent en prison.
Mais ceci est une autre histoire.

Court vêtue – Marie Gauthier

Assise au milieu de la cuisine, Gil se faisait des tartines avec du gros pain, du beurre et de la confiture. Elle croquait tout ça en disant J’ai trop faim. Elle s’était mis un coup de crayon bleu sous les yeux et du rouge aux joues. La confiture faisait briller ses lèvres. C’était bizarre qu’elle mange avec un tel appétit. Est-ce qu’elle aurait aimé encore grandir. Comme Félix aurait voulu être plus grand qu’elle. Ce pain, ce pot de confiture devant elle la faisait ressembler à une enfant. Il avait vu traîner une paire de lunettes qu’elle avait utilisée du temps de l’école. C’était des lunettes en plastique rose, rondes. Il avait tout de suite imaginé la petite fille qui les avait portées. En ce moment il avait envie de savoir le goût que ça avait au beau milieu de l’après-midi ces tartines. Elle lui a donné un bout de la sienne. Le beurre, mêlé à la confiture, était vaguement écoeurant. Elle avait vraiment une faim de tous les diables. Il était troublé par ses cheveux lâchés, sa manière de se déchausser sous la table, de frotter ses pieds nus l’un contre l’autre. Le père au mégot était parti avec la camionnette. Félix avait dit Oui pour une nouvelle tartine et un bol de thé. Il ne pouvait pas s’empêcher de dire oui, de songer aux affaires de Gil, à son sac à main, à ses robes, à ses sous-vêtements tandis qu’elle croquait à pleines dents ses tartines. Il pensait aux objets qu’elle touchait pour mettre la table, la débarrasser. Gil, elle, était heureuse de la présence du garçon, des tartines beurrées, du bruit des camions, de ce goûter au milieu de l’après-midi.

*

Le jardin, à droite de la falaise

Je n’en reviens pas. Le chiffre me scotche. Bientôt dix ans que me voilà installée ici, dans cet appartement. À l’instant où j’entendis le son vénitien des cloches voisines, j’ai dit Oui.  Dix ans !  Cinq, six, pour moi. Quatre années à la trappe. Qu’est-ce qui s’est passé ? –  Comme il se doit, suis tombée amoureuse. Deux fois. Un premier élan. Encore un journaliste. Je l’ai fui très vite. Trop connu. Trop tout. Mais j’étais dans l’élan. Rencontre romanesque, comme j’aime, avec Clem. Encore un journaliste. Tohu-bohu de la vie avec Clem. La mort de Clem. Le gouffre. Quatre années de gouffre faut croire. Et là, clarté retrouvée, ou faux-semblant diront certains.  Envie retrouvée, ou faux-semblant diront les autres. Quelle que soit la réponse, j’ai dépensé un fric de dingue pour tout changer ici. Suis totalement irresponsable. En y réfléchissant calmement,  j’ai cependant compris un truc. Une évidence. – Je n’ai pas d’ailleurs- . Oui, je peux aller à droite à gauche chez les amis. Mais, personnellement, je n’ai plus personne. La famille est désormais un mot hors d’atteinte. Cet appartement, il est tout mes ailleurs. Intuitivement, j’ai voulu que le salon soit mon Paris ; l’endroit où l’on dîne, une province désuète. La chambre, un autre pays. Le bureau, un jardin secret. L’appartement sent bon. Il est propre. Même les endroits cachés sont nets, rangés. On y circule bien. Il est sympathique. Les copines viennent partager le Champagne… J’attends mon nouvel amoureux, puisqu’amoureux il y aura, n’est-ce pas ?
Catherine, mon amie hypno-thérapeute, sait qu’inconsciemment ça me semble improbable. Alors : « Je veux que tu fasses le pari de Pascal. Que tu y crois », ou croies, je me noie dans le subjonctif.  Nous avons fait alors une séance d’hypnose sur la confiance en soi, le passé. Me suis vue tout en haut d’une falaise. Tout autour, la mer. Il faisait beau. Elle me demande où je me situe sur la falaise. À droite. – Qu’est-ce qui prend le plus de place ? Imagine une photo. – La plus grande partie c’est la falaise. Et moi je suis tout à droite. – Catherine, inquiète. La gauche c’est le passé. La droite, l’avenir. Le passé prend encore trop de place. Sors du cadre. Imagine. – Je sors du cadre. J’ouvre à droite une petite porte de jardin en bois. – Je pense illico à Quignard, Dans ce jardin qu’on aimait. – J’avance dans ce jardin très simple, touffu,  fleuri. – Catherine me demande d’aller vers mon amoureux. – J’y vais. Il est bien là ; près d’une table. Je vois sa silhouette. Son visage, dans l’ombre. Il m’accueille, me serre dans ses bras. – Catherine : Chaque jour, va dans ce jardin.
Le plus singulier c’est que je m’orientais de plus en plus vers la droite dans le fauteuil où j’étais, j’allais tomber. Qu’importe : Je me tordais résolument pour aller vers cet avenir-là.

Aujourd’hui, j’ai envie de me répéter,

Est-ce dû à l’effet de ce Champagne matinal ? Pas certain. Aujourd’hui, à l’instant, j’ai envie de me répéter… J’ai envie de fouiller dans tes poches, moi qui ne l’ai jamais fait. Envie de trouver ces multitudes de petits papiers sur lesquels tu notais à la va-vite les livres dont je te parlais. Tiens ! Sollers sort un roman un essai ! Tiens !.. Avais-tu seulement conscience à quel point tu étais irrésistible quand tu faisais ça. J’ai envie de te retrouver me serrant pour m’apprendre la mort de Sagan. Juste ces mots. « Bonjour tristesse ». Le truc c’est ça. Avec toi, j’ai toujours eu envie. De toi, d’abord, ta peau. Marcher près de toi. De lire. De parler. De rire. Partager ta table. L’envie toujours de faire quelque chose ensemble. Les silences aussi étaient délicieux. Tu vas bien ? J’adorais te regarder choisir un fruit, des légumes. J’aimais ta cuisine. Tu avais le sens des saveurs. J’ai envie d’aller avec toi de nouveau, quand un jour tu me dis : « Viens, je t’emmène quelque part ». Je n’ai pas compris. Berluti. Tu m’as expliqué. Ton père, mort alors que tu avais 9 ans. Ta maman, sans ressources, devant travailler dans un pressing. Elle avait droit chaque année à des bons de chaussures pour son enfant. Tu détestais ces chaussures imposées. Pendant deux heures je t’ai regardé choisir tes couleurs. La forme de tes chaussures. Les tiennes. Je n’arrive pas à les donner, stupide que je suis. J’ai envie de me marier encore avec toi. De voyager, retourner à Venise. New York. Lever le nez avec toi. Envie de discuter politique. Je perdais toujours. Ton argumentation était sans appel. Et puis Mozart, un autre de nos liens. J’ai envie de t’entendre me dire  « Choisis! » quand Laura te rappela un jour : Maman n’a rien à se mettre. On bossait 24/7. Tu m’as littéralement saisie par la main, j’ai tout lâché, tu m’as emmené derrière l’agence, Place des Victoires, nous sommes montés au premier étage d’un magasin « Choisis ! » – J’ai gardé longtemps le long manteau chocolat. Tu étais un seigneur. Un gentil. C’est important de le dire. – Mais là, il faut que je sorte. Erri le petit chien a besoin de prendre l’air…

Avec Bacon – Franck Maubert

Quel autre artiste en a dit autant sur l’existence humaine ? Francis Bacon, habité de démons, a su charger ses peintures du tragique de la vie, de ses drames et de ses sentiments. Ne pas se contenter de le considérer comme un simple, mais génial, manipulateur de couleurs. Bacon part du fait que la vie est dénuée de sens, il y puisera toute son énergie. Face à une oeuvre de Bacon, il faut garder à l’esprit cette question, « Pourquoi peint-il ? » Pour exprimer un cri. L’art est un cri pour combattre l’étouffement, m’a-t-il dit un jour (…)
Il évite le « reportage » et l’anecdote qu’il juge comme des facilités. Ça ne l’intéresse pas. Peindre n’est pas mettre en scène une histoire, on l’a compris, c’est suggérer une histoire et l’effacer en même temps. Alors, il ose laisser libre cours à ses dérives, entre modernité et classicisme, duel de forces à la fois tumultueux et contrôlé. Entre subtilité et brutalité. Oui, il respecte les codes, les règles de l’art, l’équilibre de la mise en page, de la mise en scène. Dans chaque tableau, il ruse, il risque, il se risque. Comme dans sa vie, au jeu de la roulette, il court sa chance avec ce goût effréné, son avidité de vie. Il cherche le hasard, l’accident, le dirige, le contrôle, usant de tous les moyens, parfois irrationnels (…)
Les à-plats en fond et les sujets en mouvement qui semblent surgir renforcent l’effet de théâtralité. Dans ses arrière-plans, il travaille le vide pour inscrire sa figure dans un schéma spatial, jouant de l’ascétisme et de l’inertie du décor. C’est un de ses procédés qu’il reconnaît : Un fond permet de mieux percevoir une image, ce que l’on souhaite désigner, la projeter, la mettre en avant. Alors ses corps peuvent se tordre, jusqu’à l’épilepsie, copuler ou s’exhiber dans l’obscurité des nuits (…)
J’aime beaucoup l’orange, comme toutes les couleurs qui n’ont pas de rapport avec la réalité. Il faut le mensonge pour arriver à la réalité. Il faut être faux. C’est la couleur de la vie dans un sens, cela lutte contre la mort (…)
Bacon est un risque-tout, il ne planifie rien, compte sur l’accident et l’instinct. Michel Leiris écrira : « C’est une bête d’atelier ». Il préfère brouiller les pistes (…)
Bacon rend vivant ce qu’il peint. On sent la présence de la main.

les jupettes

C’est malin ! J’ai pris une claque en rangeant quelque chose dans un placard. Comme saisie d’une interrogation. Les autres placards. Le pincement, qui s’accentue. L’évidence. La claque. Plus une jupe, plus une robe. Toutes données, lâchées, abandonnées. Depuis la mort d’Urli, toutes aux oubliettes. Sacs il y a. Manteaux il y a. Impers il y a.  Jeans il y a. Pulls et chemises blanches. Je m’assieds sur le lit. Triste. Comme désertée de moi. Envie de pleurer.
Et j’y repense à mes robes et jupettes…
J’ai toujours eu un faible pour les vastes robes de gitane. La jaune, incroyable, avec tous ces noms de villes imprimés. Celle, évasée, en coton blanc avec sa dentelle surannée. Urli aimait y fouiller les alentours. Et les mini ! Les mini…
C’est malin !
… quand même, qu’elle était belle ma mini noire de chez Courrèges.
Qu’elle était belle. Et je souris.

Coquelicot

Ça va t’plaire, me dit mon amie Marie. Une anecdote, l’autre matin dans le métro. Il était tôt, je devais me rendre à un rendez-vous qui s’annonçait compliqué à l’autre bout de Paris. J’enfile une robe rouge, une veste et prends le métro, bondé. Je trouve une place. Soudain, on me glisse alors un papier plié dans les mains. Je me dis Quêteur. Je déplie le papier : Vous êtes magnifique ! Le temps suspendu. Tu saisis ça ? Le temps suspendu à lire ces mots. Il va bien falloir quand même que je lève la tête… Je lève la tête. Un homme sympathique, qui me sourit Ils sont tous en noir et gris, vous êtes la seule en rouge. Un coquelicot.
Ça a fait ma journée me dit Marie.

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