cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Auteur : admin (Page 1 sur 45)

New York

Un soir de fin d’été, nous discutions avec Anne. Mon amie quittait ses montagnes pour passer quelques jours à la maison, à Paris. Elle émergeait enfin d’un chagrin qui l’avait laminée. L’idée d’un voyage vint je ne sais comment. Moi aussi j’avais besoin d’air nouveau sûrement. New York ? Adjugé.
Je choisis l’hôtel de De Niro à TriBeCa. Un hôtel à taille humaine. Chambres vastes. Bar tout en boiseries, en haut de celles-ci une frise avec des petits tableaux carrés du père de l’acteur. Des petits déjeuners avec du vrai café italien dans le restaurant attenant. Des biscuits de rêve.  Anne était ravie, à deux pas de l’hôtel, l’immeuble où habitait John-John. Elle fut une fan absolue. À chacun ses trucs… À l’angle, un formidable Diner, la musique et la cuisine, bonnes, très bonnes, il devint notre cantine de nombreux soirs. Les chauffeurs de taxi, tout un poème ! La plupart haïtiens, un français impeccable, ayant une connaissance de la situation politique de la France qui nous bluffa. Le barman de l’hôtel aussi  haïtien. Anne aime les cocktails avec plein de bidules dedans, vodka surtout, des herbes, des fleurs. Elle aime. Il apprécia l’engouement, lui apprit beaucoup,  navré de me voir devant un simple verre de vin rouge. S’il savait…
Oui,  quelques musées. Oui, du shopping, pas tant que ça finalement. Oui, un hot-dog inoubliable face à l’Océan. Oui, certaines hauteurs de vues. Mais moi, c’est en bas que j’aime New York. D’abord, les New-Yorkais. J’aime les New-Yorkais. On a la sensation que personne ne regarde personne, mais à peine a-t-on sorti un plan qu’ils sont là à deux ou trois, vous demandent ce que vous cherchez. Chaleur de l’accueil. J’ai adoré marcher dans la ville. Adoré. Suis allée seule à Columbia, l’université de Clem. Il y obtint son diplôme de journaliste et une licence de lettres. Il aimait les larmes d’Emily Dickinson, moi pas du tout, mais je fondais lorsqu’il me récitait The Raven, il vénérait Edgar Poe. Quitter la ville fut un crève-coeur pour lui lorsqu’il fut engagé au Boston Globe. Mais, fan de l’équipe de baseball de la ville, les fameux Red Sox, il y trouva une compensation. Je voulais m’asseoir un temps sur un banc de pierre, près de l’Alma Mater. La mère de Clem y enseigna la philosophie. Elle ne supportait pas la tiédeur de ses étudiants, et dit à son mari, fameux éditeur, qu’elle quittait l’université et se consacrerait désormais à l’écriture. Réponse du mari : Mais oui. Sache que jamais je ne t’éditerai ; seules quatre ou cinq personnes peuvent te lire. Rose écrivit jusqu’à la fin de ses jours. Encore un détail sur Rose. Lorsque Clem me présenta à elle, la première chose qu’elle me dit ne fut pas Bonjour mais « Qu’avez-vous fait comme Université ? » « Aucune Université, je n’ai même pas voulu passer le bac ». Nous devînmes les meilleures amies du monde.

Paris – James Salter

(nous sommes après-guerre)

Paris me fit une sale impression que même les Champs-Elysées, larges comme un pont de porte-avions et sillonnés par quelques rares voitures, ne purent améliorer. Paris me paraissait une ville patibulaire, quelque peu déshonorée, qui avait réussi à survivre à la guerre. Les monuments et les façades de pierre étaient noirs, mais c’était la crasse, pas la fumée du désastre qui les avait entachés. Les Français s’étaient écroulés au premier round et avaient livré la capitale intacte, action pragmatique, sinon héroïque (…)
Il y a le Paris de Catherine de Médicis aux Tuileries, comme l’a décrit Hugo ; celui d’Henri Ier à l’Hôtel de Ville, de Louis XIV aux Invalides, de Louis XVI au Panthéon, et de Napoléon place Vendôme, mais c’était le Paris d’Henry Miller dans lequel nous étions ; je ne l’avais pas lu, mais je le devinais charnel, désaxé, en désaccord avec tout mais l’embrassant la minute suivante, en velours côtelé élimé, sans cravate, rentrant chez lui à pied par les rues. Ce Paris dans lequel vous vous réveilliez tuméfié après des nuits du tonnerre, des nuits indélébiles, les poches vides, les derniers billets éparpillés par terre, les souvenirs éparpillés aussi (…)
Paris. Le petit matin. Son haleine froide, étonnamment fraîche. L’élégance de ses rues anciennes, son prix toujours renversant. Le bruit de la circulation matinale. Le ciel sans défaut et dégagé. Quelque part dans la galerie de l’amour où les tableaux vous émeuvent au-delà des mots – la lumière, la divinité, la retenue absolue, où dans des lits défaits le matin, à voix basse, la vie vous est offerte –

Une vie à brûler

Pourquoi Erri ?

Il était facile de lui écrire. Son mail, à disposition.
Un matin de fin janvier, j’ai suivi l’injonction.
Légèreté de ton.
Il fait tout doux à Paris. Le ciel ce matin, rose, bleu, gris. C’est beau. Le jardin autour de la maison me semble un foutoir insurmontable. Je referme le livre et j’ai une irrépressible envie de vous dire bonjour. Hinnèni, ai-je lu. Me voici.
Merveille de trouver sa réponse, joyeuse, le lendemain.
Chère Anna, Me voici. Eccomi, Hinnèni, on répond tous les jours à un appel qui ne vient pas d’une voix…
J’adore cette envolée. Me voici, Eccomi, Hinnèni. Le don de soi, la main tendue.
On répond tous les jours à un appel qui ne vient pas d’une voix.
À la fin, Erri espère que je me donne aussi le plaisir de répondre à quelqu’un dans ma journée.

Voilà pourquoi Erri.
Je n’ai plus jamais eu besoin de lui écrire.
Le lire, relire, oui, toujours.

la criante allégresse d’être encore vivants – Albert Cossery

Le bruit des voix, la clarté des lampes à acétylène l’accueillirent comme un refuge bienfaisant. À cette heure de la nuit le café des Miroirs était plein d’une foule tapageuse qui occupait toutes les tables, déambulait en lente procession à travers la chaussée de terre battue. L’éternelle radio déversait un flot de musique orageuse amplifiée par les hauts-parleurs, noyant dans une même confusion la magnificence des palabres, des cris et des rires. Dans ce tumulte grandiose, des mendiants loqueteux, des ramasseurs de mégots, des marchands ambulants s’adonnaient à une forme d’activité plaisante, comme des saltimbanques dans une foire. C’était chaque soir ainsi : une ambiance de fête foraine. Le café des Miroirs paraissait être un lieu créé par la sagesse des hommes et situé aux confins d’un monde voué à la tristesse. Yéghen se sentait toujours émerveillé par cette oisiveté et cette joie délirante. Il semblait que tous ces gens ignoraient l’angoisse, la pénible incertitude d’un destin miséreux. Certes, la misère marquait leurs vêtements composés de hardes innommables, inscrivait son empreinte indélébile sur leurs corps hâves et décharnés ; elle n’arrivait pas cependant à effacer de leurs visages la criante allégresse d’être encore vivants !

Mendiants et orgueilleux

Décrire – Annie Ernaux

Au cours de l’hiver, ma mère nous avait inscrits, mon père et moi, à un voyage organisé par la compagnie d’autocars de la ville. Il était prévu de descendre vers Lourdes en visitant des lieux touristiques, Rocamadour, le gouffre de Padirac, etc., d’y rester trois ou quatre jours et de remonter vers la Normandie par un itinéraire différent de celui de l’aller, Biarritz, Bordeaux, les châteaux de la Loire (…)
Le matin du départ, dans la deuxième quinzaine d’août – il faisait encore nuit -, nous avons attendu très longtemps sur le trottoir de la rue de la République car le car qui venait d’une petite ville côtière, où il devait embarquer des participants. On a roulé toute la journée en s’arrêtant le matin dans un café, à Dreux, le midi dans un restaurant au bord du Loiret, à Olivet. Il s’est mis à pleuvoir sans discontinuer, et je ne voyais plus rien du paysage à travers la vitre (…) Au fur et à mesure que nous descendions vers le sud, le dépaysement m’envahissait. Il me semblait que je ne reverrais plus ma mère. En dehors d’un fabricant de biscottes et sa femme, nous ne connaissions personne. Nous sommes arrivés de nuit à Limoges, à l’hôtel Moderne. Au dîner, nous avons été seuls à une table, au milieu de la salle à manger. Nous n’osions pas parler à cause des serveurs. Nous étions intimidés, dans une vague appréhension de tout.
Dès le premier jour, les gens ont conservé la place qu’ils occupaient au départ et ils n’en ont jamais changé jusqu’à la fin du voyage. Au premier rang droit, devant nous, deux jeunes filles d’une famille de bijoutiers d’Y. Derrière nous, une veuve, propriétaire terrienne, avec sa fille de treize ans, pensionnaire d’une institution religieuse de Rouen. Au rang suivant, une retraitée des postes, veuve, également de Rouen. Plus loin, une institutrice laïque, célibataire, obèse, en manteau marron et sandalettes. Au premier rang gauche, le fabricant de biscottes et son épouse, puis un couple de marchands de tissus-nouveautés, de la petite ville côtière, les jeunes femmes des deux chauffeurs de car, trois couples de cultivateurs. C’était la première fois que nous étions amenés à fréquenter de près, pendant dix jours, des gens inconnus qui étaient tous, à l’exception des chauffeurs de car, mieux que nous (…)
J’ai pris plaisir à découvrir les montagnes et une chaleur insoupçonnable en Normandie, à manger midi et soir au restaurant, à dormir dans des hôtels. Pouvoir me laver dans un lavabo, avec de l’eau chaude et froide, était pour moi le luxe. Je trouvais – comme je le ferai tant que je vivrai chez mes parents, et peut-être, critère d’appartenance au monde d’en bas – que c’était « plus beau à l’hôtel que chez nous ».  À chaque étape, j’étais avide de voir la nouvelle chambre. J’y serais restée des heures, sans rien faire, juste être là.
Mon père continuait de manifester de la défiance à l’égard de tout. Durant le trajet, il regardait la route, souvent escarpée, et se montrait plus attentifs à la conduire du chauffeur qu’au paysage. Le changement continuel de lit le dérangeait. La nourriture lui important beaucoup et il se montrait circonspect vis-à-vis de ce qu’on nous servait dans l’assiette, que nous ne connaissions pas, jugeant avec sévérité la qualité des produits ordinaires, comme le pain et les pommes de terre, qu’il cultivait dans son jardin. Dans les visites d’églises et de châteaux, il restait à la traîne, paraissant s’acquitter d’une corvée pour me faire plaisir. Il n’était pas dans son élément, c’est-à-dire dans une activité et en compagnie de gens correspondant à ses goûts et à ses habitudes.

La honte

Personne ne peut imaginer – Michela Marzano

Personne ne peut imaginer combien j’ai dû me battre pour accepter l’idée de vivre sans toi. Parfois je n’arrive pas à comprendre moi-même comment j’ai pu continuer à me lever le matin, à m’habiller, à sourire de nouveau à ton frère et à parler avec ton père (…) Giada, sais-tu que maintenant je lis énormément ? Tous les livres que je n’ai pas lus avant, même s’ils sont compliqués, même si au début ils demandent un effort parce qu’on ne comprend rien (…)
En réalité, on ne guérit jamais de la douleur, mon poussin.
Enfin, si.
Partiellement.
Enfin.
Parfois je me surprends à sourire et à regarder une chose avec tendresse. Et durant un instant je cesse de respirer – comment s’autoriser à sourire ou à éprouver de la tendresse quand toi, qui n’es plus là, tu ne pourras plus jamais en éprouver ?
Alors je me traîne à nouveau, fatiguée, et je me laisse traverser par la vie. Puis il suffit d’un petit rien et je me ressaisis. La voix de ton frère me parvient claironnante parce qu’il a réussi son examen – Je l’ai eu, maman ! (…)
Ton absence s’étend sur toute chose, et tu me manques à en mourir – quand j’y pense, c’est toujours le même pincement au coeur, le même ciel noir, le même précipice.
Mais la vie doit continuer (…)
Maintenant, tout est différent. Maintenant, j’entre dans mes souvenirs et je t’attends.
J’entre. Et au bout d’un moment tu arrives, souriante, je te revois enfant, quand tu prenais ta petite chaise rouge et t’asseyais à mes côtés pour que je te raconte une histoire ; et tu m’écoutais les yeux écarquillés, attentive, t’énervant si j’oubliais un détail ou changeais quelque chose.
J’entre. Et au bout d’un moment tu arrives, et tout redevient comme avant, ta voix, ton sourire, ton odeur, ta propre odeur, Giada, celle que maman respirait quand elle te prenait dans ses bras et te serrais trop fort, que tu étouffais.
J’entre. Tu arrives. Et j’entends les battements de ton coeur, je les compte mentalement, je les note sur une feuille – trésor, tu es brûlante (…)
J’entre. Tu arrives. L’amour est sans confins.
C’est pour ça qu’il est parfait.

L’amour qui me reste

il faisait si chaud dans le silence et dans l’après-midi, – Pascal Quignard

il faisait si chaud dans le silence et dans l’après-midi,
dans la torpeur.
Il se dénudait entièrement,
il se glissait
dans l’eau opaque et grasse de la mare.
Il y est bien, c’est tiède. Il pose la tête blanche sur la mousse.
Il y a quelque chose de plus ancien que soi dans cet étang, cette petite roselière, ce bruant qui en assure la garde, ces menthes,
ces mûres noires,
quelque chose de calme, de liquide, de doux,
quelque chose de mort un peu peut-être, ici,
en tout cas quelque chose qui n’est pas très vivant, qui n’est pas très bruyant,
qui n’est pas froid, – un peu tiède,
quelque chose dont la morphologie est plus proche des oiseaux que celle des hommes,
quelque chose qui chante à peine
dans le bec,
qui glisse entre les joncs comme une onde,
qui suit un si petit village,
qui court comme la minuscule araignée sur la surface de l’eau de l’onde que ses pieds ne pénètrent pas,
qui cherche sa part de pollen tombé de la lumière que le ciel répand.
Pour le ciel,
pour le jadis qui est dans le ciel,
comme pour les amoureux qui entrent dans la chambre sombre en se tenant par la main,
leurs corps tremblant déjà de la nudité qui se fait plus proche,
le nombre deux n’existe pas.

Dans ce jardin qu’on aimait

Garouste et Urli

Il fait très frais ce matin-là. J’accompagne Urli dans ces rues du Marais parisien, il voulait absolument voir cette exposition de pastels de Gérard Garouste, peintre qui l’impressionne. Dubitatif pourtant à l’idée du pastel. Nous sommes les seuls visiteurs dans cette splendide galerie. Nous regardons. Je regarde Urli regarder. Il s’arrête longuement sur un tableau. Longuement. Un regard vers moi. Un sourire. Je laisse faire. Je le connais mon amoureux. Puis-je régler en plusieurs fois ? Oui, lui répond-on. Je vois alors quelqu’un se pencher de la mezzanine. Garouste. Urli le voit. Et se précipite dans l’escalier, stoppe net devant lui. Ils portent un même imperméable vert mastic. C’est très beau de les voir ces deux-là. Garouste retirant son feutre, Urli ramenant ses longs cheveux bruns. Il prend alors les mains de Garouste. Et ils se tiennent l’un l’autre sans se dire le moindre mot. Un temps long. Les yeux dans les yeux. Tout est dit. Un des plus beaux moments de silence de ma vie.
Le pastel vient de retrouver la maison.
Je les revois ces deux-là.

Tout d’abord, ce n’est rien, un mouvement infime, quelque chose comme une fêlure sur l’ivoire d’un mur, une craquelure sur un os – Michaël Ferrier

Le vacarme est immense. Rien de nécessaire ne semble pouvoir grouper ces sons, les assembler ou les réduire au chiffre d’un événement comptable. Les vibrations saturent chaque point de l’espace et le rendent incompréhensible. Oscillation, éparpillement. Tout se ramifie et se désagrège. On dirait une bête qui rampe, un serpent de sons, la queue vivante d’un dragon (…)
Les pieds de la table et des chaises se soulèvent et retombent comme si la table claquait des dents, comme si les chaises avaient la fièvre. Le tabouret danse la polka. Tous les objets se cabrent, se dressent, se mutinent, et c’est comme s’ils entraient dans une étrange lévitation sporadique. Encore une secousse et ma belle statue du Miroku Bosatsu (la divinité bouddhique de l’avenir) est littéralement guillotinée. Le socle est cassé, la tête de bronze a roulé jusque sous le meuble de la télévision. Son éternel sourire gît maintenant dans la poussière et les gravats. Près d’elle, les pétales de prunier jonchent le sol devant le vase. Les choses les plus belles et les plus fragiles tombent en premier.

Mais c’est aux arêtes de la bibliothèque que le séisme atteint son paroxysme. Il court le long des tablettes, se glisse entre les rayons et décapite un à un les livres au sommet de l’étagère, où se trouve disposée la poésie française, avec un crépitement de mitrailleuse. Saint-John Perse tombe le premier. « S’en aller ! S’en aller ! Paroles de vivant ! » Celui qui peint l’amer au front des plus hauts caps, qui marque d’une croix blanche la face des récifs, ne résiste pas plus de quelques secondes à la bourrasque : le Saint-Leger Leger s’envole. Vigny le suit de près, et Lamartine, et même Rimbaud, qui prend la tangente sur sa jambe unique avec une facilité déconcertante, poursuivi par Verlaine et ses sanglots longs. Leconte de Lisle s’impatiente et vient bientôt les rejoindre puis, pêle-mêle, Laforgue et Louise Labé… Le grand Hugo hésite, tergiverse, il grogne de toute la puissance de ses oeuvres complètes et puis il s’écrase au sol dans un fracas énorme. Aimé Césaire, lui, tombe avec élégance et majesté. Nerval chevauche René Char, Claudel monte sur Villon, Villon sur Apollinaire. Enfin, Malherbe vient, et entraîne à sa suite toute la Pléiade… Ronsard, Du Bellay, Belleau, Jodelle… L’alexandrin, l’ode et le sonnet piquent du nez dans la poussière. Les surréalistes sont ensevelis d’une seule traite, dans une violente rafale. Breton, Aragon, Eluard, Desnos… le haut et le bas cessent d’être perçus contradictoirement, alors c’est bien simple, ils plongent tous vers le bas (…) Quant à Isidore Ducasse, il se retourne et s’envole avec un tel fracas qu’on se demande comment un si petit livre peut faire tant de bruit et si ce n’et pas lui au fond qui a provoqué un tel cataclysme. Un à un, ou par groupes, par paquets, les livres sont précipités vers la terre, et les phrases à l’intérieur des livres, et les lettres dans les mots, phonèmes, syllabes, syntagmes, segments de sons par saccades. Grammaire perdue, syntaxe suspendue, c’est tout l’ordre du monde qui est en train de se défaire, paragraphe par paragraphe, verset par verset, alinéa par alinéa. Toute la poésie française se casse la gueule. Seul Baudelaire résiste, là-haut, tout là-haut, pour je ne sais quelle raison, éternel récalcitrant.

Fukushima

Ainsi de suite – Sophie Calle

S E C R E T S                2014

Trouver un couple. Demander aux deux protagonistes de me raconter un secret. Installer deux coffres-forts à leur domicile. Enfermer chaque secret dans un coffre. Garder les codes en ma possession. Chacun devra vivre avec le secret de l’autre hors d’atteinte, mais à portée de main.

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