cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Auteur : admin (Page 1 sur 33)

Sentimentalisme ? – Colum Mc Cann

Ce qui me fascine, c’est qu’il nous suffit de faire le mal une fois pour qu’il pose pour toujours son empreinte sur le monde. Les mauvaises actions ne peuvent être effacées. Mais le bien, en revanche, doit continuellement être continué. Cela fait partie des asymétries terrifiantes de la vie. C’est ce qui rend si nécessaires l’impulsion vers le bien et le désir de rédemption.
L’espoir est un acte de bravoure. C’est une nécessité.
On pourrait trouver que c’est du sentimentalisme mais je ne le pense pas. Il nous faut aller de l’avant. Je trouve plus courageux de parler de rédemption que de devenir un cynique qui observe les autres dans son coin et leur dit combien le monde est laid et brutal. Ça ne m’intéresse pas. Oui, le monde est brutal. Et après ? C’est une évidence. .. La vraie question est : Comment guérir, comment continuer ?
On ne peut écrire sur le bonheur qu’à la condition de le confronter à autre chose. Je suis à la recherche de ces minuscules moments de grâce.

Interview au Point
25.09.2009

L’Irruption – 3

Puis vint le temps des adjectifs dépoussiérés. Anacréon aussi me visita. Tu le reconnais, le dictionnaire fut précieux. Parfois tu te demandes quels mots il utilise quand il va chercher le pain. Ils t’écrasent ces adjectifs, tu veux de l’humain : Comment allez-vous ? Que lisez-vous ? Suis pas d’accord, etc… Bonjour, bonsoir.
Tu veux sortir de cet enfermement :
Vous faites partie de ces trèfles à quatre feuilles de l’intelligence exquise et charmeuse.
Vous faites partie de ces êtres touchants et délicats, magnifiquement réels, ouvrant sur de dirimantes voluptés.
Ce message rompit le charme. Réels est le mot que tu retiens. Oui, réelle tu es bien. Tu préfères le plaisir aux voluptés. Il t’abime en niant cette réalité, tes émotions tes sensations. À quoi joue-t-on là ? Tu ne dois pas sortir du cadre assigné. Vas-tu te contenter de n’être qu’un exercice de style ? Tu ne te sens plus concernée. Tu veux faire un pas vers lui. Il ne dira jamais Non, mais il fera comprendre que : Non.
Tu pars. Il y verra un basculement des repères, lesquels croyait-on avaient fixé une intelligence médiane des rapports !!! – Tu satures. Tu as envie de le baffer.
Et tu entres dans une tristesse infinie.
Tu perds la tête. Tu perds pieds. Tu fais n’importe quoi. Dis n’importe quoi. Tu l’envahis. Tel ce message bouteille à la mer que tu n’aurais dû écrire. Son indifférence te pétrifie. Aucune spontanéité. Aucun élan. Aucune audace. Tu es face à un distributeur automatique. Une intrication quantique. Une vraie mécanique. Un Robocop. Tu étais vaincue d’avance ma fille par ce branleur narcissique.
L’addiction n’était pas pour les mots. Pour son visage.
Pathétique.
Dans quelques heures tu vas l’oublier ce visage. Tu vas la faire cette séance d’hypnose qui te fait un peu peur. Tu vas la faire. Ne crains rien.
Jamais tu ne le verras. Et lui aussi,  jamais il ne connaîtra tes pas, ne frôlera tes mains, ne découvrira tes crèmes, ton parfum, ne touchera tes vêtements, ne sentira ton regard, ne goûtera rien de toi.

L’Irruption – 2

Arrive une première douceur. Tu ne réagis pas, non par coquetterie, l’envoi n’appelant pas de réponse. Tu l’oublies. Il revient avec un bonjour amusé depuis Notre-Dame-des-Landes où la manifestation bat son plein (l’homme fait aussi dans l’écologie). Tu arrives justement près de Notre-Dame à Paris où tu vis. Ça t’amuse obligatoirement. Sous bénédiction, s’esquisse là notre brin d’histoire.
La présence est épisodique. Un frémissement de jalousie, histoire de… lorsque tu sais que ronde il y a. Les adjectifs improbables se succèdent. Il est dans le vrai plaisir du mot juste. Son éloquence, virevoltante. Tu réponds avec toute ta simplicité à tant d’emphase. Ce sont des moments de vie délicieux,  il faut bien le dire.
La campagne présidentielle bat son plein. Il va trop loin. Tu es blessée.
Je suis infiniment ému et impardonnablement léger d’avoir rompu avec la subtilité qui vous sous-tend admirablement. Je ne maîtrise pas tout. Vivre c’est difficile. – Tu reviens.
Tu n’as pas percuté. Senti venir l’addiction. Tu n’y pensais pas, ne l’envisageais même pas. Il te fait rire, mais rire, quand il ironise sur Macron et sa soudaine dilection pour le vide.  Mais il te donne à manger cet homme-là quand certains jours tu ne vas pas bien. Il sent quand il faut te faire une salade de fraises avec une ondée de Limoncello et quelques feuilles de basilic, une soupe incertaine. Que sais-je encore… Oui, on peut dire : c’est du vent, c’est facile !
Mais non.
Tu ressens pour lui attachement, amitié. Fine mouche, l’attraction pointe le bout de son nez. La cristallisation ne va pas tarder. Gare ! dit Stendhal.
Aucune vulgarité. Aucune allusion sexuelle. Aucune question personnelle des deux côtés. Jamais Ô grand jamais…
Tout, dans la manière.

à suivre,

L’Irruption – 1

Devant toi, Fort Knox. Un visage, qui  fit irruption un matin sur ton compte Twitter. Mauvais choix photo. Sciemment ? Peut-être. Singularité de l’image. L’homme dissimule son regard. Un homme fuyant, donc qu’on ne peut approcher. Soit. Pas vraiment sympathique. À l’évidence, il ne cherche pas à plaire , qu’importe l’objectif qui le fige, tout à sa concentration il lit ou écrit, nous ne savons pas. Une lumière sans éclat, une bouche sèche et pincée. Cette froideur. Une enclume. Intelligence, érudition. Peut-être. Peut-être. Tu cherches à te faire plaisir là… Et tu éludes… passes la pause, la contenance du portrait. D’emblée, tu ne vois sur ce visage qu’une douceur perdue. Tu restes là-dessus. Mais c’est toi ma fille qui a perdu de la douceur, la douceur des visages qui te manquent, à vie. Lui, rien nous dit qu’elle était là, avant, cette foutue douceur… Et tu éludes. Encore. Arrivée du sourire, ton sourire : pas vraiment un adepte de la diététique et du light ton intello : pour le coup, il est en plein accord avec ses tweets. Du lourd ! Bruit, Fureur à volonté. Frontal, cogneur à tout va. Un fatras de négativité sur les uns les autres le monde. Animalité de l’individu, virtuosité, rhétorique, un culot sidérant, une mauvaise foi stratosphérique assumée. Des axiomes à la pelle, en veux-tu en voilà ! Il ne te plaît pas. Aucun charme ne se dégage de lui. Il t’intéresse. Qui es-tu ?
D’un coup, comme un flash, venant d’on ne sait où de ta mémoire, pourquoi, comment, quelque chose dans l’attitude de bouleversant, indéfinissable. Tu fonds. Inexplicablement. Là, tu n’éludes pas. Pfff…
Tu es dans le Happy End, l’Emerveillement. En gros, il est braise, tu es pâquerette. Pourquoi te suivrait-il ? Où peut-il trouver chez toi matière à controverse ? Tu navigues entre photos et citations, Handke, Sollers, Quignard, Erri De Luca. Houellebecq (trop). Tout est sage. Stylé. Tu sais faire.
Oui, quelques messages privés. Tu ne sais pas encore qu’il viendra s’y greffer. Et tu ne le bloqueras pas comme les autres pénibles. Pas la moindre affinité entre vous. Rien, hormis ce flash. Tu n’écoutes que ta petite voix : Vas-y. Tu suis.
Evidemment, tu suis.

à suivre,

Les miracles – Raphaël Enthoven

Démontrer que Dieu existe revient à lui donner la qualité d’une certitude qui exténue la croyance. Celui que la raison persuade est dispensé d’avoir la foi. Comment « croire » en l’être dont l’existence n’est pas douteuse ?
Croit-on que 2 et 2 font 4, ou que les 3 angles d’un triangle sont égaux à 2 angles droits. On ne peut jouer sur les deux tableaux, du savoir et de la croyance (…)
Dieu existe. Je l’ai arpenté. Nous sommes en Dieu, dit Saint Jean, et Dieu est en nous : autant dire que nous n’avons rien en commun avec celui dont nous faisons partie, et que le vrai miracle n’est pas de marcher sur l’eau, mais de marcher sur la terre.
Aussi, n’est-ce pas supprimer Dieu, mais affirmer son existence, que d’expliquer « les miracles » par des causes naturelles. Si Dieu était prouvé par ce qui déroge aux lois de la nature, on le chercherait en vain.

Le philosophe de service

En cinq lettres : « jeune psychopathe originaire des Carpates » – Emmanuel Carrère

Tiens, ça me fait penser à une jolie définition de mots croisés. En cinq lettres : « jeune psychopathe originaire des Carpates ». Tu ne trouves pas ? C’est « amour », parce que, comme dit Carmen qui sait de quoi elle parle : « L’amour est enfant de Bohême, il n’a jamais jamais connu de loi… » Alors voilà : pas d’âge, pas de loi, pas de généralité : c’est ça l’amour, c’est ça en tout cas le désir.

Neuf chroniques pour un magazine italien
Il est avantageux d’avoir où aller

je suis un vieux hibou maintenant – Sollers

Le Martray, 10/8/77
(mercredi)

Mon amour,

je me suis levé cette nuit pour travailler… De trois heures à six heures du matin… C’était imprévu et beau, donné comme la nuit tranquille qui n’arrête pas de recomposer ses étoiles… Je ne regrette pas d’être resté si longtemps : il faut une accumulation, même d’ennui, de poussière, d’inutilité… Il faut aussi sentir l’écoulement lent, si lent, de l’absurdité du temps, l’effritement grain à grain du non-temps… La lumière de rosée, la nuit, est magique : croissant de lune style poésie persane et désert, Grande Ourse plongeant dans la montée de la marée à l’horizon noir… Je suis un vieux hibou, maintenant, avec son Évangile sur la table… N’est-ce pas curieux ? Quel esprit de contradiction et de contretemps, à moins que ce ne soit pour après-demain, ou pour jamais ? Il y avait, tard dans la soirée, un film sur les États-Unis vus par l’Europe : des tableaux d’indiens naïfs et charmants.
Il faut que je relise Chateaubriand… Que je reprenne l’histoire du 19e… Toujours trop ignorant… Je me demande pourquoi cette frénésie que Paradis parle de tout ? Je suis devenu une sorte de filtre à tout redire… Bizarre maladie…
Août est très différent de Juillet, beaucoup plus réduit et précis.
Le Venise va être encore plus beau, je le sens –
Je t’embrasse, je t’aime,

Ph
(dessin d’une petite fleur)

Lettre 204

Philippe Sollers
Lettres à Dominique Rolin (1958-1980)

Est-ce cela le bonheur ? Avoir quelqu’un à perdre – Stéphane Guibourgé

J’ai appris depuis longtemps à vivre seul. Réduire mon territoire, garder le silence. Je crains de vivre avec une femme. Je sais comment nous devenons étrangers l’un à l’autre. J’ai vécu exilé contre leur peau. Ainsi, on découvre la solitude. Elle est devenue frontière dans mon existence.
Chaque jour, je pense à mon fils.

Je me souviens de ces nuits-là. Je marche à petits pas. J’assure mes appuis avec prudence et je poursuis ma ronde. La lueur d’un réverbère filtre à travers les volets. Je ne me suis jamais senti si fragile. Exposé aux coups, à la tempête. Ce qui bat dans ma poitrine et menace de me renverser. Je pourrais perdre l’équilibre et sombrer d’un coup. Je marche sur l’arête d’une falaise. À six mois, mon fils se réveille encore, tiré de son sommeil par un cauchemar. Je m’efforce d’être là. Mes mains m’encombrent, la pénombre estompe à peine les tatouages. J’essaie de chanter, de fredonner. Je détourne les yeux, tente de saisir un rai de lumière le long d’une plinthe, sur le tapis de laine. Mon fils se rendort contre mon épaule. Je ne me suis jamais senti si fort. Cependant, je en parviens pas à chasser cette impression de danger. La certitude de l’enfermement. Ma femme est derrière la porte. Elle craint que je ne sache comment faire avec lui. Je garde le silence, je voudrais hurler. Qu’elle regagne notre chambre et me laisse seul avec mon garçon.
J’approche mes lèvres de son visage. Je voudrais dire je suis là, je ne partirai pas, il ne t’arrivera rien et je te protégerai jour après jour, je voudrais dire tu ne mourras pas. Est-ce cela, dire je t’aime ? Mon fils tressaille à peine, il ouvre les yeux et me fixe avec intensité. Et pourtant je ne mens pas. Je ne crois pas mentir. J’éprouve seulement la sensation d’exister loin de moi. Qui parle, qui dit ces mots d’amour et de confiance dont je suis incapable ? Mon fils s’endort à nouveau. Est-ce cela le bonheur ? Avoir quelqu’un à perdre ?
Je sais que je partirai un jour. Je n’aurai pas la force, la constance, la douceur.

Les fils de rien, les princes, les humiliés

Voilà ce dont nous n’avons pas besoin : les leçons des cyniques, la déprime aux violons putassiers… – Mathieu Terence

Ce dont nous n’avons pas besoin, c’est de phrases ampoulées qui tapinent sur les trottoirs bondés de la mélancolie. Elles essorent les rangs d’oignons de leurs larmes à l’oeil. Elles ne prennent rien au sérieux sauf, colossalement, leur mépris du sérieux. La société est leur maquerelle, elle les fait racoler de biais en jouant les rabat-joie de service dans une époque apparemment hilare mais en deuil jusqu’à l’os. Voilà ce dont nous n’avons pas besoin : les leçons des cyniques, la déprime aux violons putassiers, les rengaines désabusées, la tournée d’adieu permanente des rentiers du malheur, la faillite comme fonds de commerce. Je dis cela d’une voix posée, sûrement basse, à peine audible même, mais c’est ma voix comme son vol est à l’oiseau.

De l’avantage d’être en vie

Les fils de rien, les princes, les humiliés – Stéphane Guibourgé

J’ai quarante-sept ans. Je bâtis une maison pour mon fils. Je redresse une ruine avec peine. Je veux croire que le temps ne manque pas. Que mon fils pense à moi. Que nous nous retrouvons bientôt. Je sais pourtant que chaque jour enfui est un pas vers la fin. Un préambule. Demain est une illusion d’alliance, de retrouvailles. Je ne connais pas les mots, les gestes pour exprimer l’attachement. Alors je m’éloigne du monde avant qu’il ne s’éloigne de moi. Je brise avant d’être brisé. Pourtant, j’abrite cette cette certitude : ce sont ces mots, ces gestes qui libèrent et donnent la paix, effacent les regrets. Comblent les distances, conjurent le chagrin des fils et des pères.
Je cherche à comprendre pourquoi il nous faut chaque fois répondre à une blessure par une autre blessure. Subir et infliger. Comment rompre ce cercle ? Comment recouvrer notre liberté ?
Mes pensées me mènent aux limites du sens. J’atteins l’absurde et j’ai peur. Est-ce la folie, est-ce une lumière ? Quelque chose tressaille en moi, repousse mes côtes, ménage une place que je ne soupçonne pas. Le coeur me manque encore pour y consentir. Le courage. Il faut beaucoup de force pour accepter d’espérer. Quelle est cette force qui me malmène et m’accueille à la fois ?
Oui, j’ai peur.

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