cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Auteur : admin (Page 1 sur 45)

Une femme douce

Vous êtes une femme douce, m’a dit cet homme, il quittait la table du petit resto où il était assis près de moi ; comme s’il avait fait le compte et me présentait l’addition. Il ajoute,  sur ce même ton, calme, désolé pour moi : Les femmes douces font un peu peur vous savez. Je ne sais ce qui en moi l’amena à cette conclusion. Je mangeai la pasta. Je n’ai pas argumenté. Suis retournée à mes linguine, au verre de vin de Toscane, attristée un rien, je dois bien le reconnaître. Il m’a fait mal. Ne lui ai pas dit de s’asseoir face à moi pour en discuter. Je m’en veux aujourd’hui. Rédhibitoire la douceur ? Tiède la douceur ? Mièvre la douceur ? Sans caractère la douceur ? Accaparante la douceur ? – Ma pensée, heureusement, me mène alors à me rappeler, approximative, cette phrase de Sollers sur Vivant-Denon  : Avoir du caractère, ce n’est pas systématiquement avoir mauvais caractère. Je la fais mienne désormais. Ras-le-bol. Je la revendique cette douceur et lui sais gré d’être encore là, malgré les drames et les pleurs. Elle est alliée à la gaieté. Elles me préservent. Anne Dufourmantelle dit que la douceur est une énigme.
La douceur, pas une femme douce.

Anne-Aurore

Un jour d’automne j’ai rencontré la petite Anne-Aurore. Pendant trois années, jusqu’à son entrée en 6e, je l’ai aidée à faire devoirs et leçons. Les maths, c’est elle qui m’apprenait. Cette gamine m’a scotchée.
Sa maman est camerounaise, divorcée du père, blanc. Elle se donne à fond pour sa fille, lui donnant le goût des arts, des mots, de la découverte. Anne-Aurore s’en donne à coeur joie là-dedans. Un soir, elle rentre d’école et me dit  tout de go : Tu sais Anna, je suis d’accord avec Einstein, tout est relatif…  Bon, Allez !, on y va.
Elle est belle Anne-Aurore, discrète mais très forte. Elle a conscience de ce qu’elle apprend, sait. Elle enregistre. Un jour nous parlions de racisme, rapport à un texte. As-tu subi le racisme Anne-Aurore ? – Oui, une fois, des garçons se sont moqués de moi, de ma couleur de peau. – En as-tu parlé à ta maman ? – Non, je ne veux pas lui faire de peine. – Il faut le dire, Anne-Aurore. À deux vous serez plus fortes pour vaincre la bêtise. – Je comprends ce que tu dis. Je vais le faire.
Elle savait mon amour des mots. Elle s’amusait quand je simulais la crise cardiaque devant ses fautes d’orthographe. Mais elle me fit un sublime cadeau, quant un soir, ayant oublié son livre, elle ne pouvait faire sa leçon ; alors je lui dis : Je vais te faire une dictée de mots, si tu le veux bien. Réponse d’Anne-Aurore : Ô oui, je suis affamée de mots. Après, je te jouerai un petit air au piano. Tu veux quoi ? Du blues, du classique, tu me diras.
Elle fait sa 4e maintenant. Veut se diriger vers les sciences. Einstein, quoi.

Sage

Il y eut ce bref instant où je me suis vue dans le miroir. Je veux dire vue, en dedans. Sage, bien trop sage. Ça m’a paniquée. J’ai trouvé que ça venait trop tôt et que ça ne m’allait pas du tout, mais alors pas du tout. Suis la seule responsable. Refus de tout. Voyage ? Refus. Refus de tout dîner à plusieurs. Effet pot de fleur dit Erri. C’est tout à fait ça. Refus. Refus. Isolement. Dame au petit chien je deviens. Te voilà bien. Le remède ? Quelque chose entre l’ouverture à soi, aux autres, une joie. Dire oui. Dire non, si on le pense. Ne pas vivre par procuration surtout. En suis-je là ? Se lancer, comme avant. Se fier à son intuition, la merveilleuse intuition. Et si on s’trompe, ça ira quand même. Sagesse et non pas sage.

Les lumières de Levant se sont éteintes – Amin Maalouf

« De mémoire de rose, on n’a jamais vu mourir un jardinier », soupiraient les philosophes français des Lumières en songeant à l’ordre social et à la monarchie de leurs propre pays. Aujourd’hui, les roses pensantes que nous sommes vivent de plus en plus longtemps, et les jardiniers meurent. En l’espace d’une vie, on a le temps de voir disparaître des pays, des empires, des peuples, des langues, des civilisations.
L’humanité se métamorphose sous nos yeux. Jamais son aventure n’a été aussi prometteuse, ni aussi hasardeuse (…)
C’est dans l’univers levantin que je suis né. Mais il est tellement oublié de nos jours que la plupart de mes contemporains ne doivent plus savoir à quoi je fais allusion.
Il est vrai qu’il n’y a jamais eu de nation portant ce nom. Lorsque certains livres parlent du Levant, son histoire reste imprécise, et sa géographie mouvante – tout juste un archipel de cités marchandes, souvent côtières mais pas toujours, allant d’Alexandrie à Beyrouth, Tripoli, Alep ou Smyrne, et de Bagdad à Mossoul, Constantinople, Salonique, jusqu’à Odessa ou Sarajevo.
Tel que je l’emploie, ce vocable suranné désigne l’ensemble des lieux où les vieilles cultures de l’Orient méditerranéen ont fréquenté celles, plus jeunes, de l’Occident. De leur intimité a failli naître, pour tous les hommes, un avenir différent (…)
Les lumières du Levant se sont éteintes. Puis les ténèbres se sont propagées à travers la planète. Et, de mon point de vue, ce n’est pas simplement une coïncidence.

Le naufrage des civilisations

Elle me raconte

Elle me raconte. Elle me raconte son amour déçu. Elle me raconte cette partie de sa vie tout en me versant du Champagne dans la jolie coupe. J’en suis à la troisième quand même. Je suis ce samedi matin-là, dans une boutique à la mode, disons-le, dans un quartier ultra protégé où je passe rarement. Au premier étage il y a le salon d’essayage où j’ai trouvé « l’objet de mon désir », et, attenante, une splendide terrasse ouverte, au calme. C’est là qu’elle se confie. Elle, la jeune vendeuse, qui est-elle ? Une jeune femme brune, mince dans sa tenue sombre de rigueur, une trentaine d’années, un merveilleux regard,  beaucoup d’intelligence dans le comportement, les propos. Elle m’a adoptée d’emblée. Je sais pas comment. Elle a aimé je crois quand, choisissant l’évidence, le long imperméable vert, tout en souplesse, au noir, plus court et raide, j’ajoutai : « Mon mari aurait été  heureux de me voir avec ». Emue d’un coup, elle me demanda. J’ai répondu. Toujours émue, elle confirme que ce choix est le bon. Non pas comme on le dit mécaniquement, elle le pensait vraiment. Me dit que je le porte de façon moderne (ça m’a fait rire). Je veux régler alors. Elle ajoute, souriant  : On ne va pas se quitter comme ça ! et proposé un café ou pourquoi pas du Champagne. Champagne ! qu’elle ne pouvait partager avec moi, « Nous n’avons pas le droit ». – Vous asseoir, vous pouvez ? – Oui. Et c’est ainsi qu’elle raconta. D’abord le travail, attentive, intuitive, elle l’aime ce travail, puis la rencontre, Lui, beaucoup plus âgé, la cinquantaine finissante. Un coup de foudre improbable. Au début, chacun chez soi ; les rendez-vous, les conversations, les balades, le plaisir d’être ensemble ; assez vite il lui demande de venir partager son appartement. Là, évidemment la différence d’âges a fait le job. Implacable, la catastrophe au jour le jour, petit à petit il a voulu régir sa vie. Lui, savait. Chagrin. Trop de chagrin. Elle est partie, se concentre sur son travail et, radicale, ne veut plus aimer.
À moins que…, lui ai-je répondu aussi sec.
Un beau sourire de complicité alors, et Sabrina pointa un doigt vers le Champagne.
J’ai dit  banco !

Tu le sais

C’est bon !…  après tous ces silences, sans savoir d’où vient le déclic, entendre un matin sa voix chanter, se voir, nue, siffloter sous la douche une playlist réduite à l’extrême d’ailleurs : Love, love me do, la Sarabande de la 4e Partita de Bach,  Don Giovanni,  Vorrei e non vorrei.
– Là ci darem la mano,
Là mi dirai di si,
Vedi, non è lontano…
Vous connaissez ? C’est pur délice.
Approuver l’odeur du savon italien. Des crèmes. De mon parfum. Revenues, comme ça, sans tambour ni trompettes les sensations. Indifférence devant le chiffre qui s’annonce en vainqueur sur la balance. Tu t’en tapes, mais tu t’en tapes ! Tu sais que tu vas le faire descendre en deux temps trois mouvements ce chiffre. Tu penses à Sollers qui l’emploie si bien ce verbe : Savoir. Tu comprends. Tu sais. Tu sais que ça va marcher, s’en est fini de tes foutaises. Clarté de la chose. Rien à voir avec la volonté, la motivation. Lavée, rincée, éventée, révélée. Tu sais d’instinct que tu vas retrouver forme, concentration, curiosité, plaisirs, en toute simplicité, sans tralala, et la vigilance, qui va avec. D’autres épreuves, mais tu tiendras. Tu sais.
Pas pour rien.
Tu le sais.

°°°

Restera ? ne restera pas ? – Jean Starobinski

Restera ? ne restera pas ? À peine paru, un livre aujourd’hui provoque ces questions, du moins parmi ceux qui se demandent « s’il vaut la peine de lire ». Questions naïves, sans vraie réponse, mais qui sont l’antidote de l’effet immédiat du succès, et qui viennent le doubler, parfois par dépit, par jalousie ou paresse, en soulevant le soupçon prophétique d’un « point de lendemain ». Les arguments statistiques ne manquent pas pour justifier le soupçon – sans beaucoup troubler,  sur le moment, la fête médiatique qui s’organise autour d’un prix, d’un lancement, d’une longue présence dans le palmarès des meilleures ventes.
L’habitude est prise que le succès aille au nouveau, à ce qui est écrit comme on n’a jamais écrit, senti comme on n’a jamais senti – en secret accord avec un monde qui change et que nous voulons voir changer. « N’apporte rien de nouveau » est un verdict de mort, qui tue un livre dès le comité de lecture – c’est-à-dire dans ces limbes redoutables qui s’interposent entre la machine à écrire de l’écrivain et les presses d’où « sort » le livre. Mais quelques lecteurs, beaucoup peut-être, se demandent en jugeant un « vient de paraître », s’il sera relu lorsqu’il ne sera plus nouveau. Le bon critique est celui qui parie juste, qui prédit une mémoire future et qui, par lui-même, contribue, d’abord à ses risques et périls, au succès présent. Il devine du renouvelable dans l’oeuvre qui ne sera plus nouvelle.

Présence des classiques ?

Médiums

Il y a quelque temps, telle la cigale de la fable, je fus prise au dépourvu. Une amie, je ne sais comment, en arriva à me suggérer d’appeler une médium. J’appelle donc cette jeune femme bretonne. Etonnant. Très étonnant. Je l’appelais surtout pour un problème d’appartement et savoir si j’allais enfin sortir de cette léthargie qui me plombait. C’est vrai qu’elle me raconta mon enfance, ma vie avec Urli. Rassurée je fus sur l’appartement (elle avait raison, celui-ci fut vendu au mois dit), elle m’annonça alors que j’allais faire une rencontre, un jour d’été, en fin de journée. Elle me décrit un homme grand, déterminé, au vaste réseau social, probablement veuf, trois enfants, peu de femmes dans sa vie, Il ne vous demandera pas cent euros à la fin du mois, un détail : il porte un prénom composé  :
– Et on me dit que que cela fera pendant avec le vôtre.
Vous ne vous appelez pas Anna ?
– Mon prénom est Anna-Laura.
Pas de vie commune. Une grande complicité, de la sensualité.
Bon.
J’ai dû rater le coche. L’été s’est passé.
La chance de connaître une autre amie, elle-même médium à ses heures perdues si je puis dire. En passant ses mains sur votre tête, elle vous dit exactement la même chose que notre bretonne. « Il arrive, et beaucoup de changements chez toi. Je te donne les coordonnées d’un médium à Paris. Essaie. »
J’arrive donc dans ce Marais que j’aime et rencontre le fameux médium. Grand, homosexuel, il vit quand il est parisien dans un petit studio avec une très jolie fenêtre où quelques plantes y grimpent. Après les familiarités d’usage. Il me dit brusquement : Scorpion/Poissons ça vous parle ? – Urli était scorpion, je suis poissons. La lettre J, ça vous parle ? – Le prénom d’Urli est Jean-Louis, et le premier prénom de Clem est James.
Il me sidère un brin quand il sort alors un jeu de cartes. Il me demande de le battre. De le diviser en deux. Il étale trois rangées de cartes,  me demande d’en choisir cinq. La peur d’un coup. De mal faire. De me tromper (sur quoi, je l’ignore), le trac. En sortent le Roi de Coeur, la Dame de Coeur, l’As de Coeur, un Dix, et une autre dont je ne me rappelle plus. Rencontre se fera me dit-il, je le vois. Il est plus jeune que vous. Il sera d’ailleurs étonné lui-même de ce qui lui arrive. Une fin de journée, probablement une expo photo ou peinture. Je vous vois au milieu de plein de couleurs. Balance, ou avocat qui sait ? Je vois l’emblème. Mai/Juin. Beaucoup de complicité entre vous. Sensualité.
Il me fait répéter l’opération plusieurs fois (la séance dure une heure et demie quand même). Et bien, figurez-vous, le Roi de Coeur, la Dame de Coeur, l’As de Coeur, et le Dix, à chaque fois.
Alors, il s’énerve : « Anna ! Vous m’agacez avec vos Dix ! Je veux que vous deveniez un As, je veux que vous y croyiez. Arrêtez de douter. Vous êtes à la croisée des chemins. Si vous doutez, vous échapperez à cette rencontre. »
J’ai décidé, aujourd’hui seulement, de ne plus vouloir me satisfaire du Dix.

°°°

Un père

Curieux. C’est maintenant que l’absence d’un père jamais connu s’installe. Un manque… Envie de dire papa. D’appeler mon père. Dîner avec lui. Lui raconter des trucs. Je ne comprends pas ce qui arrive. Une vague photo retrouvée, est-ce lui ? Le doute. Maman, toujours hors-sol, fut discrète. J’ai connu nombre de ses amants lorsque nous vivions à Dakar, mais jamais elle ne révéla le moindre indice. Gamine,  jamais chamaillée à l’école sur cette absence, sur ma famille, j’ai pas voulu déranger et me suis tue, l’oubliant.
Et me voilà, toute finaude à me lamenter. Non…, pas lamenter, ni regretter, juste ce désir de savoir s’ils s’aimaient, s’il savait pour moi. Une chose est sûre, blonde comme les blés enfant, je ne ressemblais en rien à maman, aux longs cheveux noirs des femmes italiennes.
J’ai vu Laura avec Urli. Ses parents, c’était tout pour elle. Est-ce cela un père ? Un tout ?

Kiosque – Jean Rouaud

À mesure que s’éloignait son chagrin les nuits arrosées s’espacèrent. Une de-ci de-là, histoire de décompenser des six jours de travail par semaine. Mais au plus fort de la crise on aurait pu craindre qu’il ne survécût à son amour défunt tant il mettait d’acharnement à se détruire. Son état alimentait les conversations du kiosque. Les fidèles s’alarmaient. D’autres, s’estimant maltraités, ou simplement agacés par le psychodrame qui se jouait sous leurs yeux, en profitèrent pour s’adresser ailleurs. Mais ils revinrent, tant on se lasse de se détourner du chemin qui mène au plus court de chez soi au métro. Un petit matin pressé, on trouve embarrassante sa résolution de ne plus mettre les pieds ici, et on renoue prudemment en évitant de part et d’autre le moindre commentaire sur les raisons de ce boycott momentané. Le jour qui suit, après une série de variations sur le temps, tout est oublié et on est heureux de replonger dans ce petit bain d’humanité (…)
Sa veste de drap noir en coton robuste qu’il achetait dans un magasin réservé aux vêtements professionnels, peut-être aussi parce qu’il n’y avait que là qu’il trouvait sa taille, au rayons apprentis, sans avoir à passer par l’étage enfants des grands magasins, mais par laquelle il se rangeait ostensiblement du côté des travailleurs, sa mise assyrienne, barbe et cheveux longs, qui étaient alors l’étendard de la révolte, sa pipe légendaire qui l’entourait d’un halo de fumée grise et le renvoyait au temps de Verlaine, ses propos truffés d’un vocabulaire politique et sociologique qui résultait de son passage à l’université de Vincennes et dans les cellules de la Fédération anarchiste, propos d’autant plus virulents qu’il était éméché, ses frasques publiques avinées, tout en lui correspondait à la figure du marginal telle que l’imaginaire de l’époque la concevait, à la limite de la cloche, qui se différenciait des scènes traditionnelles de la vie de bohème par une dimension politique affichée, à l’extrême gauche bien sûr, et qu’il entretenait par ses souvenirs d’Ariège.
Il gardait la nostalgie de ces années où il avait vécu dans les montagnes avec sa compagne (…) J’ai oublié de quoi avaient vécu P. et sa compagne, mais certainement pas du fromage de brebis ou de l’artisanat du cuir. P., qui avait suivi des études de sociologie, n’avait aucun sens manuel en dehors de son art du rangement, appelant au secours quand il s’agissait de planter un clou. Plus vraisemblablement un héritage, mais celui-ci épuisé les avait contraints à remonter à Paris où P. avait du temps de ses études déjà travaillé dans un kiosque.

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