cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

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Dos au mur – Nicolas Rey

Chapitre 15

Il n’y a pas que mon existence qui soit en sursis. Il y a mon amour également. Je suis un amoureux en sursis. Nous le sommes tous, mais moi plus que les autres. Depuis plus d’un an, Joséphine a décidé que nous n’étions plus en couple officiellement. D’un côté, cela m’évite les repas en famille. Mais de l’autre, Joséphine ne me dit plus « Je t’aime » et ça, c’est à vous faire crever sur-le-champ. Joséphine, je boufferais de la merde pour elle. Je n’ai jamais vu autant de délicatesse et de grâce réunies en une seule et même personne.
Joséphine, je veux que tu saches que je souhaite ton bonheur avant tout. Peut-être que bientôt, le jour viendra où tu vas m’annoncer que tu es heureuse dans les bras d’un autre. Eh bien, je serai heureux pour toi. Joséphine, tant que je serai sur cette terre, tu pourras compter sur moi. Pour tout et en toutes circonstances. Acheter de la literie, du terreau, des aquarelles et nettoyer du vomi à la fin d’une fête que tu as organisée.
J’ai quarante-quatre ans. Il m’a fallu attendre l’âge de quarante ans pour savoir à quoi pouvait ressembler le véritable amour. L’abnégation. Le don de soi. Le silence partagé. L’écoute attentive.

Le soleil dans le ventre – Picasso, le héros – Sollers

En 1932, Picasso dit : « Au fond, tout ne tient qu’à soi. C’est un soleil dans le ventre aux mille rayons. Le reste n’est rien. C’est uniquement pour cela, par exemple, que Matisse est Matisse. C’est qu’il porte ce soleil dans le ventre. C’est aussi pour cela qu’il y a, de temps en temps, quelque chose. »
Ce qui n’empêche pas ce coup de patte : « Matisse fait un dessin, puis il le recopie… Il le recopie cinq fois, dix fois, toujours en épurant son trait… Il est persuadé que le dernier, plus dépouillé, est le meilleur, le plus pur, le plus définitif ; or, le plus souvent, c’est le premier… En matière de dessin, rien n’est meilleur que le premier jet. »
Picasso et Matisse ont été amis pendant les deux grandes guerres du siècle. En 1940, lors du désastre français, Picasso, qui refuse à ce moment-là de partir pour l’Amérique (ce qu’au fond cette dernière aura du mal à lui pardonner) dit à Matisse : « Nos généraux, c’est l’École des Beaux-Arts ». Matisse, de son côté, écrit à son fils à New York : « Si tout le monde avait fait son métier comme Picasso et moi faisons le nôtre, ça ne serait pas arrivé. » Voilà une façon comme une autre d’avertir que la guerre a lieu à chaque instant partout, dans la vie publique ou privée, et aussi en peinture. On pense à la réflexion laconique de Joyce, à la même date, lorsqu’il apprend l’ouverture du nouveau massacre : « Ils feraient mieux de lire Finnegans Wake » . Message non-reçu.
La peinture subit une épreuve de fond : c’est comme si elle devait franchir un mur du voir. On se tue en deçà du mur, on vient s’écraser sur lui. Dire des papiers collés qu’ils ont été des « machines à voir » est juste, mais il faudrait plutôt parler de machines permettant de voir plus loin que le voir, de l’entendre en s’enfonçant dans un acte. Il y a une nature musicale de l’espace conçu comme un clavier de forces, un jeu de cordes sensibles, un volume de résonances fuguées. Les tableaux cubistes de Picasso devraient tous s’appeler : fugues.

12 – Jamais d’autre que toi – Desnos

Jamais d’autre que toi en dépit des étoiles et des solitudes
En dépit des mutilations d’arbre à la tombée de la nuit
Jamais d’autre que toi ne poursuivra son chemin qui est le mien
Plus tu t’éloignes et plus ton ombre s’agrandit
Jamais d’autre que toi ne saluera la mer à l’aube quand fatigué d’errer
moi sorti des forêts ténébreuses et des buissons d’orties
je marcherai vers l’écume
Jamais d’autre que toi ne posera sa main sur mon front et mes yeux
Jamais d’autre que toi et je nie le mensonge et l’infidélité
Ce navire à l’ancre tu peux couper sa corde

Corps et biens

L’érotisme de Rilke

Voici que je progresse en toi degré par degré
et ma semence monte joyeuse comme un enfant.
Montagne originelle du plaisir : soudain
haletante elle jaillit vers la crête au fond de toi.
Oh abandonne-toi, et ressens son approche :
Au plus haut elle te fera signe, et tu chavireras.

(Munich, autour du 1er novembre 1915)

après s’être chamaillés toute la journée – William Cliff

Quand mon père et ma mère s’aimaient à Gembloux
après s’être chamaillés toute la journée,
ils se retrouvaient corps à corps s’aimant beaucoup
et se mêlant dans une amoureuse mêlée.

Je souffrais quand mon père disputait ma mère
sans comprendre que ce n’était pas important
parce que cette nuit ils remettraient l’affaire
de s’aimer en se joignant amoureusement.

Alors ma mère se retrouvait engrossée,
pour la énième fois un enfant dans son ventre
grandissait, grandissait pour la folle épopée
de se pousser et hurler parce que l’attente

de tout enfant est celle de croire qu’un jour
Dieu lui donnera d’avoir l’Eternel Amour.

Matières fermées
Poème

Keith Jarrett – Isabelle Carré

j’irai voir Jarret en concert, accompagné de Gary Peacock et Jack DeJohnette, et je découvrirai en images comment se produisent ces sons.
Après avoir ajusté plusieurs fois son tabouret, s’être essuyé les mains à une serviette blanche, il s’assoit, attend qu’un silence absolu se fasse, et commence à jouer, dos au public. Très vite entraîné par sa propre musique, il se lève et joue debout. Les hanches collées au piano,il crie son plaisir, exactement comme dans le disque du Concert à Cologne, on dirait qu’il lui fait l’amour. Il est concentré, entièrement rassemblé à l’intérieur de lui-même, résolument tourné vers le fond du plateau. Cherche-t-il à se dérober aux yeux du public, avec une pudeur maladive, plutôt paradoxale pour un homme qui exerce son métier sur scène, ou nous présente-t-il son dos pour ne pas nous voir, nous ? Ne veut-il pas prendre le risque d’être dérangé par notre présence ? Pourtant, comme Glenn Gould, avec ses gémissements, et tous les souffles qui se mêlent inextricablement à la musique, il nous livre son plaisir, la part la plus intime de lui-même.
Il écoute résonner les dernières notes, longtemps, puis, lorsque tout est fini, qu’il est sûr d’avoir laissé la musique se fondre jusqu’au bout, qu’aucune réverbération n’a été perdue, dans la seconde suivante il s’échappe. Le concert est terminé, il se redresse et entérine la fin du spectacle en s’essuyant une dernière fois les mains sur sa serviette, il n’est pas encore sorti de scène qu’il nous a déjà quittés, il est ailleurs, ne reviendra plus, pas de bis, pas de prolongation intempestive, les saluts ne le concernent plus. Il nous laisse son absence, et le souvenir de sa jouissance.

Les rêveurs

Prends garde ma Princesse ! – Freud, via Sollers

« Prends garde ma Princesse ! Quand je viendrai, je t’embrasserai à t’en rendre toute rouge. Et si tu te montres indocile, tu verras bien qui, de nous deux, est le plus fort : la douce petite fille qui ne mange pas suffisamment ou le grand monsieur fougueux qui a de la cocaïne dans le corps. Lors de ma dernière grave crise de dépression, j’ai repris de la coke, et une faible dose m’a magnifiquement remonté » (…)

Un autre fervent de la cocaïne n’est autre que Conan Doyle, qui fait parler ainsi Sherlock Holmes au bon docteur Watson, lequel s’inquiète de le voir s’en injecter trois fois par jour : « Peut-être cette drogue a-t-elle un effet néfaste sur mon corps.Mais je la trouve stimulante pour la clarification de mon esprit, que les effets secondaires me paraissent d’une importance négligeable. Mon esprit refuse la stagnation. Donnez-moi des problèmes, du travail ! (…)

Vous avez oublié un nom propre ? Freud vous dira pourquoi. Vous vous trompez de mot, vous ressentez une inquiétante familiarité, vous avez telle ou telle phobie ? Sherlock Freud débrouillera ce mystère. J’ai bien connu son successeur, Sherlock Lacan. Il ne parlait jamais pour ne rien dire. C’était un fou de grande envergure, qui disait de lui-même qu’il en était resté à l’âge de 5 ans. Lui aussi, grand détective. Le plus remarquable, dans les deux cas, l’un extrêmement pudique, l’autre plutôt exhibitionniste, était la présence d’une raison inflexible. Un juif athée, un catholique baroque, deux aventuriers de la vérité vraie.

Centre

Où passer nos jours à présent ? – René Char

Demeurons dans la pluie giboyeuse et nouons notre souffle à elle. Là, nous ne souffrirons plus rupture, dessèchement ni agonie ; nous ne sèmerons plus devant nous notre contradiction renouvelée, nous ne sécréterons plus la vacance où s’engouffrait la pensée, mais nous maintiendrons ensemble sous l’orage à jamais habité, nous offrirons à sa brouillonne fertilité, les puissants termes ennemis, afin que buvant à des sources grossies ils se fondent en un inexplicable limon.

Dans la pluie giboyeuse (1968)
Le Nu perdu

9 – la bonne nouvelle des jours à venir – Nazim Hikmet

Je ne ressens pas la nostalgie des jours passés
– sauf celle d’une nuit d’été –
et même l’ultime éclat bleu de mes yeux
te dira la bonne nouvelle
des jours à venir.

(1947)

L’Atlantide de Rodin – Jean-Christophe Bailly

« Accoudé à la fenêtre, dans mon ermitage de Meudon, je baigne mon front dans la vapeur du matin. Toutes les pensées sombres s’éloignent, je cède à la douceur de cette belle heure du printemps. – Je sais que mon peuple de statues m’attend, pour se laisser voir et pour travailler avec moi », écrit Rodin dans Les Cathédrales de France qui, davantage qu’un essai, est plutôt une sorte de journal discontinu. « Mon peuple de statues », écrit-il, autrement dit, il en est le roi, et son ermitage est leur royaume. Mais ces statues travaillent, l’ermitage est une usine, une fabrique, c’est la villa des Brillants, avec son parc et ses dépendances, à commencer par la reconstitution (partielle) du pavillon de l’Alma qui fut l’espace du triomphe du sculpteur, lors de l’Exposition universelle de 1900 et qui devint donc, à Meudon, le coeur de son atelier. Et si tout atelier est un monde – à la fois nuée autour de l’oeuvre et foyer où elle se pense et se creuse comme dans son propre fond -, alors celui de Rodin, là-haut, dans ce coin assez retiré, plus que celui de la rue de l’Université encore, est un absolu de l’atelier : une ruche, avec des aides, nombreux, une activité considérable, mais une villa aussi, une maison (pas très grande) – l’ermitage étant le lieu du repos et du repli, avec des soins tranquilles et des matins où « les pensées sombres s’éloignent » au-dessus des brouillards qui s’enlèvent sur Saint-Cloud, mais encore l’espace d’engrangement de la formidable collection d’antiques que le sculpteur, avec une avidité hors du commun, réunira autour de lui – 6 500 pièces au bout du compte. Donc un lieu hors normes où entre deux peuples, celui des statues qu’il réalise et celui des antiques qu’il collectionne, règne un roi qui devient une sorte d’entremetteur, mêlant les lignées et les âges…

Le dépaysement

Voyages en France

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