cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

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2 – Rêvé pour l’hiver – Rimbaud

L’hiver, nous irons dans un petit wagon rose
Avec des coussins bleus.
Nous serons bien. Un nid de baisers fous repose
Dans chaque coin moelleux.

Tu fermeras l’oeil, pour ne point voir, par la glace,
Grimacer les ombres des soirs,
Ces monstruosités hargneuses, populace
De démons noirs et de loups noirs.

Puis tu te sentiras la joue égratignée…
Un petit baiser, comme une folle araignée,
Te courra par le cou…

Et tu me diras : « Cherche ! » en inclinant la tête,
– Et nous prendrons du temps à trouver cette bête
– Qui voyage beaucoup…

À… Elle.
En wagon, le 7 octobre 1870

les nuits d’amoureux délires – Hermann Hesse

F A U X  ! …

FAUX ! c’est faux ! je suis jeune encore,
Je ne suis pas repu de vivre ;
Il n’est pas de femme au beau corps
Qui ne m’inspire et ne m’enivre.

Me hantent les corps nus et chauds
Des excellentes et des pires,
Des valses les brillants galops
Et les nuits d’amoureux délires.

Même il me rêve d’un amour
Sacré, muet, limpide et tendre
Comme le premier… et toujours
Pour lui je puis des pleurs répandre.

*

et ce n’est pas le silence – René Char

Il n’y a plus de ligne droite ni de route éclairée avec un être qui nous a quittés. Où s’étourdit notre affection ? Cerne après cerne, s’il approche c’est pour aussitôt s’enfuir. Son visage parfois vient s’appliquer contre le nôtre, ne produisant qu’un éclair glacé. Le jour qui allongeait le bonheur entre lui et nous n’est nulle part. Toutes les parties – presque excessives – d’une présence se sont d’un coup disloquées. Routine de notre vigilance… Pourtant cet être supprimé se tient dans quelque chose de rigide, de désert, d’essentiel en nous où nos millénaires ensemble font juste l’épaisseur d’une paupière tirée.
Avec celui que nous aimons, nous avons cessé de parler, et ce n’est pas le silence. Qu’en est-il alors ? Nous savons, ou croyons savoir. Mais seulement quand le passé qui signifie s’ouvre pour lui livrer passage. Le voici à notre hauteur, plus loin, devant.
À l’heure de nouveau contenue où nous questionnons tout le poids d’énigme, soudain commence la douleur, celle de compagnon à compagnon, que l’archer, cette fois, ne transperce pas.

L’éternité à Lourmarin

Hommage à Albert Camus

vous l’aviez presque oubliée – Michel Butor

Plus d’un mois après votre rencontre dans le train, comme vous l’aviez presque oubliée, au soir d’une journée de septembre ou d’octobre encore très chaude, où le soleil avait été superbe, vous aviez dîné seul dans un restaurant du Corso avec un vin des plus médiocres malgré son prix exorbitant, après avoir dû régler un certain nombre de questions plutôt épineuses chez Scabelli, vous étiez allé pour vous détendre voir vous ne savez plus quel film français dans le cinéma qui est au coin de la via Merulana en face de l’auditorium de Mécène, et devant le guichet vous l’avez rencontrée qui vous a dit bonjour avec simplicité, avec qui vous êtes monté, si bien que l’ouvreuse, comprenant que vous étiez ensemble, vous a donné deux fauteuils contigus.
Quelques minutes après le début du spectacle, le plafond s’est ouvert lentement, et c’est cela que vous considériez, non point l’écran, cette bande bleue du ciel nocturne s’élargissant pleine d’étoiles au milieu desquelles un avion passait avec ses feux de position rouge et vert tandis que de légers souffles d’air descendaient dans cette caverne.
À la sortie, vous l’avez priée d’accepter un rafraîchissement, et dans le taxi qui vous amenait à la via Veneto, par Sainte-Marie Majeure et la rue des Quatre-Fontaines, vous lui avez dit votre nom, votre adresse parisienne et celle où l’on pouvait vous joindre à Rome ; puis, sous l’excitation merveilleuse de la claire foule élégante, vous lui avez demandé de venir déjeuner avec vous le lendemain au restaurant Tre Scalini.

1 – Sans titre – Houellebecq

Ma vie, ma vie, ma très ancienne
Mon premier voeu mal refermé
Mon premier amour infirmé
Il a fallu que tu reviennes

Il a fallu que je connaisse
Ce que la vie a de meilleur
Quand deux corps jouent de leur bonheur
Et sans fin s’unissent et renaissent

Entré en dépendance entière
Je sais le tremblement de l’être
L’hésitation à disparaître
Le soleil qui frappe en lisière

Et l’amour, où tout est facile,
Où tout est donné dans l’instant
Il existe, au milieu du temps,
La possibilité d’une île.

#apprendreunpoèmeparsemaine

Recommencer les cheminements – Sollers

Terminé Le Coeur Absolu le 28 septembre 1986 à 18 heures à Venise. 30 septembre, messe aux Gesuati. Saint-Jérôme. La Scrittura. Le grand ostensoir d’or est sorti. Il rayonne, sur fond rouge, dans tout l’église.

Le plus difficile : recommencer les cheminements, les anticipations, les évaluations pour rien, les erreurs.

Fleur de montagne : Monnaie-du-pape. En italien : Moneta del Papa. En anglais : Great money flower. En allemand : Judas Silberblatt.

Si tout le monde ne prenait plus rien, rigoureusement, au sérieux, le Messie serait là dans l’heure qui suit.

Carnet de nuit

Ai-je quelque ascendant qui fut beau capitaine – Pierre Michon

Ai-je quelque ascendant qui fut beau capitaine, jeune enseigne insolent ou négrier farouchement taciturne ? À l’est de Suez quelque oncle retourné en barbarie sous le casque de liège, jodhpurs aux pieds et amertume aux lèvres, personnage poncif qu’endossent volontiers les branches cadettes, les poètes apostats, tous les déshonorés pleins d’honneur, d’ombrage et de mémoire qui sont la perle noire des arbres généalogiques ? Un quelconque antécédent colonial ou marin ?
La province dont je parle est sans côtes, plages ni récifs ; ni Malouin exalté ni hautain Moco n’y entendit l’appel de la mer quand les vents d’ouest la déversent, purgée de sel et venue de loin, sur les châtaigniers. Deux hommes pourtant qui connurent ces châtaigniers, s’y abritèrent sans doute d’une averse, y aimèrent peut-être, y rêvèrent en tout cas, sont allés sous de bien différents arbres travailler et souffrir, ne pas assouvir leur rêve, aimer peut-être encore, ou simplement mourir. On m’a parlé de l’un de ces hommes ; je crois me souvenir de l’autre.

Vie d’André Dufourneau
Vies minuscules

Chaque adultère est une sonate merveilleuse – Pascal Quignard

La musique évoque l’adultère. Chaque adultère est une sonate merveilleuse car l’essentiel de l’audition est lié au guet qui naît dans le silence. Adam entendit Dieu dans les feuilles du jardin dès l’instant où il se crut coupable. Ce n’est qu’ensuite, dans l’ombre, qu’il se découvrit nu. Ce fut longtemps après Némie et le bourg de Verneuil que j’éprouvai ce lien qui va du son à l’ombre. La poignée de la porte de la petite maison qui donnait sur la place était en faïence. C’était comme s’il se fût agi d’un oeuf luisant et humide dans la chaleur de la fin d’été. Le gras des doigts en était touché comme d’une huile fraîche.
Le moindre bruit était dangereux.
J’empoignais cet oeuf blanc de faïence.
Je tournais doucement la poignée qui tournait sur elle-même.
Le pêne pénétrait dans la gâche mais je lâchais pas la poignée que ma propre crainte avait couverte de sa suée.
J’attendais que le pêne claquât faiblement en retombant.
Alors je laissais revenir la poignée blanche. Je poussais doucement la paroi en bois de la porte tout en la tirant vers moi avec la poignée afin qu’elle s’ouvrît sans bruit.
*
J’avance encore dans le corridor de la nuit.
*
J’évoque les sonates qu’aiment le plus au monde les hommes infidèles. J’avais peur de rejoindre celle que j’aimais. Tout homme a du désir pour cette peur.
Son désir est la peur.
*
Le ventre se serre. J’aime cette peur dans l’ombre et que cette ombre accroît. Le coeur bat plus vite. Je progresse dans le secret comme dans l’ombre.
*
J’avais traversé le jardin maritime.
S’accroupir brusquement sur la marche près de la porte. Ôter ses chaussures pour ne pas déposer de marque humide sur le plancher.
Avancer ridiculement en tenant à la main la paire de chaussures aux semelles mouillées et l’odeur encore tiède. Je ne décrirai pas ces nuits où le langage était risible. Il le serait encore. Il le sera toujours.
*
Vie secrète

L’étonnement – Nâzim Hikmet

Je peux aimer
et comment
exige de moi tout ce que tu voudras
ma vie, mes yeux

Je peux me fâcher
ma bouche n’écumera pas
mais la colère du chameau n’est rien à côté de la mienne
ma colère, non ma haine

Je peux comprendre
très souvent à vue de nez
c’est-à-dire percevant l’odeur de ce qui est le plus lointain, le plus obscur
et je peux me battre
pour tout ce que je trouve vrai, juste, beau
et pour tout le monde
mon âge et mon image n’y peuvent rien
mais voyez-vous depuis longtemps j’oublie de m’étonner
l’étonnement aux yeux ronds, grands ouverts, éperdument jeune
m’a abandonné.
Dommage.

Février 1963

Sollers – J’aime : … la brise nord-est, l’amitié, les conversations animées, mes erreurs, l’herbe, le rire, la musique, et encore la musique

J’aime :
les lits, la toile, le coton, le lait, l’eau, le savon, le café, le vin, le whisky, les matins en feu, la nuit étoilée, les allées de l’Observatoire à Paris, le 5 rue Sébastien-Bottin, la Seine au coin du quai Voltaire, le bar du Montalembert, mon bureau avec son rouleau chinois poème Tang, son petit éléphant blanc et son lingam indiens, son pi de jade, un dé noir et blanc posé sur le chiffre 3, quelques femmes intenses, la poésie de pensée, les dictionnaires, les acacias, les roses, le lierre, les lilas, les orchidées, les marées, le petit bateau au bout du ponton, le Dorsoduro à Venise, le gravier, l’odeur du varech, le sel, la pluie dans les vitres, les oeufs, le soleil sur ma tempe gauche vers le 15 février, la Rambla de las Flores à Barcelone, les allées de Tourny à Bordeaux, mes adorables parents morts, mon fils m’appelant « charmant papa » dans son enfance, mon ancêtre navigateur au long cours, la brise nord-est, l’amitié, les conversations animées, mes erreurs, l’herbe, le rire, la musique, et encore la musique, et encore une fois la musique, les voyelles, les couleurs jamais égales à elles-mêmes, le noir, le blanc, le rouge, le vert, le bleu, le jaune, le violet, les mots qui les désignent, les réveils, l’odeur de la cire, de la peinture fraîche, du gazon récemment tondu, l’encre, le papier, les buvards, les syllabes, le néant, le vide, le plein, les intervalles, les neutrinos, les quarks, les volcans, Palladio, Watteau, Bernin, le Temple du Ciel à Pékin, la rivière Luo, la neige, le poisson grillé, les abricots, les huîtres, les palourdes, les pêches, l’imprévu, les taxis, le sommeil, les regards, les signes d’attention, la politesse, le vieux Bach, les lauriers, la lavande, l’eau de Cologne, la lenteur, la vitesse, le calme plat, les orages, la foudre, les aéroports, les bords de l’Hudson, l’aspirine, la sieste, les rideaux, le moment entre chien et loup, le silence de 3 heures du matin, les rais de lumière à travers les volets, les barques, les rames, les biographies et ce qu’on peut en lire entre les lignes des biographies, l’incroyable liberté de l’eau, les verres, les tasses, les bouteilles, les embrasures, les angles, la cryptographie, la clandestinité, les complicités, les perles, les lagunes, le sable, l’argile, les haies, les criques, les anses, les baies, les greniers, les caves, mes stylos à pompe, les écluses, les voiles, les enfants dans les parcs, l’absurde, l’abandon, les chevaux, les tortues, les faucons, les mouettes, les papillons blancs, les cendres, les crevettes, les chaises, les fauteuils, les tables, les aventures menées jusqu’au bout, les illusions, les rêves, le chiffre 8, la vérité, le secret.

Les voyageurs du temps

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