cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

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et ce n’est pas le silence – René Char

Il n’y a plus de ligne droite ni de route éclairée avec un être qui nous a quittés. Où s’étourdit notre affection ? Cerne après cerne, s’il approche c’est pour aussitôt s’enfuir. Son visage parfois vient s’appliquer contre le nôtre, ne produisant qu’un éclair glacé. Le jour qui allongeait le bonheur entre lui et nous n’est nulle part. Toutes les parties – presque excessives – d’une présence se sont d’un coup disloquées. Routine de notre vigilance… Pourtant cet être supprimé se tient dans quelque chose de rigide, de désert, d’essentiel en nous où nos millénaires ensemble font juste l’épaisseur d’une paupière tirée.
Avec celui que nous aimons, nous avons cessé de parler, et ce n’est pas le silence. Qu’en est-il alors ? Nous savons, ou croyons savoir. Mais seulement quand le passé qui signifie s’ouvre pour lui livrer passage. Le voici à notre hauteur, plus loin, devant.
À l’heure de nouveau contenue où nous questionnons tout le poids d’énigme, soudain commence la douleur, celle de compagnon à compagnon, que l’archer, cette fois, ne transperce pas.

L’éternité à Lourmarin

Hommage à Albert Camus

Sentimentalisme ? – Colum Mc Cann

Ce qui me fascine, c’est qu’il nous suffit de faire le mal une fois pour qu’il pose pour toujours son empreinte sur le monde. Les mauvaises actions ne peuvent être effacées. Mais le bien, en revanche, doit continuellement être continué. Cela fait partie des asymétries terrifiantes de la vie. C’est ce qui rend si nécessaires l’impulsion vers le bien et le désir de rédemption.
L’espoir est un acte de bravoure. C’est une nécessité.
On pourrait trouver que c’est du sentimentalisme mais je ne le pense pas. Il nous faut aller de l’avant. Je trouve plus courageux de parler de rédemption que de devenir un cynique qui observe les autres dans son coin et leur dit combien le monde est laid et brutal. Ça ne m’intéresse pas. Oui, le monde est brutal. Et après ? C’est une évidence. .. La vraie question est : Comment guérir, comment continuer ?
On ne peut écrire sur le bonheur qu’à la condition de le confronter à autre chose. Je suis à la recherche de ces minuscules moments de grâce.

Interview au Point
25.09.2009

Martha Argerich – Sollers

Reine indienne.
Elle a son mauvais génie, son démon, elle croit, par humilité, qu’il faut jouer de la musique secondaire. Bien entendu, elle y est incomparable, mais à quoi bon écouter une fois de plus Schumann ou Liszt ?

Concert : Bach, Scarlatti.
En définitive : Bach.
Pourquoi ? Glenn Gould, et, comme lui, jeu viril, massif, délicat, précis, indépendance des mains incroyable.
Deux mains ? Quatre ? Deux cerveaux ? Quatre ?

Le piano s’étend – là-bas, à gauche, là-bas à droite -, et pourtant le milieu n’a jamais été aussi milieu. Le milieu extrême.
La gauche dit ça.

Les mains sont des épaules, des bras – et aussi des pieds et des cuisses. Les doigts viennent de la bouche. Souffle profond.
Sa moue. Boudeuse. Je veux, j’envoie.
Génie modeste. « Ce n’est pas moi! »
Amusée, sauvage, rétractée, rieuse, réservée, mélancolique, trop de force, sensualité et autorité subite …

Le secret de Martha, c’est Bach. Elle fait semblant qu’il y a d’autres musiques. Tout le monde semblant. Mais non : Bach …

Mon rêve a toujours été de la séquestrer pendant un mois. Les suites anglaises, matin et soir. Mille et une fois. Roman sublime.

Connaissez-vous Paris ? – Raymond Queneau

  2.  Qui était le Père Lachaise ?

  8.  Quel était le cours du ruisseau de Ménilmontant ?

25.  Pourquoi la place des Vosges prit-elle ce nom en 1799 ?

38.  Qu’était-ce que la Samaritaine ?

43.  Quel est l’illustre philosophe dont le crâne se trouve dans un musée et le corps dans une église ?

55. Quelle est l’origine du nom du bois de Boulogne ?

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  2. Le confesseur de Louis XIV. Il avait un appartement dans la maison des Jésuites située sur l’emplacement actuel du cimetière.

   8.  Le ruisseau de Ménilmontant partait du Temple, traversait les faubourgs Saint-Martin et Saint-Denis, suivait la rue La Boétie et se jetait dans la Seine à la hauteur de la place de l’Alma. Il servit d’égout, dès le XVe siècle. Son cours fut régularisé au XVIIIe siècle, de 1737 à 1740. Il fut transformé en un canal pavé et définitivement recouvert à la fin du XVIIIe siècle.

25.  On donna en 1799 le nom de place des Vosges à l’ancienne place Royale, en l’honneur du département des Vosges, qui, le premier, avait payé en totalité le montant de ses impositions.

38.  La Samaritaine était une machine hydraulique qui distribuait les eaux (de la Seine) sur la rive droite. Elle fut construite sous Henri IV dans l’île de la Cité, près du Pont Neuf.

43.  Le crâne de Descartes se trouve au Muséum d’Histoire Naturelle ; son corps repose à Saint-Germain-des-Prés.

55.  Philippe IV, en mémoire d’un pèlerinage qu’il fit à Notre-Dame de Boulogne-sur-Mer en 1308, fit construire dans la forêt de Rouvray une église de N.-D. de Boulogne qui donna son nom à la région environnante.

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La rubrique « Connaissez-vous Paris ? » paraît dans l’Intransigeant du 23 novembre 1936 au 26 octobre 1938, présentant quotidiennement trois questions-réponses sur Paris.

Camus disait…, William Faulkner

Camus disait que le seul rôle véritable de l’homme, né dans un monde absurde, était de vivre, d’avoir conscience de sa vie, de sa révolte, de sa liberté. Il disait que, si l’unique solution au dilemme de l’homme était la mort, nous faisions fausse route. La bonne voie est celle qui conduit à la vie, à la lumière du soleil. On ne peut pas sans répit supporter le froid. Aussi s’est-il révolté. Il a effectivement refusé le froid, sans répit.

Saviano par Sollers dans « Mouvement »

Ce qui change tout, c’est la mondialisation de la drogue. La cocaïne est devenue un « pétrole blanc », comme le dit un explorateur courageux, Roberto Saviano, dans son livre éblouissant, Extra pure. Vous l’ouvrez, vous pouvez lire une centaine de romans tous plus passionnants les uns que les autres. L’auteur a 35 ans, il est déjà condamné à mort par la Camorra napolitaine, il vit jour et nuit sous protection policière. En toute justice, il aurait déjà dû obtenir le prix Nobel de littérature. Mais Stockholm est là pour dire le Bien, pas le Mal …

On n’arrête pas les progrès du capitalisme financier. Comme le dit Saviano : « Nulle société n’est aussi dynamique, aussi constamment innovatrice, aussi dévouée à l’esprit de libre entreprise que le commerce mondial de la cocaïne. C’est pour cette raison que la coke est devenue la marchandise par excellence, à un moment où les marchés ont été envahis par des titres gonflés de chiffres vides ou par des valeurs elles aussi immatérielles, comme celles promues par l’économie numérique, qui vendent de la communication ou du rêve. La coke, elle, reste une matière. Elle fait appel à l’imaginaire, elle le plie, l’envahit, le comble d’elle-même. Tous les murs qui semblaient insurmontables s’apprêtent à tomber. »…

« La coke liquide peut remplir n’importe quelle cavité ou imprégner toute matière poreuse, elle peut se cacher dans toute boisson, tout produit à la consistance crémeuse ou liquide sans qu’aucune différence de poids ne trahisse sa présence. On peut dissoudre 1/2 kilo de coke dans 1 litre d’eau. On en a découvert dans des shampooings et des laits pour le corps, dans des bombes de mousse à raser, des sprays pour laver les vitres et repasser, des flacons de pesticides, des solutions pour lentilles de contact, des sirops pour la toux. Elle a voyagé en compagnie d’ananas en boîte, dans des conserves de noix de coco, parmi 5 tonnes de pétrole en barils et 2 tonnes de pulpe de fruits surgelés, imbibant des vêtements, des tissus d’ameublement, des lots de jeans et les diplômes d’une école de plongée. Elle a été envoyée par courrier dans des sets de bain et des tétines pour bébés. Elle a passé les frontières dans des bouteilles de vin, de bière et d’autres boissons, de tequila mexicaine pour faire des margaritas, de cachaça brésilienne pour préparer la caipirinha, mais surtout des bouteilles entières de rhum colombien saisi à moins d’un mois d’écart à Bologne et à Milan : trois ans d’âge, de marque Medellín. Et si le rhum-coke, qui contient plus de coke que de rhum, ne suffisait pas, on en a trouvé dans des bouteilles de Coca-Cola. Car la coke peut prendre toutes les formes. Elle reste toujours elle-même. »

21 octobre 1930, Lettre d’Eluard à Gala, Toi, tout ce que j’aime

21 octobre 1930 mardi matin

   Gala, cette nuit, jusqu’à 3 heures du matin, j’ai pensé à toi. Puis je me suis endormi pour rêver de toi. Je me sens très seul, et pourtant je me cherche des raisons d’espérer, sans cesse. Où est le temps où je ne me cherchais que des raisons de désespérer ? La présence de Nusch à côté de moi au moment où nous avons décidé de divorcer m’a empêché de me rendre compte de l’isolement dans lequel j’allais me trouver. Car ne ne crois pas que je puisse jamais vivre avec personne, Nusch pas plus qu’une autre. Je t’aime, Gala, depuis trop longtemps, j’ai trop longtemps vécu avec toi, trop longtemps j’ai, quoi que tu en penses, tout conformé à tes désirs, à tes rêves, à ta nature (…) Je ris doucement à l’idée que je voulais prendre chez moi (??) tout ce que j’aime. C’est un lapsus, ma Gala de toujours, mon excuse de vivre : je voulais dire : laisser chez toi tout ce que j’aime (…) J’irais te voir, toi, tout ce que j’aime, entourée de ce que je n’ai aimé que parce que tu existes.

Eluard – Grindel, Hôtel Régina, Avignon

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