cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Catégorie : Essai (Page 1 sur 7)

Le libertinage initiatique au XVIIIe siècle, Jean-Luc Quoy-Bodin

L’Ordre de la Félicité
S’il est un nom qui rime doublement avec libertin au XVIIIe siècle, c’est bien celui de la famille Bertin. Bertin de Blagny, tout d’abord, receveur général des Parties Casuelles, grand amateur de verges et de sodomie auquel duquel son cousin Valentin-Philippe Bertin du Rocheret, président de l’Election d’Epernay et Grand-Voyer de la ville, fait figure de dévot (…)
Le président est en 1746 l’un des membres les plus actifs de l’Ordre de la Félicité où l’on admettait les femmes. Cette société galante était divisée en petits cercles de 5-6 membres appelés escadres dont les hommes étaient les vaisseaux et les femmes les frégates qui se laissaient dériver de façon toute métaphorique vers l’Ile de la Félicité. « Vous aspirez à la félicité, lance Bertin du Rocheret à un nouvel initié (appelé alors mousse), et vous la cherchez loin de vous, tandis que les principes qui la font naître sont en vous. » Bonheur lié à une architecture intérieure qui exclut le déséquilibre des passions :
« On se rend heureux (…) quand on ne jette point des yeux de jalousie, sur ce qui est au-dessus de soy : quand on voit avec complaisance ce qui est à portée de soy : et qu’on ne regarde point avec mépris, ce qui est au-dessous de soy. (…)
Lors de sa réception, le mousse doit promettre de ne jamais entreprendre le mouillage dans aucun Port où il y aura actuellement un vaisseau de l’Ordre à l’ancre. En langage profane, le nouvel initié devra se garder de se lancer à la conquête d’un coeur déjà pris. Dans les escadres bien réglées, une femme ne saurait appartenir qu’à un seul conquérant. D’emblée, on met le néophyte en garde contre la confusion possible des sentiments, l’éparpillement d’une sensualité débridée. Une escadre bien réglée sera un lieu d’harmonie, éloigné des dérèglements en tout genre tels que le symbolise le « lieu commun ou B(ordel) » appelé Ecole de Marine. Accorder une entrée au mot, c’est, en quelque sorte, le désigner du doigt et le mettre à l’écart de toute confusion possible.
La jalousie est considérée comme étant à l’amour ce que la brume est à la mer pour le marin : un handicap. Elle introduit le doute, l’incertitude et contraint aux tâtonnements.
En présence des profanes les initiés doivent utiliser des termes de marine dont il existe un dictionnaire destiné à cet usage.*
Si le coeur, point de départ de tous les élans, est le port, l’amour est  la mer. Etre amoureux, c’est être aux fers. Conception éminemment libertine du sentiment amoureux perçu comme une aliénation. En revanche, « l’intrigue d’amour » est assimilée à un embarquement donc à une libération. Dès lors, la poursuite amoureuse devient une chasse, une guerre.
Mais il ne suffit pas d’affirmer que l’on a le pied marin, que « l’on est point novice en amour », il convient d’assurer pavillon (« affirmer ce que l’on dit ») ou arborer pavillon : « montrer qui on est ». On peut lever l’ancre :  « poursuivre un ancien amour » et, à la limite, hisser une frégate : « enlever une femme ». Tels sont les « pilotes » , « gens à bonnes fortunes » ou encore les armateurs, « hommes entreprenants », toujours parés, « en état de service », toujours prêts à donner dedans, « saisir l’occasion » (…) Il est des pilotes  qui n’hésitent pas à  s’embarquer par mauvais temps ou pêcher en eaux trouble, ils doivent alors aller à la bouline : « cacher leur dessin », louvoyer : « user de ruse, caler, « aller doucement » car il n’est pas toujours opportun de forcer de voile, « brusquer une affaire » pas plus que de caboter, « ne pas se décider » (…) Mais une fois surmontés ces aléas, on peut monter main-avant, « se montrer hardi dans son amour ». Dès lors que l’on est à l’ancre, feu à la main, on est « prêt à tout faire ». Si on a le vent droit on « est en bonne santé, (on B(aise). On dit alors que la manuelle du gouvernail, le V(it), doit faire haut et bas, que l’on doit « bien faire son devoir » c’est-à-dire l’amour. On peut alors faire feu des 2 bords « tirer des deux côtés ».
La pire humiliation est de naufrager au port « manquer à ce que l’on doit à une soeur » (…)

L’Infini 1

Formulaire du Cérémonial en usage dans l’ordre de la félicité observé dans chaque grade, lors de la réception des Chevaliers & Chevalières dudit Ordre. Avec un dictionnaire des Termes de Marine usités dans les Escadres, & et leur signification en François. M. D VVXLV, s.l.

Contre le nihilisme ambiant – François Meyronnis

L’esprit du vide fond sur nous comme un sirocco. Il est sans principe ni but. Il n’accède et ne réagit qu’à l’instantané. Son règne s’avère stérile et rébarbatif, lutte constante de soi contre soi. Dépourvu d’identité comme de substance, il est brisure, dilapidation violente, emprise de l’aride. Il disjointe – falsifie. Il assèche les sources, ou bien les souille. Même s’ils l’ignorent, les agents du fonctionnement travaillent pour lui. En particulier, c’est le cas des médiatistes (…)
L’outrance caractérise l’Esprit du vide, et se déclare dans le dépassement du désert par lui-même. Car la dévastation vise à un surcroît de dévastation, sans mettre aucune borne à son dégât. Il n’y a guère de juste mesure dans la ruine ; elle ne se pondère pas, courant toujours au-delà de ce qui est bien en main (…)
Un effluve nauséabond émane de la rose la plus triviale, « ça sent la destruction », comme aurait dit Baudelaire. On propage ainsi les nouveaux bacilles, les vibrions, toutes les bactéries.

De l’extermination considérée comme un des beaux-arts

Maria Callas – Hervé Guibert

Maria Callas meurt le 16 septembre 1977, à l’âge de cinquante-trois ans, dans son appartement du 36 avenue Georges-Mandel, où elle vit avec un couple de domestiques italiens, et ses deux caniches nains gris et blanc, Pixie et Djedda.
La veille, elle s’était acheté des maillots de bains pour aller rejoindre en Grèce sa meilleure amie, la pianiste Vasso Devetzi qui est aussitôt rappelée à Paris. Ses proches, ses voisins, quelques admirateurs viennent l’embrasser une dernière fois : tous lui voient un visage absolument lisse et reposé, un masque toujours parfait. On recueille ainsi, du 17 au 20 septembre, dans cet appartement, des centaines de signatures sur des feuilles volantes ; on dépouille les télégrammes de condoléances venus du monde entier. Maria Callas est morte le vendredi à midi, son corps est incinéré le mardi au Père-Lachaise. Des scellés sont posés sur ses meubles et ses objets, cachets de cire sur les cadres et les coffrets, les grands miroirs, les liasses de correspondance et les éventails de nacre et de dentelle, les portraits de la Malibran, les robes de scène écarlates, les poignards de Médée, de la Norma, tous souvenirs immobilisés, en attente. La voix aussi, sous scellés, car des bandes magnétiques, prises jour par jour, classées de sa main, attendent d’être entendues (…)
Le 26 décembre, les cendres de Maria Callas sont enlevées au Père-Lachaise.
La police les retrouve le 27 décembre, annonce à la famille qu’elle n’en peut assurer la protection, et les transfère avenue Georges-Mandel. La famille publie un commentaire de presse laconique. Les ravisseurs des cendres callassiennes ont préféré garder l’anonymat. Ces cendres feront l’objet d’une analyse, car Maria Callas aurait énoncé un souhait à leur sujet, sans doute une dispersion dans un lieu précis, secret jusqu’à nouvel ordre.

La voix, hors du feu, 1979

Articles intrépides

La domination des claviers – Alain Borer

Le symptôme de la soumission à l’oreille dominante est la crainte du ridicule de parler sa propre langue. Quand l’oreille française dominait l’Europe, Napoléon remit la Légion d’honneur à Goethe en lui disant : « Je vous salue, monsieur de Gohète » (Erfurt, 1808) : on prend ici la mesure d’un changement d’oreille, qui ne rit plus au même endroit. Le passage à l’oreille anglo-saxonne constitue un métaplasme et un événement diacritique fulgurants, qui détruisent une morphologie très longuement élaborée, en un temps record (…)
La France se trouvant désormais en situation d’écrasante domination numérique, les ordinateurs du monde entier se calent automatiquement sur english , l’option french apparaît comme quelque anomalie à rectifier… ; aussi la domination par clavier – l’américain QWERTY qui supplante AZERTY – est-elle un fait majeur de l’abruption virtuelle et de ses acteurs globaux (les GAFA, pour Google et tout ce qui vient avec les 3www de World Wide Web), et constitue une date aussi importante que l’invention de la caroline, l’écriture conçue au monastère de Luxueil au VIIIe siècle (puis la caroline de Tours) qui unifia l’empire de Charlemagne ; or à travers la domination des claviers, c’est l’oreille collective qui se globalise en nouvelle caroline ; et pour la premier fois dans l’histoire de la langue française une autre langue s’est fait entendre dans son espace, mouvement appelé à l’emporter à long terme, comme jadis l’oreille latine s’étendit (s’entendit) sur son empire. – Alors le sonnet des Voyelles ne sera plus seulement illisible, mais encore inaudible.

De quel amour blessée

Réflexion sur la langue française

Vos péchés sont-ils si précieux ? – Charles Péguy

Vos péchés sont-ils si précieux qu’il faille les cataloguer et les classer
Et les enregistrer et les aligner sur des tables de pierre
Et les graver et les compter et les calculer et les compulser
Et les compiler et les revoir et les repasser
Et les supputer et vous les imputer éternellement
Et les commémorer avec je ne sais quelle sorte de piété.

Depuis quand le laboureur
Fait-il des gerbes d’ivraie et de chiendent. On fait des gerbes de blé, mon ami.
Ne dressez point ces comptes et ces nomenclatures.
C’est beaucoup d’orgueil
C’est aussi beaucoup de traînasserie. Et de paperasserie.

Pensées

les coups de foudre – Jacqueline Risset

Les coups de foudre sont impersonnels. On l’oublie, le plus souvent, à cause de la question de l’objet. L’objet, presque toujours, se met à la place principale, et n’en bouge plus, jusqu’à extinction de l’ensemble. Mais ce n’est pas ainsi, parce que la foudre, dans ce cas comme ailleurs, arrache brutalement à la trame, à tout l’alentour. Arrache par conséquent celui qui le vit à ce qu’il était avant de le vivre. La personne précédente n’est plus, la continuité se perd, renonce. On recommence, à tous azimuts. Qui recommence ? On, précisément (…)

Il semble, dans les moments aigus où la perception de la vie est très forte, qu’il y a un devoir de tout dire, de tout écrire, ou peindre.
Par moments s’avance, l’évidence contraire – qui n’est pas de l’ordre du devoir, évidemment, puisque le devoir ce serait l’autre, le récit minutieux, appliqué. C’est une sorte d’appel enjoué, inspiré. Ne rien noter, laisser la vie se disperser dans l’oubli ou l’éclat imprévu des réminiscences – retourner tranquillement au rien qui la borde et la tient en secret.
Mais surprendre le secret en disant, en décrivant les points où quelque chose a lieu  ces noeuds étranges.

Ou simplement écrire, comme un hommage – inutile certes – à ce qui est.
Ce qui est : brille.

Les instants
les éclairs

Les souvenirs – Erri De Luca

Les souvenirs ne sont pas des archives, ils ne sont pas un répertoire, un agenda. Les souvenirs sont des coups qui éclatent de l’intérieur, qui te sautent à la gorge à l’improviste et toi, tu te rappelles une chose que tu avais complètement oubliée. En somme, les souvenirs sont des bombes à mouvement d’horlogerie, qui explosent loin dans le temps : s’ils frappent vraiment, s’ils affleurent, alors je les mets par écrit, je les arrange, je les fixe, parce qu’ils m’ont donné un coup que je veux essayer d’étourdir, en écrivant plutôt qu’en buvant (…)
J’écris mes histoires, mais je ne rédige pas des procès-verbaux précis. D’habitude, j’essaie d’entrer dans les histoires en cherchant à donner une autre possibilité aux personnes. L’écriture est plus « enfiévrée », elle tente de restituer à ces personnes un peu de rapidité de réflexes, d’affection réciproque aussi, une occasion de rencontres entre elles à peine ébauchées alors, mais jamais abouties car entre-temps la vie s’écoulait.
Il ne s’agit pas proprement de faire arriver les choses d’une manière différente – je ne les change pas, je ne peux changer la vie passée, la corriger -,  je donne cependant aux personnes d’alors une autre possibilité de se dire ce mot-là, d’échanger entre elles un peu plus que ce qu’elles purent se donner, se dire, se transmettre. De se faire plus mal aussi (…)
Brodsky dit dans un vers de ses Poésies italiennes : « Dans le passé, ceux que tu aimes ne meurent pas. » Dans le passé, ils sont tous là, prêts, tu les rencontres, tu les retrouves tous. Pour un homme né au milieu du siècle passé et qui a donc accompli depuis longtemps la plus grande partie de ses actions, le passé est toujours plus vaste, plus abondant, plus large, c’est un champ où se renouvellent les rencontres avec des personnes auxquelles on ne peut donner rendez-vous que là seulement, en arrière, dans l’écriture. Au moment où l’on décrit ces personnes, on les rencontre à nouveau et puis on en prend définitivement congé, parce que l’écriture donne un congé définitif au temps passé : au moment où on les retrouve, on échange un dernier salut. L’écriture rentre dans la catégorie des meilleures rencontres.
Je suis ami avec le temps qui passe. J’aime  qu’il s’en aille ainsi, au galop.

                                                             Essai de réponse

Quel est le scandale de Picasso ? Sa solitude – Philippe Sollers

Quel est le scandale de Picasso ? Sa solitude. Tout le monde s’est efforcé, et s’efforce encore, de la nier, de la minimiser. Le spectacle fait son travail de dénégation, mais Picasso a su s’en servir. « C’est le succès, dans ma jeunesse, qui est devenu mon mur de protection », dit-il à Brassaï. Brassaï, alors, lui cite Nietzsche : « La meilleure cachette est une gloire précoce ». Et Picasso : « Tout à fait juste. C’est à l’abri de mon succès que j’ai pu faire ce que je voulais. »

Il veut parler, bien entendu, des époques d’autrefois, bleue ou rose, celles qui ont précédé le saut dans l’inconnu dont ne ne dira jamais à quel point il était risqué. Mais il faut aussi entendre, n’en doutons pas, une déclaration de désinformation constante par rapport à la société. C’est une stratégie, elle mériterait une étude à part.

Quoi qu’il en soit, Gertrude Stein a senti l’essentiel : « Il renouvela sa vision qui était celle des choses comme il les voyait. On ne doit jamais oublier que la réalité du XXe siècle n’est pas celle du XIXe. Pas du tout. Et Picasso était le seul à le sentir en peinture. Absolument le seul. De plus en plus, sa lutte pour l’exprimer s’intensifia. Matisse et tous les autres voyaient le XXe siècle avec leurs yeux, mais ils voyaient la réalité du XIXe siècle. Picasso était le seul qui voyait le XXe siècle avec ses yeux et voyait sa réalité, et en conséquence sa lutte était terrifiante, terrifiante pour lui-même et pour les autres, parce qu’il n’avait rien pour l’aider, le passé ne l’aidait pas, le présent non plus, et il devait faire cela tout seul. »

Gertrude Stein écrit ces phrases en 1934. Six ans plus tard, elle admire Pétain au point même de vouloir traduire ses discours. Le malentendu était donc total. Gertrude trouvait que Picasso avait un défaut très grave : sa sexualité. Une sexualité « dirty », pensait-elle. De son point de vue, elle n’avait pas tort. C’est d’ailleurs ce qui l’a empêché de prendre Joyce au sérieux.

Picasso, le héros

Le banquet de langue – Alain Borer

Parler la langue française, c’est être attablé avec Jean Racine, Louise Labé, Guy Debord, Marceline Desbordes-Valmore, Henri IV, Léopold Sédar Senghor, Louis XIV, Camille et Paul Claudel, Marguerite Duras ou Marguerite Yourcenar, Rutebeuf, Marie Laurencin et Nicolas Poussin, tant et tant d’autres en un banquet où tout le monde se comprend.

 » La langue évolue ! », tel est le seul argument de ceux qui n’y entendent rien, piteuse réaction le plus souvent à une éventuelle faute qui leur a été signalée. Sans doute, nous parlons dans une « langue soumise au temps » (…) ; la langue évolue et le temps passe et le fleuve coule, cela est bien vrai (…) les règles de grammaire ne sont pas les Tables de la Loi ; elles évoluent : ce sont même leurs variations qui permettent de décrire leurs principes ; le seul problème est de savoir à quelle vitesse et dans quelle direction.

Les mots aussi sont de passage. Tous les mots sont – de passe. Mais ils se transforment différemment, à la vitesse d’un visage, ou à la vitesse d’un paysage. On disait « neantplus » en 1504 qui devient « non plus » en 1529 : cette locution a changé en une génération, mais on dit « non plus » depuis cinq siècles – à la vitesse du temps qu’il fait, puis à celle de la géologie. Et tel un ciel d’automne la langue ne change pas au même moment au même endroit, ainsi dans la campagne de Rabelaisie s’entent parfois encore « souventesfois »…

De quel amour blessée
Réflexions sur la langue française

Dépaysements – Anne Dufourmantelle

Une ville, on en part un jour. Pour changer d’horizon, rompre avec les habitudes, aller voir ailleurs. La routine nous lasse, la chaleur nous donne envie de déserter ces allées trop fréquentées pour s’échapper un peu, prendre le large. Descartes nous disait qu’on pouvait trouver le monde entier auprès d’un poêle, dans une chambre. Tout est là, certes, et nul besoin d’ailleurs pour y trouver le monde. Il suffit d’être attentif, d’être « à soi ». Oui, mais Descartes qui, le premier, fut un grand voyageur, bretteur, duelliste, a pris des risques, franchi des frontières illicites, s’est risqué dans des territoires interdits, ce n’est que tard dans sa vie qu’il s’est enfermé dans une chambre. Socrate va trouver la Pythie, il fait ce long chemin tout à fait physique, difficile, fatigant, pour s’entendre dire : « Connais-toi toi-même. » Et s’il fallait aller très loin pour pouvoir se risquer au plus près de soi ? Nous sommes des êtres fragmentés, un feuilletage qu’une unité fragile et toujours renouvelée voudrait résumer en disant « je ». Mais ce je, comment saura-t-il qui le compose, ce qu’il aime, ce qu’il désire, s’il ne se risque pas hors de lui-même pour, enfin, après revenir à soi ? Le dépaysement est l’image de ce trajet peut-être essentiel qui voudrait qu’on se perde pour se trouver. Nombre de textes de sagesse font état de cette nécessaire déprise : « quittez tout et suivez-moi » ou bien encore : « il faut se perdre », et c’est alors l’errance du Petit Poucet qui vous sauve. Autre grand voyageur, saint Augustin parcourut le Moyen-Orient, une partie de l’Afrique, de la Grèce et de l’Italie pour finalement envisager la Cité de Dieu ici-bas, parmi les hommes au coeur du coeur de la raison (…) Que faire d’un trop proche ailleurs, de son inquiétante étrangeté ? C’est le monde, quelque fragment de réel pur qu’on rencontre, tel Don Quichotte, dans ce voyage sans retour. On ne revient jamais de voyage, d’aucun voyage. Quand on part, on ne revient pas le même, et c’est ce dépaysement, parce qu’il fait écho à nos fragmentations intérieures, qui brutalise nos accoutumances, tant il est vrai que nous percevons le monde avec des préenregistrements, continuellement tamisés par ce que nous pensons déjà, savons déjà, anticipons, devinons, pressentons, pour ne pas être attrapés trop brusquement par l’inouï. Ainsi va l’amour quand il est de foudre. Il offre tous les dépaysements possibles au détour de la rue d’à côté.

En cas d’amour

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