cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Catégorie : Essai (Page 1 sur 6)

Les miracles – Raphaël Enthoven

Démontrer que Dieu existe revient à lui donner la qualité d’une certitude qui exténue la croyance. Celui que la raison persuade est dispensé d’avoir la foi. Comment « croire » en l’être dont l’existence n’est pas douteuse ?
Croit-on que 2 et 2 font 4, ou que les 3 angles d’un triangle sont égaux à 2 angles droits. On ne peut jouer sur les deux tableaux, du savoir et de la croyance (…)
Dieu existe. Je l’ai arpenté. Nous sommes en Dieu, dit Saint Jean, et Dieu est en nous : autant dire que nous n’avons rien en commun avec celui dont nous faisons partie, et que le vrai miracle n’est pas de marcher sur l’eau, mais de marcher sur la terre.
Aussi, n’est-ce pas supprimer Dieu, mais affirmer son existence, que d’expliquer « les miracles » par des causes naturelles. Si Dieu était prouvé par ce qui déroge aux lois de la nature, on le chercherait en vain.

Le philosophe de service

Voilà ce dont nous n’avons pas besoin : les leçons des cyniques, la déprime aux violons putassiers… – Mathieu Terence

Ce dont nous n’avons pas besoin, c’est de phrases ampoulées qui tapinent sur les trottoirs bondés de la mélancolie. Elles essorent les rangs d’oignons de leurs larmes à l’oeil. Elles ne prennent rien au sérieux sauf, colossalement, leur mépris du sérieux. La société est leur maquerelle, elle les fait racoler de biais en jouant les rabat-joie de service dans une époque apparemment hilare mais en deuil jusqu’à l’os. Voilà ce dont nous n’avons pas besoin : les leçons des cyniques, la déprime aux violons putassiers, les rengaines désabusées, la tournée d’adieu permanente des rentiers du malheur, la faillite comme fonds de commerce. Je dis cela d’une voix posée, sûrement basse, à peine audible même, mais c’est ma voix comme son vol est à l’oiseau.

De l’avantage d’être en vie

La nudité – Pascal Quignard

Comment croire qu’on peut approcher de l’amour sans sacrifier le langage, l’ordre, les rôles, les formes ? Partager le grand secret de la nudité exige aussitôt de le garder : celle ou celui qui aime reçoit le dépôt de la nudité de celui ou celle qui aime. Aussi celle nous nous aime est-elle celle qui garde le secret de notre véritable misère, de notre incomplétude et nous lui assurons en retour le même secret puisqu’elle nous confie à son tour sa nudité en dépôt.
Si le langage apparaît, l’union disparaît. Si le langage apparaît, le voyeur apparaît, la société apparaît, la famille réapparaît, la division divisante, post-sexuelle, réapparaît, l’ordre, la morale, le pouvoir, la hiérarchie, la loi intériorisée affluent (…)

Huit sont les témoins de l’amour : le coeur qui pince, les membres qui se refusent, le corps exténué, la langue nouée, la maigreur, les larmes, le secret, l’ardeur sexuelle solitaire. Tels sont les huit témoins de l’amour-passion.

Huit sont les conséquences de l’amour. L’amour hâte le coeur, éteint les maux, écarte la mort, défait les liens qui ne le concernent pas, augmente le jour, raccourcit la nuit, rend l’âme audacieuse, illumine le soleil. Tels sont les huit effets de l’amour-passion.

Vie secrète

Les noms illustres – Erri De Luca

Dans un marché en plein air, l’été en Finlande, j’ai vu sur un panier de pommes de terre un écriteau portant le nom de la variété : Van Gogh. Ces pommes de terre portaient son nom. Parce qu’il peignit le plus émouvant hommage à cette nourriture héroïque et solitaire dans le tableau : « Les mangeurs de pommes de terre ».
Quel honneur, son propre nom sur l’éventaire d’un maraîcher. Les noms illustres finissent d’habitude dans des listes de rues, sur la porte d’une école, sur un timbre-poste : ils finissent dans un somptueux rebut. Mais quelqu’un dont le nom retentit sur les places de marché, là où l’espèce humaine se dispute, sourit, se salue, celui-là a reçu le plus grand des prix à la mémoire.
Celui qui rien qu’une seule fois a flotté en vol avec un parapente sait que le vent est un moyen de transport et que l’air est un ascenseur. Dans la nature, tout va volontiers contre le force de gravité, des herbes aux marées. Le soleil chauffe un versant de montagne, une colonne d’air s’élève comme une catapulte. Le courant ascensionnel est un chant qui se détache d’une gorge et porte vers le haut….
Un de mes amis a été réfugié en France pour des motifs politiques pendant un quart de siècle. Le temps d’exil lui a donné raison, sa capture est définitivement arrivée à échéance. Il a maintenant une carte d’identité, il la sort volontiers de sa poche, il la montre, comme d’autres font avec la photo de leurs enfants.
Il dit : « Ce qui est émouvant pour moi, ce n’est pas tant de posséder de nouveau un passeport, avec mon nom, mais de savoir que je peux le perdre. »
Je crois que ce sentiment est à l’opposé de celui de l’artiste qui a un talent provisoire et redoute de le voir s’évanouir. Il faut aller à l’école de l’exil pour connaître la joie de perdre ses propres papiers.

Le chanteur muet des rues

La caresse – Emmanuel Levinas

Ce qui est caressé n’est pas touché à proprement parlé. Ce n’est pas le velouté où la tiédeur de cette main donnée dans le contact que cherche la caresse. C’est cette recherche de la caresse qui en constitue l’essence, par le fait que la caresse ne sait pas ce qu’elle cherche. Ce « ne pas savoir », ce désordonné fondamental en est l’essentiel. Elle est comme un jeu avec quelque chose qui se dérobe, et un jeu absolument sans projet ni plan, non pas avec ce qui peut devenir nôtre et nous, mis avec quelque chose d’autre, toujours autre, toujours inaccessible, toujours à venir. Et la caresse est l’attente de cet avenir pur sans contenu.

Ethique et Infini

L’homme rationnel – Hermann Hesse

Il n’est pas facile de mettre des mots sur la foi telle que je l’entends. On pourrait l’exprimer ainsi : Je crois que, malgré ce monde paraissant insensé, la vie a un sens ; je me résigne à ne pouvoir comprendre ce sens ultime avec mon intellect, mais je suis prêt à le servir, et même à me sacrifier pour lui. J’entends en moi la voix de ce sens, aux instants où je suis vraiment et pleinement vivant et éveillé. Ce que la vie me demande en ces instants, je veux tenter de l’accomplir, même si cela revient à s’opposer aux modes et aux lois en vigueur. Cette foi ne se laisse pas commander, pas plus qu’on ne peut l’obtenir en se contraignant. On ne peut que la vivre.

La connaissance est action. La connaissance est expérience vécue. Elle ne se prolonge pas. Sa durée a un nom : l’instant (…)
L’homme rationnel ne croit à rien autant qu’à la raison humaine. Il ne la considère pas comme un joli don, il la tient tout bonnement pour ce qu’il y a de plus élevé.
L’homme rationnel croit posséder en lui-même le « sens » du monde et de la vie. Il transfère sur le monde et sur l’histoire l’apparence d’ordre et de conformité à des buts bien établis que possède une vie individuelle rationnellement ordonnée. C’est pourquoi il croit au progrès. Il voit que les hommes peuvent aujourd’hui mieux atteindre une cible et voyager plus vite que jadis, et ne veut pas, ne s’autorise pas à voir qu’il y a mille régressions en face de ces progrès. Il croit que l’homme d’aujourd’hui est plus évolué que Confucius, Socrate ou Jésus et qu’il leur est supérieur parce qu’il a renforcé certaines de ses aptitudes techniques (…)
L’homme rationnel a parfois tendance à faire preuve de haine et de colère envers les hommes religieux qui ne croient pas à son progrès en entravent la réalisation de son idéal rationnel (…) L’homme rationnel semble, dans la vie pratique, être plus sûr de sa croyance que l’homme religieux. Au nom de la déesse Raison, il se sent le droit de commander et d’organiser, de faire violence à ses semblables (…)
L’homme rationnel aspire au pouvoir, ne serait-ce que pour établir le règne du « Bien ». Le plus grand danger pour lui est là : l’aspiration au pouvoir, l’abus de celui-ci, la volonté de commander, la terreur (…)
L’homme rationnel rationalise le monde et lui fait violence. Il est toujours enclin à être furieusement sérieux. C’est un éducateur.
Bien sûr, ce sont apparemment très souvent les « religieux » qui ont manié l’épée et les « hommes rationnels » qui ont versé leur sang (par exemple dans l’Inquisition). Mais par « religieux » je n’entends bien sûr pas les prêtres, pas plus que par « hommes rationnels » ceux qui mettent leur joie dans la pensée (…)
Loin de moi en outre, bien sûr, en dépit de certains aspects un peu véhéments de mon schéma, l’idée de contester à l’homme religieux le savoir-faire et à l’homme rationnel la génialité. Dans les deux camps prospèrent le génie, prospèrent l’idéalisme, l’héroïsme, l’esprit de sacrifice (…)
Cela me semble être en général une caractéristique de l’homme de génie que de porter en lui, tout en représentant un exemplaire particulièrement réussi de son propre type, un désir secret de l’autre pôle, un respect silencieux pour le type opposé. L’homme qui ne sait que manier les chiffres n’est jamais un génie, pas plus que celui qui ne vit qu’au gré de son humeur.

  • Un peu de théologie (1932)

comment ai-je pu ? – Mathieu Terence

Les gens amers semblent avoir été crachés par quelque chose… C’est pourquoi il faut les refuser sans mesure. Laissons aux esthètes du nihilisme la haute fonction de dispenser de considérables leçons de rumination matin, midi et soir. Ils se disent sentimentaux pour paraître sensibles, pessimistes pour passer pour lucides, désenchantés pour l’avoir l’air chic, chagrins pour avoir l’air profond. Pour eux, l’amour est une erreur la personne, la joie une erreur sur la vie, la vie une erreur sur la mort. Ils appellent être élégant ce qu’un idiot comme moi trouve endimanché. Pire que la vanité, il y a leur fausse modestie. Guindés jusque dans leurs gloses,  ils rabâchent que « les chants désespérés sont les chants les plus beaux »… Patati patata (…)
Donneurs de leçon, fonctionnaires du deuil, moins maîtres que pions, on les regarde comme on regarde une photo ancienne dans laquelle on se reconnaît à peine. On sourit de sa coiffure, de sa raideur. « Comment ai-je pu… ? » se dit-on avec une certaine tendresse.

De l’avantage d’être en vie

D’où me vient cette complicité ?

Cher Alain,
Nous avons donc décidé d’échanger des lettres plutôt que de nous entretenir de vive voix. L’utilisation de ce vieil outil littéraire me semble prudente et bénéfique, bien que je me demande si elle n’est pas une dérobade. Malgré mon goût de l’affrontement, je redoutais en effet ta présence et ce que le tac au tac implique de violence. Autrement dit, je craignais de me heurter en temps réel sur du non-négociable et de voir bientôt se lézarder une chère et ancienne amitié (…)
Cette complicité, durant près de quarante ans, fait que je me sens plus ou moins embarquée, et d’une manière que je supporte mal, dans ce que j’appellerai pour le moment tes écarts (…)
Voici la question que je me pose et que je te pose, en ce début de notre confrontation : comment se fait-il que notre amitié se soit obstinée malgré certains graves désaccords ? Une première évidence, conjoncturelle, me vient à l’esprit. Les attaques contre toi (maurrassisme, barrésisme, xénophobie) sont le plus souvent d’une telle déloyauté, elles témoignent d’une telle amnésie historique et d’une telle cécité politique que je me trouve mise en situation de faire corps, sinon avec certaines choses que tu as écrites ou dites et qui ont déclenché ces injures ignominieuses, mais avec l’expérience que, de longue date, je fais de toi. En outre, il faut que j’avoue cette faiblesse politique dont je pâtis : tu me fais rire avec tes mots d’esprit toujours dévastateurs, parfois scabreux mais jamais vulgaires. D’où me vient cette complicité avec des plaisanteries dont l’effet immédiat et c’est le miracle du rire que immédiateté, est de désarmer mes efforts d’argumentation ? (…)
L’amitié ne peut durer sans cette communauté éphémère du rire (…)

Maintenant, qu’est-ce qui nous oppose ? Ta complaisance dans une vision passéiste de l’état du monde que je tiens pour plus esthétisante qu’éthique ou politique ; dans ton pessimisme extrême quant à la modernité technicienne ; dans ton irritation vis-à-vis des nouvelles générations dont tu n’attends pas grand-chose ; dans ton désespoir de constater qu’elles sont et seront de plus en plus dépourvues d’humanité, c’est-à-dire selon toi de culture ; dans ton féminisme d’un autre temps, qui assimile les Lumières à la galanterie, même si je sais d’expérience combien les femmes qui collaborent à l’élaboration d’un monde commun comptent dans ta vie ; et surtout dans ton choix, bien que tu ne sois pas un homme politique, de l’éthique de responsabilité contre l’éthique de conviction,

En terrain miné

Élisabeth de Fontenay
Alain Finkielkraut

Une révolution, en douce

C’est par inadvertance, parfois, qu’une révolution a lieu. Un effet d’une extrême douceur, à peine différent des autres moments, et c’est pourtant la vie qui soudain prend feu, s’embrase. Mais d’un feu d’une douceur inexplicable. Comme si soudain on vous prenait par la main le long d’un précipice et qu’il fallait non seulement passer mais danser, et que oui, vous dansiez sans peur ni vertige, que l’espace même prenait refuge en vous, et qu’alors une fois arrivée de l’autre côté tout aurait changé, mais sans violence.
La révolution intime est-elle de cet ordre ? C’est ce qui la rend si difficile à penser, à transcrire, à capter. Elle est une spirale qui vous amène vers une hauteur inaperçue de vous jusqu’alors, quand la verticalité découvre dans un espace cent fois parcouru jusqu’à la nausée, dans la répétition des jours, des attitudes, des paroles, un chemin inconnu, une élévation qui fait appel d’air.
La douceur est un retour sur soi qui invente de l’avenir, à l’image de la spirale. Une révolution ouverte. Elle est une « reprise » au sens où l’entend Kierkegaard : faire retour dans le passé, une possible ouverture à l’inespéré.

Anne Dufourmantelle
Puissance de la douceur

pourquoi ne pas se soulever encore – Pascal Quignard

L’individu est comme la vague qui se soulève à la surface de l’eau. Elle ne peut s’en séparer tout à fait. Et elle retombe très vite dans la masse solidaire qui l’engloutit. Elle retombe toujours dans le mouvement irrésistible de la marée qui la porte. Mais pourquoi ne pas se soulever encore et encore et encore ?

Les Ombres errantes

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