cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Catégorie : Essai (Page 1 sur 7)

Rome des jardins – Pierre Grimal

Il n’est guère de quartier, à Rome, où l’on n’entende le chant des oiseaux. Cela, d’abord, peut-être, parce qu’il y a partout des fontaines et de l’eau courante, mais aussi parce que les jardins y sont omniprésents. Au temps où la partie habitée de la Ville était restreinte à une portion seulement de l’ancien champ de Mars, tout ce qui, des ruines antiques, n’était pas transformé en forteresse, était devenu monastère ou villa, autant de solitudes où la nature vivante avait repris ses droits. Certes, les grands domaines qui naguère, couvraient les plus proches collines ont été le plus souvent morcelés, mais quelques-uns demeurent, même s’ils ne sont pas toujours accessibles. On devine leurs ombrages et leurs terrasses derrière les murs qui les protègent (…)
Tout naturellement, le jardin, enfermé dans les cloîtres, en vint à offrir l’image du paradis. C’était déjà la signification qu’il avait aux lointaines origines de cet art, et le mot persan « paradis » s’était conservé dans la tradition chrétienne : aussi ne peut-on s’étonner d’apprendre que ces jardins clos, quelque mystiques qu’ils fussent, s’ornaient de plantes nombreuses, parfois venues de loin et acclimatées sous le ciel romain ; les auteurs qui les décrivent ne peuvent échapper à la comparaison avec le jardin de la Création. Un paradis terrestre : luxuriance d’une végétation protégée, agrément d’une floraison continuée, d’espèce en espèce, parfum des fleurs et des plantes aromatiques, tout cela entre les ailes d’un portique, dispensant l’ombre et la lumière, la fraîcheur et la tiédeur, loin du monde et de ses tentations (…)
Ainsi, les jardins deviennent l’image, comme en un microcosme, de la société romaine toute entière, telle qu’on l’aperçoit sur les peintures et les gravures du temps passé : deux moines en robe blanche (voilà pour les disputes théologiques), quelques soutanes noires (ils préparent leur sermon), deux ou trois seigneurs merveilleusement vêtus, quelques groupes de dames (de celles qui vont seules par la ville, sans duègne ni sigisbée), çà et là un facchino oisif, un mendiant, parfois un cavalier ou une calèche. Le jardin accueille la Ville ; il s’est élargi et ouvert, il donne à respirer, et des vues sur le reste du monde –

Les siècles et les jours
Voyage à Rome

Les lumières de Levant se sont éteintes – Amin Maalouf

« De mémoire de rose, on n’a jamais vu mourir un jardinier », soupiraient les philosophes français des Lumières en songeant à l’ordre social et à la monarchie de leurs propre pays. Aujourd’hui, les roses pensantes que nous sommes vivent de plus en plus longtemps, et les jardiniers meurent. En l’espace d’une vie, on a le temps de voir disparaître des pays, des empires, des peuples, des langues, des civilisations.
L’humanité se métamorphose sous nos yeux. Jamais son aventure n’a été aussi prometteuse, ni aussi hasardeuse (…)
C’est dans l’univers levantin que je suis né. Mais il est tellement oublié de nos jours que la plupart de mes contemporains ne doivent plus savoir à quoi je fais allusion.
Il est vrai qu’il n’y a jamais eu de nation portant ce nom. Lorsque certains livres parlent du Levant, son histoire reste imprécise, et sa géographie mouvante – tout juste un archipel de cités marchandes, souvent côtières mais pas toujours, allant d’Alexandrie à Beyrouth, Tripoli, Alep ou Smyrne, et de Bagdad à Mossoul, Constantinople, Salonique, jusqu’à Odessa ou Sarajevo.
Tel que je l’emploie, ce vocable suranné désigne l’ensemble des lieux où les vieilles cultures de l’Orient méditerranéen ont fréquenté celles, plus jeunes, de l’Occident. De leur intimité a failli naître, pour tous les hommes, un avenir différent (…)
Les lumières du Levant se sont éteintes. Puis les ténèbres se sont propagées à travers la planète. Et, de mon point de vue, ce n’est pas simplement une coïncidence.

Le naufrage des civilisations

Restera ? ne restera pas ? – Jean Starobinski

Restera ? ne restera pas ? À peine paru, un livre aujourd’hui provoque ces questions, du moins parmi ceux qui se demandent « s’il vaut la peine de lire ». Questions naïves, sans vraie réponse, mais qui sont l’antidote de l’effet immédiat du succès, et qui viennent le doubler, parfois par dépit, par jalousie ou paresse, en soulevant le soupçon prophétique d’un « point de lendemain ». Les arguments statistiques ne manquent pas pour justifier le soupçon – sans beaucoup troubler,  sur le moment, la fête médiatique qui s’organise autour d’un prix, d’un lancement, d’une longue présence dans le palmarès des meilleures ventes.
L’habitude est prise que le succès aille au nouveau, à ce qui est écrit comme on n’a jamais écrit, senti comme on n’a jamais senti – en secret accord avec un monde qui change et que nous voulons voir changer. « N’apporte rien de nouveau » est un verdict de mort, qui tue un livre dès le comité de lecture – c’est-à-dire dans ces limbes redoutables qui s’interposent entre la machine à écrire de l’écrivain et les presses d’où « sort » le livre. Mais quelques lecteurs, beaucoup peut-être, se demandent en jugeant un « vient de paraître », s’il sera relu lorsqu’il ne sera plus nouveau. Le bon critique est celui qui parie juste, qui prédit une mémoire future et qui, par lui-même, contribue, d’abord à ses risques et périls, au succès présent. Il devine du renouvelable dans l’oeuvre qui ne sera plus nouvelle.

Présence des classiques ?

Contre le nihilisme ambiant – François Meyronnis

L’esprit du vide fond sur nous comme un sirocco. Il est sans principe ni but. Il n’accède et ne réagit qu’à l’instantané. Son règne s’avère stérile et rébarbatif, lutte constante de soi contre soi. Dépourvu d’identité comme de substance, il est brisure, dilapidation violente, emprise de l’aride. Il disjointe – falsifie. Il assèche les sources, ou bien les souille. Même s’ils l’ignorent, les agents du fonctionnement travaillent pour lui. En particulier, c’est le cas des médiatistes (…)
L’outrance caractérise l’Esprit du vide, et se déclare dans le dépassement du désert par lui-même. Car la dévastation vise à un surcroît de dévastation, sans mettre aucune borne à son dégât. Il n’y a guère de juste mesure dans la ruine ; elle ne se pondère pas, courant toujours au-delà de ce qui est bien en main (…)
Un effluve nauséabond émane de la rose la plus triviale, « ça sent la destruction », comme aurait dit Baudelaire. On propage ainsi les nouveaux bacilles, les vibrions, toutes les bactéries.

De l’extermination considérée comme un des beaux-arts

Maria Callas – Hervé Guibert

Maria Callas meurt le 16 septembre 1977, à l’âge de cinquante-trois ans, dans son appartement du 36 avenue Georges-Mandel, où elle vit avec un couple de domestiques italiens, et ses deux caniches nains gris et blanc, Pixie et Djedda.
La veille, elle s’était acheté des maillots de bains pour aller rejoindre en Grèce sa meilleure amie, la pianiste Vasso Devetzi qui est aussitôt rappelée à Paris. Ses proches, ses voisins, quelques admirateurs viennent l’embrasser une dernière fois : tous lui voient un visage absolument lisse et reposé, un masque toujours parfait. On recueille ainsi, du 17 au 20 septembre, dans cet appartement, des centaines de signatures sur des feuilles volantes ; on dépouille les télégrammes de condoléances venus du monde entier. Maria Callas est morte le vendredi à midi, son corps est incinéré le mardi au Père-Lachaise. Des scellés sont posés sur ses meubles et ses objets, cachets de cire sur les cadres et les coffrets, les grands miroirs, les liasses de correspondance et les éventails de nacre et de dentelle, les portraits de la Malibran, les robes de scène écarlates, les poignards de Médée, de la Norma, tous souvenirs immobilisés, en attente. La voix aussi, sous scellés, car des bandes magnétiques, prises jour par jour, classées de sa main, attendent d’être entendues (…)
Le 26 décembre, les cendres de Maria Callas sont enlevées au Père-Lachaise.
La police les retrouve le 27 décembre, annonce à la famille qu’elle n’en peut assurer la protection, et les transfère avenue Georges-Mandel. La famille publie un commentaire de presse laconique. Les ravisseurs des cendres callassiennes ont préféré garder l’anonymat. Ces cendres feront l’objet d’une analyse, car Maria Callas aurait énoncé un souhait à leur sujet, sans doute une dispersion dans un lieu précis, secret jusqu’à nouvel ordre.

La voix, hors du feu, 1979

Articles intrépides

La domination des claviers – Alain Borer

Le symptôme de la soumission à l’oreille dominante est la crainte du ridicule de parler sa propre langue. Quand l’oreille française dominait l’Europe, Napoléon remit la Légion d’honneur à Goethe en lui disant : « Je vous salue, monsieur de Gohète » (Erfurt, 1808) : on prend ici la mesure d’un changement d’oreille, qui ne rit plus au même endroit. Le passage à l’oreille anglo-saxonne constitue un métaplasme et un événement diacritique fulgurants, qui détruisent une morphologie très longuement élaborée, en un temps record (…)
La France se trouvant désormais en situation d’écrasante domination numérique, les ordinateurs du monde entier se calent automatiquement sur english , l’option french apparaît comme quelque anomalie à rectifier… ; aussi la domination par clavier – l’américain QWERTY qui supplante AZERTY – est-elle un fait majeur de l’abruption virtuelle et de ses acteurs globaux (les GAFA, pour Google et tout ce qui vient avec les 3www de World Wide Web), et constitue une date aussi importante que l’invention de la caroline, l’écriture conçue au monastère de Luxueil au VIIIe siècle (puis la caroline de Tours) qui unifia l’empire de Charlemagne ; or à travers la domination des claviers, c’est l’oreille collective qui se globalise en nouvelle caroline ; et pour la premier fois dans l’histoire de la langue française une autre langue s’est fait entendre dans son espace, mouvement appelé à l’emporter à long terme, comme jadis l’oreille latine s’étendit (s’entendit) sur son empire. – Alors le sonnet des Voyelles ne sera plus seulement illisible, mais encore inaudible.

De quel amour blessée

Réflexion sur la langue française

Vos péchés sont-ils si précieux ? – Charles Péguy

Vos péchés sont-ils si précieux qu’il faille les cataloguer et les classer
Et les enregistrer et les aligner sur des tables de pierre
Et les graver et les compter et les calculer et les compulser
Et les compiler et les revoir et les repasser
Et les supputer et vous les imputer éternellement
Et les commémorer avec je ne sais quelle sorte de piété.

Depuis quand le laboureur
Fait-il des gerbes d’ivraie et de chiendent. On fait des gerbes de blé, mon ami.
Ne dressez point ces comptes et ces nomenclatures.
C’est beaucoup d’orgueil
C’est aussi beaucoup de traînasserie. Et de paperasserie.

Pensées

les coups de foudre – Jacqueline Risset

Les coups de foudre sont impersonnels. On l’oublie, le plus souvent, à cause de la question de l’objet. L’objet, presque toujours, se met à la place principale, et n’en bouge plus, jusqu’à extinction de l’ensemble. Mais ce n’est pas ainsi, parce que la foudre, dans ce cas comme ailleurs, arrache brutalement à la trame, à tout l’alentour. Arrache par conséquent celui qui le vit à ce qu’il était avant de le vivre. La personne précédente n’est plus, la continuité se perd, renonce. On recommence, à tous azimuts. Qui recommence ? On, précisément (…)

Il semble, dans les moments aigus où la perception de la vie est très forte, qu’il y a un devoir de tout dire, de tout écrire, ou peindre.
Par moments s’avance, l’évidence contraire – qui n’est pas de l’ordre du devoir, évidemment, puisque le devoir ce serait l’autre, le récit minutieux, appliqué. C’est une sorte d’appel enjoué, inspiré. Ne rien noter, laisser la vie se disperser dans l’oubli ou l’éclat imprévu des réminiscences – retourner tranquillement au rien qui la borde et la tient en secret.
Mais surprendre le secret en disant, en décrivant les points où quelque chose a lieu  ces noeuds étranges.

Ou simplement écrire, comme un hommage – inutile certes – à ce qui est.
Ce qui est : brille.

Les instants
les éclairs

Les souvenirs – Erri De Luca

Les souvenirs ne sont pas des archives, ils ne sont pas un répertoire, un agenda. Les souvenirs sont des coups qui éclatent de l’intérieur, qui te sautent à la gorge à l’improviste et toi, tu te rappelles une chose que tu avais complètement oubliée. En somme, les souvenirs sont des bombes à mouvement d’horlogerie, qui explosent loin dans le temps : s’ils frappent vraiment, s’ils affleurent, alors je les mets par écrit, je les arrange, je les fixe, parce qu’ils m’ont donné un coup que je veux essayer d’étourdir, en écrivant plutôt qu’en buvant (…)
J’écris mes histoires, mais je ne rédige pas des procès-verbaux précis. D’habitude, j’essaie d’entrer dans les histoires en cherchant à donner une autre possibilité aux personnes. L’écriture est plus « enfiévrée », elle tente de restituer à ces personnes un peu de rapidité de réflexes, d’affection réciproque aussi, une occasion de rencontres entre elles à peine ébauchées alors, mais jamais abouties car entre-temps la vie s’écoulait.
Il ne s’agit pas proprement de faire arriver les choses d’une manière différente – je ne les change pas, je ne peux changer la vie passée, la corriger -,  je donne cependant aux personnes d’alors une autre possibilité de se dire ce mot-là, d’échanger entre elles un peu plus que ce qu’elles purent se donner, se dire, se transmettre. De se faire plus mal aussi (…)
Brodsky dit dans un vers de ses Poésies italiennes : « Dans le passé, ceux que tu aimes ne meurent pas. » Dans le passé, ils sont tous là, prêts, tu les rencontres, tu les retrouves tous. Pour un homme né au milieu du siècle passé et qui a donc accompli depuis longtemps la plus grande partie de ses actions, le passé est toujours plus vaste, plus abondant, plus large, c’est un champ où se renouvellent les rencontres avec des personnes auxquelles on ne peut donner rendez-vous que là seulement, en arrière, dans l’écriture. Au moment où l’on décrit ces personnes, on les rencontre à nouveau et puis on en prend définitivement congé, parce que l’écriture donne un congé définitif au temps passé : au moment où on les retrouve, on échange un dernier salut. L’écriture rentre dans la catégorie des meilleures rencontres.
Je suis ami avec le temps qui passe. J’aime  qu’il s’en aille ainsi, au galop.

                                                             Essai de réponse

Quel est le scandale de Picasso ? Sa solitude – Philippe Sollers

Quel est le scandale de Picasso ? Sa solitude. Tout le monde s’est efforcé, et s’efforce encore, de la nier, de la minimiser. Le spectacle fait son travail de dénégation, mais Picasso a su s’en servir. « C’est le succès, dans ma jeunesse, qui est devenu mon mur de protection », dit-il à Brassaï. Brassaï, alors, lui cite Nietzsche : « La meilleure cachette est une gloire précoce ». Et Picasso : « Tout à fait juste. C’est à l’abri de mon succès que j’ai pu faire ce que je voulais. »

Il veut parler, bien entendu, des époques d’autrefois, bleue ou rose, celles qui ont précédé le saut dans l’inconnu dont ne ne dira jamais à quel point il était risqué. Mais il faut aussi entendre, n’en doutons pas, une déclaration de désinformation constante par rapport à la société. C’est une stratégie, elle mériterait une étude à part.

Quoi qu’il en soit, Gertrude Stein a senti l’essentiel : « Il renouvela sa vision qui était celle des choses comme il les voyait. On ne doit jamais oublier que la réalité du XXe siècle n’est pas celle du XIXe. Pas du tout. Et Picasso était le seul à le sentir en peinture. Absolument le seul. De plus en plus, sa lutte pour l’exprimer s’intensifia. Matisse et tous les autres voyaient le XXe siècle avec leurs yeux, mais ils voyaient la réalité du XIXe siècle. Picasso était le seul qui voyait le XXe siècle avec ses yeux et voyait sa réalité, et en conséquence sa lutte était terrifiante, terrifiante pour lui-même et pour les autres, parce qu’il n’avait rien pour l’aider, le passé ne l’aidait pas, le présent non plus, et il devait faire cela tout seul. »

Gertrude Stein écrit ces phrases en 1934. Six ans plus tard, elle admire Pétain au point même de vouloir traduire ses discours. Le malentendu était donc total. Gertrude trouvait que Picasso avait un défaut très grave : sa sexualité. Une sexualité « dirty », pensait-elle. De son point de vue, elle n’avait pas tort. C’est d’ailleurs ce qui l’a empêché de prendre Joyce au sérieux.

Picasso, le héros

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