cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Catégorie : Essai (Page 1 sur 6)

Racket sur le désir – François Meyronnis

Pour capturer un être, il suffit d’intercepter son désir. « Tous les liens – écrivait le penseur le plus subversif de la Renaissance, Giordano Bruno, dans un traité intitulé précisément Des liens – se rapportent aux liens de l’amour, ou dépendent du lien d’amour ». Obéissant sans le savoir à un tel précepte, la société gestionnaire lie et domine les individus en agrippant leur désir, et en le nivelant avant même qu’il ne déroule les quadrilles de son carrousel. En lui, elle abrase tout ce qui n’est pas rassasié par sa daube.

La société gestionnaire procède à un véritable racket sur le désir. Loin de le réprimer, elle le soutient, le relance, le profile à sa guise. Mais de ce désir d’élevage, comment ne résulterait-il pas un flop ? Sous ses auspices, on sait avec quelle indigence de mots et de gestes les rencontres se nouent et se dénouent.
Cette indigence attise en chacun la soif d’amour, mais sur fond de revendication venimeuse et d’égoïsme buté. Ce qui marine dans le rebaignant psychologique ressemble donc à de la haine, quand il ne chute pas dans l’insignifiance.

Plus besoin de s’abandonner au rêve pour tomber sous l’empire des incubes et des succubes, ces démons qui abusaient hommes et femmes pendant leur sommeil – disait la légende.
D’abord, il y a ces fantasmagories de vedettes, que propage l’industrie du divertissement ; ces gestes obscènes sans arrêt filmés, enregistrés, suggérés par mille détours ; et ces images de corps, semées sous les regards comme autant de propositions ballantes, colonnes de fumée charnelles dont la seule réalité consiste en une danse des colloïdes pour suggestionner les foules, non seulement dans le but de vendre une paire de chaussures, une montre, un vêtement, une eau de toilette, un contrat d’assurance, un voyage, mais dans celui de capturer les psychismes, de faire des hommes un ramas de feuilles, des brindilles roulées par les vents de la servitude (…)

« Les deux sexes mourront chacun de son côté » ; ce vers, Proust en a fait l’un des mots de passe de La recherche du temps perdu. Mais il fallait attendre cette époque pour que le triste présage se vérifie.

De l’extermination considérée comme un des beaux-arts

L’Infini, Gallimard

Amo, ergo sum – Pound et Venise – Sollers

Le paradis, voilà ce que j’ai tenté d’écrire
Ne bouge pas
Laisse parler le vent
Le paradis est là
Que les dieux pardonnent ce que j’ai fait
Que ceux que j’aime pardonnent ce que j’ai fait.

Au poète Allen Ginsberg qui vient le voir à Venise pour lui dire son admiration, Pound déclare : « Ma pire erreur, qui a tout gâché depuis le début, a été mon stupide préjugé banlieusard d’antisémitisme. »
Magnifique formule : l’antisémitisme est en effet un préjugé banlieusard.

« Amo, ergo sum. »

J’aime, donc je suis.
L’apparition de Pound, au printemps, sur les Zattere, était un événement mythique.
Grand, droit, maigre, très beau, cheveux blancs et barbe blanche, chapeau ou pas, doge fendant lentement l’air au bord de l’eau, il paraissait venir d’une autre planète ou de l’autre côté du miroir, vieux lion indomptable. Quelquefois, assis sur le ponton, je l’observais à dix  mètres (…) Et puis, un matin de grande lumière, le voilà assis, seul, sur une chaise sous la fenêtre de la chambre où j’écris mon Paradis (nourri de Bible, de Dante, des Grecs, de Chine et de lui). Il est près du quai, contemple fixement ses mains, les triture, les pose alternativement l’une sur l’autre. Un regard, des mains. A ce moment-là, il est exactement en attente sur une corniche du Purgatoire. Les cloches sonnent à toute volée, il se lève, s’en va.
Cette scène dérobée est une des plus émouvantes de ma vie.

Dictionnaire amoureux de Venise »

Le soleil dans le ventre – Picasso, le héros – Sollers

En 1932, Picasso dit : « Au fond, tout ne tient qu’à soi. C’est un soleil dans le ventre aux mille rayons. Le reste n’est rien. C’est uniquement pour cela, par exemple, que Matisse est Matisse. C’est qu’il porte ce soleil dans le ventre. C’est aussi pour cela qu’il y a, de temps en temps, quelque chose. »
Ce qui n’empêche pas ce coup de patte : « Matisse fait un dessin, puis il le recopie… Il le recopie cinq fois, dix fois, toujours en épurant son trait… Il est persuadé que le dernier, plus dépouillé, est le meilleur, le plus pur, le plus définitif ; or, le plus souvent, c’est le premier… En matière de dessin, rien n’est meilleur que le premier jet. »
Picasso et Matisse ont été amis pendant les deux grandes guerres du siècle. En 1940, lors du désastre français, Picasso, qui refuse à ce moment-là de partir pour l’Amérique (ce qu’au fond cette dernière aura du mal à lui pardonner) dit à Matisse : « Nos généraux, c’est l’École des Beaux-Arts ». Matisse, de son côté, écrit à son fils à New York : « Si tout le monde avait fait son métier comme Picasso et moi faisons le nôtre, ça ne serait pas arrivé. » Voilà une façon comme une autre d’avertir que la guerre a lieu à chaque instant partout, dans la vie publique ou privée, et aussi en peinture. On pense à la réflexion laconique de Joyce, à la même date, lorsqu’il apprend l’ouverture du nouveau massacre : « Ils feraient mieux de lire Finnegans Wake » . Message non-reçu.
La peinture subit une épreuve de fond : c’est comme si elle devait franchir un mur du voir. On se tue en deçà du mur, on vient s’écraser sur lui. Dire des papiers collés qu’ils ont été des « machines à voir » est juste, mais il faudrait plutôt parler de machines permettant de voir plus loin que le voir, de l’entendre en s’enfonçant dans un acte. Il y a une nature musicale de l’espace conçu comme un clavier de forces, un jeu de cordes sensibles, un volume de résonances fuguées. Les tableaux cubistes de Picasso devraient tous s’appeler : fugues.

Les miracles – Raphaël Enthoven

Démontrer que Dieu existe revient à lui donner la qualité d’une certitude qui exténue la croyance. Celui que la raison persuade est dispensé d’avoir la foi. Comment « croire » en l’être dont l’existence n’est pas douteuse ?
Croit-on que 2 et 2 font 4, ou que les 3 angles d’un triangle sont égaux à 2 angles droits. On ne peut jouer sur les deux tableaux, du savoir et de la croyance (…)
Dieu existe. Je l’ai arpenté. Nous sommes en Dieu, dit Saint Jean, et Dieu est en nous : autant dire que nous n’avons rien en commun avec celui dont nous faisons partie, et que le vrai miracle n’est pas de marcher sur l’eau, mais de marcher sur la terre.
Aussi, n’est-ce pas supprimer Dieu, mais affirmer son existence, que d’expliquer « les miracles » par des causes naturelles. Si Dieu était prouvé par ce qui déroge aux lois de la nature, on le chercherait en vain.

Le philosophe de service

La nudité – Pascal Quignard

Comment croire qu’on peut approcher de l’amour sans sacrifier le langage, l’ordre, les rôles, les formes ? Partager le grand secret de la nudité exige aussitôt de le garder : celle ou celui qui aime reçoit le dépôt de la nudité de celui ou celle qui aime. Aussi celle nous nous aime est-elle celle qui garde le secret de notre véritable misère, de notre incomplétude et nous lui assurons en retour le même secret puisqu’elle nous confie à son tour sa nudité en dépôt.
Si le langage apparaît, l’union disparaît. Si le langage apparaît, le voyeur apparaît, la société apparaît, la famille réapparaît, la division divisante, post-sexuelle, réapparaît, l’ordre, la morale, le pouvoir, la hiérarchie, la loi intériorisée affluent (…)

Huit sont les témoins de l’amour : le coeur qui pince, les membres qui se refusent, le corps exténué, la langue nouée, la maigreur, les larmes, le secret, l’ardeur sexuelle solitaire. Tels sont les huit témoins de l’amour-passion.

Huit sont les conséquences de l’amour. L’amour hâte le coeur, éteint les maux, écarte la mort, défait les liens qui ne le concernent pas, augmente le jour, raccourcit la nuit, rend l’âme audacieuse, illumine le soleil. Tels sont les huit effets de l’amour-passion.

Vie secrète

Les noms illustres – Erri De Luca

Dans un marché en plein air, l’été en Finlande, j’ai vu sur un panier de pommes de terre un écriteau portant le nom de la variété : Van Gogh. Ces pommes de terre portaient son nom. Parce qu’il peignit le plus émouvant hommage à cette nourriture héroïque et solitaire dans le tableau : « Les mangeurs de pommes de terre ».
Quel honneur, son propre nom sur l’éventaire d’un maraîcher. Les noms illustres finissent d’habitude dans des listes de rues, sur la porte d’une école, sur un timbre-poste : ils finissent dans un somptueux rebut. Mais quelqu’un dont le nom retentit sur les places de marché, là où l’espèce humaine se dispute, sourit, se salue, celui-là a reçu le plus grand des prix à la mémoire.
Celui qui rien qu’une seule fois a flotté en vol avec un parapente sait que le vent est un moyen de transport et que l’air est un ascenseur. Dans la nature, tout va volontiers contre le force de gravité, des herbes aux marées. Le soleil chauffe un versant de montagne, une colonne d’air s’élève comme une catapulte. Le courant ascensionnel est un chant qui se détache d’une gorge et porte vers le haut….
Un de mes amis a été réfugié en France pour des motifs politiques pendant un quart de siècle. Le temps d’exil lui a donné raison, sa capture est définitivement arrivée à échéance. Il a maintenant une carte d’identité, il la sort volontiers de sa poche, il la montre, comme d’autres font avec la photo de leurs enfants.
Il dit : « Ce qui est émouvant pour moi, ce n’est pas tant de posséder de nouveau un passeport, avec mon nom, mais de savoir que je peux le perdre. »
Je crois que ce sentiment est à l’opposé de celui de l’artiste qui a un talent provisoire et redoute de le voir s’évanouir. Il faut aller à l’école de l’exil pour connaître la joie de perdre ses propres papiers.

Le chanteur muet des rues

La caresse – Emmanuel Levinas

Ce qui est caressé n’est pas touché à proprement parlé. Ce n’est pas le velouté où la tiédeur de cette main donnée dans le contact que cherche la caresse. C’est cette recherche de la caresse qui en constitue l’essence, par le fait que la caresse ne sait pas ce qu’elle cherche. Ce « ne pas savoir », ce désordonné fondamental en est l’essentiel. Elle est comme un jeu avec quelque chose qui se dérobe, et un jeu absolument sans projet ni plan, non pas avec ce qui peut devenir nôtre et nous, mis avec quelque chose d’autre, toujours autre, toujours inaccessible, toujours à venir. Et la caresse est l’attente de cet avenir pur sans contenu.

Ethique et Infini

L’homme rationnel – Hermann Hesse

Il n’est pas facile de mettre des mots sur la foi telle que je l’entends. On pourrait l’exprimer ainsi : Je crois que, malgré ce monde paraissant insensé, la vie a un sens ; je me résigne à ne pouvoir comprendre ce sens ultime avec mon intellect, mais je suis prêt à le servir, et même à me sacrifier pour lui. J’entends en moi la voix de ce sens, aux instants où je suis vraiment et pleinement vivant et éveillé. Ce que la vie me demande en ces instants, je veux tenter de l’accomplir, même si cela revient à s’opposer aux modes et aux lois en vigueur. Cette foi ne se laisse pas commander, pas plus qu’on ne peut l’obtenir en se contraignant. On ne peut que la vivre.

La connaissance est action. La connaissance est expérience vécue. Elle ne se prolonge pas. Sa durée a un nom : l’instant (…)
L’homme rationnel ne croit à rien autant qu’à la raison humaine. Il ne la considère pas comme un joli don, il la tient tout bonnement pour ce qu’il y a de plus élevé.
L’homme rationnel croit posséder en lui-même le « sens » du monde et de la vie. Il transfère sur le monde et sur l’histoire l’apparence d’ordre et de conformité à des buts bien établis que possède une vie individuelle rationnellement ordonnée. C’est pourquoi il croit au progrès. Il voit que les hommes peuvent aujourd’hui mieux atteindre une cible et voyager plus vite que jadis, et ne veut pas, ne s’autorise pas à voir qu’il y a mille régressions en face de ces progrès. Il croit que l’homme d’aujourd’hui est plus évolué que Confucius, Socrate ou Jésus et qu’il leur est supérieur parce qu’il a renforcé certaines de ses aptitudes techniques (…)
L’homme rationnel a parfois tendance à faire preuve de haine et de colère envers les hommes religieux qui ne croient pas à son progrès en entravent la réalisation de son idéal rationnel (…) L’homme rationnel semble, dans la vie pratique, être plus sûr de sa croyance que l’homme religieux. Au nom de la déesse Raison, il se sent le droit de commander et d’organiser, de faire violence à ses semblables (…)
L’homme rationnel aspire au pouvoir, ne serait-ce que pour établir le règne du « Bien ». Le plus grand danger pour lui est là : l’aspiration au pouvoir, l’abus de celui-ci, la volonté de commander, la terreur (…)
L’homme rationnel rationalise le monde et lui fait violence. Il est toujours enclin à être furieusement sérieux. C’est un éducateur.
Bien sûr, ce sont apparemment très souvent les « religieux » qui ont manié l’épée et les « hommes rationnels » qui ont versé leur sang (par exemple dans l’Inquisition). Mais par « religieux » je n’entends bien sûr pas les prêtres, pas plus que par « hommes rationnels » ceux qui mettent leur joie dans la pensée (…)
Loin de moi en outre, bien sûr, en dépit de certains aspects un peu véhéments de mon schéma, l’idée de contester à l’homme religieux le savoir-faire et à l’homme rationnel la génialité. Dans les deux camps prospèrent le génie, prospèrent l’idéalisme, l’héroïsme, l’esprit de sacrifice (…)
Cela me semble être en général une caractéristique de l’homme de génie que de porter en lui, tout en représentant un exemplaire particulièrement réussi de son propre type, un désir secret de l’autre pôle, un respect silencieux pour le type opposé. L’homme qui ne sait que manier les chiffres n’est jamais un génie, pas plus que celui qui ne vit qu’au gré de son humeur.

  • Un peu de théologie (1932)

comment ai-je pu ? – Mathieu Terence

Les gens amers semblent avoir été crachés par quelque chose… C’est pourquoi il faut les refuser sans mesure. Laissons aux esthètes du nihilisme la haute fonction de dispenser de considérables leçons de rumination matin, midi et soir. Ils se disent sentimentaux pour paraître sensibles, pessimistes pour passer pour lucides, désenchantés pour l’avoir l’air chic, chagrins pour avoir l’air profond. Pour eux, l’amour est une erreur la personne, la joie une erreur sur la vie, la vie une erreur sur la mort. Ils appellent être élégant ce qu’un idiot comme moi trouve endimanché. Pire que la vanité, il y a leur fausse modestie. Guindés jusque dans leurs gloses,  ils rabâchent que « les chants désespérés sont les chants les plus beaux »… Patati patata (…)
Donneurs de leçon, fonctionnaires du deuil, moins maîtres que pions, on les regarde comme on regarde une photo ancienne dans laquelle on se reconnaît à peine. On sourit de sa coiffure, de sa raideur. « Comment ai-je pu… ? » se dit-on avec une certaine tendresse.

De l’avantage d’être en vie

D’où me vient cette complicité ?

Cher Alain,
Nous avons donc décidé d’échanger des lettres plutôt que de nous entretenir de vive voix. L’utilisation de ce vieil outil littéraire me semble prudente et bénéfique, bien que je me demande si elle n’est pas une dérobade. Malgré mon goût de l’affrontement, je redoutais en effet ta présence et ce que le tac au tac implique de violence. Autrement dit, je craignais de me heurter en temps réel sur du non-négociable et de voir bientôt se lézarder une chère et ancienne amitié (…)
Cette complicité, durant près de quarante ans, fait que je me sens plus ou moins embarquée, et d’une manière que je supporte mal, dans ce que j’appellerai pour le moment tes écarts (…)
Voici la question que je me pose et que je te pose, en ce début de notre confrontation : comment se fait-il que notre amitié se soit obstinée malgré certains graves désaccords ? Une première évidence, conjoncturelle, me vient à l’esprit. Les attaques contre toi (maurrassisme, barrésisme, xénophobie) sont le plus souvent d’une telle déloyauté, elles témoignent d’une telle amnésie historique et d’une telle cécité politique que je me trouve mise en situation de faire corps, sinon avec certaines choses que tu as écrites ou dites et qui ont déclenché ces injures ignominieuses, mais avec l’expérience que, de longue date, je fais de toi. En outre, il faut que j’avoue cette faiblesse politique dont je pâtis : tu me fais rire avec tes mots d’esprit toujours dévastateurs, parfois scabreux mais jamais vulgaires. D’où me vient cette complicité avec des plaisanteries dont l’effet immédiat et c’est le miracle du rire que immédiateté, est de désarmer mes efforts d’argumentation ? (…)
L’amitié ne peut durer sans cette communauté éphémère du rire (…)

Maintenant, qu’est-ce qui nous oppose ? Ta complaisance dans une vision passéiste de l’état du monde que je tiens pour plus esthétisante qu’éthique ou politique ; dans ton pessimisme extrême quant à la modernité technicienne ; dans ton irritation vis-à-vis des nouvelles générations dont tu n’attends pas grand-chose ; dans ton désespoir de constater qu’elles sont et seront de plus en plus dépourvues d’humanité, c’est-à-dire selon toi de culture ; dans ton féminisme d’un autre temps, qui assimile les Lumières à la galanterie, même si je sais d’expérience combien les femmes qui collaborent à l’élaboration d’un monde commun comptent dans ta vie ; et surtout dans ton choix, bien que tu ne sois pas un homme politique, de l’éthique de responsabilité contre l’éthique de conviction,

En terrain miné

Élisabeth de Fontenay
Alain Finkielkraut

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