cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Catégorie : Essai (Page 2 sur 6)

de toute éternité – Houellebecq

Il y a un très beau mot désignant l’homme qui a découvert un trésor, c’est celui d’inventeur. Qu’il l’ait découvert par hasard, en s’égarant dans la forêt, ou après quinze ans de recherche, compulsant de vieilles cartes datant de l’époque des conquistadors, n’y change absolument rien. Et c’est la même chose qu’on ressent lorsqu’on a écrit un poème : qu’on ait passé deux ans ou quinze minutes à l’écrire, cela revient au même. Tout se passe comme si, c’est irrationnel je sais bien, tout se passe comme si le poème avait déjà été écrit bien avant nous, qu’il avait été écrit de toute éternité, et qu’on n’avait fait que le découvrir. Le poème une fois découvert, on s’en tient à quelque distance. On l’a dégagé de la terre qui l’entourait, on a donné quelques coups de brosse ; et il brille, accessible à tous, de son bel éclat d’or mat.
Le roman, c’est autre chose ; c’est beaucoup de cambouis, de sueur ; ce sont des efforts insensés déployés pour que tout cela reste un peu en place, pour resserrer les boulons, pour éviter que l’ensemble ne parte dans les décors ; c’est quand même, une espèce de machinerie.
Je ne renie pas mes romans, je les aime bien mes romans (…) et la tête sous le billot, je maintiendrai que le roman (même ceux de Dostoïevski, de Balzac ou de Proust) reste, par rapport à la poésie, un genre mineur.

 

Ennemis publics
(échange avec Bernard-Henri Lévy)

dites « Aaah » – Giulia Enders

La cavité buccale, ce vestibule qui s’ouvre sur notre tube digestif, a de quoi nous surprendre – et pourtant, armés d’une brosse à dents, nous passons chaque matin plusieurs minutes à l’explorer. Pour découvrir son jardin secret numéro un, il nous faut envoyer notre langue en éclaireuse. En inspectant le vestibule, elle va trouver quatre petites papilles. Les deux premières se situent à l’intérieur des joues, à hauteur de la rangée de dents supérieures, à peu près au milieu. En découvrant ces petites bosses, à gauche et à droite, vous croirez peut-être, comme beaucoup de gens, vous être mordu la joue. Les deux autres papilles se trouvent sous la langue, de part et d’autre du frein. C’est par ces 4 petits trous qu’est excrétée la salive (…)
La salive contient des ions calcium dont le rôle est de renforcer l’émail des dents, ce qui est plutôt sympa (…) Mais comment ces ions calcium aux superpouvoirs pétrifiants arrivent-ils dans notre salive ? La salive, c’est du sang filtré, passé au chinois par les glandes salivaires qui retiennent les globules rouges, plus utiles dans nos veines que dans notre bouche. Le calcium, les hormones et les anticorps du système immunitaire contenus dans le sang, en revanche, passent dans la salive…
Notre salive contient une substance antalgique bien plus puissante que la morphine: l’opiorphine. Celle-ci n’a été mise en évidence que récemment, en 2006, par les chercheurs de l’Institut Pasteur (…)
En une seconde, il s’en passe des choses dans notre bouche : les papilles salivaires projettent des films de mucine, prennent soin de nos dents et nous évitent de pleurnicher au moindre bobo. Notre anneau lymphoïde surveille les particules inconnues et prépare ses armées immunitaires à réagir. Tout cela serait inutile si, plus bas, le programme ne se poursuivait pas.

Le charme discret de l’intestin

Quel étrange sentiment ce matin en voyant passer le rouge profond, flamboyant d’une veste gilet – Mathieu Terence

Quel étrange sentiment ce matin en voyant passer le rouge profond, flamboyant, énergique, d’une veste gilet. Il s’agit de ma couleur préférée, avec le bleu roi, et elle est si rare de nos jours que c’était comme un cadeau du ciel.
J’étais enchanté, mais je l’étais encore plus encore par la femme qui l’arborait, tout un roman d’aventures à elle seule. Ce n’est jamais un hasard, n’est-ce pas, si nos couleurs favorites sont portées par telle ou telle personne. Si jamais elles vous font leur propre surprise, c’est toujours revêtues par quelqu’un avec qui vous serez d’accord. Alors l’enfance vous fait signe et avec elle l’impression d’être entré dans la dimension-trésor, celle des âmes soeurs, celle des infinis possibles, l’opéra des opéras. Il n’est pas d’âge où l’on ne remarque plus ces couleurs quand on en a retenu la fréquence d’émission. Par coeur.

De l’avantage d’être en vie

Émouvant Beckett – Sollers

En 1959, à Paris, un bizarre écrivain marginal de 53 ans devient l’ami d’un couple étrange et réservé : un peintre et dessinateur, une poétesse d’origine américaine. Ils sont juifs, ils ont deux petites filles, le trio sort, boit et fume beaucoup la nuit, et elle décrit l’écrivain ainsi : « Un homme résolu, intense, érudit, passionné et par-dessus tout vrai, beau, habité par le souffle divin. » Ou encore : « Il était poète dans la moindre de ses fibres et de ses cellules. » N’est-ce pas exagéré ? Mais non, il s’agit de Samuel Beckett.

Avigdor Arikha connaît déjà Beckett, Anne Atik le découvre. Ils traînent ensemble jusqu’à quatre heures du matin à Montparnasse, surtout au Falstaff. Whisky, vin, bières, champagne. Ils rentrent en titubant et en se récitant des poèmes. L’austère femme de Beckett, Suzanne (« je suis une abbesse »), a vite abandonné la partie, mais Anne tient le coup malgré les volumes d’alcool (elle boit moins et observe avec intérêt ces deux fous lucides). Beckett n’a jamais l’air d’être saoul, sa mémoire est phénoménale, il a l’air de connaître par coeur des livres entiers et les détails de centaines de tableaux exposés aux quatre coins du monde. Ils croisent souvent Giacometti qui, après son travail et sans regarder personne, vient manger tous les hors-d’oeuvre de La Coupole. Ils sont quand même aperçus, à leur insu, par un jeune écrivain français, très imbibé lui-même, qui marche très tard dans ces parages. Personne ne semble se douter de rien. C’est la vie.

La légende veut que Beckett ait été un sphinx ou une momie impassible, un squelette nihiliste, une froide abstraction inhumaine, un saint à l’envers, un mort-vivant montreur de marionnettes désespérées. Il s’est visiblement arrangé de ce montage pour avoir la paix, mais rien n’est plus inexact, et c’est en quoi le témoignage direct de Anne Atik est si précieux, sensible, insolite. Beckett ? Générosité, bonté, attention aux enfants, joueur (échecs, billard, piano), sportif (nage, marche, cricket, amateur de matches), et surtout présence d’écoute intensive au point de mettre mal à l’aise ses interlocuteurs qui ne savent pas que chaque mot peut être important. Silencieux ? ça oui, mais pour interrompre l’immense bavardage humain, sa routine, son inauthenticité, sa rengaine. J’ai vu Beckett et Pinget déjeuner ensemble sans se parler. Une bonne heure et demie, motus. À la fin, le pot de moutarde, devant eux, était devenu une tour jaune gigantesque. Aucune animosité, de l’espace pur. Beckett sur le boulevard ? Un jeune homme souple dans ses baskets, envoyant valser les feuilles mortes de l’automne. Un ailier.

Discours parfait

il aurait parlé de roses, d’astres, des cheveux des femmes… – Apulée – Pietro Citati

Quand on lui demanda quel écrivain du passé il aurait préféré connaître, Goethe n’eut pas d’hésitation. Il répondit : « Virgile ». Pour ma part, je n’oserais pas rencontrer ce délicieux paysan lombard, qui comme moi finit ses jours dans le Sud. Son savoir m’intimide ; son art me terrifie. Mais moi non plus, je n’hésiterais pas. De tous les écrivains grecs ou latins, italiens, allemands, russes, anglais, ou même persans ou chinois, c’est Apulée que je préférerais rencontrer…
Que ne donnerais-je pour converser avec Apulée, chez lui à Tripoli ou à Carthage !…
C’était un homme heureux ; trop heureux peut-être ; ou du moins, qui faisait étalage, fébrilement, de son bonheur ; un être merveilleusement léger, rapide et doté d’ubiquité, comme Ulysse ; vaniteux, frivole, spirituel, fantasque, brillant, altier, trompeur… naturel dans tout ce qu’il faisait ou disait. Il savait parler de tout. Il m’aurait parlé de tous les dieux qu’il connaissait (le plus attrayant des sujets) : des démons, des initiations, des hiérogamies ; il aurait fait allusion, en termes voilés, au dieu suprême, le dieu exsuperantissimus ; et puis, comme s’il s’agissait de la même chose, il aurait parlé de roses, d’astres, des cheveux des femmes, de plantes, de pierres, de fruits de mer, d’histoires d’amour, de sorcières et de ces commérages infinis qui rendent la vie de province si pleine de charme. Je crois qu’il aurait tout voulu savoir des miroirs de notre temps, ces objets merveilleux qui, d’après lui, présentent la réalité telle qu’elle est – ton visage, mon visage, avec leur volume et leur couleur – et en même temps des choses qui fluctuent et qui passent, polies, illusoires ou changeantes comme nos paroles.

La lumière de la nuit

Picasso, un monde à faire et non à refaire – Paul Eluard

L’enthousiasme de Picasso ne se ralentit jamais. C’est sa force et son secret. Chaque pas en avant lui découvre un nouvel horizon. Le passé ne le retient pas ; le monde s’ouvre à lui, un monde où tout est encore à faire et non à refaire, un monde où il naît à lui-même chaque jour.
Peu importe à Picasso d’être tourné en dérision, d’être méprisé ou haï, peu lui importe le désaveu, le reniement des hommes. Il est là pour servir ce qu’ils ont de meilleur. Il sait que son enthousiasme est utile, indispensable. À la foule de comprendre qu’il n’y a pas d’enthousiasme sans sagesse, ni de sagesse sans générosité. La générosité de Picasso s’exprime par le travail, un travail à la mesure d’une vie qui s’acharne à tout voir, à projeter sur l’écran de l’histoire de l’homme tout ce qu’il peut comprendre, admettre ou transformer, figurer et transfigurer. Ce qui demeure d’aujourd’hui allègera demain. Il n’y a qu’une manière de dessiner, c’est le mouvement, mouvement de l’esprit et de la main (…)
Que fait Picasso aujourd’hui ? Il copie la nuit comme il copierait une pomme, de mémoire, la nuit de son jardin de Vallauris, un jardin en pente, bien ordinaire. Sur l’un des côtés de la maison, il y a un bassin plein d’eau, éclairé par une lampe, beaucoup d’herbe. Je sais d’avance que ses nuits de Vallauris n’auront rien des grâces facile de la Provence, mais je suis certain qu’après les avoir vues, je ne pourrai plus vivre une nuit de Provence sans la ressentir comme elle existe dans ses tableaux.

Picasso, dessins

Oeuvres complètes, La Pléiade II

l’arme magique – Carl G. Jung

Reconnaître à quel degré inouï les âmes humaines sont différentes les unes des autres fut une des expériences les plus bouleversantes de ma vie. Si l’égalité collective n’était pas un fait originel, si elle n’était pas la source première et la mère de toutes les âmes individuelles, elle ne serait qu’une gigantesque illusion. Mais en dépit de toute notre conscience individuelle, elle ne s’en perpétue pas moins inébranlablement au sein de l’inconscient collectif, comparable à une mer sur laquelle la conscience du moi voguerait, semblable à un bateau. C’est pourquoi rien ou presque rien du monde psychique originel n’a disparu. Comme les flots séparent les continents de leurs immensités et les enserrent tels des îles, l’inconscience originelle assaille de toutes part les consciences individuelles (…) la mer originelle s’élance en lames déchaînées à l’assaut de l’île à peine émergée et l’engloutit. Au cours des troubles nerveux, ce sont au moins des digues qui sont rompues et des champs fertiles dévastés par l’inondation.
Les névrosés sont sans exception des habitants des côtes, les plus exposés aux dangers de la mer. Les soi-disant normaux habitent à l’intérieur des terres sur un sol sec et surélevé, au bord de lacs et de rivières paisibles, … la mer est si lointaine que l’on en arrive à nier son existence (…)
La scission de l’âme est pour le primitif, comme pour nous, incongrue et maladive. Nous la nommons conflit, nervosité, démence. Ce n’est pas par erreur que le récit biblique de la Création a situé une harmonie pleine et entière entre les plantes, les animaux, les hommes et Dieu dans le symbole du Paradis, au début de tout devenir psychique, et qu’il a discerné le péché fatal dans cette première pointe de conscience : « Vous serez comme des Dieux, connaissant le Bien et le mal ». Pour l’esprit naïf, c’était nécessairement pécher que de rompre la Loi, l’unité sacrée de la nuit originelle faite d’une conscience vague, diffuse des choses et de l’univers. C’était la révolte satanique de l’individu contre l’unité. C’était un acte hostile du disharmonique contre l’harmonique (…)
Et pourtant, la conquête de la conscience fut le fruit le plus précieux de l’Arbre de Vie, l’arme magique qui conféra à l’homme sa victoire sur la terre,

L’homme à la découverte de son âme

Les petites femmes de Paris – Sollers

Supposons : c’est encore le printemps, la guerre est finie, l’utilisation incessante et complaisante des horreurs et des sermons à leur sujet vous ennuie, vous avez une soudaine envie d’air frais, de légèreté, et même d’immoralité, vous vous moquez de la réprobation que ce désir entraîne, on vous glisse un petit livre entre les mains, l’auteur est anonyme, c’est un « calendrier du plaisir » édité en 1791 « à Paphos, imprimerie de l’amour ». Faux ? Canular ? Pas du tout. L’auteur est anonyme, mais mériterait de ne plus l’être : « Nous allons soulever contre nous la tourbe immonde des cagots et des hypocrites ; ils crieront au scandale, et les sots feront chorus ; mais nous aurons pour nous les vrais philosophes et les jolies femmes ; et nous nous croirons amplement dédommagés par l’estime des uns et le sourire des autres. »

1791 : la date est importante. La Révolution a eu lieu, et elle n’est pas encore le « bloc » que la religion républicaine, ensuite, voudra faire peser, au nom de la nation, sur les esprits. Inutile de cacher qu’il s’agit ici de prostitution, ce plus vieux métier du monde, dont l’âge d’or, si on peut dire, se situe au XVIIIe siècle. Déjà, les dévots sont choqués, et il n’est pas sûr qu’il y ait encore, de nos jours, de « vrais philosophes ».  Des jolies femmes, oui, certainement, mais peut-être, elles aussi, gênées par l’évocation de ces coulisses peu convenables, en contradiction avec la publicité permanente pour produits de beauté ou la programmation pornographique dissuasive.

Éloge de l’infini

Intimus – Sollers

Intime, du latin intimus, est le superlatif d’interior, intérieur, et signifie l’essence d’une chose, ce qui est inhérent à sa nature. On peut avoir une conviction intime contre toutes les apparences. Il paraît qu’il existe des amis intimes, et même que certains rapports le seraient. Pascal va même jusqu’à dire qu’on pourrait se trouver « dans l’intime de la volonté de Dieu ».
Tout cela nous paraît désormais douteux, voire violemment dépassé par le monde tel qu’il se fabrique : marchés financiers, publicité généralisée, indiscrétion systématique, perte de confiance globale, commandos-suicides… Plus d’intime : bruit et fureur, escroqueries sentimentales, somnambulisme ambiant, mauvaise humeur, jalousie, envie. On ne s’entend plus, d’où le mot déjà ancien, mais pas assez médité de Lautréamont : « La mouche ne raisonne pas bien, à présent. Un homme bourdonne à ses oreilles. »
« Trouver le lieu et la formule », disait Rimbaud. Oui, l' »Intime formule ».
Cela exige une clandestinité, au moins égale à celle d’un terroriste en action.
On veut briser votre intimité ? Défendez-la les armes à la main. Armes mentales bien entendu, sans cesse en alerte. Soyez invisible en plein jour, multipliez les leurres, jouez des rôles, cloisonnez, changez d’identité, ne soyez jamais à la même place, faites travailler vos ennemis, ne permettez pas à vos amis de devenir ennemis, méfiez-vous de tout le monde et d’abord de vous-même, ne croyez pas vos rêves, ne demandez surtout pas la définition de votre sexualité.
Fermez votre porte. Silence.
Lisez…
Je vous permets d’écouter pour la centième fois la Fantaisie en ut mineur K.475 de Mozart, dans l’interprétation de Friedrich Gulda…
Levez la tête.
Achetez une fleur.
Dormez bien.

Discours parfait

Aimer quelqu’un – Nicolas Grimaldi

La question : Comment peut-on avoir son identité hors de soi ?
Comment ce qui me fait le plus profondément moi peut-il être hors de moi ? »
On s’éprend d’une personne à cause de la musicalité que tout son style exprime.
Par le plus simple de ses gestes, elle affranchit le monde de sa banalité. La personne que nous aimons transfigure l’existence par la lumière, la couleur, le tempo que son style y apporte. En ce sens, aimer quelqu’un, ce serait être tellement bouleversé par sa musicalité qu’on ne désirât rien tant que l’accompagner, tant on voudrait qu’il ne pût être aussi parfaitement lui-même qu’en l’étant en nous.

N’y a-t-il rien de plus irrésistible que d’être celui par qui va fermer la blessure de l’attente… L’amour avait été pour eux cette révélation : la douceur d’être ensemble.

Métamorphoses de l’amour

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