cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Catégorie : Essai (Page 2 sur 6)

L’homme rationnel – Hermann Hesse

Il n’est pas facile de mettre des mots sur la foi telle que je l’entends. On pourrait l’exprimer ainsi : Je crois que, malgré ce monde paraissant insensé, la vie a un sens ; je me résigne à ne pouvoir comprendre ce sens ultime avec mon intellect, mais je suis prêt à le servir, et même à me sacrifier pour lui. J’entends en moi la voix de ce sens, aux instants où je suis vraiment et pleinement vivant et éveillé. Ce que la vie me demande en ces instants, je veux tenter de l’accomplir, même si cela revient à s’opposer aux modes et aux lois en vigueur. Cette foi ne se laisse pas commander, pas plus qu’on ne peut l’obtenir en se contraignant. On ne peut que la vivre.

La connaissance est action. La connaissance est expérience vécue. Elle ne se prolonge pas. Sa durée a un nom : l’instant (…)
L’homme rationnel ne croit à rien autant qu’à la raison humaine. Il ne la considère pas comme un joli don, il la tient tout bonnement pour ce qu’il y a de plus élevé.
L’homme rationnel croit posséder en lui-même le « sens » du monde et de la vie. Il transfère sur le monde et sur l’histoire l’apparence d’ordre et de conformité à des buts bien établis que possède une vie individuelle rationnellement ordonnée. C’est pourquoi il croit au progrès. Il voit que les hommes peuvent aujourd’hui mieux atteindre une cible et voyager plus vite que jadis, et ne veut pas, ne s’autorise pas à voir qu’il y a mille régressions en face de ces progrès. Il croit que l’homme d’aujourd’hui est plus évolué que Confucius, Socrate ou Jésus et qu’il leur est supérieur parce qu’il a renforcé certaines de ses aptitudes techniques (…)
L’homme rationnel a parfois tendance à faire preuve de haine et de colère envers les hommes religieux qui ne croient pas à son progrès en entravent la réalisation de son idéal rationnel (…) L’homme rationnel semble, dans la vie pratique, être plus sûr de sa croyance que l’homme religieux. Au nom de la déesse Raison, il se sent le droit de commander et d’organiser, de faire violence à ses semblables (…)
L’homme rationnel aspire au pouvoir, ne serait-ce que pour établir le règne du « Bien ». Le plus grand danger pour lui est là : l’aspiration au pouvoir, l’abus de celui-ci, la volonté de commander, la terreur (…)
L’homme rationnel rationalise le monde et lui fait violence. Il est toujours enclin à être furieusement sérieux. C’est un éducateur.
Bien sûr, ce sont apparemment très souvent les « religieux » qui ont manié l’épée et les « hommes rationnels » qui ont versé leur sang (par exemple dans l’Inquisition). Mais par « religieux » je n’entends bien sûr pas les prêtres, pas plus que par « hommes rationnels » ceux qui mettent leur joie dans la pensée (…)
Loin de moi en outre, bien sûr, en dépit de certains aspects un peu véhéments de mon schéma, l’idée de contester à l’homme religieux le savoir-faire et à l’homme rationnel la génialité. Dans les deux camps prospèrent le génie, prospèrent l’idéalisme, l’héroïsme, l’esprit de sacrifice (…)
Cela me semble être en général une caractéristique de l’homme de génie que de porter en lui, tout en représentant un exemplaire particulièrement réussi de son propre type, un désir secret de l’autre pôle, un respect silencieux pour le type opposé. L’homme qui ne sait que manier les chiffres n’est jamais un génie, pas plus que celui qui ne vit qu’au gré de son humeur.

  • Un peu de théologie (1932)

comment ai-je pu ? – Mathieu Terence

Les gens amers semblent avoir été crachés par quelque chose… C’est pourquoi il faut les refuser sans mesure. Laissons aux esthètes du nihilisme la haute fonction de dispenser de considérables leçons de rumination matin, midi et soir. Ils se disent sentimentaux pour paraître sensibles, pessimistes pour passer pour lucides, désenchantés pour l’avoir l’air chic, chagrins pour avoir l’air profond. Pour eux, l’amour est une erreur la personne, la joie une erreur sur la vie, la vie une erreur sur la mort. Ils appellent être élégant ce qu’un idiot comme moi trouve endimanché. Pire que la vanité, il y a leur fausse modestie. Guindés jusque dans leurs gloses,  ils rabâchent que « les chants désespérés sont les chants les plus beaux »… Patati patata (…)
Donneurs de leçon, fonctionnaires du deuil, moins maîtres que pions, on les regarde comme on regarde une photo ancienne dans laquelle on se reconnaît à peine. On sourit de sa coiffure, de sa raideur. « Comment ai-je pu… ? » se dit-on avec une certaine tendresse.

De l’avantage d’être en vie

D’où me vient cette complicité ?

Cher Alain,
Nous avons donc décidé d’échanger des lettres plutôt que de nous entretenir de vive voix. L’utilisation de ce vieil outil littéraire me semble prudente et bénéfique, bien que je me demande si elle n’est pas une dérobade. Malgré mon goût de l’affrontement, je redoutais en effet ta présence et ce que le tac au tac implique de violence. Autrement dit, je craignais de me heurter en temps réel sur du non-négociable et de voir bientôt se lézarder une chère et ancienne amitié (…)
Cette complicité, durant près de quarante ans, fait que je me sens plus ou moins embarquée, et d’une manière que je supporte mal, dans ce que j’appellerai pour le moment tes écarts (…)
Voici la question que je me pose et que je te pose, en ce début de notre confrontation : comment se fait-il que notre amitié se soit obstinée malgré certains graves désaccords ? Une première évidence, conjoncturelle, me vient à l’esprit. Les attaques contre toi (maurrassisme, barrésisme, xénophobie) sont le plus souvent d’une telle déloyauté, elles témoignent d’une telle amnésie historique et d’une telle cécité politique que je me trouve mise en situation de faire corps, sinon avec certaines choses que tu as écrites ou dites et qui ont déclenché ces injures ignominieuses, mais avec l’expérience que, de longue date, je fais de toi. En outre, il faut que j’avoue cette faiblesse politique dont je pâtis : tu me fais rire avec tes mots d’esprit toujours dévastateurs, parfois scabreux mais jamais vulgaires. D’où me vient cette complicité avec des plaisanteries dont l’effet immédiat et c’est le miracle du rire que immédiateté, est de désarmer mes efforts d’argumentation ? (…)
L’amitié ne peut durer sans cette communauté éphémère du rire (…)

Maintenant, qu’est-ce qui nous oppose ? Ta complaisance dans une vision passéiste de l’état du monde que je tiens pour plus esthétisante qu’éthique ou politique ; dans ton pessimisme extrême quant à la modernité technicienne ; dans ton irritation vis-à-vis des nouvelles générations dont tu n’attends pas grand-chose ; dans ton désespoir de constater qu’elles sont et seront de plus en plus dépourvues d’humanité, c’est-à-dire selon toi de culture ; dans ton féminisme d’un autre temps, qui assimile les Lumières à la galanterie, même si je sais d’expérience combien les femmes qui collaborent à l’élaboration d’un monde commun comptent dans ta vie ; et surtout dans ton choix, bien que tu ne sois pas un homme politique, de l’éthique de responsabilité contre l’éthique de conviction,

En terrain miné

Élisabeth de Fontenay
Alain Finkielkraut

Une révolution, en douce

C’est par inadvertance, parfois, qu’une révolution a lieu. Un effet d’une extrême douceur, à peine différent des autres moments, et c’est pourtant la vie qui soudain prend feu, s’embrase. Mais d’un feu d’une douceur inexplicable. Comme si soudain on vous prenait par la main le long d’un précipice et qu’il fallait non seulement passer mais danser, et que oui, vous dansiez sans peur ni vertige, que l’espace même prenait refuge en vous, et qu’alors une fois arrivée de l’autre côté tout aurait changé, mais sans violence.
La révolution intime est-elle de cet ordre ? C’est ce qui la rend si difficile à penser, à transcrire, à capter. Elle est une spirale qui vous amène vers une hauteur inaperçue de vous jusqu’alors, quand la verticalité découvre dans un espace cent fois parcouru jusqu’à la nausée, dans la répétition des jours, des attitudes, des paroles, un chemin inconnu, une élévation qui fait appel d’air.
La douceur est un retour sur soi qui invente de l’avenir, à l’image de la spirale. Une révolution ouverte. Elle est une « reprise » au sens où l’entend Kierkegaard : faire retour dans le passé, une possible ouverture à l’inespéré.

Anne Dufourmantelle
Puissance de la douceur

pourquoi ne pas se soulever encore – Pascal Quignard

L’individu est comme la vague qui se soulève à la surface de l’eau. Elle ne peut s’en séparer tout à fait. Et elle retombe très vite dans la masse solidaire qui l’engloutit. Elle retombe toujours dans le mouvement irrésistible de la marée qui la porte. Mais pourquoi ne pas se soulever encore et encore et encore ?

Les Ombres errantes

de toute éternité – Houellebecq

Il y a un très beau mot désignant l’homme qui a découvert un trésor, c’est celui d’inventeur. Qu’il l’ait découvert par hasard, en s’égarant dans la forêt, ou après quinze ans de recherche, compulsant de vieilles cartes datant de l’époque des conquistadors, n’y change absolument rien. Et c’est la même chose qu’on ressent lorsqu’on a écrit un poème : qu’on ait passé deux ans ou quinze minutes à l’écrire, cela revient au même. Tout se passe comme si, c’est irrationnel je sais bien, tout se passe comme si le poème avait déjà été écrit bien avant nous, qu’il avait été écrit de toute éternité, et qu’on n’avait fait que le découvrir. Le poème une fois découvert, on s’en tient à quelque distance. On l’a dégagé de la terre qui l’entourait, on a donné quelques coups de brosse ; et il brille, accessible à tous, de son bel éclat d’or mat.
Le roman, c’est autre chose ; c’est beaucoup de cambouis, de sueur ; ce sont des efforts insensés déployés pour que tout cela reste un peu en place, pour resserrer les boulons, pour éviter que l’ensemble ne parte dans les décors ; c’est quand même, une espèce de machinerie.
Je ne renie pas mes romans, je les aime bien mes romans (…) et la tête sous le billot, je maintiendrai que le roman (même ceux de Dostoïevski, de Balzac ou de Proust) reste, par rapport à la poésie, un genre mineur.

 

Ennemis publics
(échange avec Bernard-Henri Lévy)

dites « Aaah » – Giulia Enders

La cavité buccale, ce vestibule qui s’ouvre sur notre tube digestif, a de quoi nous surprendre – et pourtant, armés d’une brosse à dents, nous passons chaque matin plusieurs minutes à l’explorer. Pour découvrir son jardin secret numéro un, il nous faut envoyer notre langue en éclaireuse. En inspectant le vestibule, elle va trouver quatre petites papilles. Les deux premières se situent à l’intérieur des joues, à hauteur de la rangée de dents supérieures, à peu près au milieu. En découvrant ces petites bosses, à gauche et à droite, vous croirez peut-être, comme beaucoup de gens, vous être mordu la joue. Les deux autres papilles se trouvent sous la langue, de part et d’autre du frein. C’est par ces 4 petits trous qu’est excrétée la salive (…)
La salive contient des ions calcium dont le rôle est de renforcer l’émail des dents, ce qui est plutôt sympa (…) Mais comment ces ions calcium aux superpouvoirs pétrifiants arrivent-ils dans notre salive ? La salive, c’est du sang filtré, passé au chinois par les glandes salivaires qui retiennent les globules rouges, plus utiles dans nos veines que dans notre bouche. Le calcium, les hormones et les anticorps du système immunitaire contenus dans le sang, en revanche, passent dans la salive…
Notre salive contient une substance antalgique bien plus puissante que la morphine: l’opiorphine. Celle-ci n’a été mise en évidence que récemment, en 2006, par les chercheurs de l’Institut Pasteur (…)
En une seconde, il s’en passe des choses dans notre bouche : les papilles salivaires projettent des films de mucine, prennent soin de nos dents et nous évitent de pleurnicher au moindre bobo. Notre anneau lymphoïde surveille les particules inconnues et prépare ses armées immunitaires à réagir. Tout cela serait inutile si, plus bas, le programme ne se poursuivait pas.

Le charme discret de l’intestin

Quel étrange sentiment ce matin en voyant passer le rouge profond, flamboyant d’une veste gilet – Mathieu Terence

Quel étrange sentiment ce matin en voyant passer le rouge profond, flamboyant, énergique, d’une veste gilet. Il s’agit de ma couleur préférée, avec le bleu roi, et elle est si rare de nos jours que c’était comme un cadeau du ciel.
J’étais enchanté, mais je l’étais encore plus encore par la femme qui l’arborait, tout un roman d’aventures à elle seule. Ce n’est jamais un hasard, n’est-ce pas, si nos couleurs favorites sont portées par telle ou telle personne. Si jamais elles vous font leur propre surprise, c’est toujours revêtues par quelqu’un avec qui vous serez d’accord. Alors l’enfance vous fait signe et avec elle l’impression d’être entré dans la dimension-trésor, celle des âmes soeurs, celle des infinis possibles, l’opéra des opéras. Il n’est pas d’âge où l’on ne remarque plus ces couleurs quand on en a retenu la fréquence d’émission. Par coeur.

De l’avantage d’être en vie

Émouvant Beckett – Sollers

En 1959, à Paris, un bizarre écrivain marginal de 53 ans devient l’ami d’un couple étrange et réservé : un peintre et dessinateur, une poétesse d’origine américaine. Ils sont juifs, ils ont deux petites filles, le trio sort, boit et fume beaucoup la nuit, et elle décrit l’écrivain ainsi : « Un homme résolu, intense, érudit, passionné et par-dessus tout vrai, beau, habité par le souffle divin. » Ou encore : « Il était poète dans la moindre de ses fibres et de ses cellules. » N’est-ce pas exagéré ? Mais non, il s’agit de Samuel Beckett.

Avigdor Arikha connaît déjà Beckett, Anne Atik le découvre. Ils traînent ensemble jusqu’à quatre heures du matin à Montparnasse, surtout au Falstaff. Whisky, vin, bières, champagne. Ils rentrent en titubant et en se récitant des poèmes. L’austère femme de Beckett, Suzanne (« je suis une abbesse »), a vite abandonné la partie, mais Anne tient le coup malgré les volumes d’alcool (elle boit moins et observe avec intérêt ces deux fous lucides). Beckett n’a jamais l’air d’être saoul, sa mémoire est phénoménale, il a l’air de connaître par coeur des livres entiers et les détails de centaines de tableaux exposés aux quatre coins du monde. Ils croisent souvent Giacometti qui, après son travail et sans regarder personne, vient manger tous les hors-d’oeuvre de La Coupole. Ils sont quand même aperçus, à leur insu, par un jeune écrivain français, très imbibé lui-même, qui marche très tard dans ces parages. Personne ne semble se douter de rien. C’est la vie.

La légende veut que Beckett ait été un sphinx ou une momie impassible, un squelette nihiliste, une froide abstraction inhumaine, un saint à l’envers, un mort-vivant montreur de marionnettes désespérées. Il s’est visiblement arrangé de ce montage pour avoir la paix, mais rien n’est plus inexact, et c’est en quoi le témoignage direct de Anne Atik est si précieux, sensible, insolite. Beckett ? Générosité, bonté, attention aux enfants, joueur (échecs, billard, piano), sportif (nage, marche, cricket, amateur de matches), et surtout présence d’écoute intensive au point de mettre mal à l’aise ses interlocuteurs qui ne savent pas que chaque mot peut être important. Silencieux ? ça oui, mais pour interrompre l’immense bavardage humain, sa routine, son inauthenticité, sa rengaine. J’ai vu Beckett et Pinget déjeuner ensemble sans se parler. Une bonne heure et demie, motus. À la fin, le pot de moutarde, devant eux, était devenu une tour jaune gigantesque. Aucune animosité, de l’espace pur. Beckett sur le boulevard ? Un jeune homme souple dans ses baskets, envoyant valser les feuilles mortes de l’automne. Un ailier.

Discours parfait

il aurait parlé de roses, d’astres, des cheveux des femmes… – Apulée – Pietro Citati

Quand on lui demanda quel écrivain du passé il aurait préféré connaître, Goethe n’eut pas d’hésitation. Il répondit : « Virgile ». Pour ma part, je n’oserais pas rencontrer ce délicieux paysan lombard, qui comme moi finit ses jours dans le Sud. Son savoir m’intimide ; son art me terrifie. Mais moi non plus, je n’hésiterais pas. De tous les écrivains grecs ou latins, italiens, allemands, russes, anglais, ou même persans ou chinois, c’est Apulée que je préférerais rencontrer…
Que ne donnerais-je pour converser avec Apulée, chez lui à Tripoli ou à Carthage !…
C’était un homme heureux ; trop heureux peut-être ; ou du moins, qui faisait étalage, fébrilement, de son bonheur ; un être merveilleusement léger, rapide et doté d’ubiquité, comme Ulysse ; vaniteux, frivole, spirituel, fantasque, brillant, altier, trompeur… naturel dans tout ce qu’il faisait ou disait. Il savait parler de tout. Il m’aurait parlé de tous les dieux qu’il connaissait (le plus attrayant des sujets) : des démons, des initiations, des hiérogamies ; il aurait fait allusion, en termes voilés, au dieu suprême, le dieu exsuperantissimus ; et puis, comme s’il s’agissait de la même chose, il aurait parlé de roses, d’astres, des cheveux des femmes, de plantes, de pierres, de fruits de mer, d’histoires d’amour, de sorcières et de ces commérages infinis qui rendent la vie de province si pleine de charme. Je crois qu’il aurait tout voulu savoir des miroirs de notre temps, ces objets merveilleux qui, d’après lui, présentent la réalité telle qu’elle est – ton visage, mon visage, avec leur volume et leur couleur – et en même temps des choses qui fluctuent et qui passent, polies, illusoires ou changeantes comme nos paroles.

La lumière de la nuit

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