cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Catégorie : fable

Le Jardinier et son Seigneur

Un amateur du jardinage,
Demi-bourgeois, demi-manant,
Possédait en un certain village
Un jardin assez propre, et le clos attenant.

Il avait de plant vif fermé cette étendue.
Là croissait à plaisir l’oseille et la laitue,
De quoi faire à Margot pour sa fête un bouquet,
Peu de jasmin d’Espagne, et force serpolet.
Cette félicité par un Lièvre troublé
Fit qu’au Seigneur du Bourg notre homme se plaignit.

« Ce maudit animal vient prendre sa goulée
Soir et matin, dit-il, et des pièges se rit ;
Les pierres, les bâtons y perdent leur crédit :
Il est Sorcier, je crois – Sorcier ? Je l’en défie,
Repartit le Seigneur. Fût-il diable, Miraut,
En dépit de ses tours, l’attrapera bientôt.
Je vous en déferai, bon homme, sur ma vie.
– Et quand ? – Et dès demain, sans tarder plus longtemps. »

La partie ainsi faite, il vient avec ses gens.
« La fille du logis, qu’on vous voie, approchez :
Quand la marierons-nous ? quand aurons-nous des gendres ?
Bon homme, c’est ce coup qu’il faut, vous m’entendez
Qu’il faut fouiller à l’escarcelle ».

Disant ces mots, il fait connaissance avec elle,
Auprès de lui la fait s’asseoir,
Prend une main, un bras, lève un coin du mouchoir,
Toutes sottises dont la Belle
Se défend avec grand respect !

Tant qu’au père à la fin cela devient suspect.

Cependant on fricasse, on se rue en cuisine.
« De quand sont vos jambons ? Ils ont fort bonne mine.
– Monsieur, ils sont à vous – Vraiment ! dit le Seigneur,
Je les reçois, et de bon coeur. »
Il déjeune très bien ; aussi fait sa famille,
Chiens, chevaux, et valets, tous gens bien endentés :
Il commande chez l’hôte, y prend des libertés,
Boit son vin, caresse sa fille.

L’embarras des chasseurs succède au déjeuné.
Chacun s’anime et se prépare :
Les trompes et les cors font un tel tintamarre
Que le bon homme est étonné.

Le pis fut que l’on mit en piteux équipage
Le pauvre potager : adieu planches, carreaux ;
Adieu chicorée et poireaux ;
Adieu de quoi mettre au potage.
Le Lièvre était gîté dessous un maître chou.
On le quête ; on le lance, il s’enfuit par un trou,
Non pas trou, mais trouée, horrible et large plaie
Que l’on fit à la pauvre haie
Par ordre du Seigneur ; car il eût été mal
Qu’on n’eût pu du jardin sortir tout à cheval.
Le bon homme disait : « Ce sont là jeux de Prince. »
Mais on le laissait dire ; et les chiens et les gens
Firent plus de dégât en une heure de temps
Que n’en auraient fait en cent ans
Tous les lièvres de la Province.

Petits princes, videz vos débats entre vous :
De recourir aux rois vous seriez de grands fous.
Il ne les faut jamais engager dans vos guerres,
Ni les faire entrer sur vos terres.

Fables (1668)

Le voleur de hache – Lie-tseu

Un homme perdit sa hache. Il soupçonna le fils du voisin et se mit à l’observer. Son allure était celle d’un voleur de hache ; l’expression de son visage était celle d’un voleur de hache ; sa façon de parler était tout à fait celle d’un voleur de hache. Tous ses mouvements, tout son être exprimaient distinctement le voleur de hache. Bientôt, creusant son jardin, voici que l’homme trouve sa hache.
Un autre jour, il revit le fils du voisin. Tous ses mouvements, tout son être n’avaient plus rien d’un voleur de hache.

Le Vrai Classique du vide parfait, VIII, XXXII

Philosophes taoïstes, La Pléïade, vol 1

Les privilèges – Stendhal

God me donne le brevet suivant,

Article 1
Jamais de douleur sérieuse jusqu’à une vieillesse fort avancée : alors non douleur, mais mort, par apoplexie, au lit pendant le sommeil sans aucune douleur morale ou physique. Chaque année, pas plus de trois jours d’indisposition. Le corpus et ce qui en sort inodore.

Article 2
Les miracles suivants ne seront aperçus ni soupçonnés par personne.

Article 3 (= 4)
Miracle. Le privilégié ayant une bague au doigt et serrant cette bague en regardant une femme, elle devient amoureuse de lui à la passion comme nous croyons qu’Héloïse le fut d’Abélard. Si la bague est un peu mouillée de salive, la femme regardée devient seulement une amie tendre et dévouée. Regardant une femme et ôtant une bague du doigt les sentiments inspirés en vertu des privilèges précédents cessent. La haine se change en bienveillance en regardant l’être haineux et frottant une bague au doigt. Ces miracles ne pourront avoir lieu que 4 fois par an pour l’amour passion, 8 fois pour l’amitié, 20 fois pour la cessation de la haine, et 50 fois pour l’inspiration d’une simple bienveillance.

Article 4 (=5)
Beaux cheveux, excellentes dents, belle peau jamais écorchée. Odeur suave et légère. Le 1er février et le 1er juin de chaque année les habits du privilégié deviennent comme ils étaient la troisième fois qu’il les a portés.

(jusqu’à l’article 23)

La conversation, Leonard de Vinci

   L’encre et le papier

   Le papier méprisait la noirceur de l’encre. Or celle-ci souilla la blancheur dont il était si fier. Le papier, se voyant tout taché par cette noire humeur de l’encre, s’en plaint auprès d’elle : mais l’encre lui montre alors que, grâce aux mots qu’elle a tracés sur lui, il a maintenant de la conversation.

Fables

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