cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

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Quelqu’un me dit… – Henry Bauchau

Rêve du 28 avril 2007
Quelqu’un me dit : « L’existence de la rose montre que nous avons besoin du beau car elle n’a aucune nécessité pour nous. » Je ne reconnais pas la voix qui me parle, je suis frappé par l’énonciation précise de cette pensée surgie au milieu d’une nuit embrouillée.

28 avril 2007
Hier, dans la soirée, j’ai été frappé par l’éclosion d’un bouton de rose sous ma fenêtre. En me promenant dans le jardin, vu aussi une superbe rose épanouie, seule au sommet du petit porche où les roses grimpantes sont encore en croissance. Par contre les pivoines de Chine défleurissent, la rose éparpille ses pétales à ses pieds, la rouge entoure encore vigoureusement ses étamines jaunes mais ses pétales commencent à noircir et à se faner.
J’assiste à un tournage de Patrick dans le jardin pour un petit film qui doit accompagner le prochain film de Houellebecq. Je suis frappé par le caractère fragmenté du travail d’un film. Les séquences sont courtes, souvent reprises. Quelle difficulté pour les acteurs ! Quelle patience, quel sang-froid sont nécessaires. Il m’a fait participer accessoirement à deux scènes sans que je m’y attende, je me sentais comme un objet sous le regard de la caméra, comme il était à côté de moi cela m’a été agréable et je n’ai pas eu le trac, n’ayant rien à dire, ni à faire. Seulement à être là.

Dernier Journal 

(2006-2012)

Carnet de nuit – Sollers

Pour vivre cachés, vivons heureux.

Les moindres gestes. Emploi du temps. L’impression de n’arriver à rien (vraiment à rien) veut dire que beaucoup se prépare.

La main du réveil : voilà, elle passe.

Le jeune acacia remue. Comme s’il remerciait le temps, le regard, le temps du regard.

La plume qui court, sa pointe, le papier à peine effleuré, l’encre, les oiseaux très tôt (l’air). La marée se prépare, hémorragie bleue.

La phrase de Hölderlin, « à quoi bon des poètes dans un temps de détresse » est pour nous, aujourd’hui, optimiste, presque comique.

Rue Guynemer, minuit, fin de l’été, fenêtres ouvertes, sous-bois et lumières. Sérénade en ré majeur avec cor de postillon de Mozart.

Il est temps d’emporter avec soi :

Quand nous respirons, la Mort dans nos poumons
Descend, fleuve invisible.

Les bijoux perdus de l’antique Palmyre,
Les métaux inconnus, les perles de la mer.

Les femmes dont l’oeil par sa franchise étonne

Epicure : « Quand on est jeune, il ne faut pas hésiter ; quand on est vieux il ne faut pas se lasser. »

Céline : « Dans la fatigue et la solitude, le divin ça sort des hommes. »

Photo. Je pose ma joue droite contre la cuisse gauche de la femme du Baiser de Rodin. Pendant dix secondes, au milieu des visiteurs du musée, il n’y a que la sculpture de vivante. Dans cent ans, même instant possible. Cette possibilité, rien d’autre, détermine tous les possibles.

Quand deux individus se désirent vraiment, le démon souffre.

Ecrire en regardant un western. Entendre : « Il y a deux choses qui vont au coeur de l’homme, les balles et l’or. »

Si quelqu’un est fait pour le bien, pousse-le au bien. S’il est fait pour le mal, va pour le mal, puisque c’est sa seule chance de découvrir le bien, à force.

Les choses se font toutes seules, à travers les aveuglements, els singularités, on peut discerner comment, ça dépasse l’expression globale, comme si « Dieu », après tout, « veillait ». Reste sur le détail senti et concert, rien d’autre.

Règle fondamentale aux échecs, dans la vie, en littérature : renforcer les points forts,  jamais les points faibles.

Dimanche, Zattere, Venise : les femmes ont des fleurs dans les cheveux, les canaux accostent, elles sautent légèrement pour courir acheter des glaces, ils repartent tous vers le large en léchant leurs cornets, vanille, pistache, fraise, café, chocolat.

Je suis arrivé pour la première fois à Venise, après un long voyage en car venant de Florence, en octobre 1963. Je me revois laissant tomber mon sac, la nuit, devant Saint-Marc. J’y suis toujours.

Le poids du monde – Peter Handke

   … et l’on entend enfin dans le buisson quelques feuilles remuer doucement ; puis de nouveau des voix de gens qui s’étaient tus déjà depuis longtemps : le bruit d’un ruban adhésif qu’on détache ; des points de bruit dans les plantes grimpantes sur le mur du jardin – et puis tout à coup tous les bruits de l’éveil, les bruits de jours ouvrables recommencent comme si l’harmonie sonore de l’instant d’avant avait été une invention de ma part. Cependant ce début du jour en pleine nuit était une illusion, maintenant, en effet, tout redevient calme et le court raclement de tout à l’heure provenait sûrement de quelqu’un qui lisait seul dans son lit ; maintenant tous les bruits, ceux des rues aussi, très loin, sont des bruits domestiques (en même temps que le tintement du verre de vin qui tremble sur le plateau de fer blanc de la table, à côté de moi qui écris) : comme les autos démarrent vite à cette heure ! et maintenant j’entends des craquements infimes dans les plantes grimpantes, insectes dans les fleurs ou les fleurs elles-mêmes ; on tourne la page d’un livre à l’étage au-dessus de moi ; le miaulement d’un chat ; le bruit des pièces de monnaie qui se déplacent dans ma poche, le ronflement léger de l’enfant dans la chambre, le craquement très fin des pétales qui tombent et dont l’un frôle ma tempe ; une fenêtre ouverte brusquement comme si on jetait des pierres contre les vitres – un pétale me tomba sur le pied, le contact en fut à ce point amical et doux qu’on eût dit que la peau se touchait elle-même – « Ce n’est pas du tout mon but d’être à l’unisson du monde, de me fondre, de disparaître en lui : n’avoir pas de but du tout ! » ; un pétale frôla mon oreille comme une boucle ; un instant souffle de l’air plus froid comme une couleur nouvelle ; un silence fiévreux du feu qui couve et peut toujours se remettre à flamber ; les pétales tombent dans le nuit maintenant tout à fait silencieuse avec le bruit que font parfois les paupières collées qui s’ouvrent – ce n’est qu’une fois les pétales tombés par essaims que je sens le vent qui en est la cause et dans le souffle duquel rien ne tombe plus ; et les cheveux à présent sur le front comme des toiles d’araignée qui chatouillent

Un journal (Novembre 1975-1977)

Aujourd’hui j’endurcis mon coeur – Katherine Mansfield

Décembre 1915

   Aujourd’hui, j’endurcis mon coeur. J’en fais le tour et je bâtis des murs de défense. Je n’ai pas l’intention d’y laisser même une lucarne où puisse croître une touffe de violettes. Donne-moi, ô Seigneur, un coeur dur ! Seigneur, endurcis mon coeur ! (…)
Je n’ai pas fait de promenade cette après-midi (…) Je me suis assise sur une pierre et j’ai regardé le soleil, qui ressemblait, chose horrible, à une rondelle d’abricot en conserve, descendre dans une mer pareille à une vaste crème. Je me suis mise à moduler harmonieusement d’une voix faible, mais certainement perceptible « Seule entre le ciel et la mer, etc. » Mais, tout à coup, j’ai vu sur le brise-lames un point minuscule se diriger vers moi. Il a grossi, s’est changé en un jeune officier vêtu de bleu sombre, svelte, le teint olivâtre, avec des sourcils fins, de longs yeux noirs, une moustache mince et soyeuse.
– Vous êtes seule, Madame
Seule, Monsieur.
– 
Vous êtes à l’hôtel, Madame ?
A l’hôtel, Monsieur.
Ah, je vous ai remarquée plusieurs fois qui vous promeniez seule, Madame.
– 
C’est possible, Monsieur.
Il rougit et porta la main à sa casquette.
– Je suis très indiscret, Madame.
– Très indiscret, Monsieur.

Journal

un peu d’hygiène mentale, que diable ! Etty

   il y a une chose dont tu dois te persuader une bonne fois, ma petite : ce n’est pas la concrétisation de grandes idées vagues qui t’apportera quoi que ce soit. L’essai le plus mince, le plus insignifiant que tu parviens à écrire vaut mieux que tout le flot d’idées grandioses dont tu te grises. Garde tes pressentiments et ton intuition, c’est une source où tu puises, mais tâche de ne pas t’y noyer ! Organise un peu tout ce fatras,un peu d’hygiène mentale, que diable ! Ton imagination, tes émotions intérieures, etc., sont le grand océan sur lequel tu dois conquérir de petits lambeaux de terre, toujours menacés de submersion. L’océan est un élément grandiose mais, l’important, ce sont ces petits lambeaux de terre que tu sais lui arracher… N’oublie jamais cela. Ne surestime pas ces orgies de vie intérieure, ne va pas te croire pour autant au nombre des « élus » et supérieure aux gens « ordinaires » dont la vie intérieure t’est, après tout, parfaitement inconnue ; mais si tu continues à te griser et à te délecter de tous tes remous intérieurs, tu n’es qu’une chiffe molle et une bonne à rien.
Ne perds pas de vue la terre ferme et cesse de gigoter impuissante au milieu de l’océan.

Journal, Etty Hillesum

1941

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