cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Catégorie : nouvelle (Page 1 sur 2)

Vous êtes seule – 3

Et puis, obligé,
Demain : Go back to Paris.
Le dernier jour ici,
Le dernier tour dans le labyrinthe de mon cher Canneregio
Les derniers pas sur les Zattere
Toucher une colonne aux Gesuati. Avoir une pensée pour Sollers,
Le dernier shopping, cette si fragile marionnette en terre cuite
Les derniers gâteaux secs
Les dernières vongole
Les derniers sourires vénitiens
Qu’est-ce que je ressens ? Me sens forte étonnamment.
Forte des décisions qui se sont présentées d’elles-mêmes, claires :
Vendre la maison de Chatou.
Retrouver la vie de Paris.
Accepter enfin dans ma petite tête les mots des amis « Aimer un autre homme qu’Urli ne retire absolument rien à Urli. » Oser demander d’aimer, à la folie alors.
Je serai entendue, mais je le sais pas encore.
Le dernier vrai Bellini à l’hôtel
La dernière nuit au Baglioni :
L’impulsion d’ouvrir l’ordinateur, d’écrire à la va-vite deux histoires pour gamins, allez savoir pourquoi. La petite robe moche dont se moquent des imbéciles gâtées, fort méchantes, et qu’une chanteuse adulée choisira pourtant. L’autre, celle d’un chat très beau qui se cache, il a un terrible défaut notre petit chat, il aboie. Malgré lui il fait peur à ses amis. Alors, il part. Malheureux. L’inconnu. La ville inconnue. Egaré, il rencontrera inopinément une jeune persane délurée, un rien impertinente qui lui dira ces jolis mots : « Vous êtes seul ? »

Fini

Vous êtes seule ? – 2 –

Sortie du Baglioni par l’étroite Calle Vallaresso, déflagration immédiate. Je prends tout d’un coup – au moins ça, c’est fait ! – des couples des couples des couples. Une flopée. La ville me semble n’être qu’une floraison de couples dont la place Saint Marc sans cesse alimente le flot. Ils se tiennent la main s’étreignent rient se parlent s’embrassent… partagent un gâteau. J’étouffe. La solitude me prend me dépasse. J’ai mal. Dans cet état d’isolement extrême mes yeux ne retiennent que ces deux-là, l’échange d’un regard. Fuir. Je me retiens à quelque cours de yoga pour retrouver le calme, le souffle, son rythme. Va ! … Avec on ne sait quelle force, mes premiers pas dans Venise, Prends les ruelles, évite la place, va vers Dorsoduro, les Zattere…  Et la magie de la ville opère la résurrection. J’me balade, le nez en l’air, très vite je sens le sourire redonner vie à ce visage sûrement dévasté. Je marche je marche dans Venise. Je suis bien.

Faim… taglioni aux scampi  ou vongole ?

Vous êtes seule ?

Illico, envie de lui foutre un pain au gentil serveur. Je sais bien que la formule est on ne peut plus normale si on y réfléchit, mais je l’ai prise comme un nouveau coup porté. Je ne veux pas que ce voyage soit un chemin de croix. L’idée je la rejette. Je décide désormais de prendre les devants, pour tout, restaurants, musées, concerts. – Bon d’accord – Est-ce que ça marche ? Pas vraiment. La douleur infuse encore lorsque je pénètre par exemple dans l’immense salon pour le petit déjeuner. Je baisse les yeux, bonjour discret à quelque voisin. Je choisis la table la plus isolée, quand même près d’une fresque de Tiepolo, ne lésinons pas. Un thé, demandé timidement. Hésite à me lever, choisir, moi la gourmande. Urli était fasciné par la diversité de ce qui était proposé. Sa joie d’enfant devant les gâteaux multiples arrivant tous les quarts d’heure. J’ai découvert là le plaisir d’une coupe de champagne matinale.

Et puis, on ne sait comment, le troisième jour, la libération. Spontanée. Telle la bulle de savon qui éclate. Je marchais avec légèreté,confiance retrouvée, rose aux joues. J’arrivais près d’un tout petit pont, en venait de l’autre côté un américain, connu, non pas quelque star du 7e art, non, un politique. Me croisant, il me regarde, me sourit, je ne lui en ai pas voulu d’avoir autant menti sur l’Irak, je lui souris aussi.
Et là, j’ai compris l’truc. Le sourire est une sacrée clé d’ouverture.

à suivre,

Quelque part dans Paris – 3

Ça me donne le tournis ce texte qui se finit. Je veux pas le lâcher mon joli texte. Quelle banalité mais quelle banalité,  sans toi je suis imparfaite. Pas dans le sens du manque, de l’absence : physiquement imparfaite : un bout d’oreille, de je ne sais quoi, un bout de chair.  Appliquée, je me suis remplie. Obéissante en somnambule aux  injonctions des amis : bouge voyage donne de ton temps prends des cours secoue-toi prépare des gâteaux… J’ai tout fait. Le nombre de cours où je me suis inscrite quand j’y pense. Du lourd, du surbooking qui mène aussi sec à l’impasse. Au rien. Au brouillard. Aux erreurs.

Comment s’en sortir ?

L’enfant partit avec l’ange et le chien suivit derrière.
Ce verset du Livre de Tobie, je l’ai lu  un jour dans une merveille de  Bobin. L’évidence. J’ai tout arrêté. Comme ce chien je suis finalement, n’ayant qu’à me laisser guider sur le chemin, consciente d’un paysage désormais sans retour,  se dessinant à perte de vue sans eux, ces visages tellement aimés. Ce sera difficile. Compliqué. Je ne resterai pas sol en friche, à l’abandon, le sursaut, l’éveil surgiront, l’éclaircie se fera. Serai-je enfin entrée dans ce temps tout neuf dont parle Quignard dans ses Désarçonnés ? J’en ressens le frémissement. Finir ce texte m’arrache-t-il à jamais loin de ce foutu jardin où je m’isole cette nuit-là, cette année-là, fuyant les bruits de la fête, les amis, pressentant l’annonce à venir, je tremble, j’ai si peur, perdue, gelée dans cette stupide veste à paillettes que j’ai envie de déchirer, de mettre en pièces. On me chercha. Je rentrai.
Les paillettes scintillèrent.
Et toi, tu t’en allas.

Tout à coup un amour bouleverse le cours de votre vie, Quignard encore dit magnifiquement si simplement la chose. Je t’ai vu la première. Mystère de l’attraction. Avec les amis nous t’attendions pour déjeuner. Stressés soudain les amis : Cigarettes ! Cigarettes ! Où sont les cigarettes ? Dans quel état sera-t-il ? Ils m’avaient parlé de toi avec tellement d’amour. J’ai marché, m’éloignant de leur inquiétude. Remontant la jolie rue parisienne ensoleillée, regardant quelques vitrines. Saisie tout à coup par l’image d’un homme magnifique sur un vélo rouillé, pédalant à contre-sens, innocent, le soleil illuminant ses cheveux, sa cravate rouge allant deçà delà autour de ce visage dont je ne pouvais détacher mon regard, paniquant sans raison à l’idée qu’il puisse disparaître. J’ignorais que c’était toi. C’est beau.

Il fait encore chaud. Les hirondelles sont bien parties pourtant. Quelques abeilles butinent encore quelques fleurs entourant les fenêtres de cet appartement en pleine lumière. Not Dark Yet à l’écoute sur l’ordi. Dylan accompagne cette confiance d’enfant qui tient. Tu sais quoi ? Je vais m’installer dans l’autre canapé, celui en cuir marron (tu connais pas), ouvrir une bouteille. Un Moulin de La Lagune. J’en aime le nom et le goût. M’offrir un verre de ce vin que nous n’avons jamais partagé – ironie de la chose,

It’s in the way that you use it !

Absolument, mon Clem.
À l’aise,
Peinards, ajouterais-tu, avec ce regard malin que j’adorais.
D’où te venait cet amusement pour ce mot là ? Dans ta voix il prenait une classe folle. T’ai-je dit que je ne pouvais pas me passer de ta voix ?
Oui, j’ai dû.

*

Quelque part dans Paris – 2

Oui, la vie près de toi. La vie près de moi. Les oiseaux du jardin de Chatou, les chats des alentours nous visitant, le vieux cognassier, des lavandes, du thym, un ordinateur pour combler un canyon de 5000 kms avec les enfants, des petits déjeuners, le sirop d’érable. Ton art bordélique de la cuisine. Jamais assez de Perrier. Une douche qui se bouche, te laissant toujours dans un froid intense – j’ai jamais compris comment. Une télévision, Obama, CNN, des feux dans la cheminée, la neige, tes bonhommes de neige, les amis, des « voyages » ainsi appelais-tu ces trajets en taxis qui nous menaient à la maison par les bords de Seine – j’aimais tellement l’idée. Déménagements. Emménagements. Des églises, la Cathédrale Américaine, nous communions main dans la main, amoureux. Des oursins au soleil de Cassis, le base-ball dont je pigerai jamais rien, mon coiffeur à qui tu osas dire non. Oui, les baisers, les vrais, et les baisers volés tout aussi vrais, les étreintes, la sensualité, la tendresse, les regards, la complicité, la douceur, l’étonnement. Oui, une querelle de trois jours pour 1 mot : romanesque vs romantisme. Toi, évidemment, licence en lettres anglaises du XIXe, pro-romantisme à fond, moi fichtrement non, vive le romanesque, on s’est fâchés sérieux. Vainqueur ? Le fou rire. Oui la Beauté, les petits cadeaux les inoubliables, ceux à trois fois rien, une Tour Eiffel pour touristes, un Coucou plein de couleurs, Toujours à me tendre quelque chose : une pâquerette, un bouton d’or, un morceau de fruit pelé ; et la main, tout le temps. Oui les A.A., un pote qui s’en sort pas, il se suicide. Oui, mon passé qui déboule en vidant la maison pour m’installer à Paris. Oui, les blessures, la bêtise la jalousie l’orgueil la colère les malentendus les séparations les C’est Fini ! Oui, ta musique, Muddy Waters, Clapton, les réveils en chanson, Cohen dans la nuit, Oui, l’alcool, l’inquiétude, les malaises, les secours, les hôpitaux. Oui, tu n’as pas pu aller plus loin… Oui, tes potes, les clodos de Saint-Paul « Une clope ? » « Ça va ? » « Ça va » « Salut Mec ! » Oui tu fus exaspérant. Oui je fus exaspérante. Oui j’t’adore. Une parole me vient là, anachronique dans l’histoire : je me suis régalée. Ce n’est pas rien de dire Merci à ceux que l’on aime.

à suivre,

Quelque part dans Paris – 1

Chamboulement d’un texte déjà posté en partie, mal agencé, bavard, espérant lui trouver une fin pas trop molle. On verra ce qui vient…
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     Je veux un portrait sans esbroufe. Qu’il soit comme ces pièces pas trop encombrées où j’aime me retrouver les après-midi d’été, persiennes ajourées, entrebâillées un brin, fenêtres ouvertes largement – pas d’enfermement – rais de lumière, pénombre magnifique. Sicilienne. Une musique perceptible, par là-bas. Qu’ajouter ? Tu veux des fleurs ? Un rien de vent ? Une rumeur extérieure ? Plus de pénombre ? – Garde ton mystère mon Clem, parce que tu es toi,
Irrésistible avec ces traces d’encre noire de tes journaux au bout des doigts. Irrésistible avec ta casquette de base-ball bleu océan des Boston Red Sox. Irrésistible au réveil, ce sourire délicieux, cette allure d’ado. Un fou de blues, Totalement désintéressé, pour le coup, Money-Money tu t’en balances, Un menteur à la ramasse, il faut quand même te le dire, Vrai, complètement dingue, attachant comme pas un, qu’une caresse sur la joue faisait chavirer, un homme au rire éclatant, à la chaleur bonne à recevoir. Un père à jamais. Des mains puissantes, toujours en action, Tu fous le bordel en un temps record. Irrésistibles tes petits mots que je retrouve encore dans des endroits improbables, Tu es ma MégaBelle, MégaWatts, MultInfinimentMégaAimée de ton MiniMec. Irrésistibles, ton intelligence ta gentillesse ton  charme. Des contradictions ? À la pelle. Tu devais m’apprendre à faire des créneaux dans les congères de Boston, m’emmener voir les neiges de Rimbaud. Tu n’es que lumières et couleurs ; certaines m’ont fait mal, toutes les autres, j’en redemande, elles m’allaient comme un gant.
Lucide sur ta santé : l’inéluctable. La mémoire fait des siennes, la concentration des tours, tu es moins rigoureux, moins vigoureux, moins vif… En retard. Dieu merci, au milieu de ces fracas, l’audace est restée, l’indifférence a passé son chemin. Encore bienveillantes l’attention la curiosité, et ce foutu talent de journaliste, intact. Tu as été viré du Boston Globe, pas pour l’alcool, Chef de Desk tu leur coûtais une blinde. Place aux pigistes sous-payés. Ça t’a laminé.
Alors, plutôt que de crever de culpabilité et d’alcool, tu viens à Paris où se trouve ton meilleur ami. Ta soeur y vit. Ton père, ta mère aussi. Ils ont cet appartement avec au-dessus le studio où tu t’endors. Nuits muettes, interminables. Tu clopes. Trop. Tu pries. Le journalisme fout le camp Clem, ici aussi ils sont tous virés. Tu ne te laisses pas abattre et donnes une conférence à Paris Dauphine devant des étudiants bien trop timorés à ton goût. Tu reprends contact avec les anciens de l’AFP, surpris de retrouver une collègue irlandaise toujours aussi jolie, maintenant gaie divorcée. Tu es malin, tu sens que le courant passe. Tu n’adhères pas. Avant l’anéantissement annoncé, tu veux le sublime. Tu veux l’étincelle.

Nous ne pouvions rien prédire, rien contrôler, rien préparer.

Deux mondes :

Toi, la High Society, Kennedy au mariage de tes parents, une mère fantasque, philosophe, un père éditeur, un vrai gentleman, une soeur à qui tu tiens comme à la prunelle de tes yeux. Une flopée d’oncles tantes cousins cousines neveux et nièces. Vacances à Hyannis Port. La Fac Columbia. La maîtrise. Un mariage. Quatre enfants. Le centre d’une vie. Viennent les mésententes. L’amour fout le camp. L’enfer s’installe. On ne bouge pas. Les conventions. L’engagement.

Moi ? La banlieue, le neuf-trois.
Trois femmes pour une enfant rêveuse et solitaire : une grand-mère, paysanne émigrée d’Emilie, blouse noire, puits de tendresse, une mère, absente longtemps, géniale dans son genre, une tante, une taiseuse. Chance, elles aimaient les livres. J’ai pioché. En cadeau me fut donné la joie de vivre, le goût du bonheur.
Intuition ? Ange protecteur ? Tout fut facile, évident, joyeux. L’amour le travail la réussite.

Oui, il y eut la mort, des morts. Ta mort,
Oui, il y eut l’abîme.
Oui, j’ai dit oui quand j’ai vu ton visage.

Je serai toujours honnête avec toi, je ne te ferai jamais de mal, je te traiterai en déesse, te cuisinerai des plats, te ferai pousser des fleurs, t’accompagnerai où tu veux, te dorloterai, t’embrasserai, t’aimerai. Je me hisse dans le sillage de ma Stately Raven.

à suivre,

Vous êtes seule ? 1

Ça se voit, Rosine est inquiète, sur un coup de tête partir seule, à Venise, en juin, elle va droit dans le mur. Son regard me le dit, je n’en tins pas compte évidemment. Tout à ma joie retrouvée, je voulais m’extraire de la maison, je voulais les odeurs de l’Italie, je voulais les sons de Venise, je voulais déambuler via les ruelles, passer des ponts, je voulais m’offrir des cadeaux, je voulais choisir des plats dans des menus, je voulais faire une valise. Je voulais partir.

J’ai tout fait bien. Réservé à l’hôtel que nous aimions, que j’aime, le Luna à côté du Harry’s Bar, une chambre donnant sur le petit rio, pris le billet d’avion avec accueil taxi etc… Un ami a tenu à m’accompagner à Roissy, lui aussi ne cachait pas son inquiétude. Dans la salle d’attente d’Air France, j’étais la seule en jean et baskets, tous en black, chaussures vernies ; ordinateurs sur les genoux, téléphone en main, tous connectés ailleurs, regards baissés, et ils partaient pour Venise, j’en revenais pas.

Une coupe de champagne, pour la beauté du geste et enfin, l’envol.
D’un coup, la gêne : personne ne s’assit près de moi. Premier voyage seule. C’est dur. Alors, j’ai dit casse-toi à la chose et re-champagne. Rien de nostalgique dans cette idée vénitienne, rien du tout, au contraire, une sorte d’exaltation une ouverture je ne sais comment définir ce moment.

« Vous êtes seule ? » me demande surpris l’envoyé du Luna à l’aéroport. Bonjour, Oui, seule. Il s’occupe de la valise. Nous prenons une voiture pour quelques mètres ; bon, je trouve ça singulier j’aurai pu marcher, bref, enfin le bateau-taxi et la lagune. Quelle est belle cette lagune… Ciel opalin, il faisait doux, on sentait que la chaleur viendrait, la mer l’odeur du sel les couleurs toutes en transparence, Venise qui s’avançait en tanguant, j’aurai voulu partager ça. D’un coup, encore, ce noeud dans la gorge. Dégage !

Et l’accueil au Luna. La chambre si vénitienne, le petit rio toujours si sympathique, enfin le plaisir enfantin de tout regarder, de tout aimer.

à suivre

Flashback

Elle a quoi cette gamine accroupie sur le trottoir, regardant filer l’eau dans le caniveau, 7, 8 ans. Pas plus. C’est l’été. Ses copains ses copines sont tous partis. Ailleurs. Elle, reste toute seule dans cette banlieue  de l’est parisien mais elle s’en fiche. Sa grand-mère est là. Sa maman, absente, travaille en Afrique, où elle ira, mais plus tard. Reviendra, la santé trop fragile pour le climat. Elle retrouvera sa mère à près de 15 ans. Tard, très tard. Mais pas trop tard. Elle habite une maison pas très belle, pratique. Au rez-de-chaussée, deux familles, une au premier. Et elles au second. Pas de jardin. Pas de fleurs. Une cour, comme le reste, pratique, on y étend le linge, range les vélos, etc…
La ville va devenir méconnaissable. Ils veulent abattre son beau cerisier en face d’une des fenêtres, ils veulent abattre les maisons qui font le charme de ces sentes où elle va cueillir les framboises, les mûres, les groseilles (ses préférées). Insalubrité disent-ils, modernité, ils veulent abattre le bistrot du coin, le boulanger, le boucher, l’immense laverie, la laiterie. On entend leurs pelleteuses qui creusent l’autoroute, leurs engins qui préparent le futur pont. Son espace estival ? une sorte de no-man’s land. Les voitures ne peuvent passer, la rue est une impasse, le petit bistrot aux joueurs de cartes immuables en fixe l’extrémité avec ces tonnes de monceaux de sable.
Elle semble étrangère à ce vacarme. Inconsciente de sa solitude. Juste consciente que c’est l’été, qu’elle est en vacances. Il fait beau. Le marchand de glaces va passer. Sa grand-mère va la gâter, elle le sait : du jambon, souvent, avec des cornichons croquants, du saucisson, souvent, du pain de Gênes, souvent, de la limonade, toujours, et les pâtes bien sûr, une des rares choses d’Italie qu’elle ne renie pas. C’est ainsi, sa grand-mère est la seule italienne qui ne soit jamais retournée au pays. « Ici, dit-elle, on m’a donné à manger, Ici, dit-elle, on m’a appelé Madame pour la première fois. » 
L’Italie, elle la découvrira à 16 ans, Sa maman voulant absolument lui faire connaître Santa Margharita, en Ligurie. Une merveille. Un flirt, un sicilien de son âge, sombre, mélancolique comme s’est pas possible. Elle s’amusera, mais n’oubliera pas que cette ville, sa grand-mère y venait chaque octobre s’abîmer les mains et le dos pour cueillir les olives, faisant une partie du voyage à pied depuis ses montagnes d’Emilie, où les villages crevaient de faim.

Près de son caniveau, elle ne sait pas encore qu’elle va passer un de ses plus bel été de petite fille. Elle ne sait pas encore que de vraie blonde elle deviendra fausse blonde, portera les mini jupes de Mary Quant et les robes blanches légères, ces cotonnades indiennes des hippies. Elle ne sait pas encore qu’un copain de jeux, compagnon des chasses au trésor d’enfance, lui apprendra l’art du baiser, du tempo. Une révélation…
Là, elle est juste là, une gamine, encore indifférente à son visage, à la façon dont elle est habillée, elle a entre les mains le cadeau de sa tante, un livre de la collection Rouge et Or qu’elle ne lâche « L’expédition du Kon Tiki » de Thor Heyerdahl. Elle n’en revient pas de ce qu’elle lit. Transportée. Elle est dans le livre avec eux, sur le radeau, entre Pérou et Polynésie. Le Pacifique est son été. L’aventure son été.
« Tu veux de la limonade ?
– Oui, s’il te plaît, si tu savais… »

Combien ? – Houellebecq

Le ciel s’assombrit entre les tours ; j’effleure le clavier de mon micro-ordinateur. Du haut de son trône dans les cieux, le Seigneur Dieu me fait un discret signe de tête d’approbation. Le processeur RISC atteint son régime de croisière ; toutes les 10 nanosecondes, le bus d’entrée-sortie balaie les bornes de ma carte de communication LCE124 ; celle-ci ne démarrera que si j’active le LCECOM.BIN et le 386SPART.PAR. Après avoir effectué ces opérations, j’accède au menu de paramétrage réseau. Les anges du Seigneur Dieu volent doucement dans la pièce ; ils observent mes initiatives sans rien dire ; contrairement à eux, je dispose de la liberté morale…
Après quelques secondes de réflexion, je clique sur le service pré-enregistré 3615 ALINE. Dans le quart d’heure qui précède, 23 personnes en France ont procédé à la même connexion (généralement au travers d’une procédure beaucoup plus simple) ; ce sont essentiellement, je le sais par expérience, des prostituées télématiques et des hommes. Je choisis le pseudonyme SUPERSALOPE, qui me paraît un peu forcé ; cependant, bien vite, j’ai des appels ; la plupart des connectés – sans doute des habitués – me demandent directement : « COMBIEN ? »

(…)

Méditant sur la numérisation progressive du monde, j’élabore le projet d’un numéro sexuel normalisé calqué sur le principe du numéro de sécurité sociale à 13 chiffres. Le sexe serait codé sur un caractère, l’année de naissance sur deux ; ensuite viendraient la taille et le poids (cinq caractères). Pour les femmes, le système de mensurations usuel (tour de hanches – tour de taille – tour de poitrine) semble bien entré dans les mœurs ; en ce qui concerne les hommes, la vulgarisation de la pornographie nous a familiarisés avec le système de numérisation simple (longueur en centimètres du sexe en érection, chiffre pour désigner le diamètre).
Sur ces bases, une femme pourrait être codée sur 14 caractères, un homme sur 12 (ce qui confirme l’opinion courante sur la plus grande complexité de la femme).
À titre d’exemple, voici les numéros sexuels normalisés de quelques amis : 159173651704, 26116144875585, 25516452925788, 158180701504 (…) l’humanité entière tiendrait sur un disque laser !

(…)

Deux heures du matin ; je me déconnecte. La lune flotte au-dessus des tours. Tout est calme. Une paix exquise envahit le ciel nocturne  ; les transmissions par satellite, cependant, se poursuivent. Je fais le serment, autant qu’il sera en mon pouvoir, de retarder l’avènement de l’Ère du Verseau, en attendant les prochaines mutations divines.

La main d’Erri – 5/5

   Installée dans le petit jardin, l’ami que j’avais délaissé, je le regarde avec gratitude. Généreux, il a retrouvé sa verdure, dans les vastes pots florentins, plus d’arbustes que de fleurs. Buis, lauriers, jasmins, oliviers reprennent de la vigueur. Les romarins, la sauge en terre me préoccupent toujours. Dans diverses vasques, les jeunes pousses qu’Urli avait ramassées ça et là. Où vais-je installer le jeune pin ? Pour l’instant il m’émeut dans son pot tout étroit. Je suis fière d’avoir replanté le petit chêne. Il mesure aujourd’hui vingt centimètres — riez, rieurs, il vit !

Rosine, tu m’as déniché un bien beau cadeau…
Tu vois, je vis, j’écris. Devant cet écran, assise bien droite, je me sens pareille à ces gens humbles, tout endimanchés, tout intimidés pour quelque visite au notable du coin. Tu comprends ça ? Mais je suis excitée. Présomptueuse sûrement aussi, disons-le. Comment ne pas penser à Anne Wiazemsky que j’aime tant, Sagan, sa fantaisie, sa joie, son élégance. Cette belle idée de Jean-Paul Enthoven sur « les petits matins Sagan, un air de rien, dont on comprend longtemps après qu’il remplissait la vie – et la justifiait. »

Cet air de rien, tout ce que j’aime.
Je voudrais que ce récit ait « cet air de rien ».

Inaltérabilité de l’amour pour Urli. Inaltérabilité du lien avec Erri. Comment pourrait-il en être autrement ? La grâce est source de fidélité. Je sais que la lumière ne me fut pas donnée pour faire joli. Je suis déterminée, il n’y a qu’à marcher à partir d’où nous sommes. L’esprit est généreux, à chacun sa partition. Et me voici, vivante, à l’écoute, j’ai envie de dire bonjour au monde entier…

Peut-être… mais là,
Je traîne… je traîne… pas envie de quitter Erri.

Alors, une dernière confidence, jolie.
Moi qui ne supporte pas de surprendre mon reflet près d’un camarade, d’un inconnu, j’y vois encore une anormalité, une agression, savez-vous ce que j’ai fait avant qu’Anne ne prenne la photo ? Je me suis calfeutrée contre Erri. Oui calfeutrée. Les bras autour de son corps, sous la veste. Quelques instants. Longs. Surtout sans un mot. Gentil, bienveillant, patient, il a laissé faire. Au regard de tout ce monde dont je voulais m’isoler. Chaleur d’Erri. Pas celle de ses livres, ressentie. Chaleur réelle, sentie. N’était-ce là vraiment qu’un geste de pure dilection ?

Je veux que ce texte soit comme un souffle qu’il puisse recevoir en éclatant de rire, me saluant de la main.. simplement, léger, léger !

écrivant cela, jubilation !

la grâce, la grâce malicieuse, pourrait bien s’être faufilée dans mon message du trente mars. La lectrice attentive d’Erri que je suis, d’un coup, fait  le lien entre Erri, le rire et quelque présage heureux.

« SANS ECLATS DE RIRE AVANT, LES BAISERS SONT FADES »

ERRI,

UN BAISER  !

_______________________________________________________

PS – le plumbago est reparti.
Quant au petit chêne le voici,

IMG_2148

20 cm

………………..

à Rosine

La main d’Erri – 4/5

J’étais dans cette librairie, L’écume des Pages, boulevard Saint-Germain. Montedidio. Je lui  tournais autour. Je tournais. Je revenais. Et je renonçai. Inconsciemment j’obéissais à une sommation « Non, attends, plus tard. » Bon. Je me trouvai étonnamment raisonnable. Voyons. Quelques semaines plus tard aucune voix n’intervint lorsque je saisis des romans écrits par d’autres.

J’oubliais. Je l’oubliais.

L’impulsion de le lire me fut donnée après la mort d’Urli « Lis Erri ». Je ne savais pas que j’obéissais. Montedidio, d’autres textes. Imparable, la confusion s’installa, le trouble se propagea. Je croyais entendre Urli. La douleur. Ça y est ma fille, transfert, fantasmes. J’espaçai les lectures. Le temps passa. Je crus me renforcer, je m’endurcissais. Je souriais, pitoyable. Avoir l’air. Je me sentais, je me voyais devenir inexistante, comme si l’humanité me désertait, aucune force, aucun désir me permettant de réagir. Je m’abîmai. Plus d’espérance. L’indifférence planait, stagnant sur place.

Un matin d’hiver, le coup de tonnerre. Choc brutal, frontal, retour de la voix, intransigeante cette fois. « Tu dois écrire à Erri ». « Maintenant ! »  Inlassablement répétés. Martelés. Jours. Nuits. Raisonnement inutile, sorties, vaines. Paniques. Suées. Je ne comprenais rien. Toujours cette injonction  « maintenant ». Seule, je ne savais comment l’expliquer à d’autres. Comment trouver de l’aide. Je pleurais. J’implorais. Rien. Plus fort était l’étau. J’ai pris peur. Prostrée, acculée, j’ai subi pendant 10 jours cette violence. Alors, un matin, épuisée, vidée, vaincue… j’ai abdiqué. Docile, si docile, je m’assis en somnambule devant l’ordinateur. Je ne sais même pas si j’avais mes lunettes, sûrement je les avais. Sentiment de non-sensation, de flottement. Automaticité du geste. On appuie sur le bouton, là. Le site. Ecrire un message.
Aussitôt… magnifique, inoubliable… Un flot… un flot de mots qui se libèrent… légers, comme ça : … Il fait tout doux à Paris, le ciel ce matin fut rose, bleu, gris. C’est beau..

Envoi… Réponse sublime… Eveil.

Peut-être connaissez-vous cette phrase de René Char : Vous tendez une allumette à votre lampe et ce qui s’allume n’éclaire pas. C’est loin, très loin de vous, que le cercle s’illumine.

J’ignorai que la Grâce avait besoin de ce vide en moi pour se couler, agir. J’ai remercié en silence, émerveillée d’être tant aimée.
Le secours vient toujours quand il faut, dit Sollers.

Parce que me fut accordé ce don magnifique,
en résonance aux mots d’Urli,
ne devoir lire les mots d’Erri qu’au moment juste,
Parce que me fut intimé l’envie irrépressible de lui écrire,
Parce que je sus obéir malgré moi à cette force,
Parce qu’il sut y répondre en employant les mots justes,
Je pus retrouver mon unité.

C’est ça le mystère de la Grâce.
C’est ça que je pense avoir abimé.

Je veux réparer sans m’imposer. Je me connais, je rêve qu’un peu de cette grâce reçue lui soit rendue, même s’il en abonde. Comment faire ?

à suivre

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