cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Catégorie : nouvelle (Page 2 sur 2)

La main d’Erri 3/5

Pâques.
Je rentre d’un voyage.
Erri sourit près de moi.
La photo fut prise par Anne.
En soirée, agaçante, revient cette litanie que j’avais écartée crânement le matin : Ecris à Erri ! Ecris-lui.
Le ton se fait lamento, à l’italienne, vous voyez le genre…
La voix se tait. Opportuniste, la Vanité place aussitôt la sienne.

J’ai laissé faire.

Oui, après tout pourquoi pas, lui dire que toi la parisienne tu étais à Gap pour Quichotte et les Invincibles (exceptionnel !). Oui bien sûr lui rappeler la photo. Oui lui parler de toi inévitablement. Oui, – quelle imbécile !

La réponse d’Erri à ce courrier calamiteux.
Elle intervint le lendemain.
8 h 02
Bonjour Anna, de mon retour dans une Pâques mouillée, bonjour à la photo qui nous isole parmi la foule sortant d’une salle. Ça  sert à me souvenir que c’est toujours pour une seule personne que nous buvons, chantons, bavardons au nom de Quichotte. Merci Anna, Erri.

L’écrivant maintenant sur la machine, je la trouve magnifique en fait cette réponse.
Mais à la réception, décontenancée la lumineuse Anna de la photo. J’y vis une réponse aimable, un rien administrative. J’osai me relire, je compris tout.
Pardon Erri fut ma première pensée.
L’ennui s’évacue. L’insistance demeure imparable, calamiteuse. Moi la légère, je me suis révélée encombrante. Je veux rayer les mots de l’écran. Je lis : Quelle était belle cette table Erri, avec ces trois garçons assis autour d’elle. Le vin qu’ils partageaient semblaient bon… Là, nous abordons le début de la dérive, le bavardage insipide, prétentieux, qu’il vaut mieux ne pas réitérer. La glissade se poursuit, inexorable, jusqu’à l’inévitable, l’ennui – profond – à bailler ! N’importe quoi ! J’ai honte,  j’ai honte. Je veux disparaître. Je ressens le sentiment de faire offense au monde. J’ai fait offense au monde.
Qu’est-ce qu’il m’a pris ?

Voilà les amis où mène l’outrecuidance, à la déconfiture !
Dieu veillait… Il n’aime pas les orgueilleux qui se la jouent.

Toi la bêtise, prépare ta sépulture –
Toi l’orgueil, je vais te baffer !

Seule Rosine connût mon ridicule.
– Ecris.
– Après ce naufrage…
– Laisse-toi aller au fil de l’eau…

Mozart !
Soutenez-moi avec des gâteaux !
Jésus, Aidez-moi !
Il l’a fait.

Il m’a rendu têtue en quelque sorte.

J’ai résisté à la solution dictée par l’orgueil : le découragement, le repli sur soi, l’absurde morosité. Que désormais je puisse lutter, ne plus lui permettre de me capturer, de s’installer. Plus jamais ce danger. J’avais bien dit que j’allais t’baffer ! L’espérance, qui n’était pas bien loin, a répondu à l’appel.

C’est ainsi que le 30 mars au matin, me réveille la voix : Ecris !
c’est reparti,  pensai-je.
et bien figurez-vous je n’ai pas hésité. Cet appel puissant, je l’ai respecté. Comme en janvier les mots vinrent tels quels, sincères.
L’orgueil la vanité n’en dictèrent aucun.
Le texte n’appelait pas de réponse.
Il n’y en a pas eu.
Du temps passera avant que la main d’Erri retrouve sur le clavier la joie de m’écrire Hinnèni. Qu’importe. Je suis têtue. D’ailleurs, à quoi puis-je prétendre ?
Un plat de pâtes. – vrai, partager sa table doit être jubilatoire.
Il m’a tellement gâtée.
L’élan. La beauté. L’envie. Des carrures.

Qu’est-ce que je cherche  en fait ? J’ai envie de dire comme ça, la pureté du regard. Je veux croire, être drôle, vivante, gentille, et ce n’est pas un vain mot. Je connais la gravité, l’état du monde, je m’informe. La tristesse n’est pas dans ma nature.
D’une dame, je n’ai rien. Je me coiffe à la diable, les cheveux blancs jouent le jeu et s’amusent à être lumineux. Je ne saurai jamais me maquiller. Je chasse mollement certaines futilités, tel ce luxe des belles matières. Jean, pull et boots, la base de mon quotidien. Je sais que je ne résiste pas à certaines crèmes pour le corps, au parfum. Le nouveau, Double Vanille, un enchantement, je garderai Mitsouko jusqu’à la fin. Miller l’a aimé sur la peau d’Anaïs Nin. Miller, un autre ami très cher. Je reste paralysée, confondue devant les petites misères techniques du quotidien ; je suis admirative des filles qui savent tout faire, des femmes solides. Les courriers de l’administration me pétrifient sans raison à la seule vue de l’enveloppe. J’aime la douceur, la belle lenteur, la gaieté. Je fuis le mépris permanent de toute chose, la hargne, le nihilisme, le no future des temps. Je comprends la colère. L’insouciance demeure malgré les chocs de la vie, la maturité ne vient pas. Le plaisir de faire de la cuisine est arrivé tardivement, là je m’en veux vraiment. Je n’ai pas le sens de l’orientation, je me perds sans raison. Je suis dissipée. Distraite. Rêveuse. Sûrement pas très courageuse. Petite fille, j’aimais la géographie. Les cartes. Là où vivent les gens. Je voyage peu maintenant que je suis seule. Une amie ne rêve que de découvertes, elle part tout le temps. Elle vient de reprendre la voiture d’Urli. Je suis tout juste en train d’apprendre à conduire. Les fous rires avec l’instructeur sont certes nombreux mais je n’avance guère, ça ne me passionne pas du tout en fait. Il me semble n’avoir envie que de Venise…
Et cette rengaine, soudain, en retour,
Erri.
Erri de Luca n’est évidemment pas arrivé comme ça dans ma vie.
Alors, pourquoi lui plutôt que mon merveilleux Sollers dont je soûle tout le monde ?
Sollers, l’évidence. Ecrire son nom et déjà je souris. C’est très simple, je m’en donne à coeur joie. Ses mots : Restez carrosse ! Magie ! Embellissez !… Lorsqu’il écrit sur Venise, j’aime qu’il cite à répétition les noms des bateaux qui passent ou qu’il raconte la ville. Cet homme m’a appris à savoir lire, à m’interroger. Mes études furent bâclées ; je suis incapable de saisir Heidegger, qu’importe, il m’a donné le vrai goût de la lecture. Pas de liste. Quand même merci pour Dante.
Il m’a fait relire les poètes. Je continue chaque jour.
Un ami tient un restaurant près de sa maison d’édition. Il m’offrit, dédicacé à l’encre bleue, « Le dictionnaire amoureux de Venise ». Jamais je n’ai songé à une dédicace. Jamais ne me vient l’idée de lui adresser le moindre mot. Le lire suffit à ma joie. Rien à ajouter. Que du bonheur.
Dans certains livres, il cite un nom : Erri de Luca.
Parlons-en enfin vraiment. Nous sommes bien au-delà de l’admiration. « ça durera ce que ça durera, en attendant j’aime : un peu abruti par des compagnies de livres, des ongles jamais nets, des cheveux courts et gris presque tous là encore, des pieds larges, de bonnes dents, un dos épaissi comme du bois creux, j’aime droit devant, à un demi-mètre, une femme survenue dans ma vie. »
Il est vrai, sans artifices. C’est cet homme-là qui m’a répondu.
Je ne voulais pas lui écrire.
J’ai lutté.
Le mystère de la Grâce, nous le touchons. Saurais-je trouver les mots justes ?

à suivre

La main d’Erri – 2/5

   Puis, peu à peu, autre merveille, je me sens devenir lumineuse, j’avoue. Les crèmes n’y jouant aucun rôle. C’est en dedans. L’envie, cette grande absente, revient enfin me chercher. Par ricochet, s’impose, jolie, l’image de l’homme que j’aime. Je n’écrirai pas sur notre amour, moi je ne divulgue rien, disait-il. Urli, d’abord une allure, un seigneur. Puis un regard, un bon regard, tout de suite curieux de vous. Je n’éprouve pas de nostalgie. Jamais. De la peine, oui souvent. D’autorité, j’inscris ces quelques lignes. Je me tairai, mais après.
Là, j’ai envie.
J’ai envie de te photographier, première chose qui me vienne à l’esprit ; peut-être à cause de la photo où je souris contre Erri… J’ai envie de te faire plaisir, de te plaire, de te séduire, de t’amuser. J’ai envie de te voir embrasser Laura, notre enfant. J’ai envie de te voir choisir avec un soin méticuleux les fleurs pour un bouquet que tu veux m’offrir. Nos chamailleries, moi j’aime les petits bouquets, toi les larges brassées. M’acheter des fleurs toute seule reste encore un exercice difficile. J’ai envie que tu me caresses la joue Tu vas bien ? J’ai envie de ton émotion quand tu contemples une statue de marbre, de plâtre, de bronze (touche mon amour, tu peux quand même). J’ai envie de te fatiguer Je t’aime, mais qu’est-ce que je t’aime, ça me fatigue. J’ai envie de lire près de toi dans notre lit. Tu me titillais. Je n’ai jamais pu aller au-delà de quatre pages. J’ai envie que tu m’embrasses dans le cou Tu sens le soleil, la pastèque, l’été. Tu es ma vie. J’ai envie d’entendre ta voix éclatante quand tu pénètres dans le salon où se trouvent nos livres pêle-mêle Bonjour la pièce ! Bonjour tout le monde ! Sollers, salut ! J’ai envie de ton regard. J’ai envie de regarder tes mains. J’ai envie de t’écouter rire et parler avec les amis. J’ai envie que ce réalise ce rêve délicieux qui m’a réveillé l’autre matin. Nous étions sur un muret. Les jambes dans le vide. Tout était lumineux. Le ciel bleu. Il faisait chaud. Nous partagions des chocolats. Tu te penches vers moi Qu’est-ce que tu as dans le tien ? Tu me le donnes ? C’est ça la vie avec toi, l’harmonie même dans les rêves. Il y eut quelques disputes, de la vaisselle cassée, pour l’histoire. Aucune porte claquée.
Je t’ai fait très mal deux fois. Toi jamais.
Notre vie ensemble presqu’un chiffre biblique. Pas de désert, des jardins, des odeurs, de la saveur, du goût. Quand vous aimez quelqu’un, aimez-le passionnément et à tout instant, c’est le temps en personne qui vous aime. La phrase de Sollers est vraie. J’en atteste.

Poursuivons.
Filles et garçons, méditez bien cette pensée d’Erri : « Considero valore… tacere in tempo ». J’attache de la valeur à se taire à temps. J’aurais dû la copier cent fois.
Toute à ma joie retrouvée, je me suis laissée bercer par ce désir de relancer un appel qui ne vient pas d’une voix…
Qui dit Eveil dit Ecoute. Je fus présomptueuse, me fiant à une vigilance bien trop innocente encore. Quelques restes de bêtise somnolaient près de l’orgueil…
Les cloches de Pâques les réveillèrent.
et pour tinter… elles tintèrent.

La main d’Erri – 1/4

Pour entrer dans cette histoire,
commencer peut-être par ma dernière réponse à Erri.
Après, j’explique pourquoi Rosine m’a dit simplement un jour d’été  « Ecris… »
et cela me mena là où il fallait que je fusse.

Date : 30 mars 08:29:20 HAEC
À : erridl
J’arrive. Je trouve votre message, mais quelle gentillesse d’avoir répondu à une lettre aussi désordonnée ! J’en ris encore.
J’y pense d’un coup : Erri = Rire. Bel anagramme. Beau présage !
Au revoir Erri. Prenez soin de vous.
Anna
PS – le jardin reprend tournure. Seul le plumbago me semble abdiquer ;
le froid, le vent. Je garde espoir.

Erri. Erri de Luca bien sûr, l’écrivain.
Un homme fatigué, toujours en éveil. Ses mots forment des phrases qui trottent dans votre tête et l’embellissent. Son humanité éclaire chaque page de ses livres. Son érudition, discrète. Un charme. Un charme… J’arrête, vous saisissez, surtout si vous le connaissez. Dire quand même que j’aime que ses gestes soient simples. Comme l’étaient ceux d’Urli, mon amour, mon mari. Les mêmes valeurs partagées Erri et lui, un même tempérament, gentils et généreux tous deux – Ne vous égarez pas, jetez aux oubliettes fantasmes et transfert, Erri n’est pas un consolateur.
Sa main me ramena la lumière par les mots qu’il m’écrivit.
Je ne la cherchais pas.

Seigneur ! tous ces mots me semblent d’un poncif…

Mais quoi dire d’autre ? C’est une histoire de grâce.
Tout simplement.
Pourquoi Erri ? Sûrement parce qu’il est magnifique, fidèle, et sa main, solide.

Je vais devoir ramer…

J’ai égaré la légèreté, ça ne pardonne pas !

Je raconte.
La légèreté, ce fut notre premier contact, Erri et moi.
Le début de ma lettre du 24 janvier. Lisez, écoutez :
Il fait tout doux à Paris. Le ciel ce matin fut rose, bleu, gris. C’est beau. Le jardin autour de la maison me semble un foutoir insurmontable. Je referme le livre et j’ai une irrépressible envie de vous dire bonjour. Le truc, quand je le prends, j’entends à chaque fois Hinnèni. Je vous assure, c’est ainsi… Même ton léger pour la suite, une admiration piquée d’une timidité maladroite, assez sympathique je crois.

Merveille de trouver sa réponse, joyeuse, le lendemain.
« Chère Anna, Me voici, Eccomi, Hinnèni, on répond tous les jours à un appel qui ne vient pas d’une voix. C’est une joie pour moi que vous répondiez comme ça à un passage d’une histoire écrite par moi. »

J’adore cette envolée Me voici, eccomi, hinnèni. Le don de soi, la main tendue.
Immédiatement je deviens réactive.
Par les mots d’Erri je ressens que la beauté bienfaisante m’envahit de nouveau, doucement, délicatement. Elle était partie, accompagnant Urli. Qui me la restitue, en choisissant en écho la voix d’Erri. Je la découvre depuis peu cette voix.
Elle exprime avec un même phrasé certaines pensées sur le même ton qu’employait Urli, des convergences d’images tout à fait déroutantes.
Mieux que troublée… bouleversée.
Reconnaissante ?
A vie.

Reprenons,
La beauté ne fut qu’un prélude, il y avait une suite au message d’Erri.
En forme d’injonction : J’espère que vous vous donnez aussi le plaisir de répondre à quelqu’un dans votre journée… Fulgurant ! Ne vivez pas par procuration !
Croyez-le, tel un souffle, toutes les peurs récurrentes implosent. J’assiste en direct live au retour magistral des sensations, de l’élan. J’en fus éblouie. Un rien épatée, il y a de quoi. Cette foutue chrysalide grise qui m’enveloppait depuis tant de mois m’anesthésiant inexorablement se déchire se détache de moi telle une pelure.
C’est ainsi que tout commença. Je sortis de ma veille.
Le Quatuor Talich jouait l’allegro des « Dissonances » – la musique de Mozart reste liée à cet instant. Dieu est là, vous dis-je. Et je chantais et je chantais… A la maison.
Dans ma solitude heureuse. Dans la cuisine bleue des scènes de pastorales désuètes forment un rappel de nos origines paysannes, la campagne de Vénétie pour Urli, l’Emilie pour moi. Je note. Je note tout le temps, des citations, des mots d’Urli, d’amis, des versets (Soutenez-moi avec des gâteaux Réconfortez-moi avec des pommes Je suis malade d’amour… vous savez, le Cantique des Cantiques, je n’arrive pas à l’apprendre par cœur). Dans le salon voisin dont j’aime tant les couleurs à la chaux grenat et rose, les livres s’entassent. Ils s’y adaptent très bien. Une cheminée. Des fauteuils, un grand canapé à changer. Quelques photos, amitié à l’ancienne profession. Presque toujours la musique, les magnifiques, Billie, Dylan, Gould, Bach, cette Partita n° 4, mon délice. Beethoven. Et lui, Mozart, mon frère. Les murs doivent en être imprégné, imbibé : sûrement pour ça, même silencieuse la maison reste joyeuse. Les sorties, brèves, se limitent à l’essentiel. J’essaie. Je m’intéresse. Mais je veux rentrer, retrouver la maison. L’envolée est dans la tête, l’inertie dans les actes. Je m’impose on ne sait pourquoi des frontières que j’assimile à du discernement. Erri devint pour moi la main qui apporte la Grâce, ce don divin. Je savoure l’ironie de la chanson que pourrait en faire son ami Gianmaria Testa, Erri et la main de la Grâce, pourtant, qui sait ?

à suivre

 

 

Romances – 4/4

Et notre épistolière, en son jardin ?
Elle cale sec.
Improviser. Etre lui. Elle ne peut pas. N’ose pas. Se découvre superstitieuse.
Cette fausse pudeur lui déplait, elle s’en rend compte, ça l’agace.
Elle est coincée.
La verrons-nous se dévergonder un rien,
déguster au moins quelque glace à la vanille ?
ça se peut…

La Providence reconnaît un souci momentané, si le trouble fut bien acté
les protagonistes, seuls,  ne surent maîtriser la suite.

Séance de rattrapage.
Un mercredi après la mi-juillet, ses amis l’invitent à déjeuner dans cette brasserie où elle se sent bien. Elle ne connaît pas leur ami américain dont ils guettent la venue.
Il n’arrive toujours pas.
Elle fait quelques pas en solitaire dans la jolie rue. –
Très vite, elle  est saisie par l’image d’une silhouette, un homme magnifique sur un vélo rouillé, pédalant en toute innocence à contre-sens, le soleil illuminant ses cheveux, une cravate rouge jouant autour de son visage. Scotchée sur place notre épistolière. L’air godiche. Consciente que l’image s’effacera dans quelques coups de pédale. Paniquant sans raison à l’idée même.
Mystère de l’attraction.
L’inconnu est l’ami, journaliste lui aussi, tout là-bas.
Je rêve. Comment c’est possible ?

La Providence offre toujours du Sur-Mesure.

Même minceur, même style, seulement le sien, pour le définir ainsi, est le revers de la médaille, blindé derrière son verre securit, lui, la face lumineuse. Cette lumière le rend très beau. Brillant, drôle, charmeur, extrêmement attachant, timide juste ce qu’il faut. Elle ne peut nier l’évidence, que diable, il est formidable ! Elle approuve ce quelque chose de spécial de spontané qui circule entre eux, qu’elle ne peut définir, un truc familier, déjà précieux. Dante nous l’assure, petite étincelle produit grande flamme. Le goutte à goutte vient de s’enclencher.

Elle trouve la Providence bien plus maligne que toute son imagination.
Elle lui tire son chapeau,
et demande la suite…  qui arrivera quelques jours plus tard
à dîner à la maison.

Un air d’ado sous la veste respectable bleu marine, la chemise bleu indigo, la fine cravate rouge. Teint frais légèrement halé, Sourire, Sourire, petite fossette délicate sur la joue droite, regard vif et gentil.
Touchée ! quand elle ouvre le portail.
Mais elle se met en retrait brusquement avec l’idée que la présence de cet homme dans sa maison est un non-sens. Elle ne veut pas trahir le sien. Un reste de cristallisation, à l’évidence. Alors ?

Ne pas rêver,
Nécessité du concret intime-t-elle à son inconscient.
Mais l’inconscient sait ce qu’il fait. Il va se montrer rébarbatif.

L’un comme l’autre ne savent pas s’il y aura une histoire entre eux.
Le ciel leur fait ce don, l’affection instantanée restera,  l’histoire se fera.
Et dans le jardin, il fait tout doux ce soir-là, sous les lumières dorées des lanternes de Venise, au milieu des senteurs des herbes folles, des  lavandes et des roses.
Il la serre dans ses bras, divinement. Il sait faire.
Elle prend tout.
Elle aimera les lèvres, le contact chaud, délicat sur son cou. Les mots murmurés lentement doucement trouvent l’écho attendu.
Effleurant simplement son corps de ses mains, belles,
il la devine déjà.
Magique.

Il lui offre autre chose.
L’écriture, qu’il enseigna un temps.
Elle lui parle de ses réticences pour sa bluette, sa réserve. Elle n’oubliera pas l’intensité avec laquelle il la fixera, comme s’il l’empoignait à hauteur d’épaules. Fermeté de la voix : Il faut quand même le faire, Oser, Absolument. Absolument, répètera-t-il.

Elle retient la leçon.
Se persuade que l’essentiel de cette soirée devait être cette phrase qu’elle avait à entendre, assimiler.
Telle une évidence,
Le faire, oser, absolument.

Tu es mordue ma belle !  dira l’amie quand il appellera pour dire au revoir.
Il avait écrit à l’encre bleue une lettre vivante et magnifique. Le monde quel Maestro disait-il, citant Erri de Luca.
Cœur serré, gorge nouée, elle ne peut parler. Quelques mots stupides, heureusement inaudibles, c’est tout ce qu’elle trouve à lui dire 
Regarde-moi, je porte un pantalon en lin bleu indigo, une chemise légère échancrée, bleu pâle… manches relevées, rajoutera-t-elle, comme si…

Et raccroche.

Pourquoi s’obstine-t-elle alors à garder le sien toujours présent dans son corps, telle une veilleuse inutile, sans saisir qu’absolument indifférent il cède déjà le cœur à celui qui veut y aller direct, déterminé ?

*

Comme chaque semaine ce jour-là, elle prend, prendra le journal.
N’hésite pas, n’hésitera pas à l’ouvrir.
Ce léger trouble qui persiste, persistera, à la vue du nom, du prénom
A la lecture des mots
Tant mieux, elle préfère cela à l’indifférence
Pense, ils vont inévitablement se revoir,
Elle ne le sait pas, le rayon laser  entre eux fonctionnera à chaque fois.
A chaque fois ils la rejoueront classique. A chaque fois ils seront parfaits.
A chaque fois l’émotion sera intacte.
Et l’amour ? Elle replie le journal.
Elle a sa réponse
Tendresse…

Ne l’effacera pas
Ne l’oubliera pas
De lui, se libère.

La fille aime la lumière et la vie, comme l’homme son verre securit, son verrou.

*

Romances – 3/4

Il commence à émerger en ce début d’été. Envie d’écrire au calme, à la montagne.
Il y eut ces soucis au journal.
Des conflits internes, agaçants, inévitables.
Il s’insurgea  (plutôt sympathique)
Rigueur. La presse va mal.
Le projet de livre avance.
Son vaste quant-à-soi est bien occupé.
L’emploi du temps roule comme une horloge exacte.
Concentration. Le maître mot.
Un peu la famille.
Une brève aventure, qui le lasse.
Il ne néglige pas de regarder la ville.
Le plaisir ? Le désir ? De quoi parlez-vous ? Sollers c’est pas son truc.
Il y a belle lurette qu’il a oublié l’existence de cette fille.

La Providence décide alors de recommencer à s’en mêler.
D’abord, vérifier l’état du terrain.

Sûrement il va tomber des cordes bientôt… La presse en mains, il commande un café. Il adore ce moment. La feuilleter accompagnée en sourdine des bruits du bistro. Les percolateurs, les chocs des verres, des tasses, les commandes passées à l’emporte-pièce, les voix dispersées, les bribes de phrases qu’il voudrait noter et ne fera jamais, les pas des uns des autres, les odeurs (les croissants frais !), pestant qu’on ne puisse plus y fumer. Assis en terrasse couverte, il commence sa lecture. Les premières gouttes tombent, fines, rapidement très fortes. Un regard vers la rue. De tous les passants il s’arrête sur cette femme avec son gamin. Elle ouvre un sac, en sort un fin imperméable orange qu’elle déplie, le secouant largement presque devant lui pour le mettre sur l’enfant. Un bref instant il est saisi par le geste, la couleur. Il se replonge dans sa lecture ; tournant une page, soudain, au beau milieu des élections américaines, un flash, orange, sur le papier. Il s’arrête de lire. Indécis, regarde autour de lui. Rien. Un autre café. Paye et s’en va.
L’averse est passée.
Pourquoi travaille-t-il sans conviction ? Même la rumeur de la rédaction semble étouffée. Dissipé, lui ? Il ne cesse de porter son regard vers la ville depuis les fenêtres du journal. –  On l’appelle alors, il échappe à l’idée.

Verdict : une légère piqure d’aiguillon.

Il n’a pas envie de ce film qu’on lui propose d’aller voir. Il veut rentrer, fouiller davantage ce chapitre qui lui prend la tête. Epuisé, il se couche tard.
Au milieu de la nuit, il se réveille, mal à l’aise.
S’assied sur le rebord du lit.
S’informe de l’heure, près de quatre heures. Il n’en peut plus. Se tient quelques instants les coudes sur les cuisses, la tête pendante. Les cheveux, ébouriffés d’un geste vif. Trente secondes… peut-être quarante… et la rage éclate… franche.
Bordel ! Elle m’emmerde. Elle m’emmerde !
C’est oublier que notre homme se sert d’un vocabulaire des plus larges et étendus qui soient, il connaît le latin, possède des notions de grec ancien, il étudia la sémantique, la dialectique est son monde, le mot son gagne-pain.
Que lui arrive-t-il donc ?
Elle est là.
La scène se répète, nette.
En plans séquences, il doit suivre les mouvements de la main relevant le pan de l’écharpe orange. Inlassablement, les épaules, enrobées. Le visage, se retournant au ralenti traverse l’espace, le rejoint telle une supplique, il veut le retenir, il lui échappe, repart, aspiré, et la main de relever encore le pan de cette foutue écharpe. Un tourbillon implacable, chaque ellipse ravivant l’émotion, le laissant étourdi de la ressentir comme ça, intacte.
Pas envie de se recoucher. Il allume nerveusement une chaîne d’informations anglaise, américaine, française. Se fait un café. Deux. Fume. Ne comprend pas ce qui se passe. Près de quatre mois. Il a voyagé, s’est absenté. A travaillé comme un fou… Ne comprend pas. Où est l’amour dans tout ça ? Il s’est juste laissé surprendre. Une brève attirance… Ne veut pas s’étendre sur le sujet. La romance, c’est pas pour lui croit-il. Il remet la chaîne anglaise. Ecoute du jazz. Chet Baker le calme. Vers six heures et demi un troisième café. La radio. Une douche. Se met n’importe quoi sur le dos, et sort. La presse. Son cher bistro. Il fera chaud aujourd’hui, les garçons commencent à installer les parasols. Les ouvrent. Orange. Ebauche d’un sourire… Bien !

Le terrain préparé, la Providence va hâter les semailles.

Elle restera surprise de la complicité de l’homme adoptant une attitude ambiguë, qu’elle n’envisageait pas. Dans ce restaurant où il se sent bien, des amis l’ont invité à dîner. Avec eux, une journaliste américaine qui le convainc par ses propos et son physique, physique. C’est lui qui décide. Ce soir, il est d’humeur à se laisser séduire.
Conversation vivifiante. La politique ici, la presse là-bas. Le foutoir ailleurs…
Avançons.
Nous en sommes au dessert. Que prenons-nous ?
Salade de fruits pour elle.
Et lui ?
Abandonnant la discussion, sans réfléchir, il s’entend dire : Une glace à la vanille.
Et là, ça recommence. Putain !…
Il doit faire face. Eviter la colère, dominer l’agitation. Ce manque de contrôle sur ses émotions, il ne supporte pas  – Plus jamais !  
Les desserts arrivent.
Il entame la glace.
Le goût de la vanille l’entraîne dans une rêverie qu’il laisse s’installer.
Cuillerée après cuillerée, il repense à elle, revoit son visage. Conscient de cela, il déguste sa glace de plus en plus lentement. Pourquoi ?
Elle l’avait tellement agacé cette phrase à la fin de son message insensé où elle lui disait son goût pour les flâneries et les glaces à la vanille.
– Tu flânes ? annonce le copain, amusé.
Il se retient de lui foutre un pain sur le champ.
Mais notre homme n’est pas du genre à se laisser attendrir comme ça. On ne l’attrape pas avec du miel, encore moins avec une glace à la vanille. Quoi que … la jeune femme n’oubliera pas la nuit d’été qu’elle passa avec notre gastronome.

La Providence s’en est allée.
En l’homme, un champ de graines, prêtes à germer.
Attendant.
Bien au sec.

Le lendemain,
inspiré, la nuit fut douce, il pointe : Indésirables : 4317.
Ils n’ont vraiment rien à foutre avec leurs pubs…  
Effaçant page après page, attentif, un rien amusé, il se sent fort, il cherche le message. Le trouve. Vague agacement qui ne dure pas. Minutieusement, appliqué comme il sait faire, il cherche les mots qui pourraient le déstabiliser et le ramener à cette histoire.
Bon, ça je l’ai eu… ça aussi… ça je peux avoir …
Vous le voyez ?
Lui se voit, il prend brusquement conscience de ce qu’il est en train de faire – qu’est-ce qu’il fout là ? à comptabiliser les mots ? Une image immédiate se présente à lui, celle du Petit Poucet avec tous ses cailloux pour retrouver son chemin. – C’est trop, il abdique. Et part d’un éclat de rire d’une puissance dont il ne se croyait pas capable. Il rit, il rit, il n’en peut plus. Sidéré, le confrère d’à côté, lui lance : Hé bien mon gars, tu es en verve !  
Il exulte !
Ils sont tous ahuris.
Un de moins ! s’esclaffe-t-il, épuisé.
Il rit, d’accord. Mais que ressent-il ?
Un reste de fêlure c’est certain.
Il pensait l’avoir oubliée de fait.
Il se veut barricadé.
Il se veut indifférent.
Il la veut anonyme.
Compris ! Impose-t-il à son inconscient pour qu’il enregistre bien la consigne.
Mais l’inconscient doit être occupé ailleurs, ou alors il s’annonce récalcitrant. L’esprit de l’homme l’entraîne sur un des messages  – une mer de sérénité. Il se rappelle sa tendresse, oui tendresse, pour la faute d’orthographe qu’elle fit, la pirouette qu’elle eut pour s’en excuser. Son encre bleue, qu’il voit comme un cadeau. Il revoit son ‘flottement’ avant de lui répondre, elle l’intimide, cela lui plaît, Il choisit des mots au double langage, certain qu’elle saisira l’encre bleue.
Il vit mal ce rappel.
Il abrège (Connerie tout ça…)  
Ne pas rêver.
Nécessité du concret.
Il veut en terminer. Une aspiration. Il efface.
Le prénom réapparaît. Message récent. Même pas surpris. Même pas agacé.
Juste ce léger trouble qui persiste, à la vue du nom, du prénom.
Qu’il aime ce foutu prénom.
Elle lui a fait mal. Pourquoi ?
Il la ressent la fêlure.
Il se venge de la sensation par une méchanceté qu’il sait vaine, Une vraie glu !  
Il a mal.
Il vit mal.
Assez !
Ne veut rien savoir
Ne succombera pas
Ne cédera pas
Ne lira pas
Ne répondra pas
Ne reculera pas
Ne pardonnera pas
Ne se donnera pas

Le geste  –  suspendu
Lassitude…

Ne l’effacera pas
Ne l’oubliera pas
Ne la libère pas

L’homme garde son indésirable, comme le Petit Poucet, son caillou.

à suivre

Romances – 2/4

Donc,
Près de l’entrée. Il salue deux trois amis.
On va lui apporter son imperméable. Il attend.
Il l’aperçoit en face, près d’une table, s’intéressant à des livres.
Elle lui apparaît si insouciante, si calme.
Elle fait ce geste alors, elle relève un pan de l’écharpe orange. Lentement.
Il accompagne le mouvement. Les épaules, enrobées.
A l’instant pour l’homme,
telle une évidence
envie de la deviner.
En lui,
divine,
une joie rare, magnifique, oubliée –
captive on ne sait où, se libère,
rayonnante, se propage enfin,
lui gonfle le cœur de plénitude,
et le bouleverse d’émotion.
Ce vertige le saisit, le déstabilise.
Il reste alors figé – n’osant y croire.
Il la voit se retourner tout à coup, comme saisie d’un appel.
Ni elle, ni lui ne veulent se soustraire.
Elle ne baissera jamais les yeux, acceptant éblouie ce vertige qui la happe, l’isolant des autres. « Va ! » Obéir à la tentation, traverser la pièce, partir ensemble sans dire un mot, telle une évidence. Où trouve-t-elle la force de dire non ? Un solide reste bien lourd, bien pesant, de bonne ou mauvaise éducation, c’est selon. Va !
Un sourire n’y suffit pas…
Sans la quitter des yeux,
l’homme prend mécaniquement l’imperméable plié, qu’on lui tend à plat.
Sonné, il s’en va. Il ne sait même pas qu’il ne lui a pas dit au revoir.
Prit-elle conscience de ce qui se passait en lui ?
Sonnée, elle ne le voit pas partir.
Elle reste sur ce détail, cet imperméable, plié.
Elle y tient.
Alors les bruits revinrent.
Les gens furent de nouveau dans la pièce.
L’homme prit-il conscience de se qui se passa en elle ?
Une chose est sûre : ils furent heureux.

Impossible de résister au plaisir de le taquiner en cette matinée délicieuse. Ses grandes copines les hirondelles viennent d’arriver. Don Giovanni magistral éclate dans la pièce. Elle vient de terminer la lecture d’une chronique très sérieuse (mais où trouve-t-il tous ces mots sur un sujet aussi austère ?) De la pensée à l’écriture. Deux, trois lignes désinvoltes.
Débloquant le verrou de la porte,
il répond aussitôt
en trois quatre mots bien sages,
mais écrits à l’encre bleue
et, hardiesse suprême, se pique d’un point d’exclamation.
Il la surprend une fois encore.
Elle aime ces détails plus que les mots. Une subtilité, un cadeau qu’elle approuve haut la main. Séduite, elle se sent de nouveau parfaitement en accord avec l’expéditeur.

Un regard peut-il agir ainsi, en un instant changer la vie de quelqu’un ?
Elle s’en fout de ce questionnement. Pourtant, plus tard, un jour, des idées stupides lui passent par la tête. Elle complique les choses au lieu de les laisser se faire toutes seules. Elle ne se maîtrise pas et envoie ce message fouillis qui amène au fiasco ce brin d’histoire. L’homme dût suivre un labyrinthe de mots pour arriver au clou de cette ratatouille, l’agression, le mensonge. Rideau ! lance-t-elle.
La belle imposture qu’elle nous trouve là.
Pourquoi commet-elle ce délire ?
Il ne comprend pas. Elle est folle ! Enervé, il n’a pas de temps à perdre, il répond avec acidité, à l’encre noire.
Pas pour lui tout ça, il a d’autres chats à fouetter.
Il la juge stupide,
assommante avec ses pensées à deux sous,
aucun rapport avec son univers
Cette fille m’emmerde !
Il se sent déçu.
Lui, si hermétique, elle avait réussi – comme ça ! – à ouvrir la porte. Il était prêt à libérer l’autre battant.
Mais là, non c’est trop.
– Indésirable !

Elle se sent déçue.
Par elle.
Aucun ressentiment, elle sait.
Lancinante, bientôt accaparante puis dévorante, l’idée imbécile s’empara d’elle.
N’être pas assez.
pas assez belle,
pas assez bien,
pas à la hauteur de cet homme
qui lui plaît,
qui l’a émerveillée, illuminée,
qu’elle intimide, elle le sait,
qui l’impressionne subitement, allez savoir pourquoi…
Alors ?
Les mots.
Pour le rejeter. Un mur de mots, du vrai, du faux.
Escamotant seulement le retour cinglant du boomerang.
On rêve !
En partant, avait-il écrit,  jamais il ne lança de regard noir,
C’est un malentendu.
Toute à son histoire, comment a-t-elle pu occulter le début de la phrase, le reste de la lettre ? Toute à son mensonge, elle ne voit que le mot qui l’y ramenait, l’interprétant comme un déni ; oubliant ses propres paroles. Obscurcie, égarée, elle commence à douter, entraînée par une tristesse infinie.
Pauvre conne.
Horreur de ma bêtise, ces mots de Rimbaud, elle veut se les faire tatouer sur la plante des pieds pour penser à écraser à sienne à chaque pas.
Elle en est là…
Les mots d’Eluard, en boucle dans la tête,
Elle a mal.
Elle vit mal.

Elle rêve de l’inaccessible.
Elle veut rire avec lui.
Dormir avec lui.
Se réveiller avec lui.
Ne se figure pas sans lui.
C’est fait, la sentimentalité bat la campagne avec ses pensées de pacotille. Elle a conscience de ces faux-semblants, et résiste. Résiste.
Un jour tout bleu, un ami vient la voir.
Amaigrie, agitée, elle pleure.
– Parle
Elle parle.
S’il me dit : tu aimes l’idée d’être amoureuse, ton imagination fait le reste, je le baffe,
S’il me dit : La vie continue, je le fracasse,
S’il me dit : Il n’y a rien eu, passe à autre chose, je lui démonte la tête avec tous mes Stendhal.
– Moi je crois à ce regard, il est en manque d’amour, patience.
Grandiloquence, soit. Elle ne croit pas qu’il puisse manquer d’amour, pas lui, la phrase la libère.
Merci Ami !
Champagne ? Champagne !
Musique ? Chet ? Chet !
Rires dans le petit jardin, au soleil couchant, sous la bénédiction des hirondelles. Tourbillonner. Tourbillonner.
Comme elles, avec elles, elle tourbillonne.
La Pastorale… la ronde… elle est heureuse.
Puis, peu avant la mi-juillet, en elle, l’impulsion.
Relire. Relire le message pour la première fois.
Qu’elle fait en s’écartant de l’écran, le regardant de biais.
Cette foutue encre noire, tenace. La pique sur les pensées, piquante.
Puis, stupéfaite, elle lit,
En partant,  jamais je n’ai lancé de regard noir, c’est un malentendu.
Saisie, elle comprend toute l’ampleur de son égarement, du mal fait.
Cet homme insondable s’ouvrait à elle.
Indésirable ou non, lue ou non, comme il veut ! Envoyer un dernier mot.
L’essentiel en filigrane, un au-revoir qu’elle doit lui dire.
L’illusion enfin au repos, elle reprend forme.
La gaieté de nouveau plein le corps.
Tourbillonner encore
Rester sur le détail senti et concret, rien d’autre. Bien sûr !
Pourquoi a-t-elle douté de ce que lui avait enseigné son cher Sollers ?
Elle prend son petit Mac, tape sans ses mains, sourit à la vie, et commence à écrire sa bluette, remerciant Nâzim Hikmet qui vient de l’inspirer,
Si j’étais parole…

Deux certitudes
1 – elle croit à l’avenir
2 – en la Providence

Elle a rempli son placard et décidé de vendre la maison. L’émotion, lavée de tout mensonge, est intacte.

à suivre

 

 

Romances 1/4

   C’est fait. Piquante, l’encre noire dénonce on ne peut mieux en filigrane comme elle l’a déçu. Pourtant, de la réponse lapidaire, elle ne capte qu’un mot, accablant, qui la rend dingue : Malentendu. Elle va lui régler son compte aussi sec.
Elle se croit forte. Elle est à côté de la plaque. La raison imposait silence.
La sanction tombe.
Ici et Maintenant décide-t-il, Interdiction de Passer.
Inflexible, vexé, il va oublier très vite, passer à autre chose, ne plus être dérangé dans son travail, dans sa tête, par cet aiguillon. Sur l’ordinateur, il a ce geste, il la pointe d’emblée, sans regret : Indésirables. Triste chose que ce mot, révélateur d’un état d’esprit qui la dépasse  –
Qu’attendait-elle, qu’il se lamente ? Mais où vit-elle ?  –
La mise à pied lui paraît absurde. Puis la brise.
Elle ne se rend pas. Un jour d’été, au placard, toutes ces pensées qui faisaient les malignes, pointant le bout de leur nez, vous savez, le coup de l’engouement par imagination qui mène aussi sec à la lassitude : l’amoureuse à crédit. Dans cette fantaisie, ce divertimento, le débiteur c’est lui. Elle, veut garder intacte son émotion. Elle sait qu’elle pourrait franchir en son temps la porte qu’il vient de fermer, et là, pourquoi pas, inverser les rôles du tableau de Fragonard, d’un geste sûr, rebloquer ce  sacré verrou.
Oui… si le ciel le veut.
Nous connaissons sur le bout des doigts notre Cukor notre Lubitsch notre Capra et notre Howard Hawks, nous sentons bien qu’ils pourraient se revoir malgré le rideau tendu. Le bon fil sera-t-il tiré ?

Qu’est-ce qui s’est passé avec ces deux-là ?

L’homme est habile, intelligent, lucide chroniqueur d’un journal aussi sérieux que lui. Elle le lit régulièrement et trouve souvent son écriture un peu âpre. Elle le préfère quand il adopte un ton plus mordant. Son cuir assurément est bien tanné. On ne la lui fait pas. Consciencieux, il s’abime dans le travail. L’idée du bonheur ? Elle ne le traverse pas. Pour lui il est en plein dedans. Et après tout, pourquoi pas ? Le mythe du pauvre journaliste solitaire et sans amour, une blague ! Les femmes l’intéressent. Il aime les voyages. Il affectionne les rencontres édifiantes, les conversations sérieuses. La contradiction, le débat, le passionne, il s’y plonge, avec un peu trop d’alcool parfois. On est indulgent s’il prend quelques poses, incidemment. Discret, secret, il a de l’ambition. Il est dans la fourmilière, le cénacle, ces fameux arcanes du pouvoir. Informé, on le sollicite. Perspicace, il réfléchit à ce qui n’est que senti ; pense déjà à un nouveau projet de livre. N’a rien d’un blasé, tant mieux. Mince, pas très grand, visage plus anguleux que ne le suggèrent certaines photos, regard profond, triste un peu, yeux cernés, très. Le travail. Toujours le travail. La bouche est belle, les lèvres sensuelles. Le sourire n’est pas dans sa nature. Dommage. Cela ajouterait à son charme. A chaque fois qu’elle l’a rencontré ça et là, elle note qu’il porte des vestes trop larges, mal ajustées sur lui. Elle s’est dit que cela lui plaisait. Par contre, elle ne se rappelle absolument pas comment sont ses mains.
Elle ? Elle aime voir tout en beau. Son monde de fleurs, de livres, de solitude, représente pour un homme comme lui l’ennui, la fuite, un no man’s land. Il ne sait pas qu’elle hésite à vendre sa maison et retrouver Paris.
Effectivement, s’ils furent auparavant, en tout, irréprochables de politesse, d’indifférence, quand ils se croisaient chez leurs amis, ce soir très frais d’un printemps tout neuf, ils vont bel et bien se trouver, on peut le dire. La Providence les a dans le collimateur ; sens premier du mot  : « appareil d’optique produisant des rayons parallèles qui permet de superposer l’objet visé à l’image des repères. »
Notre homme est dans le constat. Il l’observe. Elle est gaie. Le goût magnifique de la vie lui est revenu depuis la dernière fois où il l’a vit ; le visage, l’allure, surent en profiter généreusement en gratitude. Intérêt futile, inédit, pour l’orange et la suavité de longue écharpe qu’elle porte ce soir-là ; il se divertit un temps avec la pensée d’en tester la douceur.
– Il chasse l’intruse –
Aucun délai d’observation pour elle.
Attirance nette, épidermique, sans appel, qui la prend de cours, dès qu’elle croise son regard en se retournant pour donner son manteau à l’amie. Réactive, joyeuse, ne se prend pas la tête, s’approuve et trouve même qu’elle a bon goût. Jubilation secrète, subitement curieuse de celui qu’elle ignorait avant Mais qui es-tu ? Pour donner le change, elle lui lance une pique amicale sur sa tenue. L’homme portait blazer, évidemment mal coupé, chemise blanche et pantalon gris – pas de quoi pavoiser. Décontenancé, il bafouille, écartant les bras tel un crucifié. Compatissante, elle se détourne, souriant à d’autres visages.
Ils se parlent.
Face à face ?
Côte à côte.
Intimidés un rien (délicieux !). Chaperonnés par un homme bien pessimiste dont notre journaliste adhère à la liste infinie d’inéluctables catastrophes désastres échecs ou ruines financières à venir. Elle se défile en douce avant la fin du monde. Pour la suite, en plein accord, le classique. Ils s’évitent au milieu des invités. Elle est meilleure que lui pour les regards en biais. Lui faillit se faire prendre plus d’une fois. Rien d’exceptionnel jusque là. Tu m’as vu. On s’est vu…
Alors va advenir le trouble, d’une amplitude superbe.
La Providence, en Majesté.
En fin de soirée. Au moment du départ de l’homme.
Comme dans les bons vieux mélos.
Elle si romanesque fut servie.
Et lui, si pragmatique, quelle conclusion en tire-t-il ?
Malentendu, vraiment ?
Dans le commentaire baudelairien du terme alors  (pardon, la citation s’impose ici)  « Le malentendu c’est le plaisir ».

à suivre

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