cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Catégorie : Poésie (Page 1 sur 8)

être captif, là n’est pas la question – Nâzim Hikmet

Je suis dans la clarté qui s’avance.
Mes mains sont pleines de désirs, le monde est beau.

Mes yeux ne se lassent pas de voir les arbres,
les arbres si pleins d’espoir, les arbres si verts.

Un sentier ensoleillé s’en va à travers les mûriers.
Je suis à la fenêtre de l’infirmerie.

Je ne sens pas l’odeur des médicaments.
Les oeillets ont dû fleurir quelque part.

Et voilà, mon amour, et voilà, être captif, là n’est pas la question,
la question est de ne pas se rendre…

1948

Conte de fée – Robert Desnos

Il était un grand nombre de fois
Un homme qui aimait une femme
Il était un grand nombre de fois
Une femme qui aimait un homme
Il était un grand nombre de fois
Une femme et un homme
Qui n’aimaient pas celui et celle qui les aimaient

Il était une fois
Une seule fois peut-être
Une femme et un homme qui s’aimaient.

Bref poème du voyage – Álvaro Mutis

Sur la plate-forme du dernier wagon
tu es venue contempler la fuite du paysage.
Si en passant entre les eucalyptus
il t’a semblé voir le train pénétrer
dans une cathédrale aux odeurs de tisane et de fièvre ;
si tu as ouvert ta blouse à cause de la chaleur,
découvrant la naissance de tes seins ;
si le train a continué se descente
vers les savanes brûlantes où le vent demeure suspendu
et les eaux stagnantes se recouvrent d’une crème verdâtre
seul indice de leur présence inutile ;
si tu rêves à la dernière gare
comme à un vaste hall aux verrières opaques
où les bruits ont l’écho nu des cliniques ;
si tu as jeté tout au long de la voie
la peau flétrie de fruits à la pulpe blanche ;
si ton urine a laissé sur le ballast roux
une trace fugace d’humidité
que lèchent les vers luisants ;
si le voyage se prolonge des jours et des semaines,
si nul ne te parle et si, à l’intérieur,
dans les wagons bourrés de marchands et de pèlerins,
on te donne tous les noms de la terre,
s’il en est vraiment ainsi,
alors je n’aurai pas attendu en vain
sous le porche bref du chloroforme
et je pourrai entrer avec quelque espérance.

O

Résistance passionnante véhémente et farouche – Hölderlin

Plus nous sommes attaqués par le néant qui, tel un abîme de toute part menace de nous engloutir ou bien aussi par ce multiple quelque chose qu’est la société des hommes et son activité qui, sans forme, sans âme et sans amour, nous persécute et nous distrait, et plus la résistance doit être passionnante, véhémente et farouche de toute part. N’est-ce pas ?

cité par Anne Dufourmantelle « Intelligence du rêve »

Pierres des chemins – Guillevic

Tout ce que j’ai mis
Comme tendresse
À ne pas vous caresser,

Pierres des chemins.

Maintenant

L’infini – Guillevic

Peux-tu jurer
Que toujours

Tu préfères
Le fini à l’infini ?

L’infini
C’est toi dans tout
Ce que tu n’es pas.

Maintenant

12 – Jamais d’autre que toi – Desnos

Jamais d’autre que toi en dépit des étoiles et des solitudes
En dépit des mutilations d’arbre à la tombée de la nuit
Jamais d’autre que toi ne poursuivra son chemin qui est le mien
Plus tu t’éloignes et plus ton ombre s’agrandit
Jamais d’autre que toi ne saluera la mer à l’aube quand fatigué d’errer
moi sorti des forêts ténébreuses et des buissons d’orties
je marcherai vers l’écume
Jamais d’autre que toi ne posera sa main sur mon front et mes yeux
Jamais d’autre que toi et je nie le mensonge et l’infidélité
Ce navire à l’ancre tu peux couper sa corde

Corps et biens

après s’être chamaillés toute la journée – William Cliff

Quand mon père et ma mère s’aimaient à Gembloux
après s’être chamaillés toute la journée,
ils se retrouvaient corps à corps s’aimant beaucoup
et se mêlant dans une amoureuse mêlée.

Je souffrais quand mon père disputait ma mère
sans comprendre que ce n’était pas important
parce que cette nuit ils remettraient l’affaire
de s’aimer en se joignant amoureusement.

Alors ma mère se retrouvait engrossée,
pour la énième fois un enfant dans son ventre
grandissait, grandissait pour la folle épopée
de se pousser et hurler parce que l’attente

de tout enfant est celle de croire qu’un jour
Dieu lui donnera d’avoir l’Eternel Amour.

Matières fermées
Poème

Où passer nos jours à présent ? – René Char

Demeurons dans la pluie giboyeuse et nouons notre souffle à elle. Là, nous ne souffrirons plus rupture, dessèchement ni agonie ; nous ne sèmerons plus devant nous notre contradiction renouvelée, nous ne sécréterons plus la vacance où s’engouffrait la pensée, mais nous maintiendrons ensemble sous l’orage à jamais habité, nous offrirons à sa brouillonne fertilité, les puissants termes ennemis, afin que buvant à des sources grossies ils se fondent en un inexplicable limon.

Dans la pluie giboyeuse (1968)
Le Nu perdu

9 – la bonne nouvelle des jours à venir – Nazim Hikmet

Je ne ressens pas la nostalgie des jours passés
– sauf celle d’une nuit d’été –
et même l’ultime éclat bleu de mes yeux
te dira la bonne nouvelle
des jours à venir.

(1947)

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