cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Catégorie : Poésie (Page 1 sur 8)

Hélas ! un malotru orné de deux donzelles monta et fit sonner des musiques nouvelles – William Cliff

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Au matin cette misère fut balayée
quand un rayon solaire perçant les nuages
répandit sa lumière sur l’émerveillée
nature parsemée de cristaux qui l’embrasent,

ceux que la pluie avait déposés longuement
pendant la nuit faisant éclater la verdure
sur toute la campagne brillant à présent
et scintillant d’une étincelante parure.

Hélas ! un malotru orné de deux donzelles
monta et fit sonner des musiques « nouvelles »
dont il voulait nous imposer le plein régime.

Comme je le priais de les vouloir baisser
il les poussa plus fort, et du coup je hurlai :
alors comme un couard, il stoppa sa machine.

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« Espèce de crapule ! » que je lui gueulai,
« Moi ? moi ? une crapule ? » osa-t-il me répondre,
mais pour tout réponse je le fusillai
comme trouant de mon regard sa tronche immonde.

Or la gare d’Ottigniës nous sépara,
et marchant sur le quai pour ma correspondance,
je sentis dans mon ventre une invincible joie,
celle d’avoir écrasé la grosse arrogance

de la bêtise qui veut s’imposer partout.
Je déteste ce temps qui se met à genoux
et accepte d’être ainsi toujours humilié :

y avait une fille voulant étudier
qui dut changer de place à cause de ce monstre,
n’est pas révoltant ce que cela démontre ?

Matières fermées
Poème

Le soir venu – Constantin Cavafis

De toute façon, cela ne pouvait pas durer. L’expérience
des années me le prouve. Pourtant, ce fut un peu rapidement
que le Destin vint y mettre un terme.
La belle vie ne dura pas.
Mais que les parfums étaient enivrants,
quelle douceur avait le lit où nous nous retrouvions,
à quel plaisir nos corps se sont-ils livrés.

Un lointain écho de ces jours de plaisir,
un écho de ces jours m’est revenu tout à l’heure,
quelque chose de l’ardeur mutuelle de notre jeunesse ;
au point qu’entre mes mains, j’ai repris une lettre,
et je l’ai lue et relue jusqu’à ce qu’on n’y voie plus clair.

Et je suis sorti mélancoliquement sur le balcon –
je suis sorti me changer les idées en regardant au moins
un peu de cette ville bien-aimée,
un peu de la foule des rues et des magasins.

En attendant les barbares
et autres poèmes

Oeuvre sur l’eau – Erri De Luca

Et le deuxième jour les eaux se rompirent
pour faire place au ciel.
L’univers était liquide, il fut divisé en deux,
un dessus et un dessous d’eaux,
avec le firmament au milieu.
L’oxygène se délivra du double tour de l’hydrogène,
dans la brume se mêla à l’azote et s’épanouit
en gaz de l’air, en substance des cieux.
Les eaux s’amassèrent dans des enclos,
s’offrit à la vue le sec et il fut appelé terre.
Et sur elle l’arbre
s’abreuve, flotte, et brûle autant qu’un homme.
Et sur la terre nuages, glaces, neiges, arcs-en-ciel, étangs,
marais, lacs, puits, citernes, canaux, bassins, afflux,
sources, torrents, thermes et prières pour bénir l’eau.

être captif, là n’est pas la question – Nâzim Hikmet

Je suis dans la clarté qui s’avance.
Mes mains sont pleines de désirs, le monde est beau.

Mes yeux ne se lassent pas de voir les arbres,
les arbres si pleins d’espoir, les arbres si verts.

Un sentier ensoleillé s’en va à travers les mûriers.
Je suis à la fenêtre de l’infirmerie.

Je ne sens pas l’odeur des médicaments.
Les oeillets ont dû fleurir quelque part.

Et voilà, mon amour, et voilà, être captif, là n’est pas la question,
la question est de ne pas se rendre…

1948

Conte de fée – Robert Desnos

Il était un grand nombre de fois
Un homme qui aimait une femme
Il était un grand nombre de fois
Une femme qui aimait un homme
Il était un grand nombre de fois
Une femme et un homme
Qui n’aimaient pas celui et celle qui les aimaient

Il était une fois
Une seule fois peut-être
Une femme et un homme qui s’aimaient.

Bref poème du voyage – Álvaro Mutis

Sur la plate-forme du dernier wagon
tu es venue contempler la fuite du paysage.
Si en passant entre les eucalyptus
il t’a semblé voir le train pénétrer
dans une cathédrale aux odeurs de tisane et de fièvre ;
si tu as ouvert ta blouse à cause de la chaleur,
découvrant la naissance de tes seins ;
si le train a continué se descente
vers les savanes brûlantes où le vent demeure suspendu
et les eaux stagnantes se recouvrent d’une crème verdâtre
seul indice de leur présence inutile ;
si tu rêves à la dernière gare
comme à un vaste hall aux verrières opaques
où les bruits ont l’écho nu des cliniques ;
si tu as jeté tout au long de la voie
la peau flétrie de fruits à la pulpe blanche ;
si ton urine a laissé sur le ballast roux
une trace fugace d’humidité
que lèchent les vers luisants ;
si le voyage se prolonge des jours et des semaines,
si nul ne te parle et si, à l’intérieur,
dans les wagons bourrés de marchands et de pèlerins,
on te donne tous les noms de la terre,
s’il en est vraiment ainsi,
alors je n’aurai pas attendu en vain
sous le porche bref du chloroforme
et je pourrai entrer avec quelque espérance.

O

Résistance passionnante véhémente et farouche – Hölderlin

Plus nous sommes attaqués par le néant qui, tel un abîme de toute part menace de nous engloutir ou bien aussi par ce multiple quelque chose qu’est la société des hommes et son activité qui, sans forme, sans âme et sans amour, nous persécute et nous distrait, et plus la résistance doit être passionnante, véhémente et farouche de toute part. N’est-ce pas ?

cité par Anne Dufourmantelle « Intelligence du rêve »

Pierres des chemins – Guillevic

Tout ce que j’ai mis
Comme tendresse
À ne pas vous caresser,

Pierres des chemins.

Maintenant

L’infini – Guillevic

Peux-tu jurer
Que toujours

Tu préfères
Le fini à l’infini ?

L’infini
C’est toi dans tout
Ce que tu n’es pas.

Maintenant

12 – Jamais d’autre que toi – Desnos

Jamais d’autre que toi en dépit des étoiles et des solitudes
En dépit des mutilations d’arbre à la tombée de la nuit
Jamais d’autre que toi ne poursuivra son chemin qui est le mien
Plus tu t’éloignes et plus ton ombre s’agrandit
Jamais d’autre que toi ne saluera la mer à l’aube quand fatigué d’errer
moi sorti des forêts ténébreuses et des buissons d’orties
je marcherai vers l’écume
Jamais d’autre que toi ne posera sa main sur mon front et mes yeux
Jamais d’autre que toi et je nie le mensonge et l’infidélité
Ce navire à l’ancre tu peux couper sa corde

Corps et biens

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