cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Catégorie : Poésie (Page 2 sur 8)

8 – mon désir enfantin – Paul Eluard

Je parle et l’on me parle et je connais l’espace
Et le temps qui sépare et qui joint toutes choses
Et je confonds les yeux et je confonds les roses
Je vois d’un seul tenant ce qui dure ou s’efface

La présence a pour moi les traits de ce que j’aime

C’est là tout mon secret ce que j’aime vivra
Ce que j’aime a pour toujours vécu dans l’unité
Les dangers et les deuils l’obscurité latente
N’ont jamais pu fausser mon désir enfantin

Ailleurs Ici Partout

Que dire ? – Andrée Chedid

Que dire
Des trouées de l’âme
De la glisse des pensées
Des dérapages du sens

Que dire
Du corps qui se rénove
Par la grâce d’une parole
Le secours d’une caresse
La saveur d’une malice

Que dire
Des jours si vivaces
Des heures si ténues
De la geôle des mots
De l’attrait du futur

Que dire
De l’instant
Tantôt ennemi
Tantôt ami ?

6 – H M T – Michel Houellebecq

Au fond j’ai toujours su
Que j’atteindrais l’amour
Et que cela serait
Un peu avant ma mort.

J’ai toujours eu confiance,
Je n’ai pas renoncé
Bien avant ta présence,
Tu m’étais annoncée.

Voilà, ce sera toi
Ma présence effective
Je serai dans la joie
De ta peau non fictive

Si douce à la caresse,
Si légère et si fine
Entité non divine
Animal de tendresse.

5 – Plaines où l’on plane – Henri Michaux

Plaines
par-dessus de hautes plaines de nuages
on plane
on plane
où l’on planerait toute la vie

La terre pour finir revient faiblement
basse, bâtie, trop bâtie, aplatie
large tapis parcouru de haut, de très haut,

vers d’impérieux tracés en longues lignes.
La grande aile, où l’on est, vire
… se pose

Retour, réseaux, couleurs… l’air si fade
taupes obscures rentrant dans l’obscur

Déplacements – Dégagements

4 – La tendresse héroïque – Pasolini

(…)
Sur ces murets, sur ces routes,
imprégnés d’un étrange parfum,
où fleurissaient, rouges, dans la tiédeur,
des pommiers, des cerisiers : et cette couleur rouge
était légèrement brunie, tout comme
plongée dans l’air de quelque orage d’été,
un rouge presque marron, des cerises comme des quetsches,
des reinettes comme des prunes, qui parfois luisaient vaguement
parmi les sombres et intenses
broderies du feuillage, immobile, comme si le printemps
s’était attardé longuement,
pour jouir de cette tiédeur où reprenait vie le monde,
enflammé, dans son antique espoir, d’un espoir nouveau.

Et, sur tout cela, le volettement,
l’humble, le paresseux volettement
des drapeaux rouges. Dieu ! les beaux drapeaux
de ces Années Quarante !
Voletant l’un sur l’autre, drus, avec leur pauvre
toile rougeoyante, d’un rouge profond,
qui s’entremêlait à l’éclatante misère
des édredons de soie, des lessives des familles d’ouvriers
– et au feu des cerises, des pommes, violet
par trop d’humidité, et qu’un brin de soleil teignait de sang,
rouge enflammé, noué en bouquets et tremblant,
dans la tendresse héroïque d’une immortelle saison !

Les beaux drapeaux

Poésies 1943-1970

3 – Sans me lasser – Marina Tsvétaïéva

Sans me lasser, comme caillasse
Que l’on casse, sans me lasser
Comme on attend la mort,
Venir la rime, sans me lasser

(Comme l’otage dans ses chaînes
Attend venir la souveraine)
Sans me lasser, comme on caresse
Sa vengeance, sans me lasser –

Je t’attendrai (Plombe paupières.
Dents contre lèvres. Roidie. De pierre.)
Sans me lasser, comme l’on berce
Sa tendresse, sans me lasser

Comme des perles que l’on perce,
Sans me lasser, comme des ongles
Que l’on ronge, sans me lasser
Je t’attendrai – Grince un traîneau

Crisse la glace. Grincent des gonds :
La taïga gronde et s’engouffre.
Rescrit suprême : Prince nouveau,
Nouveau royaume, entrez altesse.

Et sous mon toit :
Pas ici-bas –
Mais bien chez moi.

27 mars 1923

2 – Rêvé pour l’hiver – Rimbaud

L’hiver, nous irons dans un petit wagon rose
Avec des coussins bleus.
Nous serons bien. Un nid de baisers fous repose
Dans chaque coin moelleux.

Tu fermeras l’oeil, pour ne point voir, par la glace,
Grimacer les ombres des soirs,
Ces monstruosités hargneuses, populace
De démons noirs et de loups noirs.

Puis tu te sentiras la joue égratignée…
Un petit baiser, comme une folle araignée,
Te courra par le cou…

Et tu me diras : « Cherche ! » en inclinant la tête,
– Et nous prendrons du temps à trouver cette bête
– Qui voyage beaucoup…

À… Elle.
En wagon, le 7 octobre 1870

les nuits d’amoureux délires – Hermann Hesse

F A U X  ! …

FAUX ! c’est faux ! je suis jeune encore,
Je ne suis pas repu de vivre ;
Il n’est pas de femme au beau corps
Qui ne m’inspire et ne m’enivre.

Me hantent les corps nus et chauds
Des excellentes et des pires,
Des valses les brillants galops
Et les nuits d’amoureux délires.

Même il me rêve d’un amour
Sacré, muet, limpide et tendre
Comme le premier… et toujours
Pour lui je puis des pleurs répandre.

*

1 – Sans titre – Houellebecq

Ma vie, ma vie, ma très ancienne
Mon premier voeu mal refermé
Mon premier amour infirmé
Il a fallu que tu reviennes

Il a fallu que je connaisse
Ce que la vie a de meilleur
Quand deux corps jouent de leur bonheur
Et sans fin s’unissent et renaissent

Entré en dépendance entière
Je sais le tremblement de l’être
L’hésitation à disparaître
Le soleil qui frappe en lisière

Et l’amour, où tout est facile,
Où tout est donné dans l’instant
Il existe, au milieu du temps,
La possibilité d’une île.

#apprendreunpoèmeparsemaine

L’étonnement – Nâzim Hikmet

Je peux aimer
et comment
exige de moi tout ce que tu voudras
ma vie, mes yeux

Je peux me fâcher
ma bouche n’écumera pas
mais la colère du chameau n’est rien à côté de la mienne
ma colère, non ma haine

Je peux comprendre
très souvent à vue de nez
c’est-à-dire percevant l’odeur de ce qui est le plus lointain, le plus obscur
et je peux me battre
pour tout ce que je trouve vrai, juste, beau
et pour tout le monde
mon âge et mon image n’y peuvent rien
mais voyez-vous depuis longtemps j’oublie de m’étonner
l’étonnement aux yeux ronds, grands ouverts, éperdument jeune
m’a abandonné.
Dommage.

Février 1963

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