cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Catégorie : Poésie (Page 2 sur 7)

2 – Rêvé pour l’hiver – Rimbaud

L’hiver, nous irons dans un petit wagon rose
Avec des coussins bleus.
Nous serons bien. Un nid de baisers fous repose
Dans chaque coin moelleux.

Tu fermeras l’oeil, pour ne point voir, par la glace,
Grimacer les ombres des soirs,
Ces monstruosités hargneuses, populace
De démons noirs et de loups noirs.

Puis tu te sentiras la joue égratignée…
Un petit baiser, comme une folle araignée,
Te courra par le cou…

Et tu me diras : « Cherche ! » en inclinant la tête,
– Et nous prendrons du temps à trouver cette bête
– Qui voyage beaucoup…

À… Elle.
En wagon, le 7 octobre 1870

les nuits d’amoureux délires – Hermann Hesse

F A U X  ! …

FAUX ! c’est faux ! je suis jeune encore,
Je ne suis pas repu de vivre ;
Il n’est pas de femme au beau corps
Qui ne m’inspire et ne m’enivre.

Me hantent les corps nus et chauds
Des excellentes et des pires,
Des valses les brillants galops
Et les nuits d’amoureux délires.

Même il me rêve d’un amour
Sacré, muet, limpide et tendre
Comme le premier… et toujours
Pour lui je puis des pleurs répandre.

*

1 – Sans titre – Houellebecq

Ma vie, ma vie, ma très ancienne
Mon premier voeu mal refermé
Mon premier amour infirmé
Il a fallu que tu reviennes

Il a fallu que je connaisse
Ce que la vie a de meilleur
Quand deux corps jouent de leur bonheur
Et sans fin s’unissent et renaissent

Entré en dépendance entière
Je sais le tremblement de l’être
L’hésitation à disparaître
Le soleil qui frappe en lisière

Et l’amour, où tout est facile,
Où tout est donné dans l’instant
Il existe, au milieu du temps,
La possibilité d’une île.

#apprendreunpoèmeparsemaine

L’étonnement – Nâzim Hikmet

Je peux aimer
et comment
exige de moi tout ce que tu voudras
ma vie, mes yeux

Je peux me fâcher
ma bouche n’écumera pas
mais la colère du chameau n’est rien à côté de la mienne
ma colère, non ma haine

Je peux comprendre
très souvent à vue de nez
c’est-à-dire percevant l’odeur de ce qui est le plus lointain, le plus obscur
et je peux me battre
pour tout ce que je trouve vrai, juste, beau
et pour tout le monde
mon âge et mon image n’y peuvent rien
mais voyez-vous depuis longtemps j’oublie de m’étonner
l’étonnement aux yeux ronds, grands ouverts, éperdument jeune
m’a abandonné.
Dommage.

Février 1963

La Terre – Pablo Neruda

Louée soit la vieille terre à couleur d’excrément,
loués soient ses cavités, ses sacro-saints ovaires,
les sous-sols du savoir où furent conservés
cuivre, pétrole, aimants, quincaille, pureté,
l’éclair qui paraissait descendre de l’enfer
fut amassé par la mère ancestrale des racines
et chaque jour le pain est venu nous saluer
sans se soucier du sang et de la mort, les vêtements
et ces maudites lignées d’hommes qui font la lumière du monde.

La rose détachée

Elle se tourne, et soudain le regarde – Le Tasse

128 Elle se tourne, et soudain le regarde ;
Ell’ ne l’a pas entendu s’avancer.
Et elle crie, et du visage aimé
Détourne avec horreur les yeux, se pâme.
Elle tombait, fleur à demi coupée,
Et ployant son lent col : il la soutint,
Et fit du bras colonne à son beau flanc,
Sur son blanc sein sa robe dénouant.

129 Et il baigna d’aucunes larmes pieuses
Le beau front, le beau sein de la pauvrette.
Comme au matin, sous la pluie argentée,
Se rembellit, décolorée, la rose,
Elle, se reprenant, leva le front,
Baigné de pleurs qui n’étaient point les siens,
Trois fois leva et détourna les yeux
Du cher cher objet : le contempler ne peut.

130 D’une main languidette, elle s’essaie
À repousser le bras fort, son soutien,
Mais ne peut échapper à cette étreinte,
Qui toujours plus étroitement la serre.
Enfin, s’abandonnant à ce doux lien,
Si tendre et cher, bien qu’elle s’en défende,
Elle parla, versant des pleurs à flots,
Mais sans lever les yeux vers le héros.

131 « Ô toujours, que tu part’ ou bien retournes,
Egalement cruel, quoi donc te guide ? »

Jérusalem libérée

Considero valore – Erri De Luca

Considero valore ogni forma di vita, la neve, la fragola, la mosca.
Considero valore il regno minerale, l’assemblea delle stelle.
Considero valore il vino finché dura il pasto, un sorriso involontario,
la stanchezza di chi non si è risparmiato, due vecchi che si amano.
Considero valore quello che domani non varrà più niente
e quello che oggi vale ancora poco.
Considero valore tutte le ferite.
Considero valore risparmiare acqua, riparare un paio di scarpe,
tacere in tempo, accorrere a un grido, chiedere permesso prima di sedersi,
provare gratitudine senza ricordare di che.
Considero valore sapere in une stanza dov’è il nord,
qual è il nome del vento che sta asciugando il bucato.
Considero valore il viaggio del vagabondo, la clausura della monaca,
la pazienza del condannato, qualunque colpa sia.
Considero valore l’uso del verbo amare e l’ipotesi che esista un creatore.
Molti di questi valori non ho conosciuto.

-/-

J’attache de la valeur à toute forme de vie, à la neige, la fraise, la mouche.
J’attache de la valeur au règne animal et à la république des étoiles.
J’attache de la valeur au vin tant que dure le repas, au sourire involontaire, à la fatigue de celui qui ne s’est pas épargné, à deux vieux qui s’aiment.
J’attache de la valeur à ce qui demain ne vaudra plus rien et à ce qui aujourd’hui vaut encore peu de chose.
J’attache de la valeur à toutes les blessures.
J’attache de la valeur à économiser l’eau, à réparer une paire de souliers, à se taire à temps, à accourir à un cri, à demander la permission avant de s’asseoir, à éprouver de la gratitude sans se souvenir de quoi.
J’attache de la valeur à savoir où se trouve le nord dans une pièce, quel est le nom du vent en train de sécher la lessive.
J’attache de la valeur au voyage du vagabond, à la clôture de la moniale, à la patience du condamné quelle que soit sa faute.
J’attache de la valeur à l’usage du verbe aimer et à l’hypothèse qu’il existe un créateur.
Bien de ces valeurs, je ne les ai pas connues.

-/-

avec l’immensité des kilomètres – Nazim Hikmet

L’homme dit à la femme :
– Je t’aime,
et comment,
comme si je serrais dans mes paumes
mon coeur, comme un objet de verre
faisant saigner mes doigts
le brisant,
à la folie…
L’homme dit à la femme :
– Je t’aime,
et comment,
avec la profondeur des kilomètres,
avec l’immensité des kilomètres,
Cent pour cent
mille cinq cents pour cent
cent fois l’infiniment cent…
La femme a dit à l’homme :
– J’ai regardé
avec ma tête, avec coeur :
avec amour, avec terreur, en me penchant
sur tes lèvres,
sur ton coeur,
sur ta tête.
Et tout ce que je te dis maintenant
c’est toi qui me l’as appris,
comme un murmure dans les ténèbres…
Et je sais aujourd’hui
que la terre
comme une mère
au visage ensoleillé
allaite son dernier enfant, le plus beau..
Mais que faire ?
Mes cheveux sont pris dans ce qui agonise
et je ne puis
en délivrer ma tête
Toi,
tu dois avancer
après un regard aux yeux
du nouveau-né.
Toi,
tu dois avancer, tu dois m’abandonner…
La femme s’est tue.
Ils se sont enlacés.
Sur le sol un livre est tombé.
Ils se sont quittés.

Histoire d’une séparation (1951)
Poésies

le soir venu – Cavafis

De toute façon, cela ne pouvait pas durer. L’expérience
des années me le prouve. Pourtant, ce fut un peu rapidement
que le Destin vint y mettre un terme.
La belle vie ne dura pas.
Mais que les parfums étaient enivrants,
quelle douceur avait le lit où nous nous retrouvions,
à quel plaisir nos corps se sont-ils livrés.

Un lointain écho de ces jours de plaisir,
un écho de ces jours m’est revenu tout à l’heure,
quelque chose de l’ardeur mutuelle de notre jeunesse ;
au point qu’entre mes mains, j’ai repris une lettre,
et je l’ai lue et relue jusqu’à ce qu’on n’y voie plus clair.

Et je suis sorti mélancoliquement sur le balcon –
je suis sorti me changer les idées en regardant au moins
un peu de cette ville bien-aimée,
un peu de la foule des rues et des magasins.

(1917)

maison avec jardin – Constantin Cavafis

J’aimerais avoir une maison à la campagne
avec un très grand jardin – non pas tant
pour les fleurs, pour les arbres, et pour la verdure
(on les y trouverait bien sûr ; rien n’est plus beau)
mais pour avoir des bêtes. C’est mon rêve d’avoir des bêtes !
Au moins sept chats – deux tout à fait noirs,
et deux blancs comme la neige, pour le contraste.
Un grave perroquet, que j’écouterais
dire des choses avec emphase et conviction.
Pour les chiens, je pense que trois me suffiraient.
Je voudrais aussi deux chevaux (ils sont braves, les chevaux).
Et à coup sûr trois ou quatre de ces merveilleux,
de ces sympathiques animaux, les ânes,
qui resteraient là sans rien faire, à savourer leur bien-être.
(février 1917)

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