cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Catégorie : Poésie (Page 2 sur 7)

le soir venu – Cavafis

De toute façon, cela ne pouvait pas durer. L’expérience
des années me le prouve. Pourtant, ce fut un peu rapidement
que le Destin vint y mettre un terme.
La belle vie ne dura pas.
Mais que les parfums étaient enivrants,
quelle douceur avait le lit où nous nous retrouvions,
à quel plaisir nos corps se sont-ils livrés.

Un lointain écho de ces jours de plaisir,
un écho de ces jours m’est revenu tout à l’heure,
quelque chose de l’ardeur mutuelle de notre jeunesse ;
au point qu’entre mes mains, j’ai repris une lettre,
et je l’ai lue et relue jusqu’à ce qu’on n’y voie plus clair.

Et je suis sorti mélancoliquement sur le balcon –
je suis sorti me changer les idées en regardant au moins
un peu de cette ville bien-aimée,
un peu de la foule des rues et des magasins.

(1917)

maison avec jardin – Constantin Cavafis

J’aimerais avoir une maison à la campagne
avec un très grand jardin – non pas tant
pour les fleurs, pour les arbres, et pour la verdure
(on les y trouverait bien sûr ; rien n’est plus beau)
mais pour avoir des bêtes. C’est mon rêve d’avoir des bêtes !
Au moins sept chats – deux tout à fait noirs,
et deux blancs comme la neige, pour le contraste.
Un grave perroquet, que j’écouterais
dire des choses avec emphase et conviction.
Pour les chiens, je pense que trois me suffiraient.
Je voudrais aussi deux chevaux (ils sont braves, les chevaux).
Et à coup sûr trois ou quatre de ces merveilleux,
de ces sympathiques animaux, les ânes,
qui resteraient là sans rien faire, à savourer leur bien-être.
(février 1917)

comme un jardin – Rilke

Si je te perds un jour,
pourras-tu dormir alors
sans que tel le feuillage d’un tilleul
je bruisse à peine, penché sur toi ?

Sans que je veille et dépose
des mots, des paupières presque,
sur tes seins, sur tes membres,
et sur ta bouche.

Sans que je te close
et te laisse seule avec ce qui t’appartient,
comme un jardin où poussent à foison
la mélisse et l’anis étoilé.

Chanson à dormir
(paris, début de l’été 1908)

je recommence – Rilke

Tous mes adieux sont faits. Tant de départs m’ont lentement formé dès mon enfance. Mais je reviens encore, je recommence, ce franc retour libère mon regard. Ce qui me reste, c’est de le remplir, et ma joie toujours impénitente d’avoir aimé des choses ressemblantes à ces absences qui nous font agir.

Vergers

dès maintenant – Nâzim Hikmet

Ce monde refroidira
étoile parmi les étoiles
et même des plus petites,
une pépite d’or sur fond de velours bleu en somme,
notre univers immense en somme.

Ce monde un beau jour refroidira
même pas comme un bloc de glace
ou un nuage mort,
il roulera comme une coquille de noix vide
dans l’obscurité sans bornes ni limites…

Dès maintenant tu en éprouveras la douleur
tu en ressentiras la tristesse dès maintenant,
C’est ainsi que tu dois aimer le monde
pour pouvoir dire : j’ai vécu.

De la vie III

Poémes

ce soir en marchant dans Venise – Houellebecq

Ce soir en marchant dans Venise
J’ai repensé à toi ma Lise.
J’aurais bien aimé t’épouser
Dans la basilique dorée.
Les gens s’en vont, les gens se quittent
Ils veulent vivre un peu trop vite.
Je me sens vieux, mon corps est lourd
Il n’y a rien d’autre que l’amour.

Les nuages – Ariwara no Narihira

Les nuages
qui s’élèvent dans le ciel
ne laissent pas de trace
comme eux je suis
devenue éphémère

 

(attribué à)

Nicolas-Bouvier-00

(Nicolas Bouvier)

 

 

Et j’entre dans le jardin – Yves Bonnefoy

Je m’éveille et me lève et marche. Et j’entre
Dans le jardin de quand j’avais dix ans,
Qui ne fut qu’une allée, bien courte, entre deux masses
De terre mal remuée, où les averses
Laissent longtemps des flaques où se prirent
Les premières lumières que j’aie aimées.
Mais c’est la nuit maintenant, je suis seul,
Les êtres que j’ai connus dans ces années
Parlent là-haut et rient, dans une salle
Dont tombe la lueur dans l’allée ; et je sais
Que les mots que j’ai dits, décidant parfois
De ma vie, sont ce sol, cette terre noire.
Autour de moi le dédale, infini,

Tout se mit à sourire – Octavio Paz

Sa présence changea ma vie. Cette maison aux couloirs obscurs et aux meubles poussiéreux se remplit d’air, de soleil,  de rumeurs et de reflets verts et bleus, population innombrable et heureuse toute en réverbérations et échos. Que de vagues en une vague, et comme elle peut faire d’un mur, d’une poitrine, d’un front en les couronnant d’écume, une plage, des rochers, des récifs ! Il n’était pas jusqu’aux abjects recoins de la poussière et des détritus qui ne fussent touchés par ses mains légères. Tout se mit à sourire, et partout brillèrent de blanches dents. Le soleil entrait avec plaisir dans des vieilles chambres et y demeurait des heures, alors qu’il avait abandonné depuis longtemps les autres maisons dans le quartier, dans la ville, dans le pays. Et plusieurs nuits, fort tard, les étoiles scandalisées le virent sortir en cachette de chez moi.
L’amour était un jeu, une création perpétuelle. Tout était plage, sable, lit aux draps toujours frais.

Liberté sur parole

Un jour commence – Octavio Paz


Ouvrir et fermer des portes
La graine du soleil s’ouvre sans bruit
Un jour commence
La brume gravit la colline
Un homme descend la rivière
Ils se rencontrent dans tes yeux
Tu te perds dans le jour
Chantant dans le feuillage de la lumière
Des cloches sonnent au loin
Chaque appel est une vague
Chaque vague ensevelit à jamais
Un geste une parole la lumière contre le nuage
Tu ris et te peignes distraite
Un jour commence à tes pieds…

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