cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Catégorie : Récit (Page 1 sur 9)

Hesse jardinier – Marco Martella

Dans son poème « Heures passées au jardin », Hesse explique que les fruits et les légumes de son potager lui permettent de vivre frugalement, comme un paysan, presque en autarcie. Pendant qu’il travaille au jardin, il se laisse aller à la rêverie que favorisent les tâches répétitives, ou il dialogue dans son esprit avec les personnages de ses livres. Les pages du Jeu des perles de verre, le roman qu’il est en train d’écrire, s’insinuent dans le paysage clos du jardin. Comme chez Chateaubriand, le geste du jardinier et celui du poète coïncident par moments. Dans les carrés du potager ou sur la page, il est toujours question de faire germer puis grandir, et de contribuer à l’émergence d’un monde idéal où la réalité puisse se refléter, la sève circuler, pour que d’autres graines germent. « Utiliser ce peu de liberté qui est nécessaire pour que la volonté de la nature devienne ma volonté. » Voilà la seule règle que Hesse s’était donnée en tant que jardinier et sans doute en tant qu’écrivain aussi (…)
Mais il y a des choses qui se passent au potager de la Casa Rossa qu’il aurait cherchées en vain dans son bureau, dans les pages de ses romans ou dans ses vers. Dans « Heures passées au jardin », on suit le vieil écrivain dans ces moments que chaque jardinier connaît, où le bonheur de l’enfance réapparaît grâce au souvenir des premiers outils de jardinage, à la fierté pour la réussite d’une plantation ou au parfum d’une fleur qu’on croyait oublié. Hesse aime par-dessus tout brûler des branches sèches dont les cendres serviront plus tard à enrichir le sol du potager. Le dernier feu, il l’allumera le matin du jour de sa mort. C’est à chaque fois, dit-il dans un poème, une joie : un geste ancien, à la fois acte magique, rite païen de purification, source de rêverie, mais surtout plaisir innocent. Et avec la poésie de l’enfance réapparaît l’adhésion spontanée à la vie,

Un petit monde
Un monde parfait

Kalymnos – Michel Déon

De Kalymnos, je me souviens d’abord du réveil. Quelques milliers de coqs saluèrent l’aube comme ils avaient déjà salué les douze coups de minuit. Ces cocoricos déchaînés tirèrent le soleil de la mer. Les punaises réintégrèrent leurs bois de lit après une veille gourmande. Je les avais supportées avec stoïcisme et j’aurais voulu dormir quelques heures pour réparer les effets d’une nuit passée sur le qui-vive, mais les coqs n’en finissaient plus de chanter la gloire du jour. Poussant les volets, je contemplai pour la première fois le port où nous avions abordé après le crépuscule. Une large rade s’ouvrait à la mer et des caïques balançaient leurs mâtures à l’abri d’une jetée. Les maisons étaient bleues et les anses de la baie d’un rouge brun à peine taché par quelques maigres buissons. Nous nous habillâmes pour descendre. Le « Palace des Dieux » était une ancienne maison bourgeoise convertie en hôtel par ses propriétaires ruinés. Toute une classe est en train de disparaître dans les îles grecques (…) Notre propriétaire n’avait pas su se « reconvertir ». Dans sa maison délabrée, le papier se détachait du mur par grands pans, dévoilant les lézardes. Une lente moisissure recouvrait, dans leurs cadres dorés, les photos de famille : marins ou officiers moustachus, grand-mères résignées ou grands-pères autoritaires engoncés dans des cols durs. La veille au soir, un enfant nous avait accueillis, désigné notre chambre et réclamé les passeports, mais le matin ce fut Mme Goulos qui se montra. Elle parlait français et nous apprit tout de suite qu’aux beaux jours elle avait vécu en Tunisie, à Sfax, et à Paris dans un appartement de la place de la République qu’elle évoquait comme un lieu de délices (…)
Un jardin en friche, planté seulement de quelques citronniers chargés de fruits, bordait la véranda où elle nous installa. Les coqs se taisaient. La chaleur montait. Une chaleur que je ne connaissais pas encore ou plutôt à laquelle ne me m’attendais pas, car sa moiteur, son poids me rappelaient brusquement, je ne sais pourquoi, une matinée à Biskra. M. Goulos apparut, la paupière lourde, le cheveux hérissés en épis, chaussé de pantoufles et habillé d’un pyjama. Le pyjama, en Grèce, est un costume diurne. Je suppose que la nuit on l’enlève.

Pages grecques

Haute Couture – Florence Delay

Insatisfait des tissus existant pour le jour comme pour le soir Balenciaga en avait cherché d’autres. C’est pour lui que des sociétés textiles fabriquèrent le gazar, par exemple, soie ample, aérienne, impérieuse. Zurbarán, lui, tissait avec des pinceaux. Devant les créations de l’un et de l’autre on se dit que l’étoffe elle-même a eu l’idée de la forme et, réciproquement, que la forme a choisi l’étoffe.

Il est des tissus nus comme des esprits saints
Durs comme des tambours, noirs comme des agates,
Et d’autres excessifs, étrangers, incertains

Ayant la sûreté des choses délicates :
La soie et le gazar, le taffetas, l’escot
Qui chantent les transports de la chair et du mot.

C’est mon ami Jacques Roubaud qui, sur ma demande, imagina ces nouveaux tercets au sonnet Correspondances de Baudelaire.

Ma rêverie a mené le peintre devant une robe du soir, plus noire que le fond de ses tableaux, devant un ruban en satin de soie rose noué dans le dos – l’âme de la robe ?
Mais que deviennent les robes sans celles qui les ont portées ?

*

Derrière la maison, il y a une petite terrasse sous une treille – Jaccottet

Derrière la maison, il y a une petite terrasse sous une treille, d’où par trois degrés de pierre on passe au jardin, clos d’un mur sur lequel des choses ont l’air peintes. C’est la nuit. On tire le vieux canapé contre le mur de la cuisine, on apporte une fiasque et des verres. Il fait doux. Le garçon, vêtu d’une couverture bleu pâle, danse avec un vélo argenté devant les figuiers ; puis Constanza, maigre elle aussi comme un garçon, les jambes nues, avec son visage aigu, ses yeux étincelants sous les cheveux blonds, danse à son tour sous les feuilles ; le gramophone joue n’importe quoi. Le berger poursuit la bergère, la fille provoque le garçon, ils dansent, elle est trop leste, il ne l’attrapera pas, ils ne veulent plus s’arrêter de danser et les petits enfants de la maison se réveillent à cause de la musique : « Guarda, guarda !« , ils se penchent à la fenêtre, on les gronde, le berger et la bergère tourbillonnent comme des fous, vaguement éclairés par la lampe de la cuisine, ils s’aiment déjà sous leur masque blême, et enfin s’affalent, essoufflés, riant, dans leur costume en désordre, heueux comme d’un baiser secret. La petite fille à la fenêtre s’est endormie.

Libretto

Le dossier M – Grégoire Bouillier

Niveau 15

Ce qu’il y a de bien avec la beauté, c’est qu’elle n’est pas la laideur. J’ai encore l’air d’enfoncer une porte ouverte, mais celle-ci est battante. Car la beauté n’est pas seulement un avantage en soi : elle présente aussi l’avantage d’être ce qu’elle n’est pas et ainsi la beauté est-elle doublement avantageuse : pleine de grâce avec les filles comme M, tandis qu’elle est sans pitié avec les filles comme, l’autre jour, il y a quoi ? six, sept mois ? C’est ce que je dirais.
C’était un samedi et je lisais le journal dans un café en mangeant un club-sandwich (pas très bon) et il y avait cette gamine de treize ou quatorze ans qui discutait à une table voisine avec sa copine et, à un moment, cette gamine de treize ou quatorze ans a dit, je l’ai très distinctement entendue dire : « De toute façon, je suis moche. C’est comme ça » et
je ne sais pas
il y avait dans le ton de sa voix
je n’avais pas pu m’empêcher de jeter un regard en coin et c’était vrai : elle était moche. Elle était laide. Elle n’exagérait pas. Elle ne jouait pas les jolies filles ou mêmes les filles quelconques qui font des chichis pour qu’on les rassure sur leur compte alors qu’elles savent n’avoir aucune raison réelle et sérieuse de s’inquiéter, non, cette gamine n’avait aucun doute sur son physique, son physique ne lui laissait pas le choix, sa disgrâce était évidente (…) et qu’une gamine de treize ou quatorze ans puisse porter sur elle un jugement aussi rédhibitoire : j’en avais eu le coeur serré. Qu’elle puisse avouer aussi franchement, à haute et intelligible voix, à son âge, sans buter sur les mots, qu’elle était moche, aussi moche que certaines sont super-belles, sans se cacher la cruauté de cette vérité, sans chercher d’échappatoire ni même attendre de démenti ou de réconfort, surtout pas.

Livre 1

Belle-Île, 1960 – Paule du Bouchet

Belle-Île, 1960. La toute première fois, en ce début d’été, le taxi a disparu dans un nuage de poussière après nous avoir déposés à Kerdonis avec nos valises et nos trois vélos. La maison est au bout d’un chemin, après c’est la lande et le vent.
Mon père peine à ouvrir la porte. La maison, prêtée par Catherine de Seyne qui vient tout juste de l’acquérir, n’est plus habitée depuis plusieurs années. La porte cède finalement dans un raclement qui fait lever un nuage de poussière et de toiles d’araignées, faisant jour sur une unique pièce. Les murs sentent le salpêtre et l’humidité, plusieurs carreaux manquent aux fenêtres. Mon frère et mon père sont enjoués, j’ai la gorge un peu serrée. Nous avons ouvert grandes les fenêtres, rabattu les volets et puis balayé.
La pièce est séparée en deux par un rideau. D’un côté, la table, sur laquelle nous mangeons et où il travaille, trois chaises, une petite cheminée, le réchaud, une malle en bois où sont serrés nos vêtements, on y pose les piles de livres. De l’autre nos trois lits, à la queue leu leu le long du mur. La maison est magnifiquement située, tout au bout de l’île, sur la lande, à quelques pas de la falaise et du phare, mais toutes les ouvertures, tournant le dos à l’Océan, donnent sur la courette close d’un muret, au centre de laquelle se trouve le puits. Après le déjeuner, nous faisons la vaisselle sur la margelle de ce puits dans la petite cour, car il n’y a pas l’eau courante. On lave couverts et assiettes à l’eau froide dans une cuvette en fer-blanc qui grince sur la pierre, les assiettes sèchent retournées sur le muret ou par terre dans l’herbe et les gobelets de métal tintent les uns contre les autres quand le vent les secoue. Ce puits dont l’existence, dûment mentionnée par moi dans une lettre à ma mère, suscita un télégramme en retour à l’adresse de mon père : « Attention au puits avec les enfants ! » Elle avait raison. Rien n’obturait ce puits (…) Cette eau rare et profonde, mon père en tire deux seaux chaque jour. L’un pour boire, l’autre pour laver. Elle nécessite des gestes précis, comme puiser avec un gobelet dans le seau de l’eau à boire, ou cueillir avec le creux de la main dans l’autre seau de quoi rafraîchir le visage ou rincer un bol (…)
Le soir, nous descendons jusqu’au fond du vallon. De hautes fougères bordent un lavoir abandonné traversé par une source bruissante. Cette fougère que nous cueillons rituellement, c’est « maman ». Nous la choisissons avec soin, grande et souple, de manière à ce qu’une fois fixée au-dessus de mon lit, elle ploie sur mon sommeil. Au matin, un léger pollen orange poudre mon visage, dont papa m’assure que c’est elle (…)
Tous les jours, nous enfourchons nos vélos pour aller au village acheter la viande, les allumettes et poster la lettre à maman. Au retour, filet à provisions arrimé par un tendeur  au porte-bagages, nous poussons les vélos dans la côte. Une voisine donne les salades, la même chez qui nous achetons le beurre qu’elle fait une fois par semaine et nous remet moulé dans un petit bol en grès. Elle porte une minuscule coiffe, parle avec un fort accent breton, et ne nous laisse jamais repartir sans avoir dessiné une fleur, sur la surface bombée du beurre, avec la pointe d’un couteau. Le temps que nous remontions à la maison, la fleur a pleuré les larmes de petit-lait qui perlent au long de la tige et des pétioles.

Debout sur le ciel

Les oranges – Alphonse Daudet

À Paris, les oranges ont l’air triste de fruits tombés ramassés sous l’arbre (…) Pour les trois quarts des Parisiens, ce fruit cueilli au loin, banal dans sa rondeur, où l’arbre n’a rien laissé qu’une mince attache verte, tient de la sucrerie, de la confiserie (…) On en vient à oublier qu’il faut des orangers pour produire les oranges, cependant que le fruit nous arrive directement du Midi à pleines caisses, l’arbre, taillé, transformé, déguisé, de la serre chaude où il passe l’hiver, ne fait qu’une courte apparition au plein air des jardins publics.

Pour bien connaître les oranges, il faut les avoir vues chez, elles, aux îles Baléares, en Sardaigne, en Corse, en Algérie, dans l’air bleu doré, l’atmosphère tiède de la Méditerranée (…) Mais mon meilleur souvenir d’oranges me vient encore de Barbicaglia, un grand jardin auprès d’Ajaccio où j’allais faire la sieste aux heures de chaleur. Ici les orangers, plus hauts, plus espacés qu’à Blidah, descendaient jusqu’à la route, dont le jardin n’était séparé que par une haie vive et un fossé. Tout de suite après, c’était la mer, l’immense mer bleue… Quelles bonnes heures j’ai passées dans ce jardin ! Au-dessus de ma tête, les orangers en fleur et en fruit brûlaient leurs parfums d’essences. De temps en temps, une orange mûre, détachée tout à coup, tombait près de moi, comme alourdie de chaleur, avec un bruit mat, sans écho, sur la terre pleine. Je n’avais qu’à allonger la main.

Lettres de mon moulin

L’invité mystère – Grégoire Bouillier

C’était le jour de la mort de Michel Leiris. Vers la fin septembre 1990 ou au tout début octobre, je ne me rappelle pas la date exacte, peu importe, il sera toujours temps d’aller vérifier plus tard, en tous les cas c’était un dimanche car j’étais chez moi au beau milieu de l’après-midi et il faisait froid pour la saison et je m’étais endormi tout habillé, entortillé dans une couverture comme presque chaque fois que je me retrouvais seul avec moi-même. Le froid et  l’oubli, je ne désirais rien d’autre à l’époque. Cela ne m’inquiétait pas : je savais que viendrait un jour le moment de repartir dans l’existence et je n’étais pas pressé. Assez en avais-je vu, me semblait-il. Êtres, choses, paysages… j’avais de quoi ruminer pour un ou deux siècles et à quoi bon aller encore au-devant des histoires ? Je ne voulais plus d’ennuis.

Lorsque la sonnerie du téléphone me réveilla. Il faisait presque nuit dans la pièce. Je décrochai. Et tout de suite je sus que c’était elle. Avant même de le savoir je sus que c’était elle. C’était sa voix, sa respiration, presque son visage et avec lui, surgissant du passé, mille joies se dorant au soleil et me caressant le visage et me léchant les doigts et la plupart se balançaient au bout d’une corde (…)

J’avais tellement désiré cet instant que j’étais capable d’en prévoir le déroulement, oui, je savais ce qu’elle allait dire à force de m’être récité cette scène dans ma tête et je pouvais déjà me voir lui expliquer doucement que le passé était le passé (…)

Je fermais les yeux en l’écoutant. Il s’agissait de l’anniversaire de la meilleure amie de son mari, celui qui était finalement devenu son mari et le père de sa fille, oui, chaque année Sophie, c’était son prénom, « une artiste contemporaine » me précisa-t-elle avec des guillemets dans la voix, j’en avais peut-être entendu parler, mais si, Sophie Calle, celle qui suivait les gens dans la rue, bref, cette amie, m’expliqua-t-elle, invitait à chacun de ses anniversaires un nombre de gens correspondant à son âge plus un « invité mystère » censé incarner l’année qu’elle allait vivre et elle avait été chargée cette année-là d’amener le mystérieux convive et elle n’avait pu refuser et elle avait alors pensé à moi et elle eut de nouveau un petit rire et c’était l’unique raison de son appel.

privé de fric, privé d’audace – Pier Paolo Pasolini

San Remo, juin (1959)

J’entre au casino. J’entre comme Charlot, essayant de me faire petit sous les regards imposants des gardiens.
Le coeur battant, je vais mettre le nez dans les salons légendaires. Mon ami a les deux jetons qui me reviennent de droit, suite à l’achat de la carte « rigoureusement personnel » qui fait de moi un client du casino. Par conséquent, je dois jouer. Bien. Mon ami s’assoit tranquillement à la première table, entre un monsieur chauve et plutôt mal en point et des Allemandes portant des robes à petits pois noirs : il me demande sur quel numéro je veux miser : moi, debout derrière lui, je n’ai pas le moindre instant de doute : 17 et 31, les deux numéros qui me portent la poisse. Et d’ailleurs il suffit d’un instant : je perds. Une fois que c’est fait, je fuis. J’appartiens au type de ceux qui se suicident après qu’ils ont perdu au jeu ; et je préfère couper court dès maintenant. Je vais faire un tour dans les salles.
Deux rangées de tables de roulette, tout autour des gens silencieux : deux étranges augures font tourner la roulette et ramassent les jetons sur le tapis vert. Ce sont des gens de la même veine que les maîtres nageurs ou les pêcheurs : des gens d’ici, qui, d’habitude, tirent de leurs origines modestes une légende vaniteuse. On sent qu’ils pensent en sanrémois, alors qu’en français, avec une anonyme cruauté, ils annoncent les différentes phases du jeu (…) Dans le dos d’un vieil homme, élégant, qui parfois se tourne vers moi – probablement pour savoir si j’ai le mauvais oeil ou si je porte bonheur – j’observe une femme belle comme Lana Turner : sa principale occupation, et particulièrement pendant le jeu, c’est d’être impassible, presque inexistante : en tant que femme, elle y parvient mieux que les hommes qui sont près d’elle, aux comportements un peu grossiers, liés à leur profession – industriel milanais, jeune, à moustaches, commerçant des environs, ou Piémontais, maigre, habitué à traiter avec des employés ou des secrétaires… Elle, en sa qualité de femme, reste mondaine, oui, mais moins sollicitée socialement ; elle peut donc plus facilement entrer dans la légende. La seule manifestation qu’elle s’autorise est celle d’une légère migraine, d’un sentiment de fatigue.
Une fois habitué à ce lieu où je me sens misérable, privé de fric, privé d’audace, je regarde autour de moi. Comme tous les cauchemars, celui d’être ici en train de se transformer insensiblement en véritable plaisir. Si j’étais réellement Charlot, je jouerais et gagnerais des millions, sortant peut-être avec cette jeune fille qui joue, là-bas, à une table au fond du deuxième salon. Elle est tout pâle, fragile. Je m’approche. Mais, alors que je passe entre les tables en traversant ce fameux couloir, elle se lève.

La longue route de sable

Si vous êtes un jeune saumon né dans les Pyrénées – Jean-Christophe Bailly

il existe un personnage extraordinaire : le saumon sauvage. Je m’en suis rendu compte à Toulouse au bord de la Garonne. Au beau milieu de la ville se trouve un barrage et, à côté de ce barrage, une passe à poissons, pour  qu’ils puissent remonter vers la source (…) Là où ils naissent, tout en haut de la rivière ou du torrent, les saumons sauvages trouvent un type de nourriture adaptée à leur taille. Mais quand ils grandissent, ils vont plus bas et descendent par palier, et à chaque palier une nourriture leur correspond. Ce phénomène est encore plus étonnant car les saumons ne s’arrêtent pas, ils vont jusqu’à l’embouchure où ils entrent dans la mer. Ces poissons d’eau douce se sont adaptés pour vivre dans la mer. Si vous êtes un jeune saumon né dans les Pyrénées, derrière Tarbes, et que vous arrivez à Bordeaux, à la Gironde, vous traversez l’Atlantique pour vous rendre tranquillement en Amérique. Encore plus étonnant : au bout d’un certain temps, les saumons éprouvent la nostalgie du pays natal et repartent dans l’autre sens. Ils retraversent l’Atlantique, ils retrouvent l’estuaire et ils remontent leur rivière sans jamais se tromper. Les savants se sont demandé comment ils faisaient : c’est grâce à leur odorat, qui est l’un des plus fins de toutes les espèces animales. Les méthodes des savants ne sont pas délicates puisque pour le comprendre ils ont coupé les nerfs olfactifs de certains saumons qui se sont retrouvés complètement perdus. Un saumon qui a la chance d’accomplir la totalité de son cycle, une fois qu’il est retourné à son point de naissance, tout en haut, meurt en déposant les oeufs qui donneront naissance à un nouveau saumon. Je vous parle de ces poissons car ils disent quelque chose de cet être extraordinaire qu’est la rivière, qui fait le pont entre le ciel d’où viennent les précipitations qui la nourrissent et la mer qui l’accueille.

Couler de source

Petite conférence prononcée le 21 octobre 2017

au nouveau  théâtre de Montreuil

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