cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Catégorie : Récit (Page 1 sur 7)

les images que l’on voit depuis un train – Jean-Christophe Bailly

les images que l’on voit depuis un train
par habitude ou paresse on dit d’elles
qu’elles « défilent » et ce n’est pas vrai :
le rythme est sans cadence
et très irrégulier, il ne faut pas le confondre
avec la bande-son qui, elle, est si efficace
dans les films à suspense, tel un équivalent
palpable ou palpé du tambour du sang
à la rigueur les poteaux, à intervalles réguliers
défilent, mais tout le reste ce sont des incursions
des trous des découvertes des échappées
et parfois tout va très vite et d’autres fois très
lentement – ces mouvements de caméra lente
quand on approche d’une gare sont les plus propices
à la méditation – (…)
on passe dans les coulisses on glisse
dans les ruines de la guerre industrielle
dans les terrains vagues et les chantiers les zones
à travers poutrelles pavillons immeubles entrepôts
coins de rue aperçus la couleur locale
sautée hors du dépliant inonde la vue
comme une décoloration désemparée s’exilant
dans un nombre infini de détails qui n’ont pas le temps
de faire masse ni celui de vraiment s’isoler

Col treno
(avec des photos de Bernard Plossu)

Le titre Col treno était avant tout rythmique : tout en signifiant « en train », « avec le train », la formulation, tirée vers l’oralité, faisait signe vers John Coltrane, soit vers l’idée d’un battement contigu à une mélodie.

les rushes d’un film qu’Eric Rohmer n’aurait jamais su tourner – JC Bailly

Planter un arbre, cela demande un certain nombre de soins et de préparatifs : choix de la saison et du moment, creusement d’un trou suffisamment large et profond, pralinage des racines lorsque celles-ci sont nues, comblement et tassage de la terre enrichie d’engrais, implantation d’un tuteur, arrosage abondant et même, pour finir, paroles d’augure. Pourtant, l’arbre dont je veux parler ici ne fut pas planté ainsi et, de fait, il mourut assez vite : seul le geste comptait. Il ne s’agissait d’ailleurs pas d’un arbre véritable,mettons que ce soit un symbole, mais ce fut comme cela pourtant – les événements de Mai 68, puisque c’est d’eux qu’il s’agit, re résument pour moi dans ce geste, ou ce symbole – avoir planté un arbre, ou plein de petits arbres qui devaient former une forêt frémissante à la surface d’un pays engoncé (…) Quelque chose de rousseauiste – et quelque chose de violemment candide, le signe net et inquiet d’une souveraineté nouvelle, celle du peuple s’appropriant le sol. Planter un arbre de la liberté, c’était comme donner un nom, comme baptiser une terre nouvelle, ou renouvelée (…)
Que cela reste et se suspende dans le temps, comme les rushes d’un film qu’Éric Rohmer n’aurait jamais su tourner. Mais ce qui est venu se maintient comme un filigrane secret dans le nom du mois de mai (…) Le mai le joli mai en barque sur le Rhin Des dames regardaient du haut de la montagne Vous êtes si jolies mais la barque s’éloigne. Il y a aussi et sans doute d’abord cela, ce printemps sonore que le chant d’Apollinaire répercute avec, dans son sillage, des brassées de pivoines et de fleurs revenues. En Mai 68, les dames devenues filles ne furent sans doute pas plus jolies qu’à un autre moment, même si nous avons alors pu le croire. Mais la seule certitude, c’est que la barque s’est éloignée, et vite, d’une rive que pourtant nous avons vue passer. Nous : mais quel était ce nous ? Une génération ? Une génération qu’on a voulu dire perdue et qui ne l’aura pas été ? Je ne sais pas, j’en fus, comme on dit, et rien n’était plus simple. Nous avons planté un arbre de la liberté en mai, tel fut le sens, le sens premier, le sens que tout le monde entendit (…)
Qu’est-ce à dire ? Un essai, un essai sur Mai 68 ou sur la distance qui nous en sépare ? Non, pas cela, pas cette fois-ci. Une visite, plutôt.

Un arbre en Mai

(premières pages)

L’Amérique devrait dormir durant 25 ans – Cendrars

Aux Etats-Unis les dirigeants, c’est-à-dire les hommes d’affaires (…) sont surtout victimes de leur foi en le progrès et de leur propre zèle, c’est-à-dire, en bref, de l’équipement technique perfectionné dont ils ont doté leur pays et des multiples accessoires d’ordre pratique dont ils se sont encombrés et qui maintenant empiètent sur leur vie, et jusque dans leur intimité.
Depuis la crise et le ralentissement des affaires on a parfois l’impression que toute cette machinerie quasi automatique tourne à vide et que l’Américain perd pied petit à petit, un peu comme l’apprenti sorcier de la légende allemande qui ne savait plus comment arrêter ce qu’il avait mis en marche, une chose énorme qui tout à coup le menace, va le dévorer, lui, qui n’a fait que pécher, comme l’ingénieur américain, par excès de zèle.
Vu l’équipement technique actuel des Etats-Unis que l’on peut qualifier de prodigieux, de luxueux, mais de néfaste aussi puisqu’il dépasse de beaucoup trop les besoins réels de la nation, ce qui me fait croire que l’économie américaine a atteint son plafond pour une période plus ou moins longue, j’ai acquis personnellement la conviction profonde qu’une nouvelle révolution technique qui apporterait au pays une nouvelle ère d’aisance, de richesse, de prospérité, loin de lui éviter l’expérience d’une révolution sociale, ne ferait tout au contraire que précipiter une catastrophe que l’Amérique frôle depuis quelque temps déjà.
C’est pourquoi je suis d’avis que l’Amérique doit stabiliser et laisser porter sur son erre, durant les vingt-cinq prochaines au moins ou alors, rouvrir ses frontières et s’intéresser un peu plus activement aux choses d’Europe, dont elle ne n’a jamais pu se passer.
Un pays aussi nouveau et aussi vaste, et qui est en outre en pleine formation, ne peut pas pratiquer « le splendide isolement » d’un pays vieux.

Hollywood, La Mecque du Cinéma

Ai-je quelque ascendant qui fut beau capitaine – Pierre Michon

Ai-je quelque ascendant qui fut beau capitaine, jeune enseigne insolent ou négrier farouchement taciturne ? À l’est de Suez quelque oncle retourné en barbarie sous le casque de liège, jodhpurs aux pieds et amertume aux lèvres, personnage poncif qu’endossent volontiers les branches cadettes, les poètes apostats, tous les déshonorés pleins d’honneur, d’ombrage et de mémoire qui sont la perle noire des arbres généalogiques ? Un quelconque antécédent colonial ou marin ?
La province dont je parle est sans côtes, plages ni récifs ; ni Malouin exalté ni hautain Moco n’y entendit l’appel de la mer quand les vents d’ouest la déversent, purgée de sel et venue de loin, sur les châtaigniers. Deux hommes pourtant qui connurent ces châtaigniers, s’y abritèrent sans doute d’une averse, y aimèrent peut-être, y rêvèrent en tout cas, sont allés sous de bien différents arbres travailler et souffrir, ne pas assouvir leur rêve, aimer peut-être encore, ou simplement mourir. On m’a parlé de l’un de ces hommes ; je crois me souvenir de l’autre.

Vie d’André Dufourneau
Vies minuscules

Ni déçu Ni désenchanté – Laurent Terzieff

La justice, cette forme endimanchée de la vengeance…
Je rêve d’une justice qui soit plus qu’une logique de compassion ou de substitution, qui s’incarne dans l’Etat de droit et ne soit plus seulement ce qui commence quand la morale se réduit.

Les engagements que j’ai pris exprimaient la réalité de l’époque même si j’ai été sot de croire au collectivisme. Je ne suis ni déçu ni désenchanté. Sans être amer, je suis toutefois un peu découragé par certaines choses, le fait par exemple qu’il soit si difficile de conjuguer liberté et égalité. J’attends que l’époque soit de nouveau utopique. Nous ne vivons pas la fin de l’histoire. Nous vivons la fin des utopies. Pour changer les rapports de force, il faut que renaisse une volonté de dépassement, une volonté de modifier le réel, de le transformer dans un sens positif vers davantage de justice. Pour l’instant, le libéralisme et l’économie de marché ne auraient à mes yeux, incarner une idéologie ou une religion.
Le sentiment de liberté qui est le mien m’a toujours empêché de briguer ou accepter le moindre poste officiel que ce soit. Il faut être libre pour rester à l’écoute du monde, essayer d’en être une caisse de résonance crédible.

Mai 2001

Cahiers de vie

Le plus vieux métier du monde – Erri De Luca

J’ai fait le plus vieux métier du monde. Pas celui de la prostituée, mais l’équivalent masculin, l’ouvrier, qui vend son corps à la force de son travail. Ecrire a été et reste pour moi le contraire, un temps de fête dans une journée de corps vendu pour un salaire. Ce fut du temps sauvé.

L’Irruption – 3

Puis vint le temps des adjectifs dépoussiérés. Anacréon aussi me visita. Tu le reconnais, le dictionnaire fut précieux. Parfois tu te demandes quels mots il utilise quand il va chercher le pain. Ils t’écrasent ces adjectifs, tu veux de l’humain : Comment allez-vous ? Que lisez-vous ? Suis pas d’accord, etc… Bonjour, bonsoir.
Tu veux sortir de cet enfermement :
Vous faites partie de ces trèfles à quatre feuilles de l’intelligence exquise et charmeuse.
Vous faites partie de ces êtres touchants et délicats, magnifiquement réels, ouvrant sur de dirimantes voluptés.
Ce message rompit le charme. Réels est le mot que tu retiens. Oui, réelle tu es bien. Tu préfères le plaisir aux voluptés. Il t’abime en niant cette réalité, tes émotions tes sensations. À quoi joue-t-on là ? Tu ne dois pas sortir du cadre assigné. Vas-tu te contenter de n’être qu’un exercice de style ? Tu ne te sens plus concernée. Tu veux faire un pas vers lui. Il ne dira jamais Non, mais il fera comprendre que : Non.
Tu pars. Il y verra un basculement des repères, lesquels croyait-on avaient fixé une intelligence médiane des rapports !!! – Tu satures. Tu as envie de le baffer.
Et tu entres dans une tristesse infinie.
Tu perds la tête. Tu perds pieds. Tu fais n’importe quoi. Dis n’importe quoi. Tu l’envahis. Tel ce message bouteille à la mer que tu n’aurais dû écrire. Son indifférence te pétrifie. Aucune spontanéité. Aucun élan. Aucune audace. Tu es face à un distributeur automatique. Une intrication quantique. Une vraie mécanique. Un Robocop. Tu étais vaincue d’avance ma fille par ce branleur narcissique.
L’addiction n’était pas pour les mots. Pour son visage.
Pathétique.
Dans quelques heures tu vas l’oublier ce visage. Tu vas la faire cette séance d’hypnose qui te fait un peu peur. Tu vas la faire. Ne crains rien.
Jamais tu ne le verras. Et lui aussi,  jamais il ne connaîtra tes pas, ne frôlera tes mains, ne découvrira tes crèmes, ton parfum, ne touchera tes vêtements, ne sentira ton regard, ne goûtera rien de toi.

L’Irruption – 2

Arrive une première douceur. Tu ne réagis pas, non par coquetterie, l’envoi n’appelant pas de réponse. Tu l’oublies. Il revient avec un bonjour amusé depuis Notre-Dame-des-Landes où la manifestation bat son plein (l’homme fait aussi dans l’écologie). Tu arrives justement près de Notre-Dame à Paris où tu vis. Ça t’amuse obligatoirement. Sous bénédiction, s’esquisse là notre brin d’histoire.
La présence est épisodique. Un frémissement de jalousie, histoire de… lorsque tu sais que ronde il y a. Les adjectifs improbables se succèdent. Il est dans le vrai plaisir du mot juste. Son éloquence, virevoltante. Tu réponds avec toute ta simplicité à tant d’emphase. Ce sont des moments de vie délicieux,  il faut bien le dire.
La campagne présidentielle bat son plein. Il va trop loin. Tu es blessée.
Je suis infiniment ému et impardonnablement léger d’avoir rompu avec la subtilité qui vous sous-tend admirablement. Je ne maîtrise pas tout. Vivre c’est difficile. – Tu reviens.
Tu n’as pas percuté. Senti venir l’addiction. Tu n’y pensais pas, ne l’envisageais même pas. Il te fait rire, mais rire, quand il ironise sur Macron et sa soudaine dilection pour le vide.  Mais il te donne à manger cet homme-là quand certains jours tu ne vas pas bien. Il sent quand il faut te faire une salade de fraises avec une ondée de Limoncello et quelques feuilles de basilic, une soupe incertaine. Que sais-je encore… Oui, on peut dire : c’est du vent, c’est facile !
Mais non.
Tu ressens pour lui attachement, amitié. Fine mouche, l’attraction pointe le bout de son nez. La cristallisation ne va pas tarder. Gare ! dit Stendhal.
Aucune vulgarité. Aucune allusion sexuelle. Aucune question personnelle des deux côtés. Jamais Ô grand jamais…
Tout, dans la manière.

à suivre,

L’Irruption – 1

Devant toi, Fort Knox. Un visage, qui  fit irruption un matin sur ton compte Twitter. Mauvais choix photo. Sciemment ? Peut-être. Singularité de l’image. L’homme dissimule son regard. Un homme fuyant, donc qu’on ne peut approcher. Soit. Pas vraiment sympathique. À l’évidence, il ne cherche pas à plaire , qu’importe l’objectif qui le fige, tout à sa concentration il lit ou écrit, nous ne savons pas. Une lumière sans éclat, une bouche sèche et pincée. Cette froideur. Une enclume. Intelligence, érudition. Peut-être. Peut-être. Tu cherches à te faire plaisir là… Et tu éludes… passes la pause, la contenance du portrait. D’emblée, tu ne vois sur ce visage qu’une douceur perdue. Tu restes là-dessus. Mais c’est toi ma fille qui a perdu de la douceur, la douceur des visages qui te manquent, à vie. Lui, rien nous dit qu’elle était là, avant, cette foutue douceur… Et tu éludes. Encore. Arrivée du sourire, ton sourire : pas vraiment un adepte de la diététique et du light ton intello : pour le coup, il est en plein accord avec ses tweets. Du lourd ! Bruit, Fureur à volonté. Frontal, cogneur à tout va. Un fatras de négativité sur les uns les autres le monde. Animalité de l’individu, virtuosité, rhétorique, un culot sidérant, une mauvaise foi stratosphérique assumée. Des axiomes à la pelle, en veux-tu en voilà ! Il ne te plaît pas. Aucun charme ne se dégage de lui. Il t’intéresse. Qui es-tu ?
D’un coup, comme un flash, venant d’on ne sait où de ta mémoire, pourquoi, comment, quelque chose dans l’attitude de bouleversant, indéfinissable. Tu fonds. Inexplicablement. Là, tu n’éludes pas. Pfff…
Tu es dans le Happy End, l’Emerveillement. En gros, il est braise, tu es pâquerette. Pourquoi te suivrait-il ? Où peut-il trouver chez toi matière à controverse ? Tu navigues entre photos et citations, Handke, Sollers, Quignard, Erri De Luca. Houellebecq (trop). Tout est sage. Stylé. Tu sais faire.
Oui, quelques messages privés. Tu ne sais pas encore qu’il viendra s’y greffer. Et tu ne le bloqueras pas comme les autres pénibles. Pas la moindre affinité entre vous. Rien, hormis ce flash. Tu n’écoutes que ta petite voix : Vas-y. Tu suis.
Evidemment, tu suis.

à suivre,

Le vent de cette porte claquée

Le vent de cette porte claquée… ainsi Nazim Hikmet parle du suicide. Il sait de quoi il parle. Laura s’est suicidée, elle avait 24 ans. Le vent de cette porte claquée. Il ne s’agit pas ici de faire pleurer dans les chaumières, le sujet est ailleurs, dans l’écoute, au-delà de toute raison, religiosité, affect.
Onze ans après, je me lève le mercredi 12 mars, je prends un premier café dans le salon rouge et rose de notre maison. La veille, un ami qui faisait la foire de Chatou voulait me présenter sa nouvelle petite amie. Il pleuvait à torrent cette après-midi là et nous ne fûmes pas dérangés. Cette jeune femme inconnue m’a parlé deux heures durant de sa mère, incroyable, terminant par un terrible constat « je crois que j’ai peur d’elle ».  Je repense à cette conversation. Je dis : Laura, pardonne-moi si je t’ai fait peur. J’entends immédiatement le mot Grâce dans ma tête ; ça ne me semble pas du tout étrange, je lisais un livre sur la grâce d’Erri De Luca. Je prends un autre café. J’entends « prends le livre ». Je pense au livre d’Erri. Ne le trouve pas. J’entends « monte, prends le livre ». Nous avions une bibliothèque au premier. Docile, je monte. Quel livre ? J’ai pas eu à hésiter. Comme accompagnée, ma main s’est portée vers un des deux volumes des oeuvres d’Eluard dans la Pléïade (qu’Urli m’avait offerts et que je n’avais plus ouverts depuis la mort de Laura, la poésie était bannie de ma vie à ces moments). D’un geste sûr je retire le carton. Je me vois encore. Ce geste sûr. Pourquoi ce tome et pas l’autre ? En tombe une enveloppe Pour ma maman, cette dernière lettre. Je crois n’avoir jamais tremblé autant de ma vie.
La lettre était là depuis onze ans.

Alors quand j’ai de petits chagrins comme en ce moment, ils ne sont rien.
Le merveilleux existe bien. Les faits sont tenaces.

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