cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Catégorie : Récit Page 1 of 12

j’ai répondu non

J’ai passé une visite médicale. Il m’a fallu remplir un questionnaire de six pages, près de trois cent questions. À toutes, sauf une, j’ai répondu NON. Avais-je déjà contracté la rubéole, la variole, la varicelle, le choléra, le tétanos, la tuberculose, la fièvre jaune, la scarlatine, ou le typhus… Etais-je sujette aux vertiges, avais-je du cholestérol, du diabète, de la tension, des maux de tête, de coeur, de ventre, des enfants, des allergies, des calculs, des palpitations, des bouffées de chaleur, des problèmes cardiaques, dentaires, auditifs, des crises de tétanie, d’épilepsie, des douleurs lombaires, des étourdissements, des évanouissements, des éblouissements, des embarras gastriques, des désordres intestinaux, des troubles visuels ? Et soudain, comme si de rien n’était, perdue dans le flot, cette interrogation : « Etes-vous triste ? »

Sophie Calle
Des histoires vraies

Le cerisier

On ne peut pas dire que c’est un ami. On se voit. Il vit dans ce Marais que j’aime. Depuis que je le connais il est passé d’homosexuel effervescent à homosexuel assagi, heureux je ne sais pas, amoureux, apaisé, à l’évidence. Il a délaissé ses teintures trop blondes pour un foncé qui lui convient mieux.- « Que j’aime tes cheveux, tu es magnifique, tu as la classe » – Je prends sans minauder. Nous avons en commun une enfance sans père et notre signe astrologique, « Qu’est-ce qu’on a douillé ces derniers jours ! » – « Raconte, me dit-il. » Je raconte.
« Tu dois écrire sur ce que tu me dis là. Cette histoire qui te tombe dessus. Tu dois aussi écrire sur ces pans d’enfance. Sur ce cerisier dont tu m’as parlé avant. S’il te plaît. Fais-le. »
Je fais.
Donc,
avec ma grand-mère, nous vivions au deuxième étage d’une vieille maison en meulière, dans cette banlieue ouvrière, pas bien loin de Paris. La pièce principale avait deux fenêtres donnant sur un jardin, à sa gauche, une vieille ruelle qui menait à quelques petits potagers. Nous y jouions souvent. Au bout de cette ruelle, l’abandon, les herbes folles, que j’ai aimées d’entrée de jeu, quelques groseilliers survivants, c’est là que j’ai su que je préférais leur acidité à la douceur des framboises.
Les jours de pluie, de froid, de neige, je restais des heures, assise sur une chaise ou un vieux tabouret, à regarder par une des fenêtres le cerisier au centre du petit jardin. Il me fascinait. Sa présence. Je n’avais pas le vocabulaire, mais j’aimais sa structure, ses branches, noires, sa gentillesse. Les moineaux l’adoraient. ça volait tout partout autour de lui au printemps en été. Avec ses branches dont certaines semblaient venir vers moi, c’était comme un bonjour qu’il me donnait, un appel pour me serrer contre lui. Je l’ai dessiné bien des fois. Maladroitement. Lui donnant des couleurs insensées. Je lui parlais, lui racontais mes bidules. Un alter ego ce cerisier, jusqu’à mon adolescence, nous ne nous sommes pas lâchés. Ma première vision de la journée qui venait, c’était lui.
Et puis, un jour, je suis partie, j’ai quitté la maison dans la précipitation.
N’ai même pas pensé à lui dire au revoir, lui faire un signe. Je l’ai lâché.


Quatuor

Il était joyeux ce quatuor de quatre filles, quatre amies, entrant dans un petit restaurant grec d’une étroite rue parisienne. Elles venaient fêter l’anniversaire de l’une d’entre elles, dingue de ce Péloponnèse où elle vécut. Parlons donc d’Etiennette alors. Oui, nous avons une amie qui s’appelle Etiennette. Elle n’est que couleurs, et splendeurs, rires et émotions. Mariée tristement à un triste sire, elle s’en sort. Elle s’en sort notre Etiennette. Puis nous avons Maguy, dentiste réputée, une femme voyage, avec son association elle part à Cuba, l’Amérique Latine, pour les urgences dentaires, elle revient de Colombie, où son équipe fut attaquée par les habitants d’un village reculé tout en haut des montagnes. Ils ne savaient pas ce qu’était un dentiste. La troisième, c’est la flamboyante Catherine, hypnothérapeute. Sa vie est un roman. Pas toujours rose. La résilience elle connaît. C’est elle qui me relève quand je tombe. Et la quatrième, voilà c’est moi. La midinette de service.
Aucune conversation sérieuse, que du plaisir partagé, des bouffées de rire et l’Ouzo et le Vin grec en guest stars…. Enfin, le défilé commença : Tarama blanc au citron confit, Pain Pita, Pikilia (à tomber), les inévitables Dolmades, Kreotopika , le poulpe grillé, la Moussaka, les Soutzoukakia au four, Stifado d’agneau, et l’Ouzo et le Vin grec… J’ai abandonné aux gâteaux, qu’elles partagèrent… Et l’Ouzo et le Vin grec.
Ces filles-là, c’est un cadeau du ciel. J’aime qu’elles soient pas bien loin.
Qu’est-ce qu’on a pu dire comme bêtises ! et c’est formidable…


Le pari de Pascal

Vous connaissez… croire, ne pas croire. Pascal : « il faut parier… »
Hypno-thérapeute épatante, mon amie Catherine tient absolument à ce que je le fasse, ce foutu pari, accepter enfin cette foutue rencontre promise par deux médiums et les astres, n’oublions pas les astres, avec mon amoureux à venir. C’est comme ça que j’l’appelle, Mon Amoureux à venir. J’aime d’ailleurs depuis toujours  la lenteur. La patience. L’impatience. Selon elle, la romanesque que je suis se satisfait  de l’idée de rencontre, ne l’acceptant pas comme évidente, la crainte d’un non événement me faisant glisser alors vers une forme de raison négative.
Le vide. La vie solitaire. Les refus. Le paraître. Je ne sais exactement. Bref, je n’y crois pas. À la fin de la séance, après le temps de l’écoute, du dialogue, elle m’assène avec une force de ton dont je ne la croyais pas capable, l’ultimatum : « JE NE TE DEMANDE PAS DE CROIRE ! JE TE DEMANDE DE FAIRE.
— FAIRE LE PARI DE PASCAL –
— FAIRE !
–  ALLEZ, ON VA DINER ! ».
–  
Dînons et faisons.

*

Non

Tu es satisfaite de tous ces Non que tu distribues à l’envi ? Non, pour sortir. Non, pour se balader. Non, pour le cinéma. Non, pour partir. Non, pour voyager. Non, pour rencontrer quelqu’un. Non, pour aller là ? – Non.
Alors ce soir, tu vas le faire. Aller à ce foutu cocktail. Tu y vas avec une amie qui elle, par  contre est à l’aise avec l’importe qui, n’importe où. Pour moi c’est cela d’ailleurs le comble de l’élégance : être à l’aise.
Seulement voilà. Envolé le beau chemisier en mousseline transparente, envolées les tenues souples, tout envolé, tout donné. Tout oublié. Ne restent que jeans pulls  chaussures et encore ! et les sacs, des tas de sacs. Catherine, mon amie hypnothérapeute m’avait dit un jour après le rappel de trois rêves où je perdais mes sacs : le sac est le symbole de notre vie. Alors, à l’évidence, envie de changer de vie de la remplir .
Je vais bien me dépatouiller pour trouver quelque chose pour ce soir. J’envelopperai ma misère dans un magnifique trench vert olive – et on verra bien ce qui arrivera – comme dit la pub.

*

La médaille

Il y avait ce tiroir où tu avais empilé les dossiers, les papiers de la maman d’Urli. L’autre jour tu as voulu trier, ne pas hésiter à jeter. Et c’est alors que tu l’as vue, coincée entre deux pages d’un agenda. On ne sait pourquoi elle se trouvait là. Une médaille ancienne de Marie, en argent, ovale. Simple, au dessin estompé. Toute petite dans le creux de ta main, même pas un centimètre avec son anneau. Tu n’as pas hésité. Comme stimulée, tu as cherché une chaîne très fine que l’on t’avait offerte. Tu l’as retrouvée facilement d’ailleurs. Tu as enfilé la médaille à la chaîne, fermé la chaîne autour de ton cou. Ton visage s’est alors trouvé comme ravivé par cette présence discrète. Une pensée négative a voulu s’installer illico: tu dois la cacher. Ne pas la montrer. Les temps sont ainsi. Tu as foutu une baffe à l’idée. Et tu la portes désormais chaque jour sans la retirer, la petite médaille. Elle fait partie de toi, tu le sais.

Le salon XVIIIe

J’ai vu tout à l’heure la photo d’un beau salon XVIIIe. Ce n’est pas le premier, mais pourquoi cette photo-là me mena-t-elle direct vers le salon XVIIIe qui se trouvait dans la bâtisse de ma marraine, dans le Vercors. L’été. L’odeur retrouvée. Sûrement. J’y suis née dans ce Vercors, mes premiers pas furent  là-bas. Un vrai labyrinthe cette maison. Je m’y perdais. Des coins, des recoins. Une vaste cuisine donnait sur la prairie (une vache m’y coursa un matin, j’ai jamais compris pourquoi), de petites pièces adjacentes, les chambres en haut ou à mi-étage. Labyrinthe pour l’enfant que j’étais. Mais à l’arrière, tout le long de la bâtisse, un salon, souvent dans la pénombre. On y fermait les volets pour éviter que le soleil ne ruine les tapisseries des fauteuils et canapés. Ma pièce préférée. J’aimais ces fauteuils laqués gris clair. Les motifs des tapisseries. Quelques fleurs. Les Fables. J’aimais être dans cette semi-obscurité. La fraîcheur était accentuée par le bruit de l’eau de la montagne qui coulait dans  la fontaine en pierre brute, en face. Mais surtout l’odeur. L’odeur forte des reliures en cuir. C’est là qu’est né mon amour des livres.
Je ne vins à Paris, chez ma grand-mère, qu’une fois sa colère calmée contre maman. En bonne italienne, elle l’avait chassée, pas de femme enceinte chez elle sans mari. Comment maman avait-t-elle pu rencontrer cette femme plus âgée qu’elle, d’un milieu à l’opposé du sien ?
Elles se rencontrèrent en prison.
Mais ceci est une autre histoire.

Le jardin, à droite de la falaise

Je n’en reviens pas. Le chiffre me scotche. Bientôt dix ans que me voilà installée ici, dans cet appartement. À l’instant où j’entendis le son vénitien des cloches voisines, j’ai dit Oui.  Dix ans !  Cinq, six, pour moi. Quatre années à la trappe. Qu’est-ce qui s’est passé ? –  Comme il se doit, suis tombée amoureuse. Deux fois. Un premier élan. Encore un journaliste. Je l’ai fui très vite. Trop connu. Trop tout. Mais j’étais dans l’élan. Rencontre romanesque, comme j’aime, avec Clem. Encore un journaliste. Tohu-bohu de la vie avec Clem. La mort de Clem. Le gouffre. Quatre années de gouffre faut croire. Et là, clarté retrouvée, ou faux-semblant diront certains.  Envie retrouvée, ou faux-semblant diront les autres. Quelle que soit la réponse, j’ai dépensé un fric de dingue pour tout changer ici. Suis totalement irresponsable. En y réfléchissant calmement,  j’ai cependant compris un truc. Une évidence. – Je n’ai pas d’ailleurs- . Oui, je peux aller à droite à gauche chez les amis. Mais, personnellement, je n’ai plus personne. La famille est désormais un mot hors d’atteinte. Cet appartement, il est tout mes ailleurs. Intuitivement, j’ai voulu que le salon soit mon Paris ; l’endroit où l’on dîne, une province désuète. La chambre, un autre pays. Le bureau, un jardin secret. L’appartement sent bon. Il est propre. Même les endroits cachés sont nets, rangés. On y circule bien. Il est sympathique. Les copines viennent partager le Champagne… J’attends mon nouvel amoureux, puisqu’amoureux il y aura, n’est-ce pas ?
Catherine, mon amie hypno-thérapeute, sait qu’inconsciemment ça me semble improbable. Alors : « Je veux que tu fasses le pari de Pascal. Que tu y crois », ou croies, je me noie dans le subjonctif.  Nous avons fait alors une séance d’hypnose sur la confiance en soi, le passé. Me suis vue tout en haut d’une falaise. Tout autour, la mer. Il faisait beau. Elle me demande où je me situe sur la falaise. À droite. – Qu’est-ce qui prend le plus de place ? Imagine une photo. – La plus grande partie c’est la falaise. Et moi je suis tout à droite. – Catherine, inquiète. La gauche c’est le passé. La droite, l’avenir. Le passé prend encore trop de place. Sors du cadre. Imagine. – Je sors du cadre. J’ouvre à droite une petite porte de jardin en bois. – Je pense illico à Quignard, Dans ce jardin qu’on aimait. – J’avance dans ce jardin très simple, touffu,  fleuri. – Catherine me demande d’aller vers mon amoureux. – J’y vais. Il est bien là ; près d’une table. Je vois sa silhouette. Son visage, dans l’ombre. Il m’accueille, me serre dans ses bras. – Catherine : Chaque jour, va dans ce jardin.
Le plus singulier c’est que je m’orientais de plus en plus vers la droite dans le fauteuil où j’étais, j’allais tomber. Qu’importe : Je me tordais résolument pour aller vers cet avenir-là.

Aujourd’hui, j’ai envie de me répéter,

Est-ce dû à l’effet de ce Champagne matinal ? Pas certain. Aujourd’hui, à l’instant, j’ai envie de me répéter… J’ai envie de fouiller dans tes poches, moi qui ne l’ai jamais fait. Envie de trouver ces multitudes de petits papiers sur lesquels tu notais à la va-vite les livres dont je te parlais. Tiens ! Sollers sort un roman un essai ! Tiens !.. Avais-tu seulement conscience à quel point tu étais irrésistible quand tu faisais ça. J’ai envie de te retrouver me serrant pour m’apprendre la mort de Sagan. Juste ces mots. « Bonjour tristesse ». Le truc c’est ça. Avec toi, j’ai toujours eu envie. De toi, d’abord, ta peau. Marcher près de toi. De lire. De parler. De rire. Partager ta table. L’envie toujours de faire quelque chose ensemble. Les silences aussi étaient délicieux. Tu vas bien ? J’adorais te regarder choisir un fruit, des légumes. J’aimais ta cuisine. Tu avais le sens des saveurs. J’ai envie d’aller avec toi de nouveau, quand un jour tu me dis : « Viens, je t’emmène quelque part ». Je n’ai pas compris. Berluti. Tu m’as expliqué. Ton père, mort alors que tu avais 9 ans. Ta maman, sans ressources, devant travailler dans un pressing. Elle avait droit chaque année à des bons de chaussures pour son enfant. Tu détestais ces chaussures imposées. Pendant deux heures je t’ai regardé choisir tes couleurs. La forme de tes chaussures. Les tiennes. Je n’arrive pas à les donner, stupide que je suis. J’ai envie de me marier encore avec toi. De voyager, retourner à Venise. New York. Lever le nez avec toi. Envie de discuter politique. Je perdais toujours. Ton argumentation était sans appel. Et puis Mozart, un autre de nos liens. J’ai envie de t’entendre me dire  « Choisis! » quand Laura te rappela un jour : Maman n’a rien à se mettre. On bossait 24/7. Tu m’as littéralement saisie par la main, j’ai tout lâché, tu m’as emmené derrière l’agence, Place des Victoires, nous sommes montés au premier étage d’un magasin « Choisis ! » – J’ai gardé longtemps le long manteau chocolat. Tu étais un seigneur. Un gentil. C’est important de le dire. – Mais là, il faut que je sorte. Erri le petit chien a besoin de prendre l’air…

Avec Bacon – Franck Maubert

Quel autre artiste en a dit autant sur l’existence humaine ? Francis Bacon, habité de démons, a su charger ses peintures du tragique de la vie, de ses drames et de ses sentiments. Ne pas se contenter de le considérer comme un simple, mais génial, manipulateur de couleurs. Bacon part du fait que la vie est dénuée de sens, il y puisera toute son énergie. Face à une oeuvre de Bacon, il faut garder à l’esprit cette question, « Pourquoi peint-il ? » Pour exprimer un cri. L’art est un cri pour combattre l’étouffement, m’a-t-il dit un jour (…)
Il évite le « reportage » et l’anecdote qu’il juge comme des facilités. Ça ne l’intéresse pas. Peindre n’est pas mettre en scène une histoire, on l’a compris, c’est suggérer une histoire et l’effacer en même temps. Alors, il ose laisser libre cours à ses dérives, entre modernité et classicisme, duel de forces à la fois tumultueux et contrôlé. Entre subtilité et brutalité. Oui, il respecte les codes, les règles de l’art, l’équilibre de la mise en page, de la mise en scène. Dans chaque tableau, il ruse, il risque, il se risque. Comme dans sa vie, au jeu de la roulette, il court sa chance avec ce goût effréné, son avidité de vie. Il cherche le hasard, l’accident, le dirige, le contrôle, usant de tous les moyens, parfois irrationnels (…)
Les à-plats en fond et les sujets en mouvement qui semblent surgir renforcent l’effet de théâtralité. Dans ses arrière-plans, il travaille le vide pour inscrire sa figure dans un schéma spatial, jouant de l’ascétisme et de l’inertie du décor. C’est un de ses procédés qu’il reconnaît : Un fond permet de mieux percevoir une image, ce que l’on souhaite désigner, la projeter, la mettre en avant. Alors ses corps peuvent se tordre, jusqu’à l’épilepsie, copuler ou s’exhiber dans l’obscurité des nuits (…)
J’aime beaucoup l’orange, comme toutes les couleurs qui n’ont pas de rapport avec la réalité. Il faut le mensonge pour arriver à la réalité. Il faut être faux. C’est la couleur de la vie dans un sens, cela lutte contre la mort (…)
Bacon est un risque-tout, il ne planifie rien, compte sur l’accident et l’instinct. Michel Leiris écrira : « C’est une bête d’atelier ». Il préfère brouiller les pistes (…)
Bacon rend vivant ce qu’il peint. On sent la présence de la main.

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