cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Catégorie : Récit (Page 1 sur 6)

L’Irruption – 3

Puis vint le temps des adjectifs dépoussiérés. Anacréon aussi me visita. Tu le reconnais, le dictionnaire fut précieux. Parfois tu te demandes quels mots il utilise quand il va chercher le pain. Ils t’écrasent ces adjectifs, tu veux de l’humain : Comment allez-vous ? Que lisez-vous ? Suis pas d’accord, etc… Bonjour, bonsoir.
Tu veux sortir de cet enfermement :
Vous faites partie de ces trèfles à quatre feuilles de l’intelligence exquise et charmeuse.
Vous faites partie de ces êtres touchants et délicats, magnifiquement réels, ouvrant sur de dirimantes voluptés.
Ce message rompit le charme. Réels est le mot que tu retiens. Oui, réelle tu es bien. Tu préfères le plaisir aux voluptés. Il t’abime en niant cette réalité, tes émotions tes sensations. À quoi joue-t-on là ? Tu ne dois pas sortir du cadre assigné. Vas-tu te contenter de n’être qu’un exercice de style ? Tu ne te sens plus concernée. Tu veux faire un pas vers lui. Il ne dira jamais Non, mais il fera comprendre que : Non.
Tu pars. Il y verra un basculement des repères, lesquels croyait-on avaient fixé une intelligence médiane des rapports !!! – Tu satures. Tu as envie de le baffer.
Et tu entres dans une tristesse infinie.
Tu perds la tête. Tu perds pieds. Tu fais n’importe quoi. Dis n’importe quoi. Tu l’envahis. Tel ce message bouteille à la mer que tu n’aurais dû écrire. Son indifférence te pétrifie. Aucune spontanéité. Aucun élan. Aucune audace. Tu es face à un distributeur automatique. Une intrication quantique. Une vraie mécanique. Un Robocop. Tu étais vaincue d’avance ma fille par ce branleur narcissique.
L’addiction n’était pas pour les mots. Pour son visage.
Pathétique.
Dans quelques heures tu vas l’oublier ce visage. Tu vas la faire cette séance d’hypnose qui te fait un peu peur. Tu vas la faire. Ne crains rien.
Jamais tu ne le verras. Et lui aussi,  jamais il ne connaîtra tes pas, ne frôlera tes mains, ne découvrira tes crèmes, ton parfum, ne touchera tes vêtements, ne sentira ton regard, ne goûtera rien de toi.

L’Irruption – 2

Arrive une première douceur. Tu ne réagis pas, non par coquetterie, l’envoi n’appelant pas de réponse. Tu l’oublies. Il revient avec un bonjour amusé depuis Notre-Dame-des-Landes où la manifestation bat son plein (l’homme fait aussi dans l’écologie). Tu arrives justement près de Notre-Dame à Paris où tu vis. Ça t’amuse obligatoirement. Sous bénédiction, s’esquisse là notre brin d’histoire.
La présence est épisodique. Un frémissement de jalousie, histoire de… lorsque tu sais que ronde il y a. Les adjectifs improbables se succèdent. Il est dans le vrai plaisir du mot juste. Son éloquence, virevoltante. Tu réponds avec toute ta simplicité à tant d’emphase. Ce sont des moments de vie délicieux,  il faut bien le dire.
La campagne présidentielle bat son plein. Il va trop loin. Tu es blessée.
Je suis infiniment ému et impardonnablement léger d’avoir rompu avec la subtilité qui vous sous-tend admirablement. Je ne maîtrise pas tout. Vivre c’est difficile. – Tu reviens.
Tu n’as pas percuté. Senti venir l’addiction. Tu n’y pensais pas, ne l’envisageais même pas. Il te fait rire, mais rire, quand il ironise sur Macron et sa soudaine dilection pour le vide.  Mais il te donne à manger cet homme-là quand certains jours tu ne vas pas bien. Il sent quand il faut te faire une salade de fraises avec une ondée de Limoncello et quelques feuilles de basilic, une soupe incertaine. Que sais-je encore… Oui, on peut dire : c’est du vent, c’est facile !
Mais non.
Tu ressens pour lui attachement, amitié. Fine mouche, l’attraction pointe le bout de son nez. La cristallisation ne va pas tarder. Gare ! dit Stendhal.
Aucune vulgarité. Aucune allusion sexuelle. Aucune question personnelle des deux côtés. Jamais Ô grand jamais…
Tout, dans la manière.

à suivre,

L’Irruption – 1

Devant toi, Fort Knox. Un visage, qui  fit irruption un matin sur ton compte Twitter. Mauvais choix photo. Sciemment ? Peut-être. Singularité de l’image. L’homme dissimule son regard. Un homme fuyant, donc qu’on ne peut approcher. Soit. Pas vraiment sympathique. À l’évidence, il ne cherche pas à plaire , qu’importe l’objectif qui le fige, tout à sa concentration il lit ou écrit, nous ne savons pas. Une lumière sans éclat, une bouche sèche et pincée. Cette froideur. Une enclume. Intelligence, érudition. Peut-être. Peut-être. Tu cherches à te faire plaisir là… Et tu éludes… passes la pause, la contenance du portrait. D’emblée, tu ne vois sur ce visage qu’une douceur perdue. Tu restes là-dessus. Mais c’est toi ma fille qui a perdu de la douceur, la douceur des visages qui te manquent, à vie. Lui, rien nous dit qu’elle était là, avant, cette foutue douceur… Et tu éludes. Encore. Arrivée du sourire, ton sourire : pas vraiment un adepte de la diététique et du light ton intello : pour le coup, il est en plein accord avec ses tweets. Du lourd ! Bruit, Fureur à volonté. Frontal, cogneur à tout va. Un fatras de négativité sur les uns les autres le monde. Animalité de l’individu, virtuosité, rhétorique, un culot sidérant, une mauvaise foi stratosphérique assumée. Des axiomes à la pelle, en veux-tu en voilà ! Il ne te plaît pas. Aucun charme ne se dégage de lui. Il t’intéresse. Qui es-tu ?
D’un coup, comme un flash, venant d’on ne sait où de ta mémoire, pourquoi, comment, quelque chose dans l’attitude de bouleversant, indéfinissable. Tu fonds. Inexplicablement. Là, tu n’éludes pas. Pfff…
Tu es dans le Happy End, l’Emerveillement. En gros, il est braise, tu es pâquerette. Pourquoi te suivrait-il ? Où peut-il trouver chez toi matière à controverse ? Tu navigues entre photos et citations, Handke, Sollers, Quignard, Erri De Luca. Houellebecq (trop). Tout est sage. Stylé. Tu sais faire.
Oui, quelques messages privés. Tu ne sais pas encore qu’il viendra s’y greffer. Et tu ne le bloqueras pas comme les autres pénibles. Pas la moindre affinité entre vous. Rien, hormis ce flash. Tu n’écoutes que ta petite voix : Vas-y. Tu suis.
Evidemment, tu suis.

à suivre,

Le vent de cette porte claquée

Le vent de cette porte claquée… ainsi Nazim Hikmet parle du suicide. Il sait de quoi il parle. Laura s’est suicidée, elle avait 24 ans. Le vent de cette porte claquée. Il ne s’agit pas ici de faire pleurer dans les chaumières, le sujet est ailleurs, dans l’écoute, au-delà de toute raison, religiosité, affect.
Onze ans après, je me lève le mercredi 12 mars, je prends un premier café dans le salon rouge et rose de notre maison. La veille, un ami qui faisait la foire de Chatou voulait me présenter sa nouvelle petite amie. Il pleuvait à torrent cette après-midi là et nous ne fûmes pas dérangés. Cette jeune femme inconnue m’a parlé deux heures durant de sa mère, incroyable, terminant par un terrible constat « je crois que j’ai peur d’elle ».  Je repense à cette conversation. Je dis : Laura, pardonne-moi si je t’ai fait peur. J’entends immédiatement le mot Grâce dans ma tête ; ça ne me semble pas du tout étrange, je lisais un livre sur la grâce d’Erri De Luca. Je prends un autre café. J’entends « prends le livre ». Je pense au livre d’Erri. Ne le trouve pas. J’entends « monte, prends le livre ». Nous avions une bibliothèque au premier. Docile, je monte. Quel livre ? J’ai pas eu à hésiter. Comme accompagnée, ma main s’est portée vers un des deux volumes des oeuvres d’Eluard dans la Pléïade (qu’Urli m’avait offerts et que je n’avais plus ouverts depuis la mort de Laura, la poésie était bannie de ma vie à ces moments). D’un geste sûr je retire le carton. Je me vois encore. Ce geste sûr. Pourquoi ce tome et pas l’autre ? En tombe une enveloppe Pour ma maman, cette dernière lettre. Je crois n’avoir jamais tremblé autant de ma vie.
La lettre était là depuis onze ans.

Alors quand j’ai de petits chagrins comme en ce moment, ils ne sont rien.
Le merveilleux existe bien. Les faits sont tenaces.

Ce soir-là,

C’est une nuit froide de novembre. Je suis toute seule dans la pénombre de ce jardin. Seules lumières, celles des fenêtres de la vaste maison où se déroule la fête. Je me suis isolée, fuyant la musique, les rires, les amis, pressentant l’annonce à venir. Je tremble, j’ai si peur, perdue, gelée dans cette stupide veste à paillettes que j’ai envie de déchirer, de mettre de pièces. Soudain, un vent. Un vent d’une froideur inouïe me traverse. Me plie en deux. J’ai su. On me cherche. Je rentre. Je ne dis rien. Les paillettes scintillèrent et toi, tu t’en allas. Et je ne m’y fais pas.
Mais le mystère est ailleurs. Cette nuit-là, cette date-là, trois ans jour pour jour après Urli, j’y vois une gentillesse une tendresse pour que je pleure moins. Je vous pleure un même jour.
Me restent des dernières heures passées près de toi, mon Clem, ces caresses matinales, ces mots doux, ces regards, ce baiser si chaud sur mon bras nu, le gauche. Tu t’es rendormi dans notre lit. Je devais partir. I love you au téléphone. À tout à l’heure. Et ce vent…

 

 

 

 

Comme quoi…

Une fois notre agence de presse vendue, Urli choisit une jolie petite boutique, rue de Lille à Paris, et c’est ainsi que nous devînmes antiquaires. Enfin lui, il était parfait pour cela, sens du relationnel, de l’argumentaire, et le charme infini de sa présence. Moi, plutôt repliée, côté argent, j’sais pas en parler. C’était pas gagné. Mais avec Urli, j’ai jamais hésité.
Un soir d’automne, peu avant la fermeture sont entrés un américain et son accompagnateur. L’américain, intéressé par un bureau que nous avions trouvé en Italie, splendide modèle napolitain fin XVIIIe, mais avec une touche de modernité qui pouvait permettre de l’installer dans un loft, par exemple. L’homme était avocat, et venait d’emménager à New York. Urli et l’accompagnateur commencent à parler chiffons si je puis dire. L’homme s’avance vers le fond de la boutique où j’étais, débout devant mon bureau, un livre encore à la main, l’homme me demande dans un français parfait Que lisez-vous ? Je pose le livre de poche sur le bureau. « Vous lisez les Liaisons ? J’achète le bureau… »
Comme quoi…

au fond d’une cour pavée – Mona Thomas

Quand je suis entrée dans l’appartement de Marie, un premier étage au fond d’une cour pavée près de la place de Bastille, j’ai reconnu d’emblée la vie nouvelle. La vie que je voulais vivre existait et ressemblait à cet endroit singulier et collectif où il était aussi facile de s’isoler que de participer au courant de rires et de mots. Et la vie ensemble durait autant de jours qu’on voulait. Ici s’agréger c’était partager. Avant le boulevard Beaumarchais je ne savais pas que les jupons étaient aussi des images à emporter.  Ils étaient accrochés au mur comme des tableaux hors cadre (…)
Je n’aurais pas plus imaginé faire du lit le meilleur des bureaux – pour peu qu’on décide de prolonger une grasse matinée parce qu’on a trop dansé la veille. Autour de la table à tout faire on discute et on écrit. Le journal est l’objectif. On dessine et on dévore goûter sur goûter. Parfois on manque de place, mais comme on est trop occupé pour s’éloigner, on se pousse en râlant (…)
Chez Marie à Beaumarchais c’est un monde de couleurs dans lesquelles on s’habille et qui se déplace au gré des envies. Couleur aussi, les coussins partout éparpillés sur le sol. À une époque où on est peu habitué à s’asseoir par terre, on s’en fait des nids où s’étaler pour bouquiner ou se caler plus à l’aise pendant les réunions. Souvent on hésite et on cherche la chaise – qu’il n’y a pas Nos revendications s’expriment sur des affiches hautes en couleurs que l’on compose en découpant des magazines féminins. On a de la colle plein les mains et des difficultés à descendre le frêle monument de papier par l’escalier étroit. Aussi ces grands panneaux qui proclament que notre corps est à nous, que le corps des femmes n’est pas à vendre, on les dépose sur les gros pavés de la cour pour consolider la voilure. Vite, il faut faire vite.
J’aimais beaucoup l’escalier du boulevard Beaumarchais. Propice aux apartés, aux rencontres inattendues, à l’irruption du jupon de Marie qui file en montant les marches deux à deux quand sa voix éraillé ne nous a pas déjà précédés, On commence sans vous ! (…)
Un soir rue Didot nous avons parlé de cette façon qu’on avait de hisser les couleurs contre les pouvoirs établis et tout ce qui voulait nous vaincre. Y compris certains groupes gauchistes qui trouvaient qu’on faisait tache avec notre manie de détourner les chants révolutionnaires et de scander en choeur des slogans obscènes. Des gauchistes dépassés par nos seins quelquefois à l’air, nos bébés, nos patchoulis. Je me souviens des sifflets, des applaudissements. Des crécelles et autres moulins à musique. Des jouets.

L’Histoire de la grande Marie

le carnet noir

Dans cet appartement, il y a cette pièce qui sert de bureau, un piano y attend toujours la reprise des cours, qui ne se fera pas, un canapé qui sert de lit. J’arrangeais ce matin pour la venue d’une amie. Dans la petite bibliothèque industrielle je vois d’un coup un petit carnet moleskine noir, serré entre deux livres très sérieux. Pas sa place. Je le prends. D’emblée, beaucoup de feuilles ont été arrachées, ne restent que quelques-unes. Je retire l’élastique… Mon écriture. J’ai noté là les paroles d’Urli, mon mari, mon fiancé, mon amour, mon ami, quelques jours avant sa mort. Oui je suis submergé par le trouble, Oui le noeud dans la gorge illico, Oui la respiration qui se fait pas. Mais c’est pas grave. Je les avais oubliées ces pages. Ces mots. Ils deviennent sève ce soir.
Mercredi 16 août, 17 heures :
Il m’arrive aussi de sentir comme une main sur mon épaule, toujours la droite  ; quand je sens la main, je me retourne vite et je vois seulement une ombre. Mais c’est un poids, tu sais, pas un effleurement. Il m’arrive plein de trucs comme ça.
Mardi 22 août, 15 heures
Ce matin, je me suis réveillé deux fois, Laura était avec toi. Elle était vraiment là, avec Marlowe (notre boxer). Nous étions quatre dans la maison.
Dimanche 9 octobre
Cette nuit j’ai rêvé. On était tous les deux. J’étais très élégant, genre Hermès ! On s’est arrêté à une station service, puis une autre, à chaque fois, je m’arrivais pas à dire Paris. Je disais Pa Pa Paris, Le pompiste me regardait comme s’il voyait un zombie bien sapé qui n’arrive pas à parler.
Mardi 17 octobre
Tu sais, quand je dors, j’ai l’impression de dormir avec deux moi-même. Je n’arrive pas à me dissocier. Tu vois, mettons, je vais aux toilettes. Je me rhabille. Je dois y retourner mais ce n’est plus la même vessie. Et quand je me réveille, je suis seul.
Je n’aime pas cette absence de toi. Serre-moi dans tes bras.
Sans date
J’ai jamais eu la notion de la mort qui me traverse. Enfin si une fois ou deux, de loin, comme tout le monde. Mais ce n’est pas ma pensée.
9 novembre
Angle Rue des Saints-Pères/Rue de Lille
Qu’est-ce que je suis heureux avec toi !
5 novembre
Entrant dans la pièce de la maison de Chatou qu’il aimait, celle où se trouvent les livres en vrac : « Salut la pièce ! Bonjour tout le monde ! Sollers,  Salut ! »

Voilà.
Le goût du bonheur. Il reste.

une fleur – Pascal Quignard

Tout est important dans une fleur, la branche qui la porte, le feuillage qui l’entoure, la forme qui est particulière à son espèce, la couleur et la matière des pétales, son nom et le caractère qu’il suggère, le mythe qu’elle évoque, les symboles qu’elle induit, l’ombre qu’elle porte sur la paroi qui fait fond, l’abandon qui s’y aperçoit déjà, le parfum incomparable à rien d’autre qu’elle exhale, la divergence entre la tige et le bâton de bambou qui la tient à la verticale, le flétrissement qui commence, l’extinction progressive de sa teinte, sa mort enfin qu’on découvre en direct, sa retombée dans l’espace, son silence.

Une journée de bonheur

l’embarras – Erri De Luca

Etre au monde, d’après ce que j’ai pu comprendre, c’est vous voir confier une personne et en être responsable, et en même temps être confié à cette même personne qui est responsable de vous. Ces sept années ne furent pas rien. N’y en aurait-il eu que la moitié ou la moitié encore, elles n’auraient pas moins compté.
On ne peut se plaindre de la brièveté, ce n’est pas juste, mais de la trop longue durée, si. J’ai ressenti de l’embarras à vivre encore. Je n’éprouve plus de douleur à voir le ciel ressembler parfois à celui d’un mois d’août passé ensemble en vacances, mais je rougis de pouvoir le regarder, d’être resté.

Une fois, un jour

Page 1 sur 6

Fièrement propulsé par WordPress & Thème par Anders Norén