cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Catégorie : Récit Page 1 of 13

Ecrire sur lui, pour le plaisir

« Ecrire, c’est lever toutes les censures » nous enseigne Genet. Oui. Pourquoi alors devrai-je censurer mon envie du jour d’écrire encore quelques lignes sur lui ? Pourquoi ? Au nom de quoi ? De qui ? C’est du plaisir. Ma légèreté du jour. Je ne fais de mal à personne en écrivant ces quelques lignes banales ; c’est important pour moi de le dire. Je voudrai revenir justement sur la légèreté. Voilà un homme qui se veut léger, que j’ai rencontré au nom de la légèreté. À peine était-il entré dans ma maison, j’ai vu tout ce poids en lui. Sur lui. Son joug est bien trop lourd. Si légèreté se trouve, elle a bien des difficultés à remonter à la surface de la peau, de la tête, du regard, si doux, si perdu parfois. Je l’ai surpris plusieurs fois ce regard perdu. À quoi pensait-il en regardant le salon, la bibliothèque, la lumière de cet espace. Je ne lui ai pas demandé. J’ai respecté ce silence. Ce moment. Il en avait besoin. Il s’imbibait. Pareil dans l’intimité, d’un coup, un regard perdu ou étonné, oui, plutôt étonné.
Il se veut pragmatique. Il ne croit pas. Il porte. C’est pas grave, dit-il.
Il faut dire aussi que nous avons bien ri tous les deux. Tellement. À gorge déployée dit-on. Réactifs. J’ai aimé qu’il accepte de prendre avec simplicité ce petit anneau en argent que je portais, il lui allait parfaitement. Il n’a pas fait de manière, n’a pas pensé que je faisais ça comme un signe d’engagement. Il avait raison. C’était un geste simple. Tiens ! il te va, garde-le.
Sa présence me manque. Nos échanges nocturnes me manquent. Ma joie je ne la trouve qu’en lui me semble-t-il, évidemment c’est faux, mais c’est le ressenti, même s’il y a les rires, s’il y a les sorties, s’il y a les amies, les amis, les rencontres. Ça c’est un problème sérieux. C’est du vent ! me dit une amie. Oublie-le. Ces rencontres c’est du vent. Tu es du vent pour lui. Je n’y crois pas un seul instant. Cet homme c’est du solide. Et je reviens au foutu pari de Pascal. Je le fais. Je le fais encore une fois.

*

Tempo

Imaginez. Anna, début d’après-midi après deux heures d’intervention dentiste. Elle en sort, veut se promener avec le petit Erri à l’air du Luxembourg. Elle est nature, sans un brin de maquillage, une barrette lui retient les cheveux. Bref, peut mieux faire… Erri, tout à sa lenteur renifle déjà le bas du mur du jardin ; elle longe la rue Guynemer. Un homme tenant aussi un petit chien en laisse, les dépasse, se retourne soudain, lui demande où se trouve l’entrée du Jardin autorisant l’accès aux chiens. Au bout de la rue, il faut tourner à gauche, prendre illico encore à gauche, rue Auguste Comte. L’entrée face à la rue de l’Observatoire. J’y vais, je vous montre. J’habite Montmartre, pas beaucoup de jardins là-haut… Il explique le petit chien. Il l’a trouvé perdu il y a quelque temps sur une aire d’autoroute. Il traversait les voies. Il a amadoué Bébert en lui offrant un peu de jambon. Bébert s’appelle Bébert à cause d’Einstein. C’est un malin, très intelligent, dit l’homme. Dans la vie, l’homme fait des documentaires. Il lui parle de l’Andalousie. De Cadix surtout. C’est alors qu’elle le regarde vraiment. À l’évidence, rien d’un homme d’affaires, pas question de le voir un ordinateur dans un sac bandoulière noir. Il est grand, une allure d’artiste avec son duffle-coat, le charme d’un air de poète, un rien de couperose au visage. L’alcool sûrement en copain. Et ils parlent, et ils parlent. C’est un voyageur. Il a vécu longtemps sur un bateau, sur une péniche aussi je crois me rappeler, je ne suis plus sûre.
Je vous offre un café. Sortons. Allons au Petit Suisse.
Et ils parlent et ils parlent. Il lui parle de sa vie, elle lui parle de la sienne. Des livres aussi. Ils ne sont pas dans la drague. Ils sont comme deux amis qui se retrouvent d’un coup après une longue absence. Et toi, qu’as-tu fait de ta vie ? en quelque sorte. Ils échangent leurs numéros de téléphone. Il se met à pleuvoir. C’est beau. Il va falloir songer à partir. Ils traversent la rue de Vaugirard. Ma voiture est garée là. On s’appelle n’est-ce pas ?
Et elle rentre chez elle. Elle pense au Tempo. Se rappelle alors la citation de Baudelaire qu’elle mit se matin même sur Twitter « J’aime passionnément le mystère. » – Elle sourit. Mystère du Tempo.
Son téléphone vibre. Un message.

*

Chichi

Les uns verront là une forme de chichi, des façons, des manières, un rituel. – Bref, c’est mon truc. Un truc de débutant. Quand je sais que je vais écrire une histoire qui n’est pas condensée en un billet, tout d’abord je pars me chercher de bonnes bouteilles de Bordeaux. Pas le Château de La Lagune, un ami qui a table ouverte à la maison, non. J’en choisis deux trois, parmi ces noms qui me font rêver, Pomerol, Médoc, Pauillac, Saint-Estèphe, Pessac-Leognan, ce Graves magnifique !
Ils sont là. Commencer. Le soir surtout. Je me lâche plus le soir. Trop sage en journée je suis me semble-t-il. Suis à l’aise en fait quand les idées ne sont pas claires et que je dois les dérouler, qu’importe les bifurcations, les croisements, je m’adapte la nuit. Ensuite, toujours deux carnets. Le premier, quadrillé, à feuilles safran, c’est comme ça, j’y note les mots qui me viennent, qu’ils ne puissent s’enfuir, l’autre, tout aussi précieux, le petit Moleskine souple à feuilles blanc cassé, pour des phrases, des citations, des idées.
En journée, s’il fait beau, fenêtres ouvertes, les oiseaux toujours les bienvenus, je préfère taper sans accompagnement musical sur le petit Mac rose. Juste le bruit des doigts sur les touches. Inspirant. Mais le soir, le soir, avec ce vin, les invités, ne sont pas ceux attendus, Mozart, Bach, Beethoven… Mes invités, ceux de la Soul, du Rhythm and Blues, eux, ils me donnent la niaque, l’ouverture d’esprit. Je peux jouer.

*

Le noir et le rouge



Je raconte à François l’histoire qui vient de m’arriver. Un truc, si on le met dans un livre, on n’y croit pas. Toi alors ! On peut dire que tu es une vraie poissons. Il m’écoute, sidéré et ravi en même temps. Ecris l’histoire. Toute l’histoire. Pas sur ce blog où tu mets des bribes. Un roman. De toute façon, tu le sais, toi et lui c’est comme dans la chanson, ça s’en va et ça revient… vous vous oubliez un temps, et vous n’y échappez pas, le retour. Vous n’avez même pas besoin de vous voir. Vous êtes dans le sentiment. Cette sensation douce chez toi, inquiète chez lui. L’inassouvi. Le désir, quoi…
Quand il me dit ça, pourquoi je pense à une roulotte, que nous trimbalerions…
Bon, passons.
Donc,
Je mélange les cartes. Je choisis les cartes. François, et son système mathématique hermétique, il me demande un chiffre entre 1 et 8, 5. À toute vitesse, il compte et met les cartes restantes sur les autres.
Et là… Regarde… Il était Roi. Tu le mets As !… As de pique. Bien noir, bien sombre. Regarde la carte qui est dessous. 7 de pique. Immobilisme.
D’autres annonces suivent, toutes aussi sidérantes.
Maintenant à moi. Autant de cartes qu’il y a de lettres dans mon prénom. Et même système. Regarde ce qui sort. As de coeur. Bien rouge. Je le vois l’amoureux qui vient. Il est entouré de livres. Je ne peux pas te dire s’il remonte de sa cave, s’il vit parmi les livres. Regarde l’équivalence avec ton As de pique. Tu me sors du carreau. Bien rouge. Le bon chemin. Le chiffre 3, une rencontre peut-être dans 3, 6 mois, 9… Je le vois bien. C’est un homme généreux, ce que n’est pas ton As de pique avec toi. Maintenant, on va retourner les autres cartes.
Et là, il hoche la tête.
Tu es incroyable. Tu ne le lâcheras donc jamais ton As de pique. Tu ne pourras jamais le laisser. Tu sais que c’est impossible entre vous… Qu’il te fait du mal. Il faut que tu me dises pourquoi.
Je baisse la tête.
Je n’arrive pas à lui dire, à François, ce truc si simple.
– Le Prince Charmant…
Une amie m’avait dit que j’avais rencontré le Prince Charmant. Que j’avais vécu avec lui, jamais plus je ne pourrai espérer rencontrer d’autre prince. Seulement lui, mon As de pique, il m’a réveillée d’un long sommeil. De l’état d’abandon physique et moral où il m’avait semblé être en arrivant à la maison, il est soudain devenu Prince quand, se penchant d’un coup vers moi, souffle contre souffle, il se reposa longtemps contre moi, chaleur contre chaleur, s’imprégnant de moi, m’imprégnant de lui, quand les mains se cherchèrent, que les doigts jouèrent, que nos regards se fixèrent… Un Prince…
Un Prince, dont ce jour là, j’ai refusé le baiser.

*

La visite

Il vient pour visiter mon appartement, cet homme qui monte d’un pas rapide les quatre étages. Elle va être à la vente ma merveille ensoleillée. Faut ce qu’il faut. Sympathique, il est ravi d’être là. Cet appartement serait pour sa fille. Tout lui plaît. Une ou deux remarques histoire de… pas très haut de plafond, petite fenêtre, mais aussi, très féminin, j’ai les mêmes tables basses, Ah ! Le Corbusier… ah ! ce fauteuil de Perriand…
Pourquoi lui ?
En fait, notre immeuble, une fois passé l’entrée, s’ouvre vers deux ailes. J’habite la partie ensoleillée, lui a acheté il y a deux ans un appartement plus petit, dans l’autre. Un investissement. Il y a un locataire actuellement. Un personnage attachant d’ailleurs, un mathématicien, on se croise souvent, incontestablement un côté Einstein, toujours dans ses pensées, il prépare une sorte de thèse et a passé un accord avec le propriétaire pour rester une année supplémentaire. Tout est à refaire là-dedans. Mon idée, aurait été de faire un échange. D’autant que l’ami François me voit habiter un troisième étage !

Là, j’ai vu ce que c’était un particulier qui s’y connaît en immobilier et en chiffres !

Dans la salle de bains, bien… fenêtre ! bien.. et là, il égrène d’un coup plein de mots en eur, me rappelle de mitigeur… Tout est là, trouvez votre bon-heur … Pâle sourire.
Il circule, retourne dans la cuisine… malin, ces rangements… On circule bien même si c’est pas grand… J’aime la séparation atelier…
Il s’assied à la table. Magnifique, me dit-il. Philippe Model. Il connait.
Il apprécie.
Ne nous égarons pas.
Il prend bloc papier stylo commence à écrire, alignant des lignes de chiffres. Suis fascinée. Et là, j’entends : et la soulte vous en voulez combien ? Pétard… j’en ai marre de pas savoir… Il m’explique. Je dis une somme. Il note. Plus je pourrai pas dit-il. J’accueille la réflexion.
Et je prends le relais. En face, porte blindée ? non. Fenêtres à double vitrage ? non. Fenêtre salle de bains ? Petite. Fenêtre cuisine ?… étroite. Bref, plus de 120.000 euros de travaux, peut-être même plus si je veux du beau. Il m’arrive quand même de réfléchir sur les chiffres. Dites-moi, en fait, j’achète votre appartement plus petit bien plus cher qu’il ne vaut. Réponse : l’important n’est pas le prix, c’est la soulte.
Lui ai dit non le lendemain matin. Suis allée voir l’ami Philippe qui vérifiait nos comptes à l’agence. Pas une bonne affaire me dit-il.
Allez dans le 11e.
Je veux pas quitter ma maison….

*


Illégitime

Nous rentrons de déjeuner avec Catherine. Je regarde quelques notifications sur Twitter, « Ça alors… tu te rends compte, une personne que j’admire me fait un compliment » « En quoi c’est exceptionnel, si elle aime ce que tu fais ? « Quand même, elle est blindée de diplômes… moi, rien ; ça me fait bizarre, à chaque fois je suis mal à l’aise. »
Et là, Catherine, bingo :
« Tu es en train de me dire que tu te sens illégitime, dans l’imposture si on te fait un compliment sur un texte, une photo, ou sur toi parce que tu n’as pas de diplômes ? » « Oui. Je veux juste faire et qu’on ne me dise rien. »
« Clem, il était blindé de diplômes ! » J’étais en amour avec lui, pas en compétition. Quand il a voulu me présenter sa mère, avant même me dire bonjour, elle m’a demandé, pour me faire plaisir, c’est la pratique de son milieu, « Quelle université avez-vous faite Anna? » « Aucune, je n’ai même pas le bac. » « Et vous êtes avec mon fils ?… » le cri du coeur. « Non Madame, c’est votre fils qui est avec moi. » Le truc, j’avais pris des cours de philo du Moyen-Âge à la Catho, et j’ai eu un enthousiasme pour Nicolas de Cues. La vie fait bien les choses, il fut le thème de sa thèse à Columbia. Nous sommes devenues copines, le sommes restées après la mort de Clem. »
« Et le travail, l’agence de presse ? »
Pareil…. Je ne voulais pas prouver. Je voulais faire, selon mes intuitions et qu’on me foute la paix. « Et quand tu allais dans ces soirées inévitables, ce Festival de Cannes, … » L’horreur. À Cannes, il y a plusieurs couleurs de passes, qui t’accréditent. Le Graal, c’est le blanc, tu as droit à presque tout. Une année je me présente au bureau du Festival. BLANC. Sans que je ne demande rien. Parce que nous avions été formidables on nous l’a donné. BLANC. Les photographes fiers de moi, moi, la tête dans le sac. Je veux m’en aller. Pourquoi ils me font ça ? Peureuse à l’idée de ne plus être d’un coup capable de faire ce que j’avais déjà réalisé, avant, sans me prendre la tête, suivant mon instinct, mes élans.
« Les déjeuners d’affaire dans le métier c’est monnaie courante. »
Toujours Urli, ou un autre rédacteur. Parfois je l’accompagnais, c’était compliqué. Je prenais du Champagne, j’me sentais mieux, j’faisais le job. Je bossais on va dire à 70 % par téléphone. J’me rappelle qu’un soir, nous sommes rentrés très tard à l’agence, une attachée de presse discutait encore avec un de nos journalistes. Tu te rends compte, je ne la connaissais que par sa voix : « J’étais sûre que vous étiez jolie » me dit-elle. Foutez-moi la paix… Je veux me cacher… « En fait, tu te cachais derrière Urli toujours et comme il t’adorait, sans s’en rendre compte il faisait ce qu’il ne fallait pas faire. »
« Et pourquoi tu n’as pas passé le bac ? » « J’ai dit à maman que je ne voulais pas. Je fuyais la compétition. Elle a dit oui. Et voilà. » « Décidément ta mère… »
« On va faire cette séance d’hypnose. »
Me voilà de nouveau dans ce fauteuil confortable en cuir marron. Je fixe la mire rouge. La voix de Catherine. Très vite les yeux se ferment.
On va remonter le temps, refaire le film. L’enfance. Qu’est-ce qu’il te manque pour que tu aies confiance en toi ?
Pas évident de savoir. Je suis petite. seule. je ne bouge pas. je suis rêveuse. Je regarde par la fenêtre. j’ai les livres que maman rapporte presque chaque jour. Ma grand-mère ignore tout des musées, des activités pour enfants, elle m’offre ces petites bagues que j’aime, celles avec les pierres bleues…. Et, après bien des hésitations, bien des hésitations, presqu’en larmes, le jaillissement : j’aurai voulu que mon père soit là. (Voilà ! dit Catherine) Qu’il m’apprenne à faire de la patinette, du vélo, qu’il me fasse nager, m’emmène en vacances, me fasse voyager, me parle…
une litanie.
« Fais-le. Mets-lui le visage que tu veux. C’est ton père. Fais tout ça avec lui ».
Je fais. C’est facile de lui trouver un visage. Facile.
« Continue. Tu grandis. Tu passes le bac. Tu vas à l’Université, que choisis-tu ? Les Lettres.
« Que fais-tu ? » Je suis bien. J’ai des amis. Je discute, ça bouscule. Je vais à la Cinémathèque. Je m’informe. Je connais en profondeur ce dont je parle.
« C’est ça. Continue. Tu rencontres Urli. La création de l’agence. »
Oui, j’agis. Je vais vers les autres, célèbres ou non, j’ai la compétence, j’argumente avec humour, je mets en valeur les photographes, je sais parler d’argent avec les services photo comme si j’avais fait ça toute ma vie. J’ai de l’allure. Je reste sympa. Drôle. Je suis légitime. Je mérite ce passe Blanc.

*



Chez François

Depuis quelques textes, je vous parle de lui. François. Un tourbillon, attachant. Sa famille vit dans le Sud, où il aime retourner. Il déambule dans ce Marais parisien qu’il connaît par coeur, et la nuit, ailleurs où il est invité, il aime la fête. Une silhouette singulière, celle d’un homme grand, athlétique, coiffé d’une queue de cheval où se mêlent au châtain quelque reste de mèches oxygénées. Une fêlure, que je partage avec lui, l’absence du père. Nous en parlons. Il dégage une certaine force, protectrice dirais-je, mais peut-être est-ce parce qu’il m’aide beaucoup. J’aime son visage marqué, comme le visage d’un homme travaillant sous le soleil, son regard est sombre et joyeux à la fois, sa voix grave a gardé un rien de l’accent du Sud, Tu vas bien ? Son rire, une bande-son. Habillé sobrement en journée d’un jean et d’un tee-shirt, il n’est absolument pas dans l’esbroufe.
Dans une rue calme de ce quartier, il vit au dernier étage d’un vieil immeuble XVIIe, un studio assez petit, tout en longueur, où il y a cette jolie fenêtre près de laquelle j’aime m’asseoir. Au printemps quelques feuillages et leur ombre donnent une lumière pleine de charme à la pièce. Le confort est a minima. Table basse, petit sofa, un canapé-lit. Le studio sent les gâteaux, le chocolat, la gourmandise. Tu veux un chocolat ? François ne déjeune jamais, se réservant pour les festivités de noctambule. La nuit. Un monde qu’il aime presqu’autant que la musique. Il me fait toujours entendre quelques airs avant que je ne parte. J’allais oublier, un atout, l’art de la conversation, il donne de l’éclat à ce qu’il raconte. Je me régale.
Ma sidération : son téléphone. Il ne cesse de vibrer. C’est insensé le nombre d’appels, de messages qu’il peut recevoir. Insensé.
Mais, le clou chez François reste, à l’évidence, la maîtrise de son art. Médium. Les cartes. Fascinant travail. Je ne vais pas ici le définir, je n’y arriverais pas, tant il varie, selon les situations, les questions posées – Soudain, il arrête tout. J’ai un flash. Il vous donne une information. J’aime voir la rapidité de ses mains comptant les cartes que j’ai choisies, la déduction des lignes de cartes superposées. À chaque fois, je suis sans voix devant les évidences du résultat. La dernière séance avec lui fut magistrale ! longue, et magistrale. Comment en rendre compte, je verrai… Et, à la fin, il est épuisé, tant il s’est donné.
Je vais rater mon train à cause de toi, mais tu as vu ça, ça valait le coup ! tu as vu ça ! Ça t’a plu ? … Prends un chocolat avant de partir !

et je l’embrasse
et je prends le chocolat
et j’ai envie de tourbillonner de chanter
et dehors, c’est déjà le soir.

*


L’instinct

____________________

Il fait encore frais en cette fin d’avril, un dimanche, de cette année-là. Elle se prépare. Le petit kilt rouge, le pull chaussette noir, collants noirs, boots noires. C’est court… dit sa grand-mère. Elle laisse lâchés ses longs cheveux blonds. Maquillée a minima, trop ne lui va pas. Avec une amie de sa banlieue rouge elles vont pour la première fois dans ce club ouvert l’après-midi, à Saint-Germain, rue des Saints-Pères. Un autre monde pour elle. Elle est heureuse. Le brouhaha du va et bien, la jeunesse bruyante montant descendant en fil continu les escaliers étroits du club, la musique, la musique sur laquelle elle aime danser. Elles s’arrêtent près du bar, commandent jus de fruit pour l’amie, Perrier pour elle. Son instinct lui demande alors de se retourner, elle s’exécute, et voit arriver un couple. La fille très brune très belle se la jouant l’air très mystérieux, mannequin à coup sûr, mince grande, sophistiquée, Lui, le compagnon, une allure, une démarche hors sol, brun, cheveux longs magnifiques, un regard pas hautain, normal, mais au-dessus de la mêlée. Une personnalité. Un seigneur. Jean et blouson. Et là, tout simplement les voyant passer elle s’entend se dire : Tiens ! C’est l’homme de ta vie ! …et, l’air de rien, en princesse, comme il se doit, va se prendre une paille pour son Perrier. Pas d’effervescence en elle, une certitude. Une évidence. Une joie. Alors, dans l’après-midi, elle les revoie. Elle vient de danser, d’embrasser un garçon dont elle n’a pas demandé le prénom. Ces deux-là sont assis. N’ont rien à se dire. Lui de temps à autre se penche vers la belle mystérieuse, l’embrasse. Et retourne vivre dans son silence. Elle note ça.
Aucune jalousie en elle. Elle attend la semaine suivante…
… Qui arrive, avec une météo toute aussi grise. C’est court… dit sa grand-mère quand elle met la jupette à carreaux noirs et blancs. Elle le revoit illico, cette fois accompagné d’une rousse, encore plus sophistiquée que la brune. Toujours ces baisers mécaniques, jamais de conversation. Quand drague-t-il, puisqu’il ne parle pas ? ça la sidère. Elle peut être sidérée, il n’a aucun regard vers elle, la blonde, lorsqu’incidemment ils se croisent. Cette fois, il est accompagné d’un ami, avec lequel il parle.
Et elle ne peut venir les deux dimanches qui suivent.
Arrive la bonne semaine, il fait très beau. Elle met sa petite robe blanche qui bouge bien, en coton léger. C’est court… dit sa grand-mère. Une surprise l’attend. Son amie lui présente le garçon qui ne la lâche plus depuis peu, et bien, oui, c’est le copain de notre hors-sol. La vie est bien faite.
Asseyons-nous. Mais il n’est pas là. Il arrive enfin. Seul. Ouf, pense-t-elle. Il s’installe près d’elle. Elle sent une force, une chaleur qui émanent de cette présence. Le trouble en elle, l’inconnu. Et l’inattendu se produit. Il lui parle. À elle. Il ne drague pas. Il exprime ses pensées, elle est à l’aise pour répondre. Vive et drôle comme elle sait faire quand elle le veut. du tac au tac. Un moment, il se penche vers elle, elle fait un geste de recul et refuse. Il sourit. Viens, dit-il, sortons. Marchons. Ils se prennent naturellement la main, remontent la rue des Saints-Pères. Qu’il fait beau. Qu’il fait chaud.
Paris ne fut jamais aussi beau.
Le Boulevard Saint-Germain. Ce foutu métro où il faudra se séparer.
Mais non, il veut l’accompagner.
Ils se parlent un temps.
Puis plus du tout.
Ils s’observent.
Et ne peuvent s’empêcher….
ils pouffent… ils pouffent de rire.
Le rire des gens heureux.
Son instinct lui a dit vrai. Il fut vraiment l’homme de sa vie. Urli.

*



Écrire, dit-il

Toujours un bonheur de traverser ce quartier du Marais, passer quelques heures auprès de ce singulier personnage. Le ciel de Paris est si lumineux si venteux ce jour-là. François ouvre largement sa porte, voit illico ma chevelure toute ébouriffée, il la caresse, « Mets de l’aloe vera, ça va gainer tes cheveux, tu verras, c’est miraculeux. » … Et c’est parti ! nous abordons divers sujets pour le seul plaisir de la conversation. Pour ça aussi que j’aime être là. Il sait fort bien par ailleurs pourquoi je viens le voir. Au bout d’un certain temps, il me fait tirer quelques cartes. Oui, l’amour toujours. Oui ceci, cela. Regarde, me dit-il alors. Regarde. La dame de trèfle, et dessus, le 9. Anna, la dame de trèfle c’est l’écriture. Le 9 c’est l’argent. Tu dois écrire. J’aime ton écriture. Sa clarté. – Sidération – Je me sens bousculée. Comme une peur qui me saisit. Moi qui n’aime écrire que des bluettes qui s’oublient une fois lues. – Et alors ? Elles sont bien tes bluettes, la dernière histoire, vous êtes un peu couillons tous les deux, faut le dire, mais très sympathiques, on a envie de vous secouer. Regroupe-moi tout ça. Propose aux journaux aux éditeurs. Tes histoires aussi, arrête de les couper en morceaux. Ecris-les tout d’une pièce, comme tu les ressens, toi. Et Urli, tu n’as écrit que quelques phrases. Je veux savoir la rencontre, les premières fois. Il y eut tant de premières fois avec lui. Fais-le. D’ailleurs les cartes le disent. Tes astres le disent. Ma meilleure amie est chanteuse, je veux te la présenter. Vous êtes sur le même registre toutes les deux, c’est incroyable. Vous devez vous connaître.
Allez ! Va !




le lien en rien effiloché, renforcé par l’absence ?

Le point de la mer calme

Comme chaque fois, j’aime ce rendez-vous mensuel avec mon médecin. Cette femme que j’admire. Nadia Volf, acupunctrice. Née en Russie, elle est diplômée de la faculté de médecine de Leningrad. Harcelée par le KGB, empêchée d’ouvrir un laboratoire de recherches, elle s’enfuit en 1990 avec son mari, leur petit garçon caché dans le coffre de la voiture, lit-on sur sa biographie. Le couple trouve refuge dans le Sud de la France. S’adapte. Apprend. Repasse les examens. S’installe à Paris.
Elle aime ses patients. Les « connus » et tous les autres qu’elle soigne avec une même acuité. Dès qu’elle ouvre la porte de la pièce où vous l’attendez, vous sentez l’énergie entrer. Aujourd’hui, pas besoin de lui raconter, elle me connaît, elle sait d’emblée. Elle voit. – Oui, Anna, je vais vous faire le Point de la Mer Calme. Vous serez d’attaque ! Réveillée ! Gaie !
Ça me plaît, l’histoire de ce point. Déjà, le charme du nom.
Donc, dans la Chine ancienne, les miroirs n’existaient pas. Les riverains des bords de mer se rendirent compte que les eaux se calmant, ils pouvaient s’y refléter, se découvrir. Un petit chat miteux du coin, misérable, en retrait, un jour s’y pencha. Ce qu’il vit changea sa vie, son attitude : il vit un lion !
Voilà… En quittant le cabinet de Nadia, je suis du Champagne. Fines bulles !

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