cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Catégorie : Récit (Page 1 sur 10)

La première année – Jean-Michel Espitallier

Ce livre est le récit de la mort de Marina, ma  compagne, survenue le 3 février 2015, puis le journal de ma première année de deuil. Sa rédaction lente, patiente, heurtée, ouvrit, sans que j’en aie d’abord conscience, un espace de recueillement. Elle me donna bientôt les moyens d’une tentative d’élucidation, c’est-à-dire, au fond, de consolation face à la puissance invasive et irrationnelle de la mort. Elle fut aussi cet atelier où, durant cette longue année, je me suis installé pour tenter de redonner du sens à ce qui n’avait plus de sens. Pour tenter de faire. De faire avec. Contre le vide. On comprendra que j’aie choisi de conserver, parfois, la sécheresse des prises de notes, les répétitions, redites, constats tautologiques, qui témoignent d’un état prolongé de sidération que fut l’instant vécu de la mort, puis de cette « certitude du définitif » qu’évoque Roland Barthes. Un cheminement, une recherche tâtonnante, aveugle. Un exorcisme, peut-être. Par voie de conséquence, ce livre interroge, parfois avec une certaine insistance, obsessionnellement, l’inaltérable question du temps. Parce que le temps, qui est la grande affaire de la vie, est aussi celle de la perte, de la mort et du deuil.

Trastevere – Jaccottet

Le soleil était couché, mais c’était encore la lumière jaune et la chaleur du jour quand nous sommes descendus dans le Trastevere. Entre des maisons d’ocre orange ou rouge aux murs couverts d’inscriptions impératives et ourlés, dans le bas, d’une écume d’ordures, des ruelles s’insinuaient, grouillantes d’enfants criards et à demi-nus, de filles ténébreuses, de matrones dépeignées ; des chiens et des chats rôdaient parmi les enfants. Parfois, un cheval sortait d’une petite cour pleine de fumier et de poules ; dans les passages les plus étroits, les éventaires de la borsa nera, légers étals de pain, de fruits, de cigarettes, bazars de petits objets de première utilité ; peignes, portefeuilles, lames de rasoir, encombraient la ruelle où il arrivait qu’une calèche se fraie, non sans peine et sans tapage, un chemin. Des guirlandes flétries, des bouquets déteints suspendus en ex-voto sous les niches des Madones rappelaient qu’on était au lendemain d’une grande fête. Souvent, dans ces quartiers pauvres, la chambre donne directement sur le trottoir, c’est une espèce de garage mal éclairé où vit toute une famille qui, à cette heure, a envahi le trottoir : la mère affalée sur une chaise, les enfants ici ou là, il y en a partout, qui puissent, qui jouent, qui se chamaillent, qui pérorent. Sur la place Santa Maria in Trastevere, les riches viennent dîner à la terrasse des restaurants fameux, tandis que des chevaux passent lentement, que le ballon des gamins monte à la hauteur des jets d’eau et que, de la fournaise des cris dans l’ombre grandissante, jaillit comme une étincelle la première étoile, creusant soudain autour du campanile où les cloches se déchaînent un ciel dont on voudrait soudain déployer la fraîcheur de soir sur des épaules qui ne sont pas là.

Reliefs 1946-1948

De souche – Michaël Ferrier

Les Français ne savent pas où me mettre. On n’a pas idée d’être français comme ça, me disent-ils. Trop compliqué, tes mélanges ! Quelle rigolade… Les Français, ils ne sont unis que quand un attentat leur tombe dessus – et encore, pas pour bien longtemps, faut voir comment ils se mettent sur la gueule après. « Français de souche », qu’ils disent… Bêtise de bûche, oui ! Comme s’il n’y avait qu’une manière d’être « vraiment » français… La souche, en plus : ce bois mort, ce fût sans fond, ce moignon.

Chez Molière, Monsieur de la Souche, c’est Arnolphe : un bourgeois, qui d’un vieux tronc pourri de sa métairie s’est fait dans le monde un nom de seigneurie. C’est écrit là, noir sur blanc, dès la première scène du premier acte de L’École des femmes.  Il n’aime que les femmes laides et bien sottes. Et l’on voudrait en faire un modèle pour la France !

Quel abus, de quitter le vrai nom de ses pères,
Pour en vouloir prendre un bâti sur des chimères !

Alors, de tronc, de buis, de bois… de talon ou de tige ! Et pourquoi pas de branche ?… de feuille ? de papier ! Quelle langue de bois, c’est le cas de le dire… Tout ça n’existe pas au fond. Je suis français d’oreille et de conviction.

Mémoires d’outre-mer

Tous les matins d’été – Camus

Les dunes devant la mer – la petite aube tiède et les corps nus devant les premières vagues encore noires et amères. L’eau est lourde à porter. Le corps s’y retrempe et court sur la plage dans les premiers rayons de soleil. Tous les matins d’été sur les plages ont l’air d’être les premiers du monde. Tous les soirs d’été prennent un visage de solennelle fin du monde. Les soirs sur la mer étaient sans mesure. Les journées de soleil sur les dunes étaient écrasantes. À 2 heures de l’après-midi, cent mètres de marche sur le sable brûlant donnent l’ivresse. On va tomber tout à l’heure. Ce soleil va tuer. Le matin, beauté des corps bruns sur les dunes blondes. Terrible innocence de ces jeux et de ces nudités dans la lumière bondissante.
La nuit, la lune fait les dunes blanches. Un peu auparavant, le soir accuse toutes les couleurs, les fonce et les rend plus violentes. La mer est outre-mer, la route rouge, sang caillé, la plage jaune. Tout disparaît avec le soleil vert, et les dunes ruissellent de lune. Nuits de bonheur sans mesure sous une pluie d’étoiles. Ce qu’on presse contre soi, est-ce un corps ou la nuit tiède ? Et cette nuit d’orage où les éclairs couraient le long des dunes, pâlissaient, mettaient sur le sable et dans les yeux des lueurs orange où blanchâtres. Ce sont des noces inoubliables. Pouvoir écrire : j’ai été heureux huit jours durant.

Carnets 1

1941

Il y a des années comme ça qui valent des siècles – Michaël Ferrier

… Il y a des années comme ça qui valent des siècles, des instants où tout s’accélère et se condense, une sorte de crête du temps où les choses prennent leur fil, leur tournure, leur vitesse, leur courbure la plus franche. Soudain, les directions s’esquissent, s’affirment, s’affinent, tout se soulève et se noue en un rien de temps, le passé, le présent, le futur se rejoignent et se résolvent : c’est le bouquet des siècles en quelques jours dévoilé.

Mémoires d’outre-mer

(collection l’Infini)

Sur le seuil – Jaccottet

C’est sous le toit ajouré des arbres, à peine est-on entré dans cet abri, où le soleil ne brûle plus, dans la maison qui n’est jamais fermée, et il y a une fraîcheur, un parfum inséparables l’un de l’autre. Le ciel descend dans les feuilles. Sous les pins, l’ombre est sans épaisseur. C’est le camp des oiseaux. Leur envol paraît brusque, accompagné souvent de criailleries ; ensuite, au contraire, même volant vite, ils semblent calmes, entre les troncs. Leur vol s’efface à mesure. C’est aussi comme si l’on marchait dans sa propre maison.
À mi-hauteur d’une pente assez raide, sous les pins, tout à côté du sentier discret, le terrain se creuse, il s’y forme une espèce de vague tranchée au bout de laquelle se dresse un mur étroit ; c’est de la roche, toute bossuée, mais à peine visible sous la mousse qui la couvre ; c’est comme une très ancienne porte, car au pied du mur il y a une ouverture, une bouche, comme aux fontaines, à ras du sol, où s’entassent les feuilles mortes, où le pied glisse, hésite (…)
On est debout à cette porte, appuyé à ses montants de pierre immémoriale, et dont la chute nous briserait. Comme un pèlerin écoutant matines, mais sonner dans un espace inconnu, pour un dieu encore sans nom. Ou comme celui qui entend pour la toute première fois des voix converser il ne sait où, près de lui pourtant, mais il ne parvient pas à les localiser, ce devaient être des enfants, une seule enfant qui chantonnait. Toutefois, c’était autre chose, autre chose sans quoi il n’y aurait ni distance, ni air, ni mouvement ; le lointain qui déchire, qui appelle. Source fabuleuse. Surplus du grenier des eaux.

Paysages aux figures absentes

Sur le seuil

Il y a toutes sortes de blancs – Michaël Ferrier

Il y a toutes sortes de blancs. Il y a un blanc ignoble, un blanc immonde, le blanc terrible du cadavre et du drap qui le recouvre. Le blanc blafard et blême des ruptures, le blanc livide des trahisons. Mais le blanc n’est pas une couleur unie, homogène. Le blanc n’est même pas une couleur, c’est la condition de toute couleur, la lumière personnifiée. Il y a toutes sortes de blancs. Il y a le blanc légèrement bleuté qui monte le matin des arbres du pays de Sceaux. Il y a le blanc rose de l’aube sur les murs du Lycée Lakanal ou sur les pentes du cimetière de Montmartre. Le blanc de la fenêtre, immaculé et incolore, où l’on s’appuie pour respirer un peu d’air frais et regarder les oiseaux qui s’envolent dans le ciel blanc et pur. Le blanc crayeux de la Corse, des fromages et du beurre frais, le blanc des pêches et de la vigne, le sémillon, la muscadelle, l’entre-deux-mers, le merlot blanc. Il y a le blanc diffus des salles obscures, le blanc d’argent du grand écran, quand Hitchcock l’envahit et le transperce en même temps. Le blanc toubab du Sénégal, le blanc d’ivoire du piano, le blanc platine de la radio, le blanc effervescent des studios. Le blanc champagne de Bahia, crème de lys, parfum lilas, et le blanc de la page blanche où vient s’inscrire votre histoire désormais, tandis que sur une branche de l’arbre tout proche, attirées par les graines et les fruits, deux mésanges bleues sont venues se poser.

François,
portrait d’un absent

(dernière page)

Hesse jardinier – Marco Martella

Dans son poème « Heures passées au jardin », Hesse explique que les fruits et les légumes de son potager lui permettent de vivre frugalement, comme un paysan, presque en autarcie. Pendant qu’il travaille au jardin, il se laisse aller à la rêverie que favorisent les tâches répétitives, ou il dialogue dans son esprit avec les personnages de ses livres. Les pages du Jeu des perles de verre, le roman qu’il est en train d’écrire, s’insinuent dans le paysage clos du jardin. Comme chez Chateaubriand, le geste du jardinier et celui du poète coïncident par moments. Dans les carrés du potager ou sur la page, il est toujours question de faire germer puis grandir, et de contribuer à l’émergence d’un monde idéal où la réalité puisse se refléter, la sève circuler, pour que d’autres graines germent. « Utiliser ce peu de liberté qui est nécessaire pour que la volonté de la nature devienne ma volonté. » Voilà la seule règle que Hesse s’était donnée en tant que jardinier et sans doute en tant qu’écrivain aussi (…)
Mais il y a des choses qui se passent au potager de la Casa Rossa qu’il aurait cherchées en vain dans son bureau, dans les pages de ses romans ou dans ses vers. Dans « Heures passées au jardin », on suit le vieil écrivain dans ces moments que chaque jardinier connaît, où le bonheur de l’enfance réapparaît grâce au souvenir des premiers outils de jardinage, à la fierté pour la réussite d’une plantation ou au parfum d’une fleur qu’on croyait oublié. Hesse aime par-dessus tout brûler des branches sèches dont les cendres serviront plus tard à enrichir le sol du potager. Le dernier feu, il l’allumera le matin du jour de sa mort. C’est à chaque fois, dit-il dans un poème, une joie : un geste ancien, à la fois acte magique, rite païen de purification, source de rêverie, mais surtout plaisir innocent. Et avec la poésie de l’enfance réapparaît l’adhésion spontanée à la vie,

Un petit monde
Un monde parfait

Kalymnos – Michel Déon

De Kalymnos, je me souviens d’abord du réveil. Quelques milliers de coqs saluèrent l’aube comme ils avaient déjà salué les douze coups de minuit. Ces cocoricos déchaînés tirèrent le soleil de la mer. Les punaises réintégrèrent leurs bois de lit après une veille gourmande. Je les avais supportées avec stoïcisme et j’aurais voulu dormir quelques heures pour réparer les effets d’une nuit passée sur le qui-vive, mais les coqs n’en finissaient plus de chanter la gloire du jour. Poussant les volets, je contemplai pour la première fois le port où nous avions abordé après le crépuscule. Une large rade s’ouvrait à la mer et des caïques balançaient leurs mâtures à l’abri d’une jetée. Les maisons étaient bleues et les anses de la baie d’un rouge brun à peine taché par quelques maigres buissons. Nous nous habillâmes pour descendre. Le « Palace des Dieux » était une ancienne maison bourgeoise convertie en hôtel par ses propriétaires ruinés. Toute une classe est en train de disparaître dans les îles grecques (…) Notre propriétaire n’avait pas su se « reconvertir ». Dans sa maison délabrée, le papier se détachait du mur par grands pans, dévoilant les lézardes. Une lente moisissure recouvrait, dans leurs cadres dorés, les photos de famille : marins ou officiers moustachus, grand-mères résignées ou grands-pères autoritaires engoncés dans des cols durs. La veille au soir, un enfant nous avait accueillis, désigné notre chambre et réclamé les passeports, mais le matin ce fut Mme Goulos qui se montra. Elle parlait français et nous apprit tout de suite qu’aux beaux jours elle avait vécu en Tunisie, à Sfax, et à Paris dans un appartement de la place de la République qu’elle évoquait comme un lieu de délices (…)
Un jardin en friche, planté seulement de quelques citronniers chargés de fruits, bordait la véranda où elle nous installa. Les coqs se taisaient. La chaleur montait. Une chaleur que je ne connaissais pas encore ou plutôt à laquelle ne me m’attendais pas, car sa moiteur, son poids me rappelaient brusquement, je ne sais pourquoi, une matinée à Biskra. M. Goulos apparut, la paupière lourde, le cheveux hérissés en épis, chaussé de pantoufles et habillé d’un pyjama. Le pyjama, en Grèce, est un costume diurne. Je suppose que la nuit on l’enlève.

Pages grecques

Haute Couture – Florence Delay

Insatisfait des tissus existant pour le jour comme pour le soir Balenciaga en avait cherché d’autres. C’est pour lui que des sociétés textiles fabriquèrent le gazar, par exemple, soie ample, aérienne, impérieuse. Zurbarán, lui, tissait avec des pinceaux. Devant les créations de l’un et de l’autre on se dit que l’étoffe elle-même a eu l’idée de la forme et, réciproquement, que la forme a choisi l’étoffe.

Il est des tissus nus comme des esprits saints
Durs comme des tambours, noirs comme des agates,
Et d’autres excessifs, étrangers, incertains

Ayant la sûreté des choses délicates :
La soie et le gazar, le taffetas, l’escot
Qui chantent les transports de la chair et du mot.

C’est mon ami Jacques Roubaud qui, sur ma demande, imagina ces nouveaux tercets au sonnet Correspondances de Baudelaire.

Ma rêverie a mené le peintre devant une robe du soir, plus noire que le fond de ses tableaux, devant un ruban en satin de soie rose noué dans le dos – l’âme de la robe ?
Mais que deviennent les robes sans celles qui les ont portées ?

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