cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Catégorie : Récit (Page 1 sur 8)

je viens d’avoir trente-quatre ans – Michel Leiris

Je viens d’avoir trente-quatre ans, la moitié de la vie. Au physique, je suis de taille moyenne, plutôt petit. J’ai des cheveux châtains coupés court afin d’éviter qu’ils ondulent, par crainte aussi que ne se développe une calvitie menaçante. Autant que je puisse en juger, les traits caractéristiques de ma physionomie sont : une nuque très droite, tombant verticalement comme une muraille ou une falaise, marque classique (si l’on en croit les astrologues) des personnes nées sous le signe du Taureau ; un front développé, plutôt bossué, aux veines temporales exagérément noueuses et saillantes. Cette ampleur de front est en rapport (selon le dire des astrologues) avec le signe du Bélier ; et en effet je suis né un 20 avril, donc aux confins de ces deux signes : le Bélier et le Taureau. Mes yeux sont bruns, avec le bord des paupières habituellement enflammé ; mon teint est coloré ; j’ai honte d’une fâcheuse tendance aux rougeurs et à la peau luisante. Mes mains sont maigres, assez velues, avec des veines très dessinées ; mes deux majeurs, incurvés vers le bout, doivent dénoter quelque chose d’assez faible ou d’assez fuyant dans mon caractère.
Ma tête est plutôt grosse pour mon corps ; j’ai les jambes un peu courtes par rapport à mon torse, les épaules trop étroites relativement aux hanches. Je marche le haut du corps incliné en avant ; j’ai tendance, lorsque je suis assis, à me tenir le dos voûté ; ma poitrine n’est guère large et je n’ai guère de muscles. J’aime à me vêtir avec le maximum d’élégance ; pourtant, à cause des défauts que je viens de relever dans ma structure et de mes moyens qui, sans que je puisse me dire pauvre, sont plutôt limités, je me juge d’ordinaire profondément inélégant (…)
Sexuellement je ne suis pas, je crois, un anormal – simplement un homme plutôt froid – mais j’ai depuis longtemps tendance à me tenir pour quasi impuissant. Il y a beau temps, en tout cas, que je ne considère plus l’acte amoureux comme une chose simple, mais comme un événement relativement exceptionnel, nécessitant certaines dispositions intérieures ou particulièrement tragiques ou particulièrement heureuses, très différentes, dans l’une comme dans l’autre alternative, de ce que je dois regarder comme mes dispositions moyennes.

L’âge d’homme

Pourquoi nous lassons-nous ? – Philippe Jaccottet

Nous ne devrions pas nous taire, et tout laisser ainsi filer comme choses perdues, vaines, mortes : nous nous décourageons trop vite. Qu’importe que nul n’écoute ces propos ? Si nous aimons le monde, nous nous devons de l’honorer sans autre souci ; de mettre à toutes choses la couronne des mots, cette scintillation, « vains ornements », vains diadèmes… (…)
Pourquoi nous lassons-nous ? Nous sommes vraiment par trop faibles, et soucieux d’autrui, de ses dires. Il n’y a de confirmation à chercher que dans ce que le monde nous rend une fois loué, et qui n’est rien d’autre que la vie. Le silence qui nous gagne est aussi la mort.
Je voudrais envoyer des nouvelles de confiance à mes amis que le silence altère et détruit. Je ne voudrais absolument que cela ; sur quoi je pourrais accomplir n’importe quelle besogne accessoire, pourvu qu’elle ne fût point vile ou en contradiction avec ces nouvelles, mais je ne sais où en retrouver, où en trouver les mots. Je les voudrais si simples et si claires qu’une timidité me prend à leur pensée.

Éléments d’un songe

la maison – Pierre Michon

la maison apparaissait dans son bosquet, ses lilas, son passé raconté, la maison qui déjà lentement s’enfouissait sous d’inutiles saisons sans récoltes et ne renfermait plus dans ses murs vides que le temps rongeur ; qu’importait. Je serais grand et aurais de l’argent pour la restaurer ; j’émonderais la glycine ; dans le petit jardin où Elise se lamentait sur des ronces, on me lisait un avenir de giroflées et d’hortensias ; ici des enfants joueraient et le futur triomphait : j’y viendrais en vacances et m’y louerais de réjouir les vieux morts (…)
La maison me demeure ; mon amour pour elle n’a pas décru. Une glycine morte s’y désespère ; la tempête et mon incurie ont tout ruiné ; les essences rares qu’avait pour moi plantées Félix s’effondrent une à une sur les grandes, il y a des craquements brusques et des érosions lentes ; les grands vents jettent des ardoises ivres aux flancs des marronniers, l’eau morte s’amoncelle où les vivants dormaient, des portraits choient et au fond des armoires d’autres sourient dans le noir à l’oubli qui les comble (…)
Allons, tout est bien ; les anges miséricordieux passent dans un vol d’ardoise, se brisent et renaissent dans l’air bleu ; ils écartent la nuit des toiles d’araignées, près des fenêtres cassées regardent lune après lune des photos d’ancêtres dont les noms leur sont connus, entre eux suavement chuchotent et peut-être rient, bleus comme la nuit et profonds, mais cristallins comme une étoile ; qu’ils jouissent de mon héritage inhabitable ; le miracle est consommé.

Vies minuscules

Hollywood – Blaise Cendrars

Des rues. Des rues. Des rues. Des rues.
Le désordre y est tel et la vie y est si intense, bigarrée, extravagante, que cela ne ressemble à rien de connu.
Hollywood, qui tient tout à la fois de Cannes, de Luna Park et de Montparnasse est une merveilleuse improvisation, un spectacle spontané, continu, permanent, donné de jour et de nuit dans la rue, devant un décor américain qui lui sert de toile de fond.
Je comprends. On aime ou l’on n’aime pas Hollywood. C’est une question d’âge. C’est une question de génération. C’est presque une question de physiologie. « Dis-moi l’état de tes artères et je te dirai si tu dois venir à Hollywood… », car ce lointain faubourg de Los Angeles, qui est devenu en vingt-cinq ans une capitale mondiale, la capitale mondiale du cinéma, est non seulement la plus jeune capitale du monde, mais est aussi la capitale de la jeunesse, un pôle d’attraction.
C’est en ce sens que pour chacun Hollywood est une pierre de touche.
On l’aime ou l’on en a horreur dès le débarqué, dès le premier pas dans la rue.
On ne peut que regretter de ne pas y être venu plus tôt, ou tout au contraire, du simple fait d’être là, d’être venu, de vivre un jour dans cette ambiance d’insouciance et d’improvisation, on se sent extraordinairement heureux. Car des vieux, pas plus au studio que dans la rue, on n’en voit pas à Hollywood. Hollywood c’est la ville des jeunes.

(1936)

comme ça on ira en Amérique – Carlo Levi

Quand l’automobile du maire de New York, une belle Pontiac grise prêtée pour l’occasion, s’arrêta à l’entrée du village d’Isnello et que M. Impelliteri et sa femme en furent descendus dans le vacarme des applaudissements et de la fanfare municipale, dans le désordre de gendarmes, motocyclistes de la suite, journalistes, photographes, curieux, innombrables cousins, parents au second degré, bourgeois, paysans, bergers, femmes, dans le désordre, en somme des quatre mille habitants d’Isnello qui l’attendaient, les gamins du village se pressèrent autour d’elle, s’appelant l’un l’autre à grands cris, se poussant, se bousculant, jouant des coudes pour la toucher. « Il faut qu’on touche la voiture », criaient-ils, s’exhortant réciproquement avec le visage sérieux de ceux qui font quelque chose d’important. « Il faut qu’on touche la voiture, comme ça on ira en Amérique.« 

Carlo Levi
Les mots sont des pierres
Voyages en Sicile

La présence est-elle toujours proximité ? – Jean-Luc Quoy-Bodin

Nous existons sur différents plans. Peut-être faut-il que l’être aimé disparaisse pour apparaître… L’absence devient alors surprésence. L’autre est partout, débordant. Il y a un silence dans le silence, c’est celui de l’absence. La présence est-elle toujours proximité ? L’invisibilité est-elle l’absence et l’absence, le détachement ? Savoir se regarder dans l’absence, ce miroir à deux faces. Se reconstruire à partir des décombres de la disparition de l’autre. Descartes conseille de se ressaisir, de ne pas « attendre que le temps seul vous guérisse » mais de se divertir par « d’autres occupations ». Transitivité de la pensée. Penser, c’est penser l’autre au-delà. je pense à toi donc je te suis par delà.

Un amour de Descartes

Dos au mur – Nicolas Rey

Chapitre 15

Il n’y a pas que mon existence qui soit en sursis. Il y a mon amour également. Je suis un amoureux en sursis. Nous le sommes tous, mais moi plus que les autres. Depuis plus d’un an, Joséphine a décidé que nous n’étions plus en couple officiellement. D’un côté, cela m’évite les repas en famille. Mais de l’autre, Joséphine ne me dit plus « Je t’aime » et ça, c’est à vous faire crever sur-le-champ. Joséphine, je boufferais de la merde pour elle. Je n’ai jamais vu autant de délicatesse et de grâce réunies en une seule et même personne.
Joséphine, je veux que tu saches que je souhaite ton bonheur avant tout. Peut-être que bientôt, le jour viendra où tu vas m’annoncer que tu es heureuse dans les bras d’un autre. Eh bien, je serai heureux pour toi. Joséphine, tant que je serai sur cette terre, tu pourras compter sur moi. Pour tout et en toutes circonstances. Acheter de la literie, du terreau, des aquarelles et nettoyer du vomi à la fin d’une fête que tu as organisée.
J’ai quarante-quatre ans. Il m’a fallu attendre l’âge de quarante ans pour savoir à quoi pouvait ressembler le véritable amour. L’abnégation. Le don de soi. Le silence partagé. L’écoute attentive.

L’Atlantide de Rodin – Jean-Christophe Bailly

« Accoudé à la fenêtre, dans mon ermitage de Meudon, je baigne mon front dans la vapeur du matin. Toutes les pensées sombres s’éloignent, je cède à la douceur de cette belle heure du printemps. – Je sais que mon peuple de statues m’attend, pour se laisser voir et pour travailler avec moi », écrit Rodin dans Les Cathédrales de France qui, davantage qu’un essai, est plutôt une sorte de journal discontinu. « Mon peuple de statues », écrit-il, autrement dit, il en est le roi, et son ermitage est leur royaume. Mais ces statues travaillent, l’ermitage est une usine, une fabrique, c’est la villa des Brillants, avec son parc et ses dépendances, à commencer par la reconstitution (partielle) du pavillon de l’Alma qui fut l’espace du triomphe du sculpteur, lors de l’Exposition universelle de 1900 et qui devint donc, à Meudon, le coeur de son atelier. Et si tout atelier est un monde – à la fois nuée autour de l’oeuvre et foyer où elle se pense et se creuse comme dans son propre fond -, alors celui de Rodin, là-haut, dans ce coin assez retiré, plus que celui de la rue de l’Université encore, est un absolu de l’atelier : une ruche, avec des aides, nombreux, une activité considérable, mais une villa aussi, une maison (pas très grande) – l’ermitage étant le lieu du repos et du repli, avec des soins tranquilles et des matins où « les pensées sombres s’éloignent » au-dessus des brouillards qui s’enlèvent sur Saint-Cloud, mais encore l’espace d’engrangement de la formidable collection d’antiques que le sculpteur, avec une avidité hors du commun, réunira autour de lui – 6 500 pièces au bout du compte. Donc un lieu hors normes où entre deux peuples, celui des statues qu’il réalise et celui des antiques qu’il collectionne, règne un roi qui devient une sorte d’entremetteur, mêlant les lignées et les âges…

Le dépaysement

Voyages en France

dériver au fil des images – Philippe Jaccottet

Je me souviens qu’un été récent, alors que je marchais une fois de plus dans la campagne, le mot joie, comme traverse parfois le ciel un oiseau que l’on n’attendait pas et que l’on n’identifie pas aussitôt, m’est passé par l’esprit et m’a donné, lui aussi, de l’étonnement. Je crois que d’abord, une rime est venue lui faire écho, le mot soie ; non pas tout à fait arbitrairement, parce que le ciel d’été à ce moment-là, brillant, léger et précieux comme il l’était, faisait penser à d’immenses bannières de soie qui auraient flotté au-dessus des arbres et des collines avec des reflets d’argent, tandis que les crapauds toujours invisibles faisaient s’élever du fossé profond, envahi de roseaux, des voix elles-mêmes, malgré leur force, comme argentées, lunaires. Ce fut un moment heureux ; mais la rime avec joie n’était pas légitime pour autant (…)
Ce mot presque oublié avait dû me revenir de telles hauteurs comme un écho extrêmement faible d’un immense orage heureux. Alors, à la naissance hivernale d’une autre année, entre janvier et mars, à partir de lui, je me suis mis, non pas à réfléchir, mais à écouter et recueillir des signes, à dériver au fil des images ; comprenant, ou m’assurant paresseusement, que je ne pouvais faire mieux, quitte à n’en retenir après coup que des fragments, même imparfaits et peu cohérents, tels, à quelques ratures près, que cette fin d’hiver me les avait apportés – loin du grand soleil entrevu.

Pensées sous les nuages

les images que l’on voit depuis un train – Jean-Christophe Bailly

les images que l’on voit depuis un train
par habitude ou paresse on dit d’elles
qu’elles « défilent » et ce n’est pas vrai :
le rythme est sans cadence
et très irrégulier, il ne faut pas le confondre
avec la bande-son qui, elle, est si efficace
dans les films à suspense, tel un équivalent
palpable ou palpé du tambour du sang
à la rigueur les poteaux, à intervalles réguliers
défilent, mais tout le reste ce sont des incursions
des trous des découvertes des échappées
et parfois tout va très vite et d’autres fois très
lentement – ces mouvements de caméra lente
quand on approche d’une gare sont les plus propices
à la méditation – (…)
on passe dans les coulisses on glisse
dans les ruines de la guerre industrielle
dans les terrains vagues et les chantiers les zones
à travers poutrelles pavillons immeubles entrepôts
coins de rue aperçus la couleur locale
sautée hors du dépliant inonde la vue
comme une décoloration désemparée s’exilant
dans un nombre infini de détails qui n’ont pas le temps
de faire masse ni celui de vraiment s’isoler

Col treno
(avec des photos de Bernard Plossu)

Le titre Col treno était avant tout rythmique : tout en signifiant « en train », « avec le train », la formulation, tirée vers l’oralité, faisait signe vers John Coltrane, soit vers l’idée d’un battement contigu à une mélodie.

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