cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Catégorie : Récit (Page 1 sur 7)

Dos au mur – Nicolas Rey

Chapitre 15

Il n’y a pas que mon existence qui soit en sursis. Il y a mon amour également. Je suis un amoureux en sursis. Nous le sommes tous, mais moi plus que les autres. Depuis plus d’un an, Joséphine a décidé que nous n’étions plus en couple officiellement. D’un côté, cela m’évite les repas en famille. Mais de l’autre, Joséphine ne me dit plus « Je t’aime » et ça, c’est à vous faire crever sur-le-champ. Joséphine, je boufferais de la merde pour elle. Je n’ai jamais vu autant de délicatesse et de grâce réunies en une seule et même personne.
Joséphine, je veux que tu saches que je souhaite ton bonheur avant tout. Peut-être que bientôt, le jour viendra où tu vas m’annoncer que tu es heureuse dans les bras d’un autre. Eh bien, je serai heureux pour toi. Joséphine, tant que je serai sur cette terre, tu pourras compter sur moi. Pour tout et en toutes circonstances. Acheter de la literie, du terreau, des aquarelles et nettoyer du vomi à la fin d’une fête que tu as organisée.
J’ai quarante-quatre ans. Il m’a fallu attendre l’âge de quarante ans pour savoir à quoi pouvait ressembler le véritable amour. L’abnégation. Le don de soi. Le silence partagé. L’écoute attentive.

L’Atlantide de Rodin – Jean-Christophe Bailly

« Accoudé à la fenêtre, dans mon ermitage de Meudon, je baigne mon front dans la vapeur du matin. Toutes les pensées sombres s’éloignent, je cède à la douceur de cette belle heure du printemps. – Je sais que mon peuple de statues m’attend, pour se laisser voir et pour travailler avec moi », écrit Rodin dans Les Cathédrales de France qui, davantage qu’un essai, est plutôt une sorte de journal discontinu. « Mon peuple de statues », écrit-il, autrement dit, il en est le roi, et son ermitage est leur royaume. Mais ces statues travaillent, l’ermitage est une usine, une fabrique, c’est la villa des Brillants, avec son parc et ses dépendances, à commencer par la reconstitution (partielle) du pavillon de l’Alma qui fut l’espace du triomphe du sculpteur, lors de l’Exposition universelle de 1900 et qui devint donc, à Meudon, le coeur de son atelier. Et si tout atelier est un monde – à la fois nuée autour de l’oeuvre et foyer où elle se pense et se creuse comme dans son propre fond -, alors celui de Rodin, là-haut, dans ce coin assez retiré, plus que celui de la rue de l’Université encore, est un absolu de l’atelier : une ruche, avec des aides, nombreux, une activité considérable, mais une villa aussi, une maison (pas très grande) – l’ermitage étant le lieu du repos et du repli, avec des soins tranquilles et des matins où « les pensées sombres s’éloignent » au-dessus des brouillards qui s’enlèvent sur Saint-Cloud, mais encore l’espace d’engrangement de la formidable collection d’antiques que le sculpteur, avec une avidité hors du commun, réunira autour de lui – 6 500 pièces au bout du compte. Donc un lieu hors normes où entre deux peuples, celui des statues qu’il réalise et celui des antiques qu’il collectionne, règne un roi qui devient une sorte d’entremetteur, mêlant les lignées et les âges…

Le dépaysement

Voyages en France

dériver au fil des images – Philippe Jaccottet

Je me souviens qu’un été récent, alors que je marchais une fois de plus dans la campagne, le mot joie, comme traverse parfois le ciel un oiseau que l’on n’attendait pas et que l’on n’identifie pas aussitôt, m’est passé par l’esprit et m’a donné, lui aussi, de l’étonnement. Je crois que d’abord, une rime est venue lui faire écho, le mot soie ; non pas tout à fait arbitrairement, parce que le ciel d’été à ce moment-là, brillant, léger et précieux comme il l’était, faisait penser à d’immenses bannières de soie qui auraient flotté au-dessus des arbres et des collines avec des reflets d’argent, tandis que les crapauds toujours invisibles faisaient s’élever du fossé profond, envahi de roseaux, des voix elles-mêmes, malgré leur force, comme argentées, lunaires. Ce fut un moment heureux ; mais la rime avec joie n’était pas légitime pour autant (…)
Ce mot presque oublié avait dû me revenir de telles hauteurs comme un écho extrêmement faible d’un immense orage heureux. Alors, à la naissance hivernale d’une autre année, entre janvier et mars, à partir de lui, je me suis mis, non pas à réfléchir, mais à écouter et recueillir des signes, à dériver au fil des images ; comprenant, ou m’assurant paresseusement, que je ne pouvais faire mieux, quitte à n’en retenir après coup que des fragments, même imparfaits et peu cohérents, tels, à quelques ratures près, que cette fin d’hiver me les avait apportés – loin du grand soleil entrevu.

Pensées sous les nuages

les images que l’on voit depuis un train – Jean-Christophe Bailly

les images que l’on voit depuis un train
par habitude ou paresse on dit d’elles
qu’elles « défilent » et ce n’est pas vrai :
le rythme est sans cadence
et très irrégulier, il ne faut pas le confondre
avec la bande-son qui, elle, est si efficace
dans les films à suspense, tel un équivalent
palpable ou palpé du tambour du sang
à la rigueur les poteaux, à intervalles réguliers
défilent, mais tout le reste ce sont des incursions
des trous des découvertes des échappées
et parfois tout va très vite et d’autres fois très
lentement – ces mouvements de caméra lente
quand on approche d’une gare sont les plus propices
à la méditation – (…)
on passe dans les coulisses on glisse
dans les ruines de la guerre industrielle
dans les terrains vagues et les chantiers les zones
à travers poutrelles pavillons immeubles entrepôts
coins de rue aperçus la couleur locale
sautée hors du dépliant inonde la vue
comme une décoloration désemparée s’exilant
dans un nombre infini de détails qui n’ont pas le temps
de faire masse ni celui de vraiment s’isoler

Col treno
(avec des photos de Bernard Plossu)

Le titre Col treno était avant tout rythmique : tout en signifiant « en train », « avec le train », la formulation, tirée vers l’oralité, faisait signe vers John Coltrane, soit vers l’idée d’un battement contigu à une mélodie.

les rushes d’un film qu’Eric Rohmer n’aurait jamais su tourner – JC Bailly

Planter un arbre, cela demande un certain nombre de soins et de préparatifs : choix de la saison et du moment, creusement d’un trou suffisamment large et profond, pralinage des racines lorsque celles-ci sont nues, comblement et tassage de la terre enrichie d’engrais, implantation d’un tuteur, arrosage abondant et même, pour finir, paroles d’augure. Pourtant, l’arbre dont je veux parler ici ne fut pas planté ainsi et, de fait, il mourut assez vite : seul le geste comptait. Il ne s’agissait d’ailleurs pas d’un arbre véritable,mettons que ce soit un symbole, mais ce fut comme cela pourtant – les événements de Mai 68, puisque c’est d’eux qu’il s’agit, re résument pour moi dans ce geste, ou ce symbole – avoir planté un arbre, ou plein de petits arbres qui devaient former une forêt frémissante à la surface d’un pays engoncé (…) Quelque chose de rousseauiste – et quelque chose de violemment candide, le signe net et inquiet d’une souveraineté nouvelle, celle du peuple s’appropriant le sol. Planter un arbre de la liberté, c’était comme donner un nom, comme baptiser une terre nouvelle, ou renouvelée (…)
Que cela reste et se suspende dans le temps, comme les rushes d’un film qu’Éric Rohmer n’aurait jamais su tourner. Mais ce qui est venu se maintient comme un filigrane secret dans le nom du mois de mai (…) Le mai le joli mai en barque sur le Rhin Des dames regardaient du haut de la montagne Vous êtes si jolies mais la barque s’éloigne. Il y a aussi et sans doute d’abord cela, ce printemps sonore que le chant d’Apollinaire répercute avec, dans son sillage, des brassées de pivoines et de fleurs revenues. En Mai 68, les dames devenues filles ne furent sans doute pas plus jolies qu’à un autre moment, même si nous avons alors pu le croire. Mais la seule certitude, c’est que la barque s’est éloignée, et vite, d’une rive que pourtant nous avons vue passer. Nous : mais quel était ce nous ? Une génération ? Une génération qu’on a voulu dire perdue et qui ne l’aura pas été ? Je ne sais pas, j’en fus, comme on dit, et rien n’était plus simple. Nous avons planté un arbre de la liberté en mai, tel fut le sens, le sens premier, le sens que tout le monde entendit (…)
Qu’est-ce à dire ? Un essai, un essai sur Mai 68 ou sur la distance qui nous en sépare ? Non, pas cela, pas cette fois-ci. Une visite, plutôt.

Un arbre en Mai

(premières pages)

L’Amérique devrait dormir durant 25 ans – Cendrars

Aux Etats-Unis les dirigeants, c’est-à-dire les hommes d’affaires (…) sont surtout victimes de leur foi en le progrès et de leur propre zèle, c’est-à-dire, en bref, de l’équipement technique perfectionné dont ils ont doté leur pays et des multiples accessoires d’ordre pratique dont ils se sont encombrés et qui maintenant empiètent sur leur vie, et jusque dans leur intimité.
Depuis la crise et le ralentissement des affaires on a parfois l’impression que toute cette machinerie quasi automatique tourne à vide et que l’Américain perd pied petit à petit, un peu comme l’apprenti sorcier de la légende allemande qui ne savait plus comment arrêter ce qu’il avait mis en marche, une chose énorme qui tout à coup le menace, va le dévorer, lui, qui n’a fait que pécher, comme l’ingénieur américain, par excès de zèle.
Vu l’équipement technique actuel des Etats-Unis que l’on peut qualifier de prodigieux, de luxueux, mais de néfaste aussi puisqu’il dépasse de beaucoup trop les besoins réels de la nation, ce qui me fait croire que l’économie américaine a atteint son plafond pour une période plus ou moins longue, j’ai acquis personnellement la conviction profonde qu’une nouvelle révolution technique qui apporterait au pays une nouvelle ère d’aisance, de richesse, de prospérité, loin de lui éviter l’expérience d’une révolution sociale, ne ferait tout au contraire que précipiter une catastrophe que l’Amérique frôle depuis quelque temps déjà.
C’est pourquoi je suis d’avis que l’Amérique doit stabiliser et laisser porter sur son erre, durant les vingt-cinq prochaines au moins ou alors, rouvrir ses frontières et s’intéresser un peu plus activement aux choses d’Europe, dont elle ne n’a jamais pu se passer.
Un pays aussi nouveau et aussi vaste, et qui est en outre en pleine formation, ne peut pas pratiquer « le splendide isolement » d’un pays vieux.

Hollywood, La Mecque du Cinéma

Ai-je quelque ascendant qui fut beau capitaine – Pierre Michon

Ai-je quelque ascendant qui fut beau capitaine, jeune enseigne insolent ou négrier farouchement taciturne ? À l’est de Suez quelque oncle retourné en barbarie sous le casque de liège, jodhpurs aux pieds et amertume aux lèvres, personnage poncif qu’endossent volontiers les branches cadettes, les poètes apostats, tous les déshonorés pleins d’honneur, d’ombrage et de mémoire qui sont la perle noire des arbres généalogiques ? Un quelconque antécédent colonial ou marin ?
La province dont je parle est sans côtes, plages ni récifs ; ni Malouin exalté ni hautain Moco n’y entendit l’appel de la mer quand les vents d’ouest la déversent, purgée de sel et venue de loin, sur les châtaigniers. Deux hommes pourtant qui connurent ces châtaigniers, s’y abritèrent sans doute d’une averse, y aimèrent peut-être, y rêvèrent en tout cas, sont allés sous de bien différents arbres travailler et souffrir, ne pas assouvir leur rêve, aimer peut-être encore, ou simplement mourir. On m’a parlé de l’un de ces hommes ; je crois me souvenir de l’autre.

Vie d’André Dufourneau
Vies minuscules

Ni déçu Ni désenchanté – Laurent Terzieff

La justice, cette forme endimanchée de la vengeance…
Je rêve d’une justice qui soit plus qu’une logique de compassion ou de substitution, qui s’incarne dans l’Etat de droit et ne soit plus seulement ce qui commence quand la morale se réduit.

Les engagements que j’ai pris exprimaient la réalité de l’époque même si j’ai été sot de croire au collectivisme. Je ne suis ni déçu ni désenchanté. Sans être amer, je suis toutefois un peu découragé par certaines choses, le fait par exemple qu’il soit si difficile de conjuguer liberté et égalité. J’attends que l’époque soit de nouveau utopique. Nous ne vivons pas la fin de l’histoire. Nous vivons la fin des utopies. Pour changer les rapports de force, il faut que renaisse une volonté de dépassement, une volonté de modifier le réel, de le transformer dans un sens positif vers davantage de justice. Pour l’instant, le libéralisme et l’économie de marché ne auraient à mes yeux, incarner une idéologie ou une religion.
Le sentiment de liberté qui est le mien m’a toujours empêché de briguer ou accepter le moindre poste officiel que ce soit. Il faut être libre pour rester à l’écoute du monde, essayer d’en être une caisse de résonance crédible.

Mai 2001

Cahiers de vie

Le plus vieux métier du monde – Erri De Luca

J’ai fait le plus vieux métier du monde. Pas celui de la prostituée, mais l’équivalent masculin, l’ouvrier, qui vend son corps à la force de son travail. Ecrire a été et reste pour moi le contraire, un temps de fête dans une journée de corps vendu pour un salaire. Ce fut du temps sauvé.

L’Irruption – 3

Puis vint le temps des adjectifs dépoussiérés. Anacréon aussi me visita. Tu le reconnais, le dictionnaire fut précieux. Parfois tu te demandes quels mots il utilise quand il va chercher le pain. Ils t’écrasent ces adjectifs, tu veux de l’humain : Comment allez-vous ? Que lisez-vous ? Suis pas d’accord, etc… Bonjour, bonsoir.
Tu veux sortir de cet enfermement :
Vous faites partie de ces trèfles à quatre feuilles de l’intelligence exquise et charmeuse.
Vous faites partie de ces êtres touchants et délicats, magnifiquement réels, ouvrant sur de dirimantes voluptés.
Ce message rompit le charme. Réels est le mot que tu retiens. Oui, réelle tu es bien. Tu préfères le plaisir aux voluptés. Il t’abime en niant cette réalité, tes émotions tes sensations. À quoi joue-t-on là ? Tu ne dois pas sortir du cadre assigné. Vas-tu te contenter de n’être qu’un exercice de style ? Tu ne te sens plus concernée. Tu veux faire un pas vers lui. Il ne dira jamais Non, mais il fera comprendre que : Non.
Tu pars. Il y verra un basculement des repères, lesquels croyait-on avaient fixé une intelligence médiane des rapports !!! – Tu satures. Tu as envie de le baffer.
Et tu entres dans une tristesse infinie.
Tu perds la tête. Tu perds pieds. Tu fais n’importe quoi. Dis n’importe quoi. Tu l’envahis. Tel ce message bouteille à la mer que tu n’aurais dû écrire. Son indifférence te pétrifie. Aucune spontanéité. Aucun élan. Aucune audace. Tu es face à un distributeur automatique. Une intrication quantique. Une vraie mécanique. Un Robocop. Tu étais vaincue d’avance ma fille par ce branleur narcissique.
L’addiction n’était pas pour les mots. Pour son visage.
Pathétique.
Dans quelques heures tu vas l’oublier ce visage. Tu vas la faire cette séance d’hypnose qui te fait un peu peur. Tu vas la faire. Ne crains rien.
Jamais tu ne le verras. Et lui aussi,  jamais il ne connaîtra tes pas, ne frôlera tes mains, ne découvrira tes crèmes, ton parfum, ne touchera tes vêtements, ne sentira ton regard, ne goûtera rien de toi.

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