cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Catégorie : Récit Page 1 of 13

Écrire, dit-il

Toujours un bonheur de traverser ce quartier du Marais, passer quelques heures auprès de ce singulier personnage. Le ciel de Paris est si lumineux si venteux ce jour-là. François ouvre largement sa porte, voit illico ma chevelure toute ébouriffée, il la caresse, « Mets de l’aloe vera, ça va gainer tes cheveux, tu verras, c’est miraculeux. » … Et c’est parti ! nous abordons divers sujets pour le seul plaisir de la conversation. Pour ça aussi que j’aime être là. Il sait fort bien par ailleurs pourquoi je viens le voir. Au bout d’un certain temps, il me fait tirer quelques cartes. Oui, l’amour toujours. Oui ceci, cela. Regarde, me dit-il alors. Regarde. La dame de trèfle, et dessus, le 9. Anna, la dame de trèfle c’est l’écriture. Le 9 c’est l’argent. Tu dois écrire. J’aime ton écriture. Sa clarté. – Sidération – Je me sens bousculée. Comme une peur qui me saisit. Moi qui n’aime écrire que des bluettes qui s’oublient une fois lues. – Et alors ? Elles sont bien tes bluettes, la dernière histoire, vous êtes un peu couillons tous les deux, faut le dire, mais très sympathiques, on a envie de vous secouer. Regroupe-moi tout ça. Propose aux journaux aux éditeurs. Tes histoires aussi, arrête de les couper en morceaux. Ecris-les tout d’une pièce, comme tu les ressens, toi. Et Urli, tu n’as écrit que quelques phrases. Je veux savoir la rencontre, les premières fois. Il y eut tant de premières fois avec lui. Fais-le. D’ailleurs les cartes le disent. Tes astres le disent. Ma meilleure amie est chanteuse, je veux te la présenter. Vous êtes sur le même registre toutes les deux, c’est incroyable. Vous devez vous connaître.
Allez ! Va !




le lien en rien effiloché, renforcé par l’absence ?

Le point de la mer calme

Comme chaque fois, j’aime ce rendez-vous mensuel avec mon médecin. Cette femme que j’admire. Nadia Volf, acupunctrice. Née en Russie, elle est diplômée de la faculté de médecine de Leningrad. Harcelée par le KGB, empêchée d’ouvrir un laboratoire de recherches, elle s’enfuit en 1990 avec son mari, leur petit garçon caché dans le coffre de la voiture, lit-on sur sa biographie. Le couple trouve refuge dans le Sud de la France. S’adapte. Apprend. Repasse les examens. S’installe à Paris.
Elle aime ses patients. Les « connus » et tous les autres qu’elle soigne avec une même acuité. Dès qu’elle ouvre la porte de la pièce où vous l’attendez, vous sentez l’énergie entrer. Aujourd’hui, pas besoin de lui raconter, elle me connaît, elle sait d’emblée. Elle voit. – Oui, Anna, je vais vous faire le Point de la Mer Calme. Vous serez d’attaque ! Réveillée ! Gaie !
Ça me plaît, l’histoire de ce point. Déjà, le charme du nom.
Donc, dans la Chine ancienne, les miroirs n’existaient pas. Les riverains des bords de mer se rendirent compte que les eaux se calmant, ils pouvaient s’y refléter, se découvrir. Un petit chat miteux du coin, misérable, en retrait, un jour s’y pencha. Ce qu’il vit changea sa vie, son attitude : il vit un lion !
Voilà… En quittant le cabinet de Nadia, je suis du Champagne. Fines bulles !

Le geste doux . L’effleurement

Qu’il fut doux ce geste, un effleurement.
Ce matin de ce Janvier nouveau, tu sais que tu vas le faire ce geste. Sans colère, sans amertume ni dépit, juste le faire. Pour être cohérente. Pour redonner souffle à ce qui s’éteint sous tes yeux. Pour éliminer la peur. Tu crois à ça. – Tu prends le téléphone. Vas sur Twitter. Le nom. Tu souris au visage qui se présente à toi… Que tu aimes ce visage. Lui aussi a fait ce geste, peut-être avec colère, plutôt lassitude préfères-tu penser. Tu ne sais pas. Qu’importe. Il l’a fait.
L’index glisse doucement en haut, à droite. Tu effleures, tu ne fais qu’effleurer Se désabonner. C’est fait. Un geste doux pour donner vie au retour des évidences, de la simplicité. Un premier pas vers la légèreté que nous avions plombée tous les deux par ces émotions qui nous bouleversèrent.
Comme toujours, tu ne cesseras jamais de croire aux retours.

Basse mer, pleine mer,

Basse mer, pleine mer, marée basse, marée haute, marée montante, marée descendante, grande marée. Ces mots, à eux seuls, me donnent à rêver.
Quand la mer se retire, je vois des estivants, parents et enfants, s’avancer sur la plage qui s’allonge mètre après mètre jusqu’à rendre la mer au loin à peine perceptible, elle se confond avec le ciel. Ils vont à la recherche de coquillages.
Je me dis que ces coquillages, ces coques, ces palourdes, ces moules en grappe, ces bouts de bois rongés par le sel marin, ces morceaux de corde tombés d’un bateau de pêche, figurent ce qui est déposé dans ma mémoire : de petits restes – comme ils sont précieux ! – qui seront tout à l’heure recouverts par la marée haute mais qui réapparaîtront, ceux-là ou d’autres, quand la mer de nouveau se retirera.
Marée basse, marée haute, cette alternance est à l’image de ma vie, de toute vie peut-être.
La vie s’éloigne, mais elle revient.

J.-B. Pontalis
Marée basse marée haute

Le Prince Charmant

« Tu as rencontré le Prince Charmant, tu as vécu avec lui. Il n’y aura plus jamais de Prince Charmant. Sors de ta cloche. Ne deviens pas méchante en disant des mots blessants par peur de l’abandon, sois une Reine, avec son vécu ». Pourquoi mon amie hypno-thérapeute me dit-elle cela ? Parce que je suis – j’étais – dans une relation qui devenait trop dure pour moi. J’ai pas su faire confiance au temps face à cet homme profond, plein de charme, intelligent, au rythme de vie bien établi, une vie privée qui me dépasse, détestant l’agressivité le conflit, auto-centré sur son monde. Blindé. Son temps à lui n’ayant rien à voir avec le mien. Il m’a flinguée une fois par peur. J’avais exagéré c’est vrai. Je pigeais pas son système, rigide, presque militaire je dirai. En fait, là est son équilibre ; ce qui lui permet de tenir. Puis nous nous sommes retrouvés, « parce que nous ne pourrons jamais être étranger l’un à l’autre ». Je viens de me retirer définitivement hier, dernier jour de l’année. Il m’avait adressé une lettre magnifique, encore une fois pleine de la peur de moi. Comment supporter d’être l’objet de la peur de quelqu’un ? c’est d’une violence inouïe. Cette pensée, sublime, « Je voudrais être joueur avec toi comme le sont les enfants », comment ne pas succomber ? Seulement voilà, les enfants quand ils jouent ils n’ont pas peur. Et s’ils ont peur, ils bravent la peur. On ne construit rien sur la peur. Je perdais mon naturel, ma spontanéité. Je n’osais pas lui parler d’un livre, d’un repas avec les copines, d’un corsage qui me plaisait, d’un commentaire politique… Je suivais l’injonction stricte d’une sorte de panneau mental : Ne pas déranger. Et puis surtout, surtout, c’était sans joie tout ça. Sans vie. Rarement nous nous parlions au téléphone. Ces sms, tout ce bidule, si répétitif, c’est d’un ennui. On ne ressent rien à les lire. On passe direct au suivant. Manque de simplicité, de tendresse, de politesse, de gentillesse. À-la-va-vite, des deux côtés. Peut-être je me trompe. Parce qu’il y a ce regard, ce merveilleux regard sur moi, plein de douceur sur la photo à laquelle je tiens, prise à la maison.
Ce matin, premier jour de cette nouvelle année, je respire large enfin, délivrée de cette pesanteur. C’est très physique. Surprenante émotion. Peut-être en est-il ainsi pour lui. Je suis grave, il faut le dire, parce que ce n’est pas rien de quitter quelqu’un comme lui.
Un clou chasse l’autre, dit une amie pragmatique. Suis en total désaccord avec elle, mes amoureux m’ont tous fait chaud au coeur, lui, tout autant.
Nous étions amis, nous le sommes encore, je crois.

——

Le jeune astrologue – 1

Je l’ai connu il y a peu. Présenté par une amie. Enfant, il l’accompagna un jour chez son vieil astrologue. L’enfant fut fasciné par les cartes, les planètes, les mots, la méthode, la rigueur. – Il apprit.
Il est maintenant, me dit-on, un des meilleurs astrologues de Paris.
Une allure à la JR, même minceur, même style, dandy de nature, extrêmement sympathique, extrêmement passionnant. Lorsqu’il établit votre thème astral il vous présente deux cartes, deux cercles, les planètes au moment de votre naissance, vue de la Terre, une autre, vue du Soleil. Des lignes de différentes épaisseurs, couleurs, vont vers l’une ou l’autre des 12 maisons du zodiaque, et bien sûr les planètes, leurs symboles, Soleil Lune Mercure Vénus Mars Jupiter Saturne Uranus… cela forme un dessin improbable, un destin. Tout cela est d’une beauté !
Et puis, il y a les fameux Noeuds. Le Noeud sud représente notre passé, notre talent inné, le Noeud nord notre futur, le but. Nous avons tous tendance à rester vers le confort du Noeud sud, il faut apprendre à développer les qualités du Noeud nord. J’ignorais absolument cela.
F., d’entrée de jeu, se présente comme « un simple interprète, ni un coach ni un gourou ni un homme meilleur que quiconque, une personne disposant d’un certain savoir, et cherchant à le communiquer de la façon la plus claire possible. » – De fait, je l’ai constaté. Son texte est remarquable.
Depuis deux jours, me sentais la tête prise comme dans un étau, un ramdam incessant d’idées noires, j’étais absolument perdue de façon incompréhensible, totalement seule. N’en pouvant plus, je lui ai envoyé un message. « Oh ! c’est rien, c’est le transit de Mars dans votre maison 5, votre maison natale, Mars et Uranus ça fait pas bon ménage. Heureusement, cela ne dure que 3/4 jours. Début janvier tout s’arrange, d’autant que vous avez Jupiter dans votre maison jusqu’en février prochain, qui va mettre en valeur votre Uranus permettant de développer, dévoiler au grand jour votre unicité, votre originalité, le côté génial qui sommeille en vous, voire votre côté excentrique. Faut juste le savoir. » – Et bien, illico, comprendre que ce n’était pas encore ma foutue tête qui faisait des siennes, j’ai laissé Mars à son foutoir et repris ma lecture.
F. pratique aussi la numérologie et le Tarot, tiens donc !
Vous en dirai plus demain, c’est pas mal, vous verrez.

***

Parcourir le monde

Que peut-on connaître du monde ? De notre naissance à notre mort, quelle quantité d’espace notre regard peut-il espérer balayer ? Combien de centimètres carrés de la planète Terre nos semelles auront-elles touchés ?
Parcourir le monde, le sillonner en tous sens, ce ne sera jamais qu’en connaître quelques ares, quelques arpents : minuscules incursions dans des vestiges désincarnés, frissons d’aventure, quêtes improbables figées dans un brouillard doucereux dont quelques détails nous resterons en mémoire : au-delà de ces gares et de ces routes, et des pistes scintillantes des aéroports, et de ces bandes étroites de terrains, qu’un train de nuit lancé à grande vitesse illumine un court instant, au-delà des panoramas trop longtemps attendus et trop tard découverts, et des entassements de pierres et des entassements d’oeuvres d’art, ce seront peut-être trois enfants courant sur une route toute blanche, ou bien une petite maison à la sortie d’Avignon, avec une porte de bois à claire-voie jadis peinte en vert, la découpe en silhouettes des arbres au sommet d’une colline des environs de Sarrebruck, quatre obèses hilares à la terrasse d’un café dans les faubourgs de Naples, la grand-rue de Brionne, dans l’Eure, deux jours avant Noël, vers six heures du soir, la fraîcheur d’une galerie couverte dans le souk de Sfax, un minuscule barrage en travers d’un loch écossais, une route en lacets près de Corvol-l’Orgueilleux… Et avec eux, irréductible, immédiat et tangible, le sentiment de la concrétude du monde : quelque chose de clair, de plus proche de nous ; le monde, non plus comme un parcours sans cesse à refaire, non pas comme une course sans fin, un défi sans cesse à relever, non pas comme le seul prétexte d’une accumulation désespérante, ni comme illusion d’une conquête, mais comme retrouvaille d’un sens, perception d’une écriture terrestre, d’une géographie dont nous avons oublié que nous sommes les auteurs.

Georges Perec
Le Monde, Espèces d’espaces

L’inattendu

Vous n’êtes pas au mieux de votre forme. La météo rajoute son grain de sel dans le gris et les grèves du jour. On vous appelle. Un ami vous demande s’il peut donner votre téléphone à un journaliste qui travaille sur les agences de presse françaises. Oui, bien sûr. L’appel arrive dans l’après-midi. Et la vague du bon, d’un coup vous submerge. Parler de ce qui fut un bonheur, notre agence. Urli et son savoir-faire, sa vision du futur, l’équipe, l’enthousiasme, le Champagne hebdomadaire, mon goût pour lier photo et récit. L’argent. Avec ces fonds de pension qui rachètent les agences, les grandes, puis les moins grandes. Me rappelle même plus le nom de celle qui nous racheta. Juste ce 1er rendez-vous. Men in black assis derrière un large bureau. Urli en jean et perfecto, moi ayant fait un léger effort. Nous sommes face à eux. Urli est prêt, moi pas du tout, je veux partir, je veux pas être là. Je sens bien que signer sera la fin de l’harmonie dans cette agence. Inéluctable. On ne pouvait rester seuls. La presse changeait. Il fallait nous adapter. L’argent le permettait. Les politesses d’usage, vite passées. Première question posée par l’un d’eux d’un ton d’une gravité poussée ; l’inattendu :
– De quels signes êtes-vous ?
(Je suis sidérée. Perdue, je veux me casser, ces mecs me font peur)
– Anna est Poissons, je suis Scorpion
(je veux fuir, plus rien entendre)
La sanction, claque :
Accord parfait !

*

Rome

Les choses se décidèrent vite à l’agence de presse parisienne où nous étions Urli et moi. Etre leurs correspondants à Rome. – Tout fut facile. Déménager, le train, le foutoir, l’arrivée, trouver un appartement. Notre choix se porta sur un petit bijou dans ce qui fut l’hôtel particulier d’Anna Magnani, restructuré, Piazza Sant Egidio dans ce Trastevere de rêve.
Urli restant sur la politique, le social, et moi le cinéma, les tournages, les rendez-vous, les textes, etc… Laura, petite, refusa d’entrée de jeu d’aller à l’Ecole Française. Je lui donnais ses leçons à la maison. Et ça marchait.
L’appartement était un duplex avec de hautes fenêtres presque toujours ouvertes sur la place. Les voleurs y faisaient leur besogne. Avec astuce ils ouvraient les coffres des voitures stationnées (non romaines) « C’est à toi ? » disaient-ils. Non. Alors on y va.- Ciao ! Une fois, Urli se fit voler son indispensable sac photo, pas bien loin de là. L’acteur du film, sur lequel il réalisait un reportage le rassura : « Laisse-moi passer quelques coups de fil ». Le lendemain, le sac était là. – Rome, quoi !
C’était plus compliqué pour moi. Arriver à joindre les bonnes personnes. Compliqué. Le matin, elles ne sont pas là. On peut les avoir vers midi, la tranche horaire est limitée, à 13 heures 13 heures 30, elles partent déjeuner. L’après-midi, on les trouve pas. J’ai finalement pigé que 18 heures était L’HEURE. Une fois contactées, elles étaient partantes pour tout faire.
Pasolini était déjà mort, mais j’étais dans sa ville. Que de fois j’ai pensé à lui en prenant une glace ou un café sur cette Piazza del Popolo où il avait ses habitudes chez Rosati. Notre « secrétariat », le lieu des rendez-vous, le fameux Caffè Greco, via dei Condotti, ou la trattoria avec son jardin, pas bien loin de là.
Un jour, nous promenant, Laura entendit un miaulement. Un jeune chat, tout maigre, dans un état… Le prendre. Lui donner un nom. Nous étions jeudi. Bienvenue à Giovedi. Beethoven était son idole. J’vous assure, il entendait un morceau, il l’écoutait, sa queue remuant le temps du mouvement. S’abaissant lentement la musique finissant. Incroyable. Insensible à Mozart, indifférent au jazz, aux petites chansons.
J’aimais la rumeur de cette ville.
Et puis un jour on nous rappela à Paris. Rapidement, lasse des provocations du Rédac-Chef je lui ai très vite retourné son bureau sur lui. – Je fus virée.
Savez-vous ce qu’il me dit alors, avec un vrai sourire, une vraie sympathie, une vraie bienveillance : « Maintenant que vous partez, vous allez réussir, Anna. »
Des années plus tard, nous sommes revenus à Rome. Me suis pas faite au silence, relatif, de la Piazza, sans l’agitation des voitures, sans les sons mythiques des fameux klaxons romains.

j’ai répondu non

J’ai passé une visite médicale. Il m’a fallu remplir un questionnaire de six pages, près de trois cent questions. À toutes, sauf une, j’ai répondu NON. Avais-je déjà contracté la rubéole, la variole, la varicelle, le choléra, le tétanos, la tuberculose, la fièvre jaune, la scarlatine, ou le typhus… Etais-je sujette aux vertiges, avais-je du cholestérol, du diabète, de la tension, des maux de tête, de coeur, de ventre, des enfants, des allergies, des calculs, des palpitations, des bouffées de chaleur, des problèmes cardiaques, dentaires, auditifs, des crises de tétanie, d’épilepsie, des douleurs lombaires, des étourdissements, des évanouissements, des éblouissements, des embarras gastriques, des désordres intestinaux, des troubles visuels ? Et soudain, comme si de rien n’était, perdue dans le flot, cette interrogation : « Etes-vous triste ? »

Sophie Calle
Des histoires vraies

Page 1 of 13

Fièrement propulsé par WordPress & Thème par Anders Norén