cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Catégorie : Récit (Page 1 sur 10)

Zanetto – Jean-Jacques Rousseau

Elle m’appela. Je revins. « Écoute, Zanetto, me dit-elle, je ne veux point être aimée à la française, et même il n’y ferait pas bon ! Au premier moment d’ennui, va-t’en ; mais ne reste pas à demi, je t’en avertis. » Nous allâmes après le dîner voir la verrerie à Murano. Elle acheta beaucoup de petites breloques qu’elle nous laissa payer sans façon (…) Le soir nous la ramenâmes chez elle. Tout en causant, je vis deux pistolets sur sa toilette. « Ah Ah! dis-je en en prenant un, voici une boîte à mouches de nouvelle fabrique ; pourrait-on savoir quel en est l’usage ? Je vous connais d’autres armes qui font feu mieux que celles-là. » Après quelques plaisanteries sur le même ton, elle nous dit, avec une naïve fierté qui la rendait encore plus charmante : « Quand j’ai des bontés pour des gens que je n’aime point, je leur fais payer l’ennui qu’ils me donnent ; rien n’est plus juste : mais en endurant leurs caresses, je ne veux pas endurer leurs insultes, et je ne manquerai pas le premier qui me manquera. »

Les Confessions

Livre septième (1741-1747)

S’instruire – Casanova

L’homme qui veut s’instruire doit lire d’abord et puis voyager pour rectifier ce qu’il a appris,

Mémoires de J. Casanova de Seingalt

ce que les mots font de nous – Richard Millet

Mon frère avait trouvé le temps avant moi.
Tout le premier, il avait tenu cet or dans sa paume ; puis il était descendu dans le fleuve au bord duquel les hommes rient ou gémissent en oubliant ce qu’ils sont, disait-il, sans mesurer, lui, qu’il était mon cadet de deux ans et que je n’avais pas atteint ma dixième année. Il était trop petit pour soutenir ce qu’il avançait. Il prétendait pourtant n’être pas tout à fait ce que les mots font de nous,  ni tel que les autres nous songent. Il sentait la fougère, la myrtille, la tourbe, et y voyait à travers les halliers et les ronces. Il parlait comme les arbres qui remuent dans le vent du soir. On le comprenait sans tout à fait l’entendre. Ses mots semblaient des oiseaux tombant sous la nuée. Il avait, selon ma soeur, l’âge de la joie, du silence et de l’ombre.

Rouge-gorge

Revenir à Yourcenar – Etel Adnan

Elle lisait le grec et le latin comme nous lisons le journal du matin, connaissait chaque pierre de Grèce, d’Italie et d’Espagne (…) Elle pouvait aussi mettre en perspective historique le blues et les negro-spirituals, trouvant en eux, et en eux seulement, un type particulier de désespoir lyrique issu d’une franche affirmation de la vie (…) Elle a recherché dans la littérature et la musique contemporaine ce mélange de douleur, solitude et amour exacerbé qu’elle avait lu dans les poèmes grecs anciens, poèmes qu’elle avait choisis, traduits et publiés en une anthologie  qui a pris place aux côtés de ses romans, essais et pièces de théâtre. Elle habitait une contrée de l’esprit à la fois cosmopolite et rebelle où la liberté de pensée et ses modes d’expression sont la plus haute valeur qui soit, car elle croyait que c’est par l’exercice de cette liberté que l’ambition classique de tenir les instincts rationnels et irrationnels de l’homme en un équilibre dynamique pourrait être atteinte. « L’homme est un pont » écrivait Nietzsche. En ce sens, elle a construit son propre pont.
Elle était considérée comme quelqu’un de froid par ses pairs et même ses admirateurs. Austère plutôt que froide. En fait c’était une romantique, toujours en mouvement, écrivant des des trains et sur des bateaux, lisant les constellations avec des cartes du ciel, une écologiste qui contemplait les feux de forêts avec plaisir, horreur et honte, observait pendant des heures des statues gréco-romaines et consacrait sa vie, passionnément, à l’étude des passions.

Souvenirs d’un chasseur de trésors littéraires – Jean-Claude Zylberstein

S’il fut une amitié pour laquelle je n’ai pas eu de mal à me rendre disponible, c’est celle qui m’a lié à Christian Bourgois à partir de 1980 (…) et lorsqu’à la fin des années soixante-dix, je conçus l’idée d’une collection de poche spécifiquement consacrée aux grands raconteurs d’histoires de la littérature étrangère (…) Bourgois ne publiait que des livres de qualité. Tous n’étaient pas ce que l’on nomme des succès de librairie, loin s’en faut, mais c’était l’homme et la collection dont j’avais besoin pour mon projet.
Ce projet en quoi consistait-il et pourquoi m’étais-je mis en scène de le réaliser ? J’avais remarqué que les romans d’un bon nombre d’auteurs, surtout anglo-saxons comme Somerset Maugham, E.M. Forster (Howards End), Nancy Mitford (L’Amour dans un climat froid) (…) ou le Franny et Zooey de Salinger, étaient devenus introuvables non seulement en « grand format », mais même en édition de poche. Pour moi, c’étaient autant de chefs-d’oeuvre en péril. Je trouvais injuste que des romans comme Le Fil de rasoir, Route des Indes ou Poussière, ou les nouvelles de Saki, ne soient plus disponibles (…)
Je voulais témoigner une certaine forme de reconnaissance à tous ces romanciers qui m’avaient enchanté et grâce auxquels j’avais développé mon appétit de lecture. Il n’y en avait, à la fin des années soixante-dix, que pour les Barthes, Foucault, Derrida et consorts. Les sciences humaines dominaient le champ littéraire et cela me semblait une sorte de trahison à l’égard du grand héritage de la littérature que m’avait vanté mon père (…) J’ai bien conscience que c’est grâce à la lecture, à toutes mes lectures, que j’ai sorti la tête de l’eau (…) La lecture est une fête mais cette fête-là n’est pas innocente : elle peut vous changer la vie.

je cherche

Ce que je cherche ? J’ai envie de dire comme ça avant tout la pureté du regard. Je veux croire, être gentille et ce n’est pas un vain mot ; drôle, vivante. Je connais la gravité, l’état du monde. Je m’informe. La tristesse n’est pas dans ma nature. Un cadeau.
Je n’ai rien d’une dame. Les cheveux blancs jouent le jeu, s’amusent à être lumineux. Je ne saurai jamais me maquiller. Je chasse mollement certaines futilités, tel ce luxe des sacs Bottega, des belles matières. Jean,  pull, blouson, boots demeurent la base de mon habillement. Je sais que je ne résiste pas à certaines crèmes pour le corps, au parfum. Double Vanille, un enchantement ; je garderai Mitsouko jusqu’à la fin. Miller l’a aimé sur la peau d’Anaïs Nin. Miller, un ami très cher. Je reste paralysée, confondue devant les petites misères techniques du quotidien ;  suis admirative des filles qui savent tout faire, des femmes solides. Les courriers de l’administration me pétrifient sans raison à la seule vue de l’enveloppe. J’aime la douceur, la belle lenteur, la gaieté. Je demeure insouciante, pourtant je cherche un peu de maturité, elle ne vient pas. Ça m’agace. Le plaisir de faire de la cuisine est arrivé tardivement, là je m’en veux vraiment. Je n’ai pas le sens de l’orientation, me perds, et j’aime. Je suis dissipée. Rêveuse. Sûrement pas très courageuse. Amoureuse. Petite fille, j’aimais la géographie. Les cartes. Là où vivent les gens. Je voyage peu maintenant. L’envie reviendra. Une amie ne rêve que de découvertes et part tout le temps. Elle a repris la voiture d’Urli. Moi, j’ai tenté d’apprendre à conduire. Les fous rires avec l’instructeur furent nombreux mais ce ne fut pas gagné. Et ça m’indiffère. Il me semble n’avoir envie que de Venise, alors la voiture… Je change toute la décoration de cet appartement où je vis maintenant. Ne resteront que les fleurs et plantes aux fenêtres, cette lumière, ce calme, et la vie, qui revient.

La première année – Jean-Michel Espitallier

Ce livre est le récit de la mort de Marina, ma  compagne, survenue le 3 février 2015, puis le journal de ma première année de deuil. Sa rédaction lente, patiente, heurtée, ouvrit, sans que j’en aie d’abord conscience, un espace de recueillement. Elle me donna bientôt les moyens d’une tentative d’élucidation, c’est-à-dire, au fond, de consolation face à la puissance invasive et irrationnelle de la mort. Elle fut aussi cet atelier où, durant cette longue année, je me suis installé pour tenter de redonner du sens à ce qui n’avait plus de sens. Pour tenter de faire. De faire avec. Contre le vide. On comprendra que j’aie choisi de conserver, parfois, la sécheresse des prises de notes, les répétitions, redites, constats tautologiques, qui témoignent d’un état prolongé de sidération que fut l’instant vécu de la mort, puis de cette « certitude du définitif » qu’évoque Roland Barthes. Un cheminement, une recherche tâtonnante, aveugle. Un exorcisme, peut-être. Par voie de conséquence, ce livre interroge, parfois avec une certaine insistance, obsessionnellement, l’inaltérable question du temps. Parce que le temps, qui est la grande affaire de la vie, est aussi celle de la perte, de la mort et du deuil.

Trastevere – Jaccottet

Le soleil était couché, mais c’était encore la lumière jaune et la chaleur du jour quand nous sommes descendus dans le Trastevere. Entre des maisons d’ocre orange ou rouge aux murs couverts d’inscriptions impératives et ourlés, dans le bas, d’une écume d’ordures, des ruelles s’insinuaient, grouillantes d’enfants criards et à demi-nus, de filles ténébreuses, de matrones dépeignées ; des chiens et des chats rôdaient parmi les enfants. Parfois, un cheval sortait d’une petite cour pleine de fumier et de poules ; dans les passages les plus étroits, les éventaires de la borsa nera, légers étals de pain, de fruits, de cigarettes, bazars de petits objets de première utilité ; peignes, portefeuilles, lames de rasoir, encombraient la ruelle où il arrivait qu’une calèche se fraie, non sans peine et sans tapage, un chemin. Des guirlandes flétries, des bouquets déteints suspendus en ex-voto sous les niches des Madones rappelaient qu’on était au lendemain d’une grande fête. Souvent, dans ces quartiers pauvres, la chambre donne directement sur le trottoir, c’est une espèce de garage mal éclairé où vit toute une famille qui, à cette heure, a envahi le trottoir : la mère affalée sur une chaise, les enfants ici ou là, il y en a partout, qui puissent, qui jouent, qui se chamaillent, qui pérorent. Sur la place Santa Maria in Trastevere, les riches viennent dîner à la terrasse des restaurants fameux, tandis que des chevaux passent lentement, que le ballon des gamins monte à la hauteur des jets d’eau et que, de la fournaise des cris dans l’ombre grandissante, jaillit comme une étincelle la première étoile, creusant soudain autour du campanile où les cloches se déchaînent un ciel dont on voudrait soudain déployer la fraîcheur de soir sur des épaules qui ne sont pas là.

Reliefs 1946-1948

De souche – Michaël Ferrier

Les Français ne savent pas où me mettre. On n’a pas idée d’être français comme ça, me disent-ils. Trop compliqué, tes mélanges ! Quelle rigolade… Les Français, ils ne sont unis que quand un attentat leur tombe dessus – et encore, pas pour bien longtemps, faut voir comment ils se mettent sur la gueule après. « Français de souche », qu’ils disent… Bêtise de bûche, oui ! Comme s’il n’y avait qu’une manière d’être « vraiment » français… La souche, en plus : ce bois mort, ce fût sans fond, ce moignon.

Chez Molière, Monsieur de la Souche, c’est Arnolphe : un bourgeois, qui d’un vieux tronc pourri de sa métairie s’est fait dans le monde un nom de seigneurie. C’est écrit là, noir sur blanc, dès la première scène du premier acte de L’École des femmes.  Il n’aime que les femmes laides et bien sottes. Et l’on voudrait en faire un modèle pour la France !

Quel abus, de quitter le vrai nom de ses pères,
Pour en vouloir prendre un bâti sur des chimères !

Alors, de tronc, de buis, de bois… de talon ou de tige ! Et pourquoi pas de branche ?… de feuille ? de papier ! Quelle langue de bois, c’est le cas de le dire… Tout ça n’existe pas au fond. Je suis français d’oreille et de conviction.

Mémoires d’outre-mer

Tous les matins d’été – Camus

Les dunes devant la mer – la petite aube tiède et les corps nus devant les premières vagues encore noires et amères. L’eau est lourde à porter. Le corps s’y retrempe et court sur la plage dans les premiers rayons de soleil. Tous les matins d’été sur les plages ont l’air d’être les premiers du monde. Tous les soirs d’été prennent un visage de solennelle fin du monde. Les soirs sur la mer étaient sans mesure. Les journées de soleil sur les dunes étaient écrasantes. À 2 heures de l’après-midi, cent mètres de marche sur le sable brûlant donnent l’ivresse. On va tomber tout à l’heure. Ce soleil va tuer. Le matin, beauté des corps bruns sur les dunes blondes. Terrible innocence de ces jeux et de ces nudités dans la lumière bondissante.
La nuit, la lune fait les dunes blanches. Un peu auparavant, le soir accuse toutes les couleurs, les fonce et les rend plus violentes. La mer est outre-mer, la route rouge, sang caillé, la plage jaune. Tout disparaît avec le soleil vert, et les dunes ruissellent de lune. Nuits de bonheur sans mesure sous une pluie d’étoiles. Ce qu’on presse contre soi, est-ce un corps ou la nuit tiède ? Et cette nuit d’orage où les éclairs couraient le long des dunes, pâlissaient, mettaient sur le sable et dans les yeux des lueurs orange où blanchâtres. Ce sont des noces inoubliables. Pouvoir écrire : j’ai été heureux huit jours durant.

Carnets 1

1941

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