cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Catégorie : Récit (Page 2 sur 12)

Fiesta – Mathieu David

Quand je suis revenu à Barcelone à l’été 2007, le vin rouge avait abondamment imbibé le pont du bateau en dérade, depuis le mois studieux de mars 2003. J’improvisais l’Europe avec ma valise bleu marine à roulettes. Prenant le large de Paris à l’automne de cette même année, j’ai été à quai dans un port d’Ecosse, flânant en bande dans les pubs et les rues venteuses d’Édimbourg, des mois sans soleil (…)
Reprenant la mer, j’ai longé les côtes françaises dans un rafiot jusqu’à San Sebastián, avant de filer en Italie vivre des passions romaines. Au premier chant de Noël, j’ai viré plein nord à destination d’Amsterdam. J’y vécus chez une Ashkénaze dans un grenier fabuleux. Au réveil, la chevelure pléthorique aux accents rieurs, je contemplais sur une plage de Corfou une orange embraser l’immobilité bleue. Je m’éternisais. Voguant de plus belle, j’aperçus Venise à l’aurore apparaître des brumes évanouies. Je bus le bon vin de la Côte d’Or, puis je me suis réfugié à Paris, place des Deux-Écus, pour l’hiver. Au mois de juillet, je venais de fêter mon vingt-huitième anniversaire, une chambre s’est libérée à Barcelone dans le grand appartement où habitait Santangelo. Quatre ans à louvoyer au plus près du vent.

Barcelone brûle

La destinée ! – Mathieu David

La destinée ! Je me suis donc retrouvé le soir dans le hall de la gare d’Austerlitz sous l’immense voûte de verre au milieu des voyageurs en transit. J’ai longé mon train sur le quai en tirant ma lourde valise. Il s’est mis à pleuvoir. J’ai allumé une dernière clope devant mon wagon. Observant les rails se perdre dans la nuit, je pensais à la guerre, aux années sombres, à l’exil, aux fuites précipitées. Les vieilles gares ont une profondeur chargée d’histoire que les aéroports n’ont pas encore. Des coups de sifflet interrompirent mes rêveries. « En voiture ! » Traversant les Pyrénées, j’ai fait un songe mouvementé : une tempête en mer. Mon bateau était dépecé par morceaux sous les coups de lames violentes. Les rêves sur rails sont moins abstraits, ils sont plus vifs, ils prennent part à l’aventure. Je me suis réveillé, le goût du sel à la bouche. J’ai encore quelques notes griffonnées à la hâte à mon arrivée dans un carnet de jeunesse : « 8 h 32. Barcelone est une ville pauvre. Elle me fait penser à Montréal avec sa montagne, une Montréal du Sud. Ce n’est pas Paris, ce n’est pas Venise, c’est tout ce que j’ai à en dire pour l’instant. »
La belle gueule de naufragé que je devais tirer.
L’appartement se situait dans les alentours du marché de San Antoni. J’ai posé ma valise et je suis sorti prendre l’air sur le Montjuïc. En m’élevant, j’ai croisé mes premiers orangers, une bande de chats, des oliviers, des palmiers. Par-delà les toits peu à peu j’ai aperçu l’étendue bleue. Ça allait mieux au sommet. J’ai embrassé la ville dense jusqu’aux montagnes et la mer scintillante. Il y avait une forteresse et, à flanc de falaise, sous les feuillages, la terrasse d’un bar où je me suis assis pour fumer. Tout en bas, le port en activité : des milliers de conteneurs, de gros cargos, des remorqueurs, des traversiers. 23 ans. J’allais passer un mois en solitaire. Picasso m’enseignera le chemin des filles lubriques au teint noir. J’irai m’imprégner de l’Odyssée devant la Méditerranée et flâner dans la nuit agitée. Dix ans déjà et pourtant, après maints détours, j’habite tout près, de l’autre côté du marché (…)
La nuit se lève maintenant, je touche le fond du verre. Les notes éparpillées sur ma table en désordre, je me verse un autre brandy. L’encre bleue sèche sur le papier jauni.

Barcelone brûle
Chroniques

À portée de ma main – Marcelin Pleynet

Paris, mercredi 27 octobre
L’atelier de P. occupe le septième étage sur le ciel d’un immeuble sans grand caractère. On a dressé un lit de fortune, le long d’une bibliothèque, dans une petite pièce dont les murs sont couverts de livres. À portée de ma main la biographie de Domenico Scarlatti, de Kirkpatrick, le Dictionnaire amoureux de Venise, de Sollers, les Oeuvres en prose de Novalis… et le tome VII de la Correspondance générale de Chateaubriand où je prélève cette lettre, du 28 décembre 1827, à Mme de Cottens : « Je suis heureux, Madame, que mes lettres vous soient une joie : les vôtres me font un plaisir que je ne puis vous exprimer. Je voudrais vous savoir la femme le plus heureuse qui soit sur la terre  ; vous avez toutes les conditions du bonheur en vous-même et dans votre famille mais il y a toujours quelque chose qui vous manque, et il n’y a point de remède contre les peines secrètes de votre âme. Tout étranger que je sois à votre vie, prenez-moi comme la consolation de la plus tendre amitié : je mérite cette confiance. Ne vous en déplaise, voilà déjà deux ans que je vous ai vue pour la première fois, que je me suis attaché à vous, que je vous écris constamment et que vous vous mêlez journellement à toutes mes pensées. Mon amitié a déjà pour vous l’épreuve du temps, vous vous en apercevrez, quand vous me reverrez, au bonheur que j’aurais, et aux marques des jours sur mon visage. J’ai beaucoup d’espoir pour l’année qui va commencer, cette année que je vous souhaite pleine de toutes les choses que vous désirez le plus. »

Fin septembre, j’ai recopié et adressé cette lettre en réponse à un billet reçu d’une jeune femme, que je vois plus ou moins régulièrement et avec qui je corresponds depuis quelques années… mais… sans suite… N’est-ce pas pourtant très exactement ce qu’il faut écrire comme il faut l’écrire… Tout y est « de la plus tendre amitié », de la plus vive intelligence, de la plus fine attention. Tout y est dit en vérité… et sans illusion.

Le savoir-vivre

superbement disponible, joyeux et neuf – Jean-Claude Pirotte

Je parcourais des paysages verts aux ciels immenses, gorgés de vent, les yeux baignés de cette lumière sourde aux larges mouvements qui est celle de la Hollande, et je m’arrêtais pour déjeuner de concombres et d’omelettes aux chanterelles dans des auberges aux longs toits de chaume ou des paysans polis et laconiques trempaient leurs moustache claire dans de petits verres évasés au fond desquels une pincée de sucre attendrissait l’âpreté jaunâtre du vieux genièvre. Il me semblait que je n’avais pas assez de mon regard pour m’éblouir de toutes les visions que je recueillais au long de ces journées où j’allais seul, superbement disponible, joyeux et neuf, en quête d’un pays dont l’âme était mon âme, et je me découvrais en lui, sachant déjà qu’à jamais je lui resterais fidèle, dussé-je le perdre, comme je devinais que soi-même on se perd dans les méandres de la vie et des phrases, en dépit de toute fidélité. Mon bonheur s’aggravait de se savoir fragile. Je rêvais que plus tard, je reviendrais parcourir ces Gueldres et ces Frises avec celle que j’aimerais, et que, de cette beauté confuse qui m’étouffait, je pourrais alors faire don ; ce partage recréerait les jours perdus de l’enfance, et le coeur serait enfin satisfait. La possession du monde ne pouvait être illusoire.
Mais au diable ce lyrisme infantile.

La pluie à Rethel

Le moine

Il fait si beau ce matin-là d’avril. Le jardin du Luxembourg retrouve enfin sa luxuriance. Pourquoi mes pas se dévient-ils du chemin me ramenant vers la maison ? Je me laisse mener vers une allée ombragée, à l’écart. De loin j’aperçois un moine très jeune, assis au soleil, tout à sa lecture. L’impulsion. Pourquoi vais-je direct vers lui, on n’en sait rien. La question s’impose d’elle-même :
Bonjour. Puis-je vous poser une question ?
– Mais oui.
– Comment sait-on quand on entend en nous une voix, si celle-ci vient ou non de notre imagination ?
Il me regarde. Penche la tête. Réfléchit.
Un temps.
Et souriant, heureux je trouve, me répond :
Tout ce qui nous étonne.
Tout ce qui nous étonne ne peut venir de notre imagination.
J’ai envie de l’embrasser le jeune moine. Ne le fais pas. D’une main lui touche l’épaule, et je pars. Il reprend sa lecture sur la Résurrection après un dernier sourire.

Idiotie – Pierre Guyotat

Paris, automne 1958, sous le pont de l’Alma, autour de minuit, troisième nuit dehors de notre échappée à Paris depuis Lyon où, sortant de neuf années de pensionnat, lycéen en philosophie, je vis chez le jeune frère de mon père, psychiatre.
Sur notre tapis de tente recouvrant les pavés entre deux coulées de pisse séchées – se lancer dans le sale, l’approcher, le toucher, le traiter, vivre enfin comme un homme passe par ce contact, ce « partage » de la misère, les saints s’y sont sanctifiés, ainsi devrai-je, de quelle façon ? y confronter mon goût du net, de l’ordre -, nous nous faufilons dans nos sacs de couchage ; François s’endort ; j’ai dans la poche de ma veste roulée dans mon sac à dos une petite photo noir et blanc de sa soeur de quinze ans qui avance vers moi la photographiant en gros plan sa frimousse riante, blonde dans le réel. Les lumières des bateaux éclairent le dessous noir des arches ; l’eau clapote – corps de noyés, dépouilles de chiens battus ; plus loin les feux des bateaux, des péniches d’habitation se mélangent aux faisceaux des projecteurs du Champ-de-Mars sur la Tour.
Il dort, tête hors du sac sur le capuchon, bouche ouverte ; j’entends gargouiller son ventre : depuis midi, rien qu’une baguette pour deux de gros appétits. Demain, la faim.

Je marche dans Venise

Ça se voit, l’amie est inquiète. Partir sur un coup de tête, seule, à Venise, en Juin, elle va droit dans le mur. Je n’en tiens pas compte évidemment. Toute à ma joie retrouvée, je voulais m’extraire de la maison, je voulais retrouver les odeurs italiennes, je voulais les sons de Venise, je voulais déambuler via les Calle, passer des ponts, je voulais m’offrir des cadeaux, choisir des plats sur des menus, je voulais faire une valise, je voulais partir.
J’ai tout bien organisé. Réservé à l’hôtel que nous aimions, dans la rue du Harry’s Bar, une chambre donnant sur le délicieux petit Rio, le billet d’avion avec accueil taxi, etc… Un ami a tenu à m’accompagner à Roissy. Lui aussi, ne cachait pas son inquiétude. Dans la salle d’attente d’Air France,  j’étais la seule en jean et baskets ; tous en black, chaussures vernies ; ordinateurs sur les genoux, téléphone en main, tous connectés ailleurs, regards baissés. Ils partaient pour Venise, j’en revenais pas.
Une coupe de champagne pour la beauté du geste et enfin l’envol. D’un coup, la gêne, personne près de moi. Premier voyage seule. C’est dur. Alors j’ai dit à la chose « Casse-toi » et redemandé une coupe. Rien de nostalgique dans ce voyage, rien du tout, au contraire, une sorte d’exaltation, une ouverture ; je ne sais vraiment comment définir ce moment.
Vous êtes seule ? me demande, surpris, l’envoyé de l’hôtel à l’aéroport. Bonjour. Oui, seule. Il s’occupe de la valise. Nous prenons une voiture pour quelques mètres, je trouve ça singulier, j’aurai pu marcher. Bref, enfin le bateau-taxi et la lagune.
Quelle est belle cette lagune… Ciel opalin, douceur de l’air, sûrement la chaleur tout à l’heure, odeur du sel, couleurs toute en transparence. Venise, qui s’avance en tanguant, j’aurais voulu partager ça. Le noeud dans la gorge. – Dégage ! –
Et l’accueil. La chambre si vénitienne, confortable, élégante, fenêtres sur le rio, le jardinet, enfin le plaisir enfantin de tout regarder, de tout respirer, de tout aimer. Tu dois sortir Anna. Vas-y. Ose. Sortie par l’étroite Calle Vallaresso, déflagration immédiate. Je prends tout d’un coup. Au moins c’est fait ! Des couples des couples des couples. Une flopée. La ville semble n’être qu’une floraison de couples dont la place Saint Marc alimente sans cesse le flot. Ils se tiennent la main s’étreignent rient se parlent s’embrassent partagent un gâteau. J’étouffe. La solitude me prend me dépasse. J’ai mal. Dans cet état d’isolement extrême, me yeux ne retiennent que ces deux-là, l’échange d’un regard. J’ai envie de pleurer. De fuir. Je me retiens. Quelques restes des cours de yoga me permettent de reprendre souffle, me calment. Va ! Prends les ruelles, évite la place, va vers Dorsoduro, les Zattere…  Avec on ne sait quelle force, enfin mes premiers pas dans Venise. Résurrection. La magie de la ville fait son effet. Le nez en l’air j’me balade. Le sourire revient sur ce visage sûrement dévasté. Je marche je marche dans Venise. Je suis bien.
Faim… Taglioni aux scampi ou vongole ?
– Vous êtes seule ?
Illico, envie de lui foutre un pain, au gentil serveur. Je décide alors de prendre les devants pour tout, restaurants, musées, concerts. Bon d’accord. Est-ce que ça marche ? Oui à l’extérieur. Non à l’hôtel, allez savoir pourquoi. Elle est là la douleur quand j’entre dans l’immense salon pour le petit déjeuner le lendemain. J’aurais pu le prendre dans la chambre, mais j’aime tant ces fresques de Tiepolo (père). Je baisse les yeux. Bonjour timide à quelque voisin. Je choisis la table la plus isolée (chance, près d’une fresque). Un thé Darjeeling. J’hésite à me lever, moi la gourmande, choisir quelques viennoiseries et tant d’autres plaisirs sur cette immense table. Le troisième jour, plaisir d’oser prendre une coupe de champagne matinale. M’en est restée le goût à jamais. Quatrième jour, la libération. Spontanée. Telle une bulle de savon éclatant. Je marche avec légèreté, confiance retrouvée. Près d’un petit pont, on vient de l’autre côté, un américain connu, non pas quelque star du 7e art, non, un politique. Me croisant, il me regarde, me sourit. Je ne lui en ai pas voulu d’avoir autant menti sur l’Irak. Je lui souris aussi.
Sacré truc le sourire.
Et puis, le dernier jour ici.
La dernière visite dans le labyrinthe de mon cher Cannaregio
Les derniers pas sur les Zattere
Toucher une colonne aux Gesuati. Une pensée pour Sollers
Derniers gâteaux secs
Dernières vongole
Derniers vénitiens
Dernier vrai Bellini
Qu’est-ce que je ressens ? Force. Me sens forte. Forte des décisions qui se présentent d’elles-mêmes : vendre la maison de Chatou, retrouver Paris. Compris ce que me disait l’ami Marc  » Tu ne retires rien à Urli en aimant un autre ». Demander d’aimer encore. Je serais entendue.

Zanetto – Jean-Jacques Rousseau

Elle m’appela. Je revins. « Écoute, Zanetto, me dit-elle, je ne veux point être aimée à la française, et même il n’y ferait pas bon ! Au premier moment d’ennui, va-t’en ; mais ne reste pas à demi, je t’en avertis. » Nous allâmes après le dîner voir la verrerie à Murano. Elle acheta beaucoup de petites breloques qu’elle nous laissa payer sans façon (…) Le soir nous la ramenâmes chez elle. Tout en causant, je vis deux pistolets sur sa toilette. « Ah Ah! dis-je en en prenant un, voici une boîte à mouches de nouvelle fabrique ; pourrait-on savoir quel en est l’usage ? Je vous connais d’autres armes qui font feu mieux que celles-là. » Après quelques plaisanteries sur le même ton, elle nous dit, avec une naïve fierté qui la rendait encore plus charmante : « Quand j’ai des bontés pour des gens que je n’aime point, je leur fais payer l’ennui qu’ils me donnent ; rien n’est plus juste : mais en endurant leurs caresses, je ne veux pas endurer leurs insultes, et je ne manquerai pas le premier qui me manquera. »

Les Confessions

Livre septième (1741-1747)

S’instruire – Casanova

L’homme qui veut s’instruire doit lire d’abord et puis voyager pour rectifier ce qu’il a appris,

Mémoires de J. Casanova de Seingalt

ce que les mots font de nous – Richard Millet

Mon frère avait trouvé le temps avant moi.
Tout le premier, il avait tenu cet or dans sa paume ; puis il était descendu dans le fleuve au bord duquel les hommes rient ou gémissent en oubliant ce qu’ils sont, disait-il, sans mesurer, lui, qu’il était mon cadet de deux ans et que je n’avais pas atteint ma dixième année. Il était trop petit pour soutenir ce qu’il avançait. Il prétendait pourtant n’être pas tout à fait ce que les mots font de nous,  ni tel que les autres nous songent. Il sentait la fougère, la myrtille, la tourbe, et y voyait à travers les halliers et les ronces. Il parlait comme les arbres qui remuent dans le vent du soir. On le comprenait sans tout à fait l’entendre. Ses mots semblaient des oiseaux tombant sous la nuée. Il avait, selon ma soeur, l’âge de la joie, du silence et de l’ombre.

Rouge-gorge

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