cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Catégorie : Récit (Page 2 sur 6)

Paris – Tennessee Williams

À la fin du mois de décembre, incapable d’affronter plus longtemps la presse de New York qui me tourmentait sans cesse, je m’embarquai pour l’Europe (…)
J’avais demandé à Garbo où descendre à Paris, et cette très chère dame m’avait répondu : – Essayez le George-V.
Je ne voyais pas comment Garbo pouvait se tromper, mais de toute ma vie passée dans des chambres d’hôtel, je n’ai jamais haï un hôtel autant que celui-là.
Dès le lendemain, je m’installai sur la rive gauche, dans un hôtel appelé le Lutétia. Il répondait plus à mes goûts, mais il n’était pratiquement pas chauffé. J’étais encore poursuivi par la presse. Et je me sentais de moins en moins bien, sans doute parce qu’en Europe, pendant les premières années de l’après-guerre, la nourriture était encore bien insuffisante.
J’étais surtout heureux de la vie nocturne de Paris, que j’avais rapidement découverte. J’allais beaucoup au Boeuf sur le Toit (…) Je passais la plus grande partie de mes journées dans l’immense baignoire dont je disposais au Lutétia. Les radiateurs ne fonctionnaient pas, mais pour une raison obscure, l’hôtel fournissait l’eau chaude à satiété. Je recevais les journalistes dans ma baignoire. Il y a quelque chose en moi qui fait que j’aime recevoir les journalistes en toutes circonstances (…)
Tout à coup je tombai gravement malade et je me fis conduire à l’hôpital américain de Neuilly. Les médecins m’apprirent que j’étais « atteint d’hépatite et de mononucléose » (…) Dans mon journal j’avais écrit : « Cette fois, le bal est fini ».
Sur le bateau qui m’emmenait en Europe, j’avais rencontré une charmante jeune femme dont les parents étaient d’éminents journalistes français. Le père, M. Lazareff, était directeur de France-Soir, et la mère, Mme Lazareff, était rédactrice en chef d’Elle. Mme Lazareff vint me voir à l’Hôpital américain où j’attendais la venue de la Mort.
– Vous allez immédiatement quitter ce lit ! Je vous emmène à la maison, je vous offre un bon dîner et je vous mets dans un train pour le Midi.
Elle m’expédia dans une auberge appelée La Colombe d’Or, où résidait sa fille. C’était un endroit fréquenté par des artistes et des écrivains, sur la commune de Vence, où D.H. Lawrence était mort. Des tourterelles d’une blancheur de neige y voletaient et y roucoulaient toute la journée, et cela me rendait malheureux. Je n’y restai que deux jours et je partis pour l’Italie.
À peine avais-je franchi la frontière italienne que je sentis la vie et la santé me revenir, comme par magie. Il y avait le soleil et aussi ces Italiens, toujours souriants.

l’idée m’est venue une fois… – Dostoïevski

L’idée m’est venue une fois que si l’on voulait anéantir, écraser, châtier un homme d’une façon assez implacable pour que le pire bandit en tremblât de peur à l’avance, il suffirait de donner à sa besogne un caractère de parfaite absurdité, d’inutilité absolue. Les travaux forcés actuels ont beau ne présenter aucun intérêt pour le détenu, il ne sont pas pour cela dépourvus de sens. Le forçat-ouvrier fait des briques, creuse le sol, broie du plâtre, crépit des bâtiments, et dans ces travaux-là il y a une pensée, il y a un but. Quelquefois même il s’intéresse à son ouvrage, cherche à le faire mieux et plus habilement. Mais qu’on l’emploie, par exemple, à transvaser de l’eau d’un tonneau dans un second et du second dans le premier, à triturer du sable, à transporter des tas de terre d’un endroit à un autre pour les remettre ensuite à leur place primitive, je pense qu’au bout de quelques jours il s’étranglera ou commettra mille méfaits afin de mériter la mort et d’échapper à un tel abaissement, à une telle honte, à un tel tourment. D’ailleurs ce genre de châtiment tournerait plutôt à la torture et à la vengeance, il serait insensé parce qu’il dépasserait le but. Néanmoins, tout travail contrait a sa part de torture, d’absurdité, d’humiliation, et c’est la raison qui rend les travaux forcés incomparablement plus pénibles que les autres.

Souvenir de la maison des morts

Spetsai au ralenti – Michel Déon

24 janvier.
Comment baptiser ce temps ? Un été en hiver. Au matin, le soleil entre dans la chambre après une aurore rouge, puis tourne lentement caressant deux façades de la maison avant d’aller se coucher derrière la colline. Tard dans la soirée, la pierre reste tiède. Dans le jardin voisin, un amandier en folie s’est couvert de fleurs grêles sur les branches nues. Il a été le premier de l’île, donnant le signal dans les champs et les vergers. Partout où le regard dérive, il rencontre cette note fraîche et rose qui avive le gris des oliviers et le vert des champs de blé en herbe. L’éclosion d’un amandier en hiver est d’une douceur infinie : allusion discrète, promesse d’un temps léger. Au bord des chemins se sont levées des haies d’asphodèles, fleurs du froid, encore sans parfum, fragiles et pourtant ne pliant pas sous le vent (…) La mer est d’huile. Le bonheur pourrait commencer ici.

Pages grecques

l’importance des pas sur le parquet qui craque – Gabrielle Maris Victorin

Il n’est pas difficile d’imaginer mon père enfant. Il suffit de l’avoir vu, plongé dans ses rêveries infinies, un livre posé sur les genoux. De l’avoir observé tailler minutieusement ses crayons bien pointus, avec un couteau (plus tard, il a eu un aiguise-crayon avec une petite manivelle), recouvrir ses livres de papier, ou se rouler dans la neige (…) Il était gentil, doux, rêveur et sage. Il était aussi très intelligent. C’est ce que me dit ma grand-mère, et je la crois (…)

Mon père est mort, donc, et soudain, je me suis souvenue que j’étais son enfant (…)
Je n’avais pas imaginé que le manque de mon père pourrait être physique. S’il était prévisible de penser que nos discussions, nos promenades, nos jeux, nos soirées à lire près du feu, en Ariège, sans même avoir besoin de se parler, me manqueraient, et même, que tout ce qui m’agaçait chez lui me ferait un jour sourire, je n’avais pas prévu l’absence de ses mains, ni celle de ses sourcils ou de sa pomme d’Adam. Je ne savais pas l’importance des pas sur le plancher qui craque, dans la vieille maison de famille, du grincement des volets à la tombée de la nuit, ou du bruit du rasoir électrique derrière la porte de la salle de bains.

Le 7 janvier 2015, à 11 h 33, les deux tueurs entraient dans les locaux de Charlie Hebdo. 

Prends le temps de penser à moi

de ce vert à ce bleu – Yves Bonnefoy

Le jardin était d’orangers, l’ombre bleue, des oiseaux pépiaient dans les branches. Le grand vaisseau, tous feux allumés, avançait lentement, entre ces rives silencieuses. Qu’est-ce que la couleur, se demanda celui qui venait de pousser la petite porte basse, dont le bois s’effritait, s’en allait par plaques après tant d’années, tant de pluies. Peut-être est-elle le signe que Dieu nous fait à travers le monde, parce que de ce vert à ce bleu ou à cet ocre un peu rouge c’est en somme comme une phrase mais qui n’a pas de sens, et qui donc se tait, comme lui ? (…) Mais le monde n’a pas de couleurs, comme on le croit si naïvement, se dit-il encore, c’est la couleur qui est, seule, et ses ombres à lui, lieux ou choses, ne sont que la façon qu’elle a de se nouer à soi seule, de s’inquiéter de soi, de chercher rivage. La nuit tombe, le jour se lève, mais c’est toujours le même bleu, parfois gris, ou le même rouge à travers les heures, n’est-ce pas ? Et quant aux mots ! – On descendait du bateau déjà, des enfants, beaucoup d’enfants qui couraient en tous sens, riaient, puis une femme âgée, la tête ceinte de flammes, puis un vieillard au bras d’un jeune homme, vêtu de blanc. Et combien d’autres encore ! Mais lui, déjà, cet autre arrivant, ne regardait plus, avançait tout pensif dans le jardin des orangers, sur le sable.

Les planches courbes

Lundi 9 juillet 2012

Lundi 9 juillet 2012
(Douceur de l’air, beaucoup de nuages très gris, très gros)
Il y a là ce livre qui me tente… Un petit guide sur Venise, de quelques pages. Certes… mais, « Se perdre dans Venise » avec René Huygue et Marcel Brion, — ça a de la gueule. Les conversations de ces deux-là vont me permettre de patienter jusqu’à novembre. Y aller, y aller bordel, y aller encore une fois… s’il vous plaît.
p 22 je retiens que l’octogone est le symbole de la Résurrection, de même que l’hexagone celui de la mort.
p 25 (comme je suis ignorante) : la mosaïque romaine est faite avec des petits cubes de marbre opaques : c’est de la construction, c’est du bâtiment, tandis que la mosaïque byzantine vénitienne est faite avec des cubes de verre, et le verre c’est la transparence, à travers laquelle s’installe l’or des fonds, c’est la lumière.
Déjeuner au Récamier avec Rosine. Place 23 que je préfère, juste derrière le bar, à droite en entrant (…) En sortant, nous sommes allées prendre des Dunhill au tabac du coin. Assises sur un banc dans le petit jardin derrière le Bon Marché (soleil, soleil !), Rosine m’a expliqué comment avaler la fumée.
Un tout petit aperçu du goût de l’interdit.
Près de 22 heures. Je scrute les nuages, il y a du rose, du bleu, du gris, tout est ébouriffant de beauté.
Je pense aux textes que je veux écrire, sur Clem, Urli. Mes hommes. Me laisserais tenter par À perte de vue, pour Clem,.. sais pas pour Urli. Vagabondage des idées. En face de moi, le tirage NB de Laura. La photo fut prise au bar du Monaco à Venise. Laura est sublime de beauté et d’italianité (ça se dit ?)

Carnet n° 9

« Tu vivras de ta peinture et de poésie » – Fabienne Verdier

Au détour d’un sentier, au pied d’un arbre, nous avons rencontré, assis sur un petit muret, un personnage étonnant qui m’a fait un peu peur. Il avait des ongles très longs, une grande barbe, un visage tanné par le soleil, si émacié qu’on avait l’impression qu’il était devenu caillou ou minéral. C’est tout juste si de la mousse ne poussait pas sur ses épaules. Il portait une cape en paille, des sandales de corde et tenait une canne sculptée. Il avait un regard malicieux et un sourire d’une grande bonté. Il puait affreusement mais dégageait un rayonnement extraordinaire. Le maître était ravi de rencontrer un ermite de la forêt et lui a offert une cigarette. Le vieil homme savait lire dans les lignes de la main. Le maître, fort intéressé par les sciences occultes, me pressa de lui tendre la mienne. Je voulus refuser mais, comme il insistait en disant que cela lui ferait plaisir, je cédai. Le vieillard prit ma main et un long silence suivit. Enfin, il déclara : « C’est excellent. » Mon maître était ravi. « Tu as un destin merveilleux, ajouta le devin. Ton chemin sera très dur, épuisant, mais tu seras riche et heureuse. Ne te fais plus aucun souci. Tu vivras de ta peinture et de poésie. »

Big Sur – Kerouac

Je peux presque percevoir l’odeur de la mer qui attire ce vacarme dans les arbres, mais j’ai ma lampe et tout ce que j’ai à faire c’est de suivre ce merveilleux chemin sableux qui plonge, plonge, vers le carnage croissant, et soudain redevient plat. J’aperçois un pont en rondins ; voilà le parapet du pont, voilà la rivière, à peine plus d’un mètre en-dessous ; traverse le pont, vagabond éveillé, va voir ce qui se passe sur l’autre rive ! Risque un oeil sur l’eau en passant ; ce n’est guère que de l’eau sur des rochers. Une bien petite rivière d’ailleurs.
Et maintenant, devant moi, une prairie de rêve avec la bonne vieille barrière d’un corral. Une clôture de barbelés longe la route à gauche. Mais c’est là le terme de mon voyage. Enfin ! Je me glisse entre les fils et me voilà qui enfile un joli petit sentier sablonneux, à travers une bruyère sèche et odorante, comme si, surgissant de l’enfer, je pénétrais dans un vieux Paradis terrestre familier, mais oui, et je rends grâce à Dieu. Pourtant, une minute plus tard, mon coeur se serre à nouveau car j’aperçois des choses noires sur le sable blanc devant moi, mais ce ne sont que des tas du bon vieux crottin des mulets de ce Paradis.

On disait que les coccinelles portent bonheur – Paul Auster

On disait que les coccinelles portent bonheur. Si l’une d’elles atterrissait sur ton bras, tu étais censé faire un voeu avant qu’elle ne s’envole. Les trèfles à quatre feuilles étaient eux aussi des porte-bonheur, et tu as passé d’innombrables heures à quatre pattes dans l’herbe, pendant la première période de ton enfance, à la recherche de ces petits trophées qui existaient bel et bien mais qu’on ne dénichait que rarement et dont on fêtait par conséquent la découverte à grand bruit.
On savait que le printemps était proche quand apparaissait le premier merle d’Amérique avec sa poitrine rousse et son dos marron : il surgissait brusquement et inexplicablement un matin dans le jardin derrière la maison, et il sautillait dans l’herbe en creusant pour attraper des vers. Dès ce moment, tu te mettais à dénombrer les merles, prenant bien note du deuxième, du troisième, du quatrième, ajoutant tous les jours d’autres merles à ton pointage, et quand tu aurais fini de les compter il ferait déjà chaud.

Chronique d’hiver

la maladresse – Dominique Rolin

La maladresse est une tare à vie, parce qu’on se sent regardé, ce qui provoque des catastrophes. Remplir un verre d’eau par exemple, et bien ! pour moi, c’est un problème qui requiert toute mon attention physique et une sorte d’intérêt mental, alors que chez les autres, c’est automatique. Quand j’ai réussi à le faire sans verser à côté, c’est une petite victoire intime, presque incommunicable. Tout déplacement dans un café me crée des difficultés. J’observe les gens aux alentours : ils pensent à pousser la table pour sortir et à se dégager de leur siège avec simplicité, et même souvent avec grâce, élégance. Et moi, je reste bloquée sur ma chaise. L’instinct se tait à ce moment-là. Me débarrasser de mon manteau dans un endroit public, équivaut presque à une catastrophe. Je reste là, engoncée. On me demande : « Voulez-vous enlever votre manteau, madame ? » Alors, je dis toujours non. Remettre les manches, c’est un problème de géométrie pour moi. Je remarque partout chez les autres un naturel du corps. Il y a de très jeunes gens qui enlèvent leur pull avec une sorte d’audace tranquille et de désinvolture, dont je suis incapable. Je sais ce qu’il faudrait faire pour rendre ces gestes efficaces et concordants avec l’action que je veux entreprendre, mais je n’y arrive jamais facilement. Mon absence de coordination est complète, j’attends toujours une gaucherie de ma part. Cela n’a pas d’importance en soi, personne ne m’en a fait le reproche en tout cas, mais cela se passe entre moi et moi, et c’est constant. Je ne suis pas en accord avec mon corps. Jim* l’est, il l’a toujours été ; ce fut d’ailleurs une grande leçon pour moi…

Plaisirs

Jim : Philippe Sollers

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