cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Catégorie : Récit Page 2 of 15

Fuguer

Bien gris ce matin parisien où je me vois nettement, face à mes contradictions, Je sens bien ce mystère, je sais que je suis absolument capable de les affronter, de les effacer, comme ça, je sais ça, et je les laisse là, s’empiler. Je suis fatiguée. Mon centre est menacé.
Je voudrais connaître l’art de la fugue. Fuguer, loin de tout ça. Fatras de foutues pensées ressassées, accumulation pour rien. Ne menant à rien. Encombrement. L’effritement en moi, je déteste ce sentiment, J’aime le solide léger, l’écoulement du temps, la belle lenteur ; simultanément ne pouvant me passer de la vivacité, de cette gaieté, de l’impossible que je crois toujours possible, depuis l’enfance.
La jouer fine, je sais pas faire, ou alors oui, dans la spontanéité, pas dans la stratégie. Alors, inutile de t’en faire, Anna, de te prendre la tête. Oublie les il faut que. N’oublie pas le Sois désinvolte, de Fabienne Verdier.
Continue.

*

L’étrange

Le bus pourrait te déposer juste devant la porte du bel immeuble, cossu, comme on dit. Tu préfères marcher. Pourquoi vas-tu là ? Es-tu là à attendre dans une petite salle de réunion où on t’installe aimablement. La machine à café est à disposition, les mignardises aussi. Servez-vous. Les madeleines, tu ne peux résister. Tu en prends une ; peinant pour ouvrir l’emballage papier. Foutu papier. Finalement la notaire arrive. Souriante. Elle te connaît bien. A connu tous tes drames. Il fallait écrire un nouveau testament. Deux amies aimées à qui tu léguais quelque chose ne sont plus là. Ces terres cuites pour l’une, les tableaux et dessins pour l’autre. Ce fut étrange d’y penser. Etrange de rédiger ces nouvelles dispositions. Etrange de ne vouloir rien laisser aux autres amis par superstition. Etrange de demander à ce que tes carnets et photos soient brûlés, à qui les laisser ? Etrange de te voir faire ça. Etrange de te savoir fragile. Etrange d’aimer la vie à ce point.
Alors en sortant tu as voulu te prendre une double glace. Vanille-Chocolat.
Tu as voulu ça… Tu as senti cette forme de liberté de pouvoir choisir.
La vie. Dégustée au bout de la petite cuiller.
Quelle ironie, quelle ironie…

*

Grand nettoyage de printemps

Toujours un plaisir de me rendre chez Catherine pour une séance d’hypnose. Nous avons fait un grand nettoyage de printemps en quelque sorte. Aujourd’hui nous avons trié, jeté l’inutile, rangé chaque sujet dans les bonnes cases. Et ce fut fructueux. Regarde-toi me dit-elle à la fin de la séance. Tu n’as plus la même tête qu’il y a deux heures. Il y a un petit miroir près de son bureau. C’est vrai, le rose aux joues revenu, gai le regard, en pole position le sourire, envolée, cette foutue fatigue.
Il y avait bien du boulot. Trop d’inquiétudes avec la vente de cet appartement, les craintes de ne pas trouver où me loger, tout ce côté « technique » de la chose qui me préoccupe, je sais pas faire, me suis sentie toute seule, perdue, face à ces masses de papiers à venir, et puis, ces incertitudes sur l’avenir, la lassitude qui pointait le bout de son nez, les déceptions, la paresse intellectuelle, le manque de courage, que sais-je… bref, tout ce qui tourne pas rond en nous. On a fait le tri. En fait, c’est moi qui le fait ce tri en fonction des questions de Catherine sur chaque sujet. Passionnant. Cette lucidité qui revient. S’installe. Vous renforce. Je vous épargne le processus technique. Précis. Il est très photographique en fait et ça me plaît ce système, je m’y retrouve.
Ce n’est pas toujours aussi facile. Je peux terminer une séance en étant secouée par un flot de larmes. Epuisée. Comme lorsqu’elle me fit dire adieu à Clem, à Laura. Parfois ça ne fonctionne pas, le corps ne veut pas. Mais généralement, comme aujourd’hui, ça roule…

*

Le sparadrap

Anna, ce manteau est magnifique ! Je croise ma voisine de palier qui rentre. Je pars. Rendez-vous lui dis-je. Le méchant ? Non, pas avec le méchant qui n’est pas méchant d’ailleurs. Oui, dit-elle, mais c’est une ombre, il vous fait mal, vous méritez tellement mieux.
Décidément… Le vent… Une ombre…
Pourquoi n’y a-t-il que moi qui le voit en soleil ?
Reprenons.
J’arrive donc au resto aimé. Gérard, le propriétaire, le sourire aux lèvres, m’accueille les bras ouverts. Un baiser. J’aime ce contact. Cette convivialité non feinte. Et je m’installe. À la seconde, arrive l’homme avec lequel je dîne. Il est absolument charmant. Une voix douce.Le goût de la narration. Lorsque nous sommes arrivés à Cadaqués… (là, suis partie en rêve avec la bande-son de l’époque…, chez Dali, c’est Gala que je préfère). La conversation se mit d’emblée sur son 31. Nous avons passé un bon moment je crois.
Puis il fallut bien rentrer. Bizarrerie de me retrouver dans une voiture avec un conducteur que je n’attendais pas. J’ai pensé à Urli. Pourtant je monte dans les voitures d’amis, mais ce fut étrange pour moi. Une expérience.
Petits pas par petits pas ou faire le grand saut ? Je le saurai le bon moment venu.
Je sens bien que le sparadrap qui me colle à la peau se détache là et là.
Je ne l’arracherai pas d’un coup, pas cette fois. Et, mentalement, d’un geste sûr, mécanique, je le rajuste.

*

La douceur

Elle débarque en moi ce dimanche matin, d’un coup. L’inondation. Un plein de douceur. Un remplissage jusqu’aux orteils. La douceur. Pas celle rose bonbon, celle qui vous fait voir la vie en bleu. Toutes les nuances du bleu. Et le truc, elle renforce vos sentiments, en un tournemain lave des doutes dont vous n’aviez même pas conscience, elle met les choses en place. Pas d’effervescence, d’exaltation, non, une simplicité, une évidence. – Va…
Je prends mon petit Mac, la remercie ma douceur.
L’écriture. Déterminée sous cette douceur. Inattaquable. Voilà, ce sera le titre.

Ecrire sur lui, pour le plaisir

« Ecrire, c’est lever toutes les censures » nous enseigne Genet. Oui. Pourquoi alors devrai-je censurer mon envie du jour d’écrire encore quelques lignes sur lui ? Pourquoi ? Au nom de quoi ? De qui ? C’est du plaisir. Ma légèreté du jour. Je ne fais de mal à personne en écrivant ces quelques lignes banales ; c’est important pour moi de le dire. Je voudrai revenir justement sur la légèreté. Voilà un homme qui se veut léger, que j’ai rencontré au nom de la légèreté. À peine était-il entré dans ma maison, j’ai vu tout ce poids en lui. Sur lui. Son joug est bien trop lourd. Si légèreté se trouve, elle a bien des difficultés à remonter à la surface de la peau, de la tête, du regard, si doux, si perdu parfois. Je l’ai surpris plusieurs fois ce regard perdu. À quoi pensait-il en regardant le salon, la bibliothèque, la lumière de cet espace. Je ne lui ai pas demandé. J’ai respecté ce silence. Ce moment. Il en avait besoin. Il s’imbibait. Pareil dans l’intimité, d’un coup, un regard perdu ou étonné, oui, plutôt étonné.
Il se veut pragmatique. Il ne croit pas. Il porte. C’est pas grave, dit-il.
Il faut dire aussi que nous avons bien ri tous les deux. Tellement. À gorge déployée dit-on. Réactifs. J’ai aimé qu’il accepte de prendre avec simplicité ce petit anneau en argent que je portais, il lui allait parfaitement. Il n’a pas fait de manière, n’a pas pensé que je faisais ça comme un signe d’engagement. Il avait raison. C’était un geste simple. Tiens ! il te va, garde-le.
Sa présence me manque. Nos échanges nocturnes me manquent. Ma joie je ne la trouve qu’en lui me semble-t-il, évidemment c’est faux, mais c’est le ressenti, même s’il y a les rires, s’il y a les sorties, s’il y a les amies, les amis, les rencontres. Ça c’est un problème sérieux. C’est du vent ! me dit une amie. Oublie-le. Ces rencontres c’est du vent. Tu es du vent pour lui. Je n’y crois pas un seul instant. Cet homme c’est du solide. Et je reviens au foutu pari de Pascal. Je le fais. Je le fais encore une fois.

*

Tempo

Imaginez. Anna, début d’après-midi après deux heures d’intervention dentiste. Elle en sort, veut se promener avec le petit Erri à l’air du Luxembourg. Elle est nature, sans un brin de maquillage, une barrette lui retient les cheveux. Bref, peut mieux faire… Erri, tout à sa lenteur renifle déjà le bas du mur du jardin ; elle longe la rue Guynemer. Un homme tenant aussi un petit chien en laisse, les dépasse, se retourne soudain, lui demande où se trouve l’entrée du Jardin autorisant l’accès aux chiens. Au bout de la rue, il faut tourner à gauche, prendre illico encore à gauche, rue Auguste Comte. L’entrée face à la rue de l’Observatoire. J’y vais, je vous montre. J’habite Montmartre, pas beaucoup de jardins là-haut… Il explique le petit chien. Il l’a trouvé perdu il y a quelque temps sur une aire d’autoroute. Il traversait les voies. Il a amadoué Bébert en lui offrant un peu de jambon. Bébert s’appelle Bébert à cause d’Einstein. C’est un malin, très intelligent, dit l’homme. Dans la vie, l’homme fait des documentaires. Il lui parle de l’Andalousie. De Cadix surtout. C’est alors qu’elle le regarde vraiment. À l’évidence, rien d’un homme d’affaires, pas question de le voir un ordinateur dans un sac bandoulière noir. Il est grand, une allure d’artiste avec son duffle-coat, le charme d’un air de poète, un rien de couperose au visage. L’alcool sûrement en copain. Et ils parlent, et ils parlent. C’est un voyageur. Il a vécu longtemps sur un bateau, sur une péniche aussi je crois me rappeler, je ne suis plus sûre.
Je vous offre un café. Sortons. Allons au Petit Suisse.
Et ils parlent et ils parlent. Il lui parle de sa vie, elle lui parle de la sienne. Des livres aussi. Ils ne sont pas dans la drague. Ils sont comme deux amis qui se retrouvent d’un coup après une longue absence. Et toi, qu’as-tu fait de ta vie ? en quelque sorte. Ils échangent leurs numéros de téléphone. Il se met à pleuvoir. C’est beau. Il va falloir songer à partir. Ils traversent la rue de Vaugirard. Ma voiture est garée là. On s’appelle n’est-ce pas ?
Et elle rentre chez elle. Elle pense au Tempo. Se rappelle alors la citation de Baudelaire qu’elle mit se matin même sur Twitter « J’aime passionnément le mystère. » – Elle sourit. Mystère du Tempo.
Son téléphone vibre. Un message.

*

Chichi

Les uns verront là une forme de chichi, des façons, des manières, un rituel. – Bref, c’est mon truc. Un truc de débutant. Quand je sais que je vais écrire une histoire qui n’est pas condensée en un billet, tout d’abord je pars me chercher de bonnes bouteilles de Bordeaux. Pas le Château de La Lagune, un ami qui a table ouverte à la maison, non. J’en choisis deux trois, parmi ces noms qui me font rêver, Pomerol, Médoc, Pauillac, Saint-Estèphe, Pessac-Leognan, ce Graves magnifique !
Ils sont là. Commencer. Le soir surtout. Je me lâche plus le soir. Trop sage en journée je suis me semble-t-il. Suis à l’aise en fait quand les idées ne sont pas claires et que je dois les dérouler, qu’importe les bifurcations, les croisements, je m’adapte la nuit. Ensuite, toujours deux carnets. Le premier, quadrillé, à feuilles safran, c’est comme ça, j’y note les mots qui me viennent, qu’ils ne puissent s’enfuir, l’autre, tout aussi précieux, le petit Moleskine souple à feuilles blanc cassé, pour des phrases, des citations, des idées.
En journée, s’il fait beau, fenêtres ouvertes, les oiseaux toujours les bienvenus, je préfère taper sans accompagnement musical sur le petit Mac rose. Juste le bruit des doigts sur les touches. Inspirant. Mais le soir, le soir, avec ce vin, les invités, ne sont pas ceux attendus, Mozart, Bach, Beethoven… Mes invités, ceux de la Soul, du Rhythm and Blues, eux, ils me donnent la niaque, l’ouverture d’esprit. Je peux jouer.

*

La visite

Il vient pour visiter mon appartement, cet homme qui monte d’un pas rapide les quatre étages. Elle va être à la vente ma merveille ensoleillée. Faut ce qu’il faut. Sympathique, il est ravi d’être là. Cet appartement serait pour sa fille. Tout lui plaît. Une ou deux remarques histoire de… pas très haut de plafond, petite fenêtre, mais aussi, très féminin, j’ai les mêmes tables basses, Ah ! Le Corbusier… ah ! ce fauteuil de Perriand…
Pourquoi lui ?
En fait, notre immeuble, une fois passé l’entrée, s’ouvre vers deux ailes. J’habite la partie ensoleillée, lui a acheté il y a deux ans un appartement plus petit, dans l’autre. Un investissement. Il y a un locataire actuellement. Un personnage attachant d’ailleurs, un mathématicien, on se croise souvent, incontestablement un côté Einstein, toujours dans ses pensées, il prépare une sorte de thèse et a passé un accord avec le propriétaire pour rester une année supplémentaire. Tout est à refaire là-dedans. Mon idée, aurait été de faire un échange. D’autant que l’ami François me voit habiter un troisième étage !

Là, j’ai vu ce que c’était un particulier qui s’y connaît en immobilier et en chiffres !

Dans la salle de bains, bien… fenêtre ! bien.. et là, il égrène d’un coup plein de mots en eur, me rappelle de mitigeur… Tout est là, trouvez votre bon-heur … Pâle sourire.
Il circule, retourne dans la cuisine… malin, ces rangements… On circule bien même si c’est pas grand… J’aime la séparation atelier…
Il s’assied à la table. Magnifique, me dit-il. Philippe Model. Il connait.
Il apprécie.
Ne nous égarons pas.
Il prend bloc papier stylo commence à écrire, alignant des lignes de chiffres. Suis fascinée. Et là, j’entends : et la soulte vous en voulez combien ? Pétard… j’en ai marre de pas savoir… Il m’explique. Je dis une somme. Il note. Plus je pourrai pas dit-il. J’accueille la réflexion.
Et je prends le relais. En face, porte blindée ? non. Fenêtres à double vitrage ? non. Fenêtre salle de bains ? Petite. Fenêtre cuisine ?… étroite. Bref, plus de 120.000 euros de travaux, peut-être même plus si je veux du beau. Il m’arrive quand même de réfléchir sur les chiffres. Dites-moi, en fait, j’achète votre appartement plus petit bien plus cher qu’il ne vaut. Réponse : l’important n’est pas le prix, c’est la soulte.
Lui ai dit non le lendemain matin. Suis allée voir l’ami Philippe qui vérifiait nos comptes à l’agence. Pas une bonne affaire me dit-il.
Allez dans le 11e.
Je veux pas quitter ma maison….

*


Illégitime

Nous rentrons de déjeuner avec Catherine. Je regarde quelques notifications sur Twitter, « Ça alors… tu te rends compte, une personne que j’admire me fait un compliment » « En quoi c’est exceptionnel, si elle aime ce que tu fais ? « Quand même, elle est blindée de diplômes… moi, rien ; ça me fait bizarre, à chaque fois je suis mal à l’aise. »
Et là, Catherine, bingo :
« Tu es en train de me dire que tu te sens illégitime, dans l’imposture si on te fait un compliment sur un texte, une photo, ou sur toi parce que tu n’as pas de diplômes ? » « Oui. Je veux juste faire et qu’on ne me dise rien. »
« Clem, il était blindé de diplômes ! » J’étais en amour avec lui, pas en compétition. Quand il a voulu me présenter sa mère, avant même me dire bonjour, elle m’a demandé, pour me faire plaisir, c’est la pratique de son milieu, « Quelle université avez-vous faite Anna? » « Aucune, je n’ai même pas le bac. » « Et vous êtes avec mon fils ?… » le cri du coeur. « Non Madame, c’est votre fils qui est avec moi. » Le truc, j’avais pris des cours de philo du Moyen-Âge à la Catho, et j’ai eu un enthousiasme pour Nicolas de Cues. La vie fait bien les choses, il fut le thème de sa thèse à Columbia. Nous sommes devenues copines, le sommes restées après la mort de Clem. »
« Et le travail, l’agence de presse ? »
Pareil…. Je ne voulais pas prouver. Je voulais faire, selon mes intuitions et qu’on me foute la paix. « Et quand tu allais dans ces soirées inévitables, ce Festival de Cannes, … » L’horreur. À Cannes, il y a plusieurs couleurs de passes, qui t’accréditent. Le Graal, c’est le blanc, tu as droit à presque tout. Une année je me présente au bureau du Festival. BLANC. Sans que je ne demande rien. Parce que nous avions été formidables on nous l’a donné. BLANC. Les photographes fiers de moi, moi, la tête dans le sac. Je veux m’en aller. Pourquoi ils me font ça ? Peureuse à l’idée de ne plus être d’un coup capable de faire ce que j’avais déjà réalisé, avant, sans me prendre la tête, suivant mon instinct, mes élans.
« Les déjeuners d’affaire dans le métier c’est monnaie courante. »
Toujours Urli, ou un autre rédacteur. Parfois je l’accompagnais, c’était compliqué. Je prenais du Champagne, j’me sentais mieux, j’faisais le job. Je bossais on va dire à 70 % par téléphone. J’me rappelle qu’un soir, nous sommes rentrés très tard à l’agence, une attachée de presse discutait encore avec un de nos journalistes. Tu te rends compte, je ne la connaissais que par sa voix : « J’étais sûre que vous étiez jolie » me dit-elle. Foutez-moi la paix… Je veux me cacher… « En fait, tu te cachais derrière Urli toujours et comme il t’adorait, sans s’en rendre compte il faisait ce qu’il ne fallait pas faire. »
« Et pourquoi tu n’as pas passé le bac ? » « J’ai dit à maman que je ne voulais pas. Je fuyais la compétition. Elle a dit oui. Et voilà. » « Décidément ta mère… »
« On va faire cette séance d’hypnose. »
Me voilà de nouveau dans ce fauteuil confortable en cuir marron. Je fixe la mire rouge. La voix de Catherine. Très vite les yeux se ferment.
On va remonter le temps, refaire le film. L’enfance. Qu’est-ce qu’il te manque pour que tu aies confiance en toi ?
Pas évident de savoir. Je suis petite. seule. je ne bouge pas. je suis rêveuse. Je regarde par la fenêtre. j’ai les livres que maman rapporte presque chaque jour. Ma grand-mère ignore tout des musées, des activités pour enfants, elle m’offre ces petites bagues que j’aime, celles avec les pierres bleues…. Et, après bien des hésitations, bien des hésitations, presqu’en larmes, le jaillissement : j’aurai voulu que mon père soit là. (Voilà ! dit Catherine) Qu’il m’apprenne à faire de la patinette, du vélo, qu’il me fasse nager, m’emmène en vacances, me fasse voyager, me parle…
une litanie.
« Fais-le. Mets-lui le visage que tu veux. C’est ton père. Fais tout ça avec lui ».
Je fais. C’est facile de lui trouver un visage. Facile.
« Continue. Tu grandis. Tu passes le bac. Tu vas à l’Université, que choisis-tu ? Les Lettres.
« Que fais-tu ? » Je suis bien. J’ai des amis. Je discute, ça bouscule. Je vais à la Cinémathèque. Je m’informe. Je connais en profondeur ce dont je parle.
« C’est ça. Continue. Tu rencontres Urli. La création de l’agence. »
Oui, j’agis. Je vais vers les autres, célèbres ou non, j’ai la compétence, j’argumente avec humour, je mets en valeur les photographes, je sais parler d’argent avec les services photo comme si j’avais fait ça toute ma vie. J’ai de l’allure. Je reste sympa. Drôle. Je suis légitime. Je mérite ce passe Blanc.

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