cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Catégorie : Récit (Page 2 sur 10)

Derrière la maison, il y a une petite terrasse sous une treille – Jaccottet

Derrière la maison, il y a une petite terrasse sous une treille, d’où par trois degrés de pierre on passe au jardin, clos d’un mur sur lequel des choses ont l’air peintes. C’est la nuit. On tire le vieux canapé contre le mur de la cuisine, on apporte une fiasque et des verres. Il fait doux. Le garçon, vêtu d’une couverture bleu pâle, danse avec un vélo argenté devant les figuiers ; puis Constanza, maigre elle aussi comme un garçon, les jambes nues, avec son visage aigu, ses yeux étincelants sous les cheveux blonds, danse à son tour sous les feuilles ; le gramophone joue n’importe quoi. Le berger poursuit la bergère, la fille provoque le garçon, ils dansent, elle est trop leste, il ne l’attrapera pas, ils ne veulent plus s’arrêter de danser et les petits enfants de la maison se réveillent à cause de la musique : « Guarda, guarda !« , ils se penchent à la fenêtre, on les gronde, le berger et la bergère tourbillonnent comme des fous, vaguement éclairés par la lampe de la cuisine, ils s’aiment déjà sous leur masque blême, et enfin s’affalent, essoufflés, riant, dans leur costume en désordre, heueux comme d’un baiser secret. La petite fille à la fenêtre s’est endormie.

Libretto

Le dossier M – Grégoire Bouillier

Niveau 15

Ce qu’il y a de bien avec la beauté, c’est qu’elle n’est pas la laideur. J’ai encore l’air d’enfoncer une porte ouverte, mais celle-ci est battante. Car la beauté n’est pas seulement un avantage en soi : elle présente aussi l’avantage d’être ce qu’elle n’est pas et ainsi la beauté est-elle doublement avantageuse : pleine de grâce avec les filles comme M, tandis qu’elle est sans pitié avec les filles comme, l’autre jour, il y a quoi ? six, sept mois ? C’est ce que je dirais.
C’était un samedi et je lisais le journal dans un café en mangeant un club-sandwich (pas très bon) et il y avait cette gamine de treize ou quatorze ans qui discutait à une table voisine avec sa copine et, à un moment, cette gamine de treize ou quatorze ans a dit, je l’ai très distinctement entendue dire : « De toute façon, je suis moche. C’est comme ça » et
je ne sais pas
il y avait dans le ton de sa voix
je n’avais pas pu m’empêcher de jeter un regard en coin et c’était vrai : elle était moche. Elle était laide. Elle n’exagérait pas. Elle ne jouait pas les jolies filles ou mêmes les filles quelconques qui font des chichis pour qu’on les rassure sur leur compte alors qu’elles savent n’avoir aucune raison réelle et sérieuse de s’inquiéter, non, cette gamine n’avait aucun doute sur son physique, son physique ne lui laissait pas le choix, sa disgrâce était évidente (…) et qu’une gamine de treize ou quatorze ans puisse porter sur elle un jugement aussi rédhibitoire : j’en avais eu le coeur serré. Qu’elle puisse avouer aussi franchement, à haute et intelligible voix, à son âge, sans buter sur les mots, qu’elle était moche, aussi moche que certaines sont super-belles, sans se cacher la cruauté de cette vérité, sans chercher d’échappatoire ni même attendre de démenti ou de réconfort, surtout pas.

Livre 1

Belle-Île, 1960 – Paule du Bouchet

Belle-Île, 1960. La toute première fois, en ce début d’été, le taxi a disparu dans un nuage de poussière après nous avoir déposés à Kerdonis avec nos valises et nos trois vélos. La maison est au bout d’un chemin, après c’est la lande et le vent.
Mon père peine à ouvrir la porte. La maison, prêtée par Catherine de Seyne qui vient tout juste de l’acquérir, n’est plus habitée depuis plusieurs années. La porte cède finalement dans un raclement qui fait lever un nuage de poussière et de toiles d’araignées, faisant jour sur une unique pièce. Les murs sentent le salpêtre et l’humidité, plusieurs carreaux manquent aux fenêtres. Mon frère et mon père sont enjoués, j’ai la gorge un peu serrée. Nous avons ouvert grandes les fenêtres, rabattu les volets et puis balayé.
La pièce est séparée en deux par un rideau. D’un côté, la table, sur laquelle nous mangeons et où il travaille, trois chaises, une petite cheminée, le réchaud, une malle en bois où sont serrés nos vêtements, on y pose les piles de livres. De l’autre nos trois lits, à la queue leu leu le long du mur. La maison est magnifiquement située, tout au bout de l’île, sur la lande, à quelques pas de la falaise et du phare, mais toutes les ouvertures, tournant le dos à l’Océan, donnent sur la courette close d’un muret, au centre de laquelle se trouve le puits. Après le déjeuner, nous faisons la vaisselle sur la margelle de ce puits dans la petite cour, car il n’y a pas l’eau courante. On lave couverts et assiettes à l’eau froide dans une cuvette en fer-blanc qui grince sur la pierre, les assiettes sèchent retournées sur le muret ou par terre dans l’herbe et les gobelets de métal tintent les uns contre les autres quand le vent les secoue. Ce puits dont l’existence, dûment mentionnée par moi dans une lettre à ma mère, suscita un télégramme en retour à l’adresse de mon père : « Attention au puits avec les enfants ! » Elle avait raison. Rien n’obturait ce puits (…) Cette eau rare et profonde, mon père en tire deux seaux chaque jour. L’un pour boire, l’autre pour laver. Elle nécessite des gestes précis, comme puiser avec un gobelet dans le seau de l’eau à boire, ou cueillir avec le creux de la main dans l’autre seau de quoi rafraîchir le visage ou rincer un bol (…)
Le soir, nous descendons jusqu’au fond du vallon. De hautes fougères bordent un lavoir abandonné traversé par une source bruissante. Cette fougère que nous cueillons rituellement, c’est « maman ». Nous la choisissons avec soin, grande et souple, de manière à ce qu’une fois fixée au-dessus de mon lit, elle ploie sur mon sommeil. Au matin, un léger pollen orange poudre mon visage, dont papa m’assure que c’est elle (…)
Tous les jours, nous enfourchons nos vélos pour aller au village acheter la viande, les allumettes et poster la lettre à maman. Au retour, filet à provisions arrimé par un tendeur  au porte-bagages, nous poussons les vélos dans la côte. Une voisine donne les salades, la même chez qui nous achetons le beurre qu’elle fait une fois par semaine et nous remet moulé dans un petit bol en grès. Elle porte une minuscule coiffe, parle avec un fort accent breton, et ne nous laisse jamais repartir sans avoir dessiné une fleur, sur la surface bombée du beurre, avec la pointe d’un couteau. Le temps que nous remontions à la maison, la fleur a pleuré les larmes de petit-lait qui perlent au long de la tige et des pétioles.

Debout sur le ciel

Les oranges – Alphonse Daudet

À Paris, les oranges ont l’air triste de fruits tombés ramassés sous l’arbre (…) Pour les trois quarts des Parisiens, ce fruit cueilli au loin, banal dans sa rondeur, où l’arbre n’a rien laissé qu’une mince attache verte, tient de la sucrerie, de la confiserie (…) On en vient à oublier qu’il faut des orangers pour produire les oranges, cependant que le fruit nous arrive directement du Midi à pleines caisses, l’arbre, taillé, transformé, déguisé, de la serre chaude où il passe l’hiver, ne fait qu’une courte apparition au plein air des jardins publics.

Pour bien connaître les oranges, il faut les avoir vues chez, elles, aux îles Baléares, en Sardaigne, en Corse, en Algérie, dans l’air bleu doré, l’atmosphère tiède de la Méditerranée (…) Mais mon meilleur souvenir d’oranges me vient encore de Barbicaglia, un grand jardin auprès d’Ajaccio où j’allais faire la sieste aux heures de chaleur. Ici les orangers, plus hauts, plus espacés qu’à Blidah, descendaient jusqu’à la route, dont le jardin n’était séparé que par une haie vive et un fossé. Tout de suite après, c’était la mer, l’immense mer bleue… Quelles bonnes heures j’ai passées dans ce jardin ! Au-dessus de ma tête, les orangers en fleur et en fruit brûlaient leurs parfums d’essences. De temps en temps, une orange mûre, détachée tout à coup, tombait près de moi, comme alourdie de chaleur, avec un bruit mat, sans écho, sur la terre pleine. Je n’avais qu’à allonger la main.

Lettres de mon moulin

L’invité mystère – Grégoire Bouillier

C’était le jour de la mort de Michel Leiris. Vers la fin septembre 1990 ou au tout début octobre, je ne me rappelle pas la date exacte, peu importe, il sera toujours temps d’aller vérifier plus tard, en tous les cas c’était un dimanche car j’étais chez moi au beau milieu de l’après-midi et il faisait froid pour la saison et je m’étais endormi tout habillé, entortillé dans une couverture comme presque chaque fois que je me retrouvais seul avec moi-même. Le froid et  l’oubli, je ne désirais rien d’autre à l’époque. Cela ne m’inquiétait pas : je savais que viendrait un jour le moment de repartir dans l’existence et je n’étais pas pressé. Assez en avais-je vu, me semblait-il. Êtres, choses, paysages… j’avais de quoi ruminer pour un ou deux siècles et à quoi bon aller encore au-devant des histoires ? Je ne voulais plus d’ennuis.

Lorsque la sonnerie du téléphone me réveilla. Il faisait presque nuit dans la pièce. Je décrochai. Et tout de suite je sus que c’était elle. Avant même de le savoir je sus que c’était elle. C’était sa voix, sa respiration, presque son visage et avec lui, surgissant du passé, mille joies se dorant au soleil et me caressant le visage et me léchant les doigts et la plupart se balançaient au bout d’une corde (…)

J’avais tellement désiré cet instant que j’étais capable d’en prévoir le déroulement, oui, je savais ce qu’elle allait dire à force de m’être récité cette scène dans ma tête et je pouvais déjà me voir lui expliquer doucement que le passé était le passé (…)

Je fermais les yeux en l’écoutant. Il s’agissait de l’anniversaire de la meilleure amie de son mari, celui qui était finalement devenu son mari et le père de sa fille, oui, chaque année Sophie, c’était son prénom, « une artiste contemporaine » me précisa-t-elle avec des guillemets dans la voix, j’en avais peut-être entendu parler, mais si, Sophie Calle, celle qui suivait les gens dans la rue, bref, cette amie, m’expliqua-t-elle, invitait à chacun de ses anniversaires un nombre de gens correspondant à son âge plus un « invité mystère » censé incarner l’année qu’elle allait vivre et elle avait été chargée cette année-là d’amener le mystérieux convive et elle n’avait pu refuser et elle avait alors pensé à moi et elle eut de nouveau un petit rire et c’était l’unique raison de son appel.

privé de fric, privé d’audace – Pier Paolo Pasolini

San Remo, juin (1959)

J’entre au casino. J’entre comme Charlot, essayant de me faire petit sous les regards imposants des gardiens.
Le coeur battant, je vais mettre le nez dans les salons légendaires. Mon ami a les deux jetons qui me reviennent de droit, suite à l’achat de la carte « rigoureusement personnel » qui fait de moi un client du casino. Par conséquent, je dois jouer. Bien. Mon ami s’assoit tranquillement à la première table, entre un monsieur chauve et plutôt mal en point et des Allemandes portant des robes à petits pois noirs : il me demande sur quel numéro je veux miser : moi, debout derrière lui, je n’ai pas le moindre instant de doute : 17 et 31, les deux numéros qui me portent la poisse. Et d’ailleurs il suffit d’un instant : je perds. Une fois que c’est fait, je fuis. J’appartiens au type de ceux qui se suicident après qu’ils ont perdu au jeu ; et je préfère couper court dès maintenant. Je vais faire un tour dans les salles.
Deux rangées de tables de roulette, tout autour des gens silencieux : deux étranges augures font tourner la roulette et ramassent les jetons sur le tapis vert. Ce sont des gens de la même veine que les maîtres nageurs ou les pêcheurs : des gens d’ici, qui, d’habitude, tirent de leurs origines modestes une légende vaniteuse. On sent qu’ils pensent en sanrémois, alors qu’en français, avec une anonyme cruauté, ils annoncent les différentes phases du jeu (…) Dans le dos d’un vieil homme, élégant, qui parfois se tourne vers moi – probablement pour savoir si j’ai le mauvais oeil ou si je porte bonheur – j’observe une femme belle comme Lana Turner : sa principale occupation, et particulièrement pendant le jeu, c’est d’être impassible, presque inexistante : en tant que femme, elle y parvient mieux que les hommes qui sont près d’elle, aux comportements un peu grossiers, liés à leur profession – industriel milanais, jeune, à moustaches, commerçant des environs, ou Piémontais, maigre, habitué à traiter avec des employés ou des secrétaires… Elle, en sa qualité de femme, reste mondaine, oui, mais moins sollicitée socialement ; elle peut donc plus facilement entrer dans la légende. La seule manifestation qu’elle s’autorise est celle d’une légère migraine, d’un sentiment de fatigue.
Une fois habitué à ce lieu où je me sens misérable, privé de fric, privé d’audace, je regarde autour de moi. Comme tous les cauchemars, celui d’être ici en train de se transformer insensiblement en véritable plaisir. Si j’étais réellement Charlot, je jouerais et gagnerais des millions, sortant peut-être avec cette jeune fille qui joue, là-bas, à une table au fond du deuxième salon. Elle est tout pâle, fragile. Je m’approche. Mais, alors que je passe entre les tables en traversant ce fameux couloir, elle se lève.

La longue route de sable

Si vous êtes un jeune saumon né dans les Pyrénées – Jean-Christophe Bailly

il existe un personnage extraordinaire : le saumon sauvage. Je m’en suis rendu compte à Toulouse au bord de la Garonne. Au beau milieu de la ville se trouve un barrage et, à côté de ce barrage, une passe à poissons, pour  qu’ils puissent remonter vers la source (…) Là où ils naissent, tout en haut de la rivière ou du torrent, les saumons sauvages trouvent un type de nourriture adaptée à leur taille. Mais quand ils grandissent, ils vont plus bas et descendent par palier, et à chaque palier une nourriture leur correspond. Ce phénomène est encore plus étonnant car les saumons ne s’arrêtent pas, ils vont jusqu’à l’embouchure où ils entrent dans la mer. Ces poissons d’eau douce se sont adaptés pour vivre dans la mer. Si vous êtes un jeune saumon né dans les Pyrénées, derrière Tarbes, et que vous arrivez à Bordeaux, à la Gironde, vous traversez l’Atlantique pour vous rendre tranquillement en Amérique. Encore plus étonnant : au bout d’un certain temps, les saumons éprouvent la nostalgie du pays natal et repartent dans l’autre sens. Ils retraversent l’Atlantique, ils retrouvent l’estuaire et ils remontent leur rivière sans jamais se tromper. Les savants se sont demandé comment ils faisaient : c’est grâce à leur odorat, qui est l’un des plus fins de toutes les espèces animales. Les méthodes des savants ne sont pas délicates puisque pour le comprendre ils ont coupé les nerfs olfactifs de certains saumons qui se sont retrouvés complètement perdus. Un saumon qui a la chance d’accomplir la totalité de son cycle, une fois qu’il est retourné à son point de naissance, tout en haut, meurt en déposant les oeufs qui donneront naissance à un nouveau saumon. Je vous parle de ces poissons car ils disent quelque chose de cet être extraordinaire qu’est la rivière, qui fait le pont entre le ciel d’où viennent les précipitations qui la nourrissent et la mer qui l’accueille.

Couler de source

Petite conférence prononcée le 21 octobre 2017

au nouveau  théâtre de Montreuil

paradis noir – Frédéric Boyer

battements de ton coeur finis
paradis noir
de s’en aller beauté n’a pas idée mais tout
tout s’effacera
rien
rien ne restera

(…)

ah si je pouvais retrouver de tes pas l’empreinte
plonger au fond du rêve que tu me racontas
j’espère qu’il ne pleuvra pas où tu t’en vas
que le sol est ferme et ne se dérobera pas
que tu te reposeras dans le noir brillant

vA

sommes sans toi moins vivants que poupées
mystère sans secrets

le mot de mort est le seul qui ne commence rien le seul à mettre fin à tous les autres mots ou à nous permettre de les prononcer quand on n’a plus à les dire

peut-être pas immortelle

Nuits japonaises — Souplesse exquise du temps, libéré des entraves du jour – Michaël Ferrier

Les Japonais divisent la nuit en plusieurs « soirées » successives, comme si elle était un ruban qu’on peut découper à sa guise. Avec un sens pratique admirable, soutenu par une certaine idée de la liberté de chacun et de la nécessaire cohésion de l’ensemble, ils font de la nuit une sorte de bande mince et flexible, où l’on peut s’engager pour une, deux ou trois soirées, voire plus si affinités. La vie devient extensible jusqu’à ce que l’aube pointe, c’est-à-dire quasiment à l’infini. Souplesse exquise du temps, libéré des entraves du jour.
La « première soirée » est assez calme (ichiji-kai) : elle commence tôt, vers 18 ou 19 heures. On mange dans un restaurant, on discute, on boit modérément. La « deuxième soirée » (niji-kai), de 21 heures à 23 heures environ : c’est le début des choses sérieuses. D’abord, on trouve un bar ou une nomi-ya (sorte de pub japonais où la principale occupation est de boire, tout en faisant semblant de manger). La discussion va bon train, on se demande quand la bière va s’arrêter de couler. La « troisième soirée » commence (sanji-kai) : les esprits sont déjà bien échauffés. Ceux  qui veulent attraper le dernier métro ou le dernier train (aux environs de 0 heure 30) fuient comme s’ils avaient le démon à leurs trousses, à peine s’ils vous disent au revoir : un petit salut de la tête, et les voilà évanouis dans la grande ville – ces Japonais ont le génie de filer à l’anglaise. Ceux qui font semblant d’hésiter, vous pouvez les considérer comme perdus : à cette heure-là, on ne tergiverse plus, s’ils hésitent c’est qu’ils ont déjà décidé de ne pas rentrer tout de suite mais, par une charmante coquetterie de comptoir, ils se font juste un peu prier. Il faut alors trouver un autre bar, ou bien un karaoké. Préparez vos poumons : ici, il est rare de passer une soirée sans chanter.
Enfin, vient le moment décisif, l’heure où le cercle se resserre, où les limites sont franchies. C’est « Yoji-kai »  la « quatrième soirée ». À partir de là, on compte les morts. Vos compagnons, ivres, tombent comme des mouches. Bientôt, il ne restera plus que vous et Tokyo, comme une affaire personnelle, un vieux compte à régler. Alors seulement vous connaîtrez le pouvoir de cette ville, tout la puissance de ses envoûtements.

Petits portraits de l’aube

je viens d’avoir trente-quatre ans – Michel Leiris

Je viens d’avoir trente-quatre ans, la moitié de la vie. Au physique, je suis de taille moyenne, plutôt petit. J’ai des cheveux châtains coupés court afin d’éviter qu’ils ondulent, par crainte aussi que ne se développe une calvitie menaçante. Autant que je puisse en juger, les traits caractéristiques de ma physionomie sont : une nuque très droite, tombant verticalement comme une muraille ou une falaise, marque classique (si l’on en croit les astrologues) des personnes nées sous le signe du Taureau ; un front développé, plutôt bossué, aux veines temporales exagérément noueuses et saillantes. Cette ampleur de front est en rapport (selon le dire des astrologues) avec le signe du Bélier ; et en effet je suis né un 20 avril, donc aux confins de ces deux signes : le Bélier et le Taureau. Mes yeux sont bruns, avec le bord des paupières habituellement enflammé ; mon teint est coloré ; j’ai honte d’une fâcheuse tendance aux rougeurs et à la peau luisante. Mes mains sont maigres, assez velues, avec des veines très dessinées ; mes deux majeurs, incurvés vers le bout, doivent dénoter quelque chose d’assez faible ou d’assez fuyant dans mon caractère.
Ma tête est plutôt grosse pour mon corps ; j’ai les jambes un peu courtes par rapport à mon torse, les épaules trop étroites relativement aux hanches. Je marche le haut du corps incliné en avant ; j’ai tendance, lorsque je suis assis, à me tenir le dos voûté ; ma poitrine n’est guère large et je n’ai guère de muscles. J’aime à me vêtir avec le maximum d’élégance ; pourtant, à cause des défauts que je viens de relever dans ma structure et de mes moyens qui, sans que je puisse me dire pauvre, sont plutôt limités, je me juge d’ordinaire profondément inélégant (…)
Sexuellement je ne suis pas, je crois, un anormal – simplement un homme plutôt froid – mais j’ai depuis longtemps tendance à me tenir pour quasi impuissant. Il y a beau temps, en tout cas, que je ne considère plus l’acte amoureux comme une chose simple, mais comme un événement relativement exceptionnel, nécessitant certaines dispositions intérieures ou particulièrement tragiques ou particulièrement heureuses, très différentes, dans l’une comme dans l’autre alternative, de ce que je dois regarder comme mes dispositions moyennes.

L’âge d’homme

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