cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Catégorie : Récit (Page 2 sur 12)

Décrire – Annie Ernaux

Au cours de l’hiver, ma mère nous avait inscrits, mon père et moi, à un voyage organisé par la compagnie d’autocars de la ville. Il était prévu de descendre vers Lourdes en visitant des lieux touristiques, Rocamadour, le gouffre de Padirac, etc., d’y rester trois ou quatre jours et de remonter vers la Normandie par un itinéraire différent de celui de l’aller, Biarritz, Bordeaux, les châteaux de la Loire (…)
Le matin du départ, dans la deuxième quinzaine d’août – il faisait encore nuit -, nous avons attendu très longtemps sur le trottoir de la rue de la République car le car qui venait d’une petite ville côtière, où il devait embarquer des participants. On a roulé toute la journée en s’arrêtant le matin dans un café, à Dreux, le midi dans un restaurant au bord du Loiret, à Olivet. Il s’est mis à pleuvoir sans discontinuer, et je ne voyais plus rien du paysage à travers la vitre (…) Au fur et à mesure que nous descendions vers le sud, le dépaysement m’envahissait. Il me semblait que je ne reverrais plus ma mère. En dehors d’un fabricant de biscottes et sa femme, nous ne connaissions personne. Nous sommes arrivés de nuit à Limoges, à l’hôtel Moderne. Au dîner, nous avons été seuls à une table, au milieu de la salle à manger. Nous n’osions pas parler à cause des serveurs. Nous étions intimidés, dans une vague appréhension de tout.
Dès le premier jour, les gens ont conservé la place qu’ils occupaient au départ et ils n’en ont jamais changé jusqu’à la fin du voyage. Au premier rang droit, devant nous, deux jeunes filles d’une famille de bijoutiers d’Y. Derrière nous, une veuve, propriétaire terrienne, avec sa fille de treize ans, pensionnaire d’une institution religieuse de Rouen. Au rang suivant, une retraitée des postes, veuve, également de Rouen. Plus loin, une institutrice laïque, célibataire, obèse, en manteau marron et sandalettes. Au premier rang gauche, le fabricant de biscottes et son épouse, puis un couple de marchands de tissus-nouveautés, de la petite ville côtière, les jeunes femmes des deux chauffeurs de car, trois couples de cultivateurs. C’était la première fois que nous étions amenés à fréquenter de près, pendant dix jours, des gens inconnus qui étaient tous, à l’exception des chauffeurs de car, mieux que nous (…)
J’ai pris plaisir à découvrir les montagnes et une chaleur insoupçonnable en Normandie, à manger midi et soir au restaurant, à dormir dans des hôtels. Pouvoir me laver dans un lavabo, avec de l’eau chaude et froide, était pour moi le luxe. Je trouvais – comme je le ferai tant que je vivrai chez mes parents, et peut-être, critère d’appartenance au monde d’en bas – que c’était « plus beau à l’hôtel que chez nous ».  À chaque étape, j’étais avide de voir la nouvelle chambre. J’y serais restée des heures, sans rien faire, juste être là.
Mon père continuait de manifester de la défiance à l’égard de tout. Durant le trajet, il regardait la route, souvent escarpée, et se montrait plus attentifs à la conduire du chauffeur qu’au paysage. Le changement continuel de lit le dérangeait. La nourriture lui important beaucoup et il se montrait circonspect vis-à-vis de ce qu’on nous servait dans l’assiette, que nous ne connaissions pas, jugeant avec sévérité la qualité des produits ordinaires, comme le pain et les pommes de terre, qu’il cultivait dans son jardin. Dans les visites d’églises et de châteaux, il restait à la traîne, paraissant s’acquitter d’une corvée pour me faire plaisir. Il n’était pas dans son élément, c’est-à-dire dans une activité et en compagnie de gens correspondant à ses goûts et à ses habitudes.

La honte

Personne ne peut imaginer – Michela Marzano

Personne ne peut imaginer combien j’ai dû me battre pour accepter l’idée de vivre sans toi. Parfois je n’arrive pas à comprendre moi-même comment j’ai pu continuer à me lever le matin, à m’habiller, à sourire de nouveau à ton frère et à parler avec ton père (…) Giada, sais-tu que maintenant je lis énormément ? Tous les livres que je n’ai pas lus avant, même s’ils sont compliqués, même si au début ils demandent un effort parce qu’on ne comprend rien (…)
En réalité, on ne guérit jamais de la douleur, mon poussin.
Enfin, si.
Partiellement.
Enfin.
Parfois je me surprends à sourire et à regarder une chose avec tendresse. Et durant un instant je cesse de respirer – comment s’autoriser à sourire ou à éprouver de la tendresse quand toi, qui n’es plus là, tu ne pourras plus jamais en éprouver ?
Alors je me traîne à nouveau, fatiguée, et je me laisse traverser par la vie. Puis il suffit d’un petit rien et je me ressaisis. La voix de ton frère me parvient claironnante parce qu’il a réussi son examen – Je l’ai eu, maman ! (…)
Ton absence s’étend sur toute chose, et tu me manques à en mourir – quand j’y pense, c’est toujours le même pincement au coeur, le même ciel noir, le même précipice.
Mais la vie doit continuer (…)
Maintenant, tout est différent. Maintenant, j’entre dans mes souvenirs et je t’attends.
J’entre. Et au bout d’un moment tu arrives, souriante, je te revois enfant, quand tu prenais ta petite chaise rouge et t’asseyais à mes côtés pour que je te raconte une histoire ; et tu m’écoutais les yeux écarquillés, attentive, t’énervant si j’oubliais un détail ou changeais quelque chose.
J’entre. Et au bout d’un moment tu arrives, et tout redevient comme avant, ta voix, ton sourire, ton odeur, ta propre odeur, Giada, celle que maman respirait quand elle te prenait dans ses bras et te serrais trop fort, que tu étouffais.
J’entre. Tu arrives. Et j’entends les battements de ton coeur, je les compte mentalement, je les note sur une feuille – trésor, tu es brûlante (…)
J’entre. Tu arrives. L’amour est sans confins.
C’est pour ça qu’il est parfait.

L’amour qui me reste

Garouste et Urli

Il fait très frais ce matin-là. J’accompagne Urli dans ces rues du Marais parisien, il voulait absolument voir cette exposition de pastels de Gérard Garouste, peintre qui l’impressionne. Dubitatif pourtant à l’idée du pastel. Nous sommes les seuls visiteurs dans cette splendide galerie. Nous regardons. Je regarde Urli regarder. Il s’arrête longuement sur un tableau. Longuement. Un regard vers moi. Un sourire. Je laisse faire. Je le connais mon amoureux. Puis-je régler en plusieurs fois ? Oui, lui répond-on. Je vois alors quelqu’un se pencher de la mezzanine. Garouste. Urli le voit. Et se précipite dans l’escalier, stoppe net devant lui. Ils portent un même imperméable vert mastic. C’est très beau de les voir ces deux-là. Garouste retirant son feutre, Urli ramenant ses longs cheveux bruns. Il prend alors les mains de Garouste. Et ils se tiennent l’un l’autre sans se dire le moindre mot. Un temps long. Les yeux dans les yeux. Tout est dit. Un des plus beaux moments de silence de ma vie.
Le pastel vient de retrouver la maison.
Je les revois ces deux-là.

Tout d’abord, ce n’est rien, un mouvement infime, quelque chose comme une fêlure sur l’ivoire d’un mur, une craquelure sur un os – Michaël Ferrier

Le vacarme est immense. Rien de nécessaire ne semble pouvoir grouper ces sons, les assembler ou les réduire au chiffre d’un événement comptable. Les vibrations saturent chaque point de l’espace et le rendent incompréhensible. Oscillation, éparpillement. Tout se ramifie et se désagrège. On dirait une bête qui rampe, un serpent de sons, la queue vivante d’un dragon (…)
Les pieds de la table et des chaises se soulèvent et retombent comme si la table claquait des dents, comme si les chaises avaient la fièvre. Le tabouret danse la polka. Tous les objets se cabrent, se dressent, se mutinent, et c’est comme s’ils entraient dans une étrange lévitation sporadique. Encore une secousse et ma belle statue du Miroku Bosatsu (la divinité bouddhique de l’avenir) est littéralement guillotinée. Le socle est cassé, la tête de bronze a roulé jusque sous le meuble de la télévision. Son éternel sourire gît maintenant dans la poussière et les gravats. Près d’elle, les pétales de prunier jonchent le sol devant le vase. Les choses les plus belles et les plus fragiles tombent en premier.

Mais c’est aux arêtes de la bibliothèque que le séisme atteint son paroxysme. Il court le long des tablettes, se glisse entre les rayons et décapite un à un les livres au sommet de l’étagère, où se trouve disposée la poésie française, avec un crépitement de mitrailleuse. Saint-John Perse tombe le premier. « S’en aller ! S’en aller ! Paroles de vivant ! » Celui qui peint l’amer au front des plus hauts caps, qui marque d’une croix blanche la face des récifs, ne résiste pas plus de quelques secondes à la bourrasque : le Saint-Leger Leger s’envole. Vigny le suit de près, et Lamartine, et même Rimbaud, qui prend la tangente sur sa jambe unique avec une facilité déconcertante, poursuivi par Verlaine et ses sanglots longs. Leconte de Lisle s’impatiente et vient bientôt les rejoindre puis, pêle-mêle, Laforgue et Louise Labé… Le grand Hugo hésite, tergiverse, il grogne de toute la puissance de ses oeuvres complètes et puis il s’écrase au sol dans un fracas énorme. Aimé Césaire, lui, tombe avec élégance et majesté. Nerval chevauche René Char, Claudel monte sur Villon, Villon sur Apollinaire. Enfin, Malherbe vient, et entraîne à sa suite toute la Pléiade… Ronsard, Du Bellay, Belleau, Jodelle… L’alexandrin, l’ode et le sonnet piquent du nez dans la poussière. Les surréalistes sont ensevelis d’une seule traite, dans une violente rafale. Breton, Aragon, Eluard, Desnos… le haut et le bas cessent d’être perçus contradictoirement, alors c’est bien simple, ils plongent tous vers le bas (…) Quant à Isidore Ducasse, il se retourne et s’envole avec un tel fracas qu’on se demande comment un si petit livre peut faire tant de bruit et si ce n’et pas lui au fond qui a provoqué un tel cataclysme. Un à un, ou par groupes, par paquets, les livres sont précipités vers la terre, et les phrases à l’intérieur des livres, et les lettres dans les mots, phonèmes, syllabes, syntagmes, segments de sons par saccades. Grammaire perdue, syntaxe suspendue, c’est tout l’ordre du monde qui est en train de se défaire, paragraphe par paragraphe, verset par verset, alinéa par alinéa. Toute la poésie française se casse la gueule. Seul Baudelaire résiste, là-haut, tout là-haut, pour je ne sais quelle raison, éternel récalcitrant.

Fukushima

Ainsi de suite – Sophie Calle

S E C R E T S                2014

Trouver un couple. Demander aux deux protagonistes de me raconter un secret. Installer deux coffres-forts à leur domicile. Enfermer chaque secret dans un coffre. Garder les codes en ma possession. Chacun devra vivre avec le secret de l’autre hors d’atteinte, mais à portée de main.

°°°

Trois amies

Parmi mes amies, il y en a trois qui veulent absolument m’inscrire à un site de rencontres. Je précise qu’elles ne se connaissent pas entre elles, elles ont cela en commun, en plus d’être belles comme tout : ces foutues inscriptions. Deux sont divorcées, l’une séparée depuis belle lurette. Les trois me disent vouloir la même chose : partager quelques moments avec un compagnon. Je déteste ce mot. Je ne vous raconterai pas les mésaventures, les déconvenues, les beaux moments aussi vécues par l’une ou l’autre. – Ça me fait pas rêver. Du tout. Je crois aux rencontres au coin de la rue. Tu es folle ! me disent-elles. Ce fut ainsi pour Urli, j’avais 18 ans. Malgré la fougue de l’âge,  il y eu ce calme en moi, cette évidence Tiens ! c’est l’homme de ta vie. Puis, bien plus tard, mon Clem. La sidération cette fois en voyant avancer à contresens dans cette rue de Beaune ensoleillée, la silhouette  sur un vélo rouillé, une cravate rouge allant de ci de là autour d’un merveilleux visage.
L’une est psy, elle m’a aidée à lutter contre cette agoraphobie dévastatrice, des lendemains tout vides. Elle partage sa vie entre Corse et Paris. Une aventurière. Une rebelle. Une indépendante. Si belle que les hommes veulent immédiatement la mettre dans leur lit. Elle a écrit quelques livres. La seconde, nous avons bossé ensemble. Elle a un sens de la communication qui m’éblouit. Elle aussi dégage une sensualité qui fait des ravages. La troisième est plus secrète, déterminée. Elle sait ce qu’elle veut. Elle a quitté Paris pour les montagnes. Elle a un « compagnon », mais souhaite faire des rencontres amicales.
L’une m’a fait connaître un médium, une autre un second. Curiosité : ils dirent la même chose. Rencontre se fera. Durera. Les dates variant entre eux. Pour le premier, cette surprise du prénom : il porte un prénom composé, et on me dit que cela fera pendant avec vous. Vous ne vous appelez pas Anna ? – Mon prénom est Anna-Laura. Pour l’autre, qui fait ça avec des cartes, invariablement sortaient le Roi de Coeur, la Dame de Coeur, l’As de Coeur, et le dix. Alors, il s’énerve : Anna, vous m’agacez avec vos Dix. Je veux que vous deveniez un As. Vous êtes à la croisée des chemins. Ou vous osez, ou vous continuez comme ça.
Je ne sais pas si je suis en train d’oser.
Je ne sais pas.

Marie-Luce

Elle n’est plus.
Imaginez. Une amie déménage. Elle a un piano droit qu’elle ne peut garder. J’emménage à Paris. Je le prends, l’installe dans une pièce bureau-foutoir-chambre d’amis. Bon, il est là. Tout beau. Et voilà qu’en une fraction de seconde je quitte l’appartement, me dirige vers le Conservatoire, derrière Saint Sulpice. M’inscris à un cours d’adulte. Disponibilité : Marie-Luce L. Très bien.
Imaginez. Une femme âgée, belle, ayant gardé son blond naturel. Je suis fascinée illico par le crayon qu’elle utilise comme pince-cheveux pour un chignon que je verrai toujours bancal. Elle m’installe dans cette salle qui lui est réservée. Et me demande de chanter. D’y aller.  Bigre. J’y arrive pas. Osez ! me dit-elle. Je vais vous apprendre à respirer avant de commencer quoi que ce soit. Respirons. Le ventre, le ventre, le centre vital, le hara. Un détail qui m’a plu aussi ce jour-là, c’était le foutoir de son sac où elle ne retrouvait jamais rien. Elle est la seule personne royaliste que j’ai pu rencontrer. J’ai dans l’idée qu’elle ne voulait pas se perdre dans les discussions de partis ; être royaliste lui évitait cela. Elle était musique. Se levait avec France Musique, ce couchait après avoir éteint France Musique. Si nous marchions dans la rue, un bus passant ou un camion, elle disait simplement, fa mi do, et reprenait sa discussion. Elle fut championne d’escrime, c’est dire son degré d’implication. De rigueur. Lui ai demandé pour ses amours. Un fiancé, grand prix de Rome. Qu’elle quitta tant il était devenu puant. Je n’ai jamais su son prénom, c’était toujours « mon grand prix de Rome », et ça m’allait. Un mariage, amical dirons-nous, avec un musicien d’un grand orchestre. L’idée du bonheur pour elle c’était d’enseigner, plus qu’accompagner quelque diva, comme elle le fit si souvent. J’allais parfois la voir dans son appartement très désuet, un charmant duplex rue Saint Dominique, où elle pouvait aussi donner des cours de chant en toute tranquillité. Une très belle terrasse pleine de ces roses qu’elle aimait particulièrement. Fin juin, cela fera deux ans cette année, je l’invitais au restaurant avant de nous séparer les mois d’été. Pourquoi ai-je fait spontanément une photo d’elle, alors que nous partagions l’aïoli ?
Imaginez. Une femme qui ne savait absolument pas se servir de son téléphone autrement que pour appeler et répondre si vous aviez de la chance. Elle ne vidait jamais ses messageries. J’ai cherché à la joindre l’été dans sa maison blanche au bord de l’océan. Impossible. J’ai réitéré. Pourquoi ai-je chercher son nom sur Google. Avis de décès.

Fiesta – Mathieu David

Quand je suis revenu à Barcelone à l’été 2007, le vin rouge avait abondamment imbibé le pont du bateau en dérade, depuis le mois studieux de mars 2003. J’improvisais l’Europe avec ma valise bleu marine à roulettes. Prenant le large de Paris à l’automne de cette même année, j’ai été à quai dans un port d’Ecosse, flânant en bande dans les pubs et les rues venteuses d’Édimbourg, des mois sans soleil (…)
Reprenant la mer, j’ai longé les côtes françaises dans un rafiot jusqu’à San Sebastián, avant de filer en Italie vivre des passions romaines. Au premier chant de Noël, j’ai viré plein nord à destination d’Amsterdam. J’y vécus chez une Ashkénaze dans un grenier fabuleux. Au réveil, la chevelure pléthorique aux accents rieurs, je contemplais sur une plage de Corfou une orange embraser l’immobilité bleue. Je m’éternisais. Voguant de plus belle, j’aperçus Venise à l’aurore apparaître des brumes évanouies. Je bus le bon vin de la Côte d’Or, puis je me suis réfugié à Paris, place des Deux-Écus, pour l’hiver. Au mois de juillet, je venais de fêter mon vingt-huitième anniversaire, une chambre s’est libérée à Barcelone dans le grand appartement où habitait Santangelo. Quatre ans à louvoyer au plus près du vent.

Barcelone brûle

La destinée ! – Mathieu David

La destinée ! Je me suis donc retrouvé le soir dans le hall de la gare d’Austerlitz sous l’immense voûte de verre au milieu des voyageurs en transit. J’ai longé mon train sur le quai en tirant ma lourde valise. Il s’est mis à pleuvoir. J’ai allumé une dernière clope devant mon wagon. Observant les rails se perdre dans la nuit, je pensais à la guerre, aux années sombres, à l’exil, aux fuites précipitées. Les vieilles gares ont une profondeur chargée d’histoire que les aéroports n’ont pas encore. Des coups de sifflet interrompirent mes rêveries. « En voiture ! » Traversant les Pyrénées, j’ai fait un songe mouvementé : une tempête en mer. Mon bateau était dépecé par morceaux sous les coups de lames violentes. Les rêves sur rails sont moins abstraits, ils sont plus vifs, ils prennent part à l’aventure. Je me suis réveillé, le goût du sel à la bouche. J’ai encore quelques notes griffonnées à la hâte à mon arrivée dans un carnet de jeunesse : « 8 h 32. Barcelone est une ville pauvre. Elle me fait penser à Montréal avec sa montagne, une Montréal du Sud. Ce n’est pas Paris, ce n’est pas Venise, c’est tout ce que j’ai à en dire pour l’instant. »
La belle gueule de naufragé que je devais tirer.
L’appartement se situait dans les alentours du marché de San Antoni. J’ai posé ma valise et je suis sorti prendre l’air sur le Montjuïc. En m’élevant, j’ai croisé mes premiers orangers, une bande de chats, des oliviers, des palmiers. Par-delà les toits peu à peu j’ai aperçu l’étendue bleue. Ça allait mieux au sommet. J’ai embrassé la ville dense jusqu’aux montagnes et la mer scintillante. Il y avait une forteresse et, à flanc de falaise, sous les feuillages, la terrasse d’un bar où je me suis assis pour fumer. Tout en bas, le port en activité : des milliers de conteneurs, de gros cargos, des remorqueurs, des traversiers. 23 ans. J’allais passer un mois en solitaire. Picasso m’enseignera le chemin des filles lubriques au teint noir. J’irai m’imprégner de l’Odyssée devant la Méditerranée et flâner dans la nuit agitée. Dix ans déjà et pourtant, après maints détours, j’habite tout près, de l’autre côté du marché (…)
La nuit se lève maintenant, je touche le fond du verre. Les notes éparpillées sur ma table en désordre, je me verse un autre brandy. L’encre bleue sèche sur le papier jauni.

Barcelone brûle
Chroniques

superbement disponible, joyeux et neuf – Jean-Claude Pirotte

Je parcourais des paysages verts aux ciels immenses, gorgés de vent, les yeux baignés de cette lumière sourde aux larges mouvements qui est celle de la Hollande, et je m’arrêtais pour déjeuner de concombres et d’omelettes aux chanterelles dans des auberges aux longs toits de chaume ou des paysans polis et laconiques trempaient leurs moustache claire dans de petits verres évasés au fond desquels une pincée de sucre attendrissait l’âpreté jaunâtre du vieux genièvre. Il me semblait que je n’avais pas assez de mon regard pour m’éblouir de toutes les visions que je recueillais au long de ces journées où j’allais seul, superbement disponible, joyeux et neuf, en quête d’un pays dont l’âme était mon âme, et je me découvrais en lui, sachant déjà qu’à jamais je lui resterais fidèle, dussé-je le perdre, comme je devinais que soi-même on se perd dans les méandres de la vie et des phrases, en dépit de toute fidélité. Mon bonheur s’aggravait de se savoir fragile. Je rêvais que plus tard, je reviendrais parcourir ces Gueldres et ces Frises avec celle que j’aimerais, et que, de cette beauté confuse qui m’étouffait, je pourrais alors faire don ; ce partage recréerait les jours perdus de l’enfance, et le coeur serait enfin satisfait. La possession du monde ne pouvait être illusoire.
Mais au diable ce lyrisme infantile.

La pluie à Rethel

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