cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Catégorie : Récit (Page 2 sur 7)

Ce soir-là,

C’est une nuit froide de novembre. Je suis toute seule dans la pénombre de ce jardin. Seules lumières, celles des fenêtres de la vaste maison où se déroule la fête. Je me suis isolée, fuyant la musique, les rires, les amis, pressentant l’annonce à venir. Je tremble, j’ai si peur, perdue, gelée dans cette stupide veste à paillettes que j’ai envie de déchirer, de mettre de pièces. Soudain, un vent. Un vent d’une froideur inouïe me traverse. Me plie en deux. J’ai su. On me cherche. Je rentre. Je ne dis rien. Les paillettes scintillèrent et toi, tu t’en allas. Et je ne m’y fais pas.
Mais le mystère est ailleurs. Cette nuit-là, cette date-là, trois ans jour pour jour après Urli, j’y vois une gentillesse une tendresse pour que je pleure moins. Je vous pleure un même jour.
Me restent des dernières heures passées près de toi, mon Clem, ces caresses matinales, ces mots doux, ces regards, ce baiser si chaud sur mon bras nu, le gauche. Tu t’es rendormi dans notre lit. Je devais partir. I love you au téléphone. À tout à l’heure. Et ce vent…

 

 

 

 

Comme quoi…

Une fois notre agence de presse vendue, Urli choisit une jolie petite boutique, rue de Lille à Paris, et c’est ainsi que nous devînmes antiquaires. Enfin lui, il était parfait pour cela, sens du relationnel, de l’argumentaire, et le charme infini de sa présence. Moi, plutôt repliée, côté argent, j’sais pas en parler. C’était pas gagné. Mais avec Urli, j’ai jamais hésité.
Un soir d’automne, peu avant la fermeture sont entrés un américain et son accompagnateur. L’américain, intéressé par un bureau que nous avions trouvé en Italie, splendide modèle napolitain fin XVIIIe, mais avec une touche de modernité qui pouvait permettre de l’installer dans un loft, par exemple. L’homme était avocat, et venait d’emménager à New York. Urli et l’accompagnateur commencent à parler chiffons si je puis dire. L’homme s’avance vers le fond de la boutique où j’étais, débout devant mon bureau, un livre encore à la main, l’homme me demande dans un français parfait Que lisez-vous ? Je pose le livre de poche sur le bureau. « Vous lisez les Liaisons ? J’achète le bureau… »
Comme quoi…

au fond d’une cour pavée – Mona Thomas

Quand je suis entrée dans l’appartement de Marie, un premier étage au fond d’une cour pavée près de la place de Bastille, j’ai reconnu d’emblée la vie nouvelle. La vie que je voulais vivre existait et ressemblait à cet endroit singulier et collectif où il était aussi facile de s’isoler que de participer au courant de rires et de mots. Et la vie ensemble durait autant de jours qu’on voulait. Ici s’agréger c’était partager. Avant le boulevard Beaumarchais je ne savais pas que les jupons étaient aussi des images à emporter.  Ils étaient accrochés au mur comme des tableaux hors cadre (…)
Je n’aurais pas plus imaginé faire du lit le meilleur des bureaux – pour peu qu’on décide de prolonger une grasse matinée parce qu’on a trop dansé la veille. Autour de la table à tout faire on discute et on écrit. Le journal est l’objectif. On dessine et on dévore goûter sur goûter. Parfois on manque de place, mais comme on est trop occupé pour s’éloigner, on se pousse en râlant (…)
Chez Marie à Beaumarchais c’est un monde de couleurs dans lesquelles on s’habille et qui se déplace au gré des envies. Couleur aussi, les coussins partout éparpillés sur le sol. À une époque où on est peu habitué à s’asseoir par terre, on s’en fait des nids où s’étaler pour bouquiner ou se caler plus à l’aise pendant les réunions. Souvent on hésite et on cherche la chaise – qu’il n’y a pas Nos revendications s’expriment sur des affiches hautes en couleurs que l’on compose en découpant des magazines féminins. On a de la colle plein les mains et des difficultés à descendre le frêle monument de papier par l’escalier étroit. Aussi ces grands panneaux qui proclament que notre corps est à nous, que le corps des femmes n’est pas à vendre, on les dépose sur les gros pavés de la cour pour consolider la voilure. Vite, il faut faire vite.
J’aimais beaucoup l’escalier du boulevard Beaumarchais. Propice aux apartés, aux rencontres inattendues, à l’irruption du jupon de Marie qui file en montant les marches deux à deux quand sa voix éraillé ne nous a pas déjà précédés, On commence sans vous ! (…)
Un soir rue Didot nous avons parlé de cette façon qu’on avait de hisser les couleurs contre les pouvoirs établis et tout ce qui voulait nous vaincre. Y compris certains groupes gauchistes qui trouvaient qu’on faisait tache avec notre manie de détourner les chants révolutionnaires et de scander en choeur des slogans obscènes. Des gauchistes dépassés par nos seins quelquefois à l’air, nos bébés, nos patchoulis. Je me souviens des sifflets, des applaudissements. Des crécelles et autres moulins à musique. Des jouets.

L’Histoire de la grande Marie

le carnet noir

Dans cet appartement, il y a cette pièce qui sert de bureau, un piano y attend toujours la reprise des cours, qui ne se fera pas, un canapé qui sert de lit. J’arrangeais ce matin pour la venue d’une amie. Dans la petite bibliothèque industrielle je vois d’un coup un petit carnet moleskine noir, serré entre deux livres très sérieux. Pas sa place. Je le prends. D’emblée, beaucoup de feuilles ont été arrachées, ne restent que quelques-unes. Je retire l’élastique… Mon écriture. J’ai noté là les paroles d’Urli, mon mari, mon fiancé, mon amour, mon ami, quelques jours avant sa mort. Oui je suis submergé par le trouble, Oui le noeud dans la gorge illico, Oui la respiration qui se fait pas. Mais c’est pas grave. Je les avais oubliées ces pages. Ces mots. Ils deviennent sève ce soir.
Mercredi 16 août, 17 heures :
Il m’arrive aussi de sentir comme une main sur mon épaule, toujours la droite  ; quand je sens la main, je me retourne vite et je vois seulement une ombre. Mais c’est un poids, tu sais, pas un effleurement. Il m’arrive plein de trucs comme ça.
Mardi 22 août, 15 heures
Ce matin, je me suis réveillé deux fois, Laura était avec toi. Elle était vraiment là, avec Marlowe (notre boxer). Nous étions quatre dans la maison.
Dimanche 9 octobre
Cette nuit j’ai rêvé. On était tous les deux. J’étais très élégant, genre Hermès ! On s’est arrêté à une station service, puis une autre, à chaque fois, je m’arrivais pas à dire Paris. Je disais Pa Pa Paris, Le pompiste me regardait comme s’il voyait un zombie bien sapé qui n’arrive pas à parler.
Mardi 17 octobre
Tu sais, quand je dors, j’ai l’impression de dormir avec deux moi-même. Je n’arrive pas à me dissocier. Tu vois, mettons, je vais aux toilettes. Je me rhabille. Je dois y retourner mais ce n’est plus la même vessie. Et quand je me réveille, je suis seul.
Je n’aime pas cette absence de toi. Serre-moi dans tes bras.
Sans date
J’ai jamais eu la notion de la mort qui me traverse. Enfin si une fois ou deux, de loin, comme tout le monde. Mais ce n’est pas ma pensée.
9 novembre
Angle Rue des Saints-Pères/Rue de Lille
Qu’est-ce que je suis heureux avec toi !
5 novembre
Entrant dans la pièce de la maison de Chatou qu’il aimait, celle où se trouvent les livres en vrac : « Salut la pièce ! Bonjour tout le monde ! Sollers,  Salut ! »

Voilà.
Le goût du bonheur. Il reste.

une fleur – Pascal Quignard

Tout est important dans une fleur, la branche qui la porte, le feuillage qui l’entoure, la forme qui est particulière à son espèce, la couleur et la matière des pétales, son nom et le caractère qu’il suggère, le mythe qu’elle évoque, les symboles qu’elle induit, l’ombre qu’elle porte sur la paroi qui fait fond, l’abandon qui s’y aperçoit déjà, le parfum incomparable à rien d’autre qu’elle exhale, la divergence entre la tige et le bâton de bambou qui la tient à la verticale, le flétrissement qui commence, l’extinction progressive de sa teinte, sa mort enfin qu’on découvre en direct, sa retombée dans l’espace, son silence.

Une journée de bonheur

l’embarras – Erri De Luca

Etre au monde, d’après ce que j’ai pu comprendre, c’est vous voir confier une personne et en être responsable, et en même temps être confié à cette même personne qui est responsable de vous. Ces sept années ne furent pas rien. N’y en aurait-il eu que la moitié ou la moitié encore, elles n’auraient pas moins compté.
On ne peut se plaindre de la brièveté, ce n’est pas juste, mais de la trop longue durée, si. J’ai ressenti de l’embarras à vivre encore. Je n’éprouve plus de douleur à voir le ciel ressembler parfois à celui d’un mois d’août passé ensemble en vacances, mais je rougis de pouvoir le regarder, d’être resté.

Une fois, un jour

Paris – Tennessee Williams

À la fin du mois de décembre, incapable d’affronter plus longtemps la presse de New York qui me tourmentait sans cesse, je m’embarquai pour l’Europe (…)
J’avais demandé à Garbo où descendre à Paris, et cette très chère dame m’avait répondu : – Essayez le George-V.
Je ne voyais pas comment Garbo pouvait se tromper, mais de toute ma vie passée dans des chambres d’hôtel, je n’ai jamais haï un hôtel autant que celui-là.
Dès le lendemain, je m’installai sur la rive gauche, dans un hôtel appelé le Lutétia. Il répondait plus à mes goûts, mais il n’était pratiquement pas chauffé. J’étais encore poursuivi par la presse. Et je me sentais de moins en moins bien, sans doute parce qu’en Europe, pendant les premières années de l’après-guerre, la nourriture était encore bien insuffisante.
J’étais surtout heureux de la vie nocturne de Paris, que j’avais rapidement découverte. J’allais beaucoup au Boeuf sur le Toit (…) Je passais la plus grande partie de mes journées dans l’immense baignoire dont je disposais au Lutétia. Les radiateurs ne fonctionnaient pas, mais pour une raison obscure, l’hôtel fournissait l’eau chaude à satiété. Je recevais les journalistes dans ma baignoire. Il y a quelque chose en moi qui fait que j’aime recevoir les journalistes en toutes circonstances (…)
Tout à coup je tombai gravement malade et je me fis conduire à l’hôpital américain de Neuilly. Les médecins m’apprirent que j’étais « atteint d’hépatite et de mononucléose » (…) Dans mon journal j’avais écrit : « Cette fois, le bal est fini ».
Sur le bateau qui m’emmenait en Europe, j’avais rencontré une charmante jeune femme dont les parents étaient d’éminents journalistes français. Le père, M. Lazareff, était directeur de France-Soir, et la mère, Mme Lazareff, était rédactrice en chef d’Elle. Mme Lazareff vint me voir à l’Hôpital américain où j’attendais la venue de la Mort.
– Vous allez immédiatement quitter ce lit ! Je vous emmène à la maison, je vous offre un bon dîner et je vous mets dans un train pour le Midi.
Elle m’expédia dans une auberge appelée La Colombe d’Or, où résidait sa fille. C’était un endroit fréquenté par des artistes et des écrivains, sur la commune de Vence, où D.H. Lawrence était mort. Des tourterelles d’une blancheur de neige y voletaient et y roucoulaient toute la journée, et cela me rendait malheureux. Je n’y restai que deux jours et je partis pour l’Italie.
À peine avais-je franchi la frontière italienne que je sentis la vie et la santé me revenir, comme par magie. Il y avait le soleil et aussi ces Italiens, toujours souriants.

l’idée m’est venue une fois… – Dostoïevski

L’idée m’est venue une fois que si l’on voulait anéantir, écraser, châtier un homme d’une façon assez implacable pour que le pire bandit en tremblât de peur à l’avance, il suffirait de donner à sa besogne un caractère de parfaite absurdité, d’inutilité absolue. Les travaux forcés actuels ont beau ne présenter aucun intérêt pour le détenu, il ne sont pas pour cela dépourvus de sens. Le forçat-ouvrier fait des briques, creuse le sol, broie du plâtre, crépit des bâtiments, et dans ces travaux-là il y a une pensée, il y a un but. Quelquefois même il s’intéresse à son ouvrage, cherche à le faire mieux et plus habilement. Mais qu’on l’emploie, par exemple, à transvaser de l’eau d’un tonneau dans un second et du second dans le premier, à triturer du sable, à transporter des tas de terre d’un endroit à un autre pour les remettre ensuite à leur place primitive, je pense qu’au bout de quelques jours il s’étranglera ou commettra mille méfaits afin de mériter la mort et d’échapper à un tel abaissement, à une telle honte, à un tel tourment. D’ailleurs ce genre de châtiment tournerait plutôt à la torture et à la vengeance, il serait insensé parce qu’il dépasserait le but. Néanmoins, tout travail contrait a sa part de torture, d’absurdité, d’humiliation, et c’est la raison qui rend les travaux forcés incomparablement plus pénibles que les autres.

Souvenir de la maison des morts

Spetsai au ralenti – Michel Déon

24 janvier.
Comment baptiser ce temps ? Un été en hiver. Au matin, le soleil entre dans la chambre après une aurore rouge, puis tourne lentement caressant deux façades de la maison avant d’aller se coucher derrière la colline. Tard dans la soirée, la pierre reste tiède. Dans le jardin voisin, un amandier en folie s’est couvert de fleurs grêles sur les branches nues. Il a été le premier de l’île, donnant le signal dans les champs et les vergers. Partout où le regard dérive, il rencontre cette note fraîche et rose qui avive le gris des oliviers et le vert des champs de blé en herbe. L’éclosion d’un amandier en hiver est d’une douceur infinie : allusion discrète, promesse d’un temps léger. Au bord des chemins se sont levées des haies d’asphodèles, fleurs du froid, encore sans parfum, fragiles et pourtant ne pliant pas sous le vent (…) La mer est d’huile. Le bonheur pourrait commencer ici.

Pages grecques

l’importance des pas sur le parquet qui craque – Gabrielle Maris Victorin

Il n’est pas difficile d’imaginer mon père enfant. Il suffit de l’avoir vu, plongé dans ses rêveries infinies, un livre posé sur les genoux. De l’avoir observé tailler minutieusement ses crayons bien pointus, avec un couteau (plus tard, il a eu un aiguise-crayon avec une petite manivelle), recouvrir ses livres de papier, ou se rouler dans la neige (…) Il était gentil, doux, rêveur et sage. Il était aussi très intelligent. C’est ce que me dit ma grand-mère, et je la crois (…)

Mon père est mort, donc, et soudain, je me suis souvenue que j’étais son enfant (…)
Je n’avais pas imaginé que le manque de mon père pourrait être physique. S’il était prévisible de penser que nos discussions, nos promenades, nos jeux, nos soirées à lire près du feu, en Ariège, sans même avoir besoin de se parler, me manqueraient, et même, que tout ce qui m’agaçait chez lui me ferait un jour sourire, je n’avais pas prévu l’absence de ses mains, ni celle de ses sourcils ou de sa pomme d’Adam. Je ne savais pas l’importance des pas sur le plancher qui craque, dans la vieille maison de famille, du grincement des volets à la tombée de la nuit, ou du bruit du rasoir électrique derrière la porte de la salle de bains.

Le 7 janvier 2015, à 11 h 33, les deux tueurs entraient dans les locaux de Charlie Hebdo. 

Prends le temps de penser à moi

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