cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Catégorie : Récit Page 2 of 12

La surprise

Il y a cet auteur dont j’ai tant aimé un de ses livres. Dont j’aime tant un de ses livres. Comment résister au plaisir de mettre sur Twitter deux trois citations avec les photos qui me semblent justes. Un jour, en fin d’après-midi, il y a quoi, presqu’un an, le plaisir de recevoir un mail sibyllin de remerciement.  – J’y crois pas !  C’est vous ! – . Ce côté nature lui a plu sûrement. De fil en aiguille, comme on dit, d’autres échanges, pas beaucoup. Discret, il en vient à me parler longuement de sa famille, de son antre, de ses peurs, mes réponses, toujours joyeuses. Un jour pourtant, vers l’automne, allez savoir pourquoi, comment, un mail incendiaire, accusateur de je ne sais quoi, sur un quiproquo évidemment. – ça m’a déstabilisée. Fait peine. C’est pas pour moi tout ça, ai-je pensé,  je sais pas faire, alors, Bye Bye Monsieur !
Et la vie qui va…
1er janvier arrive finalement. Un mail, annonciateur de paix, mais non, il n’a pas pu s’en empêcher, encore moralisateur.
– Vous savez quoi ? Je vous souhaite une bonne année et vous embrasse.
Et nous nous sommes oubliés l’un l’autre.
Il y a quelques jours, la surprise. Un mail, cette fois très simple, élégant, sans fioritures. Il m’annonce son départ, je fais partie des quelques personnes à qui il veut dire au revoir, écrit-il, et me remercier tout compte fait, pour cet échange un peu fou.
Vous savez quoi ? Touchée !

Pourquoi Sollers,

Beau jour, le jour où Urli m’offre Femmes, paru quelques années auparavant. Splendeur du titre. Jamais lu Sollers. J’ouvre sur la citation de William Faulkner : Né mâle et célibataire dès son plus jeune âge… Possède sa propre machine à écrire et sait s’en servir. – Malin, non ? Je tourne quelques pages blanches. Et je lis ça :

« Depuis le temps… Il me semble que quelqu’un aurait pu oser… Je cherche, j’observe, j’écoute, j’ouvre des livres, je lis, je relis… Mais non… Pas vraiment… Personne n’en parle… Pas ouvertement en tout cas… Mots couverts, brumes, allusions… Depuis tout ce temps… Combien ? Deux mille ans ? Six mille ans . Depuis qu’il y a des documents… Quelqu’un aurait pu la dire, quand même, la vérité, la crue, la tuante… Mais non, rien, presque rien… Des mythes, des religions, des poèmes, des romans, des opéras, des philosophies, des contrats… Bon, c’est vrai, quelques audaces… Mais l’agrandissement, le crime énervé, l’effet… Rien, ou presque rien, sur la cause… LA CAUSE.
Le monde appartient aux femmes.
C’est-à-dire à la mort.
Là-dessus, tout le monde ment.
Lecteur, accroche-toi, ce livre est abrupt. Tu ne devrais pas t’ennuyer en chemin, remarque.  »

… et depuis ces lignes, pas un livre nouveau que j’ouvre sans me demander si je saisis bien tout. Cet homme m’a appris à savoir lire. À m’interroger. Avec Femmes j’ai compris pas mal de petites choses et de grandes choses. Mais, le beau de l’affaire, il mit des mots sur ce que je suis, ressens sans avoir su l’exprimer  avant. Il m’a appris. Appris sans cesse. Je ne savais pas que j’étais dans un tel dénuement, que j’avais si faim. Je m’en donne à coeur joie et c’est bien comme ça.

J’aime le sable à la folie – Catherine Vigourt

J’aime le sable à la folie, tous les sables de la petite plage. Le sable sec, fin et clair, si froid le matin quand les monitrices nous ouvrent l’enclos des jeux, avant que ne soient gonflées les épaisses bouées et retendus les ressorts en rangée au bord des trampolines. J’aime le sable limaille des jours de mauvais temps, celui des marées basses, brillant dans les moulières et crissant sous la pelle. J’aime le vent, le sel que j’embrasse sur ma peau en imaginant recevoir ce que boivent les monitrices aux lèvres des petits amis. J’aime la cueillette des algues, les étoupes vert pomme des limons, les brassées du varech parsemé d’ampoules brunes : on m’envoie les chercher pour décorer les châteaux de sable, rapporter par seaux entiers les coquilles colorées et les couteaux longilignes. Je vais vite en récolte, je n’ai pas de dégoût, je les enlèverai quand le soleil les aura cuits au fond des douves, quand d’étranges mouches y butineront la fin du monde. J’ai une truelle rouge que je ne perds jamais et qui rouille d’été en été, je découpe avec elle les créneaux au sommet des donjons ou les mèches emmêlées des sirènes. C’était le temps des concours de sable.
Parfois je m’en vais sans rien dire à personne. Je veux voir si les monitrices s’inquiètent. Je m’en vais au large de la plage, là où les gens ne s’installent plus, où ne s’avancent plus les glaciers ambulants, là où la mer montante fait un bruit lourd, répercuté contre la haute digue. Je saute entre les rocher, j’improvise une baignade exaltée sans lâcher des yeux le lointain drapeau vert. On ne panique pas pour moi : je reviens toujours, il ne m’est rien arrivé, pas de fâcheuse rencontre, on avait en ce temps moins peur pour les enfants (…)
Les mères à l’autre bout rissolent sur des pliants en feuilletant des magazines ; le bruissement de leurs mots forme une vague continue ; elles se lèvent alarmées de l’heure qu’elles ont oubliée, du dîner pour lequel elles n’ont disent-elles rien préparé. Elles voient débarquer le vendredi de leurs voitures bouillantes des inconnus en cravate dont elles s’aperçoivent que c’est bien leur mari. Parfois de grandes manoeuvres se produisent : un bal masqué qui fait jaillir les machines à coudre, le défilé du 14 juillet avec les chars à fleurir, et ce papier coloré qu’on achète au bazar, avec des sacs de confettis roses, pour le gondoler en lampion au bout d’un bâton. Parfois ce monde-là s’habille : on passera prendre un cocktail chez Mahu.
C’est un tout autre village les jours de pluie. On s’active autour des gaufres, on rachète des cirés au petit marché, on rouspète après le 15 août, le club de loisirs prend ses quartiers dans un gymnase près de l’église. Quand « on monte à Saint-Roch » le coeur se serre, la fin des vacances approche, l’heure de quitter les monitrices. Je sens encore l’odeur de la charpente, j’entends la rumeur des enfants que séquestraient les nuages, mais tout ceci alors ne me semblait pas tout à fait réel. C’était une bonté provisoire de l’été, même quand il ne faisait pas beau, et aucune autre villégiature, en Bretagne, Provence ou Italie n’égala cette offrande-là, qui ne venait de personne.

Un jeune garçon

Les carnets

Il fera beau sûrement. Il est encore tôt, fenêtres ouvertes, la voix d’une voisine au téléphone, pas dérangeante, les oiseaux, les roucoulements, les Nocturnes de Chopin. Je les aime ainsi, en matinées printanières, avant que le soleil ne chauffe.  Fleurs et plantes arrosées, me suis laissée guider, vers mes carnets, dans le bureau. Pourquoi cet ancien carnet ? Le premier ; ouvert peu de jours suivant notre mariage civil avec Urli. Nous nous sommes mariés un an après la mort de Laura. Entre trois amis. Et un déjeuner dans les ors de Versailles. Très vite, Urli a voulu faire bénir nos alliances. En duo, sommes entrés dans la petite église toute silencieuse. Roméo et Juliette. Une jeune femme brune priait, assise au premier rang. Urli mit  quelque monnaie dans le tronc près de Sainte Thérèse, pour  trois cierges, qu’il alluma. Il sortit maladroitement les écrins de sa poche. Prit les alliances et, timidement, lui, le magnifique, s’avança vers le bénitier. –  Et nous sommes partis au Louvre. Un des beaux moments de ma vie. Rentrant, j’ai trouvé ce cahier provenant d’un musée. Quand je pense au nombre d’heures qu’Urli a dû passer à m’offrir carnets, cahiers, crayons, et livres, j’en ris. C’est important d’aimer. Plus important est de savoir rester amoureux. – Des interruptions parfois, des mois sans rien noter, c’est pas grave. – Suis passée des cahiers à spirales, au Moleskine à couverture souple, noire, feuilles unies blanc cassé. Je déteste les papiers blanc d’hôpital. Le bruit du stylo sur ce papier, j’adore ça.  Mais là, sans nostalgie, j’vais piocher, je voudrais retrouver les notes sur les rêves du matin, ceux qui vous réveillent d’un coup.

Anne-Aurore

Un jour d’automne j’ai rencontré la petite Anne-Aurore. Pendant trois années, jusqu’à son entrée en 6e, je l’ai aidée à faire devoirs et leçons. Les maths, c’est elle qui m’apprenait. Cette gamine m’a scotchée.
Sa maman est camerounaise, divorcée du père, blanc. Elle se donne à fond pour sa fille, lui donnant le goût des arts, des mots, de la découverte. Anne-Aurore s’en donne à coeur joie là-dedans. Un soir, elle rentre d’école et me dit  tout de go : Tu sais Anna, je suis d’accord avec Einstein, tout est relatif…  Bon, Allez !, on y va.
Elle est belle Anne-Aurore, discrète mais très forte. Elle a conscience de ce qu’elle apprend, sait. Elle enregistre. Un jour nous parlions de racisme, rapport à un texte. As-tu subi le racisme Anne-Aurore ? – Oui, une fois, des garçons se sont moqués de moi, de ma couleur de peau. – En as-tu parlé à ta maman ? – Non, je ne veux pas lui faire de peine. – Il faut le dire, Anne-Aurore. À deux vous serez plus fortes pour vaincre la bêtise. – Je comprends ce que tu dis. Je vais le faire.
Elle savait mon amour des mots. Elle s’amusait quand je simulais la crise cardiaque devant ses fautes d’orthographe. Mais elle me fit un sublime cadeau, quant un soir, ayant oublié son livre, elle ne pouvait faire sa leçon ; alors je lui dis : Je vais te faire une dictée de mots, si tu le veux bien. Réponse d’Anne-Aurore : Ô oui, je suis affamée de mots. Après, je te jouerai un petit air au piano. Tu veux quoi ? Du blues, du classique, tu me diras.
Elle fait sa 4e maintenant. Veut se diriger vers les sciences. Einstein, quoi.

Tu le sais

C’est bon !…  après tous ces silences, sans savoir d’où vient le déclic, entendre un matin sa voix chanter, se voir, nue, siffloter sous la douche une playlist réduite à l’extrême d’ailleurs : Love, love me do, la Sarabande de la 4e Partita de Bach,  Don Giovanni,  Vorrei e non vorrei.
– Là ci darem la mano,
Là mi dirai di si,
Vedi, non è lontano…
Vous connaissez ? C’est pur délice.
Approuver l’odeur du savon italien. Des crèmes. De mon parfum. Revenues, comme ça, sans tambour ni trompettes les sensations. Indifférence devant le chiffre qui s’annonce en vainqueur sur la balance. Tu t’en tapes, mais tu t’en tapes ! Tu sais que tu vas le faire descendre en deux temps trois mouvements ce chiffre. Tu penses à Sollers qui l’emploie si bien ce verbe : Savoir. Tu comprends. Tu sais. Tu sais que ça va marcher, s’en est fini de tes foutaises. Clarté de la chose. Rien à voir avec la volonté, la motivation. Lavée, rincée, éventée, révélée. Tu sais d’instinct que tu vas retrouver forme, concentration, curiosité, plaisirs, en toute simplicité, sans tralala, et la vigilance, qui va avec. D’autres épreuves, mais tu tiendras. Tu sais.
Pas pour rien.
Tu le sais.

°°°

Médiums

Il y a quelque temps, telle la cigale de la fable, je fus prise au dépourvu. Une amie, je ne sais comment, en arriva à me suggérer d’appeler une médium. J’appelle donc cette jeune femme bretonne. Etonnant. Très étonnant. Je l’appelais surtout pour un problème d’appartement et savoir si j’allais enfin sortir de cette léthargie qui me plombait. C’est vrai qu’elle me raconta mon enfance, ma vie avec Urli. Rassurée je fus sur l’appartement (elle avait raison, celui-ci fut vendu au mois dit), elle m’annonça alors que j’allais faire une rencontre, un jour d’été, en fin de journée. Elle me décrit un homme grand, déterminé, au vaste réseau social, probablement veuf, trois enfants, peu de femmes dans sa vie, Il ne vous demandera pas cent euros à la fin du mois, un détail : il porte un prénom composé  :
– Et on me dit que que cela fera pendant avec le vôtre.
Vous ne vous appelez pas Anna ?
– Mon prénom est Anna-Laura.
Pas de vie commune. Une grande complicité, de la sensualité.
Bon.
J’ai dû rater le coche. L’été s’est passé.
La chance de connaître une autre amie, elle-même médium à ses heures perdues si je puis dire. En passant ses mains sur votre tête, elle vous dit exactement la même chose que notre bretonne. « Il arrive, et beaucoup de changements chez toi. Je te donne les coordonnées d’un médium à Paris. Essaie. »
J’arrive donc dans ce Marais que j’aime et rencontre le fameux médium. Grand, homosexuel, il vit quand il est parisien dans un petit studio avec une très jolie fenêtre où quelques plantes y grimpent. Après les familiarités d’usage. Il me dit brusquement : Scorpion/Poissons ça vous parle ? – Urli était scorpion, je suis poissons. La lettre J, ça vous parle ? – Le prénom d’Urli est Jean-Louis, et le premier prénom de Clem est James.
Il me sidère un brin quand il sort alors un jeu de cartes. Il me demande de le battre. De le diviser en deux. Il étale trois rangées de cartes,  me demande d’en choisir cinq. La peur d’un coup. De mal faire. De me tromper (sur quoi, je l’ignore), le trac. En sortent le Roi de Coeur, la Dame de Coeur, l’As de Coeur, un Dix, et une autre dont je ne me rappelle plus. Rencontre se fera me dit-il, je le vois. Il est plus jeune que vous. Il sera d’ailleurs étonné lui-même de ce qui lui arrive. Une fin de journée, probablement une expo photo ou peinture. Je vous vois au milieu de plein de couleurs. Balance, ou avocat qui sait ? Je vois l’emblème. Mai/Juin. Beaucoup de complicité entre vous. Sensualité.
Il me fait répéter l’opération plusieurs fois (la séance dure une heure et demie quand même). Et bien, figurez-vous, le Roi de Coeur, la Dame de Coeur, l’As de Coeur, et le Dix, à chaque fois.
Alors, il s’énerve : « Anna ! Vous m’agacez avec vos Dix ! Je veux que vous deveniez un As, je veux que vous y croyiez. Arrêtez de douter. Vous êtes à la croisée des chemins. Si vous doutez, vous échapperez à cette rencontre. »
J’ai décidé, aujourd’hui seulement, de ne plus vouloir me satisfaire du Dix.

°°°

Kiosque – Jean Rouaud

À mesure que s’éloignait son chagrin les nuits arrosées s’espacèrent. Une de-ci de-là, histoire de décompenser des six jours de travail par semaine. Mais au plus fort de la crise on aurait pu craindre qu’il ne survécût à son amour défunt tant il mettait d’acharnement à se détruire. Son état alimentait les conversations du kiosque. Les fidèles s’alarmaient. D’autres, s’estimant maltraités, ou simplement agacés par le psychodrame qui se jouait sous leurs yeux, en profitèrent pour s’adresser ailleurs. Mais ils revinrent, tant on se lasse de se détourner du chemin qui mène au plus court de chez soi au métro. Un petit matin pressé, on trouve embarrassante sa résolution de ne plus mettre les pieds ici, et on renoue prudemment en évitant de part et d’autre le moindre commentaire sur les raisons de ce boycott momentané. Le jour qui suit, après une série de variations sur le temps, tout est oublié et on est heureux de replonger dans ce petit bain d’humanité (…)
Sa veste de drap noir en coton robuste qu’il achetait dans un magasin réservé aux vêtements professionnels, peut-être aussi parce qu’il n’y avait que là qu’il trouvait sa taille, au rayons apprentis, sans avoir à passer par l’étage enfants des grands magasins, mais par laquelle il se rangeait ostensiblement du côté des travailleurs, sa mise assyrienne, barbe et cheveux longs, qui étaient alors l’étendard de la révolte, sa pipe légendaire qui l’entourait d’un halo de fumée grise et le renvoyait au temps de Verlaine, ses propos truffés d’un vocabulaire politique et sociologique qui résultait de son passage à l’université de Vincennes et dans les cellules de la Fédération anarchiste, propos d’autant plus virulents qu’il était éméché, ses frasques publiques avinées, tout en lui correspondait à la figure du marginal telle que l’imaginaire de l’époque la concevait, à la limite de la cloche, qui se différenciait des scènes traditionnelles de la vie de bohème par une dimension politique affichée, à l’extrême gauche bien sûr, et qu’il entretenait par ses souvenirs d’Ariège.
Il gardait la nostalgie de ces années où il avait vécu dans les montagnes avec sa compagne (…) J’ai oublié de quoi avaient vécu P. et sa compagne, mais certainement pas du fromage de brebis ou de l’artisanat du cuir. P., qui avait suivi des études de sociologie, n’avait aucun sens manuel en dehors de son art du rangement, appelant au secours quand il s’agissait de planter un clou. Plus vraisemblablement un héritage, mais celui-ci épuisé les avait contraints à remonter à Paris où P. avait du temps de ses études déjà travaillé dans un kiosque.

Le mystère

Jeune, je suis entrée dans une célèbre agence de presse photos. Elle venait de traverser une passe difficile, une scission. Certains reporters restèrent. Je fus engagée par l’un d’eux. J’ai tout appris de A à Z. Reportages à éditer, choix de photos, hauteur/largeur, légendes, archives à faire revivre, rapidité. Un poisson dans l’eau me sentais. Un jour pourtant, moi la douce, j’ai renversé le bureau du rédacteur-en-chef et suis partie.
Créer sa propre agence, soit. Financement. Local à trouver etc… Naïfs, heureux nous nous lançons sans la moindre hésitation. Nous étions quatre à chercher tout ça,  un local où nous pourrions installer un petit labo pour le noir et blanc. Nous cherchons. Trop cher. Trop loin. Trop étroit. Trop etc… Un jour, miracle, ce qu’il fallait, près de la Place des Petits Pères. Maman accepte de se porter caution. Nous arrivons chez l’agent immobilier ; à ses côtés le représentant de la société propriétaire (une grosse machine),  brusquement surpris par mon nom, il me fait répéter. – Vous connaissez Mme X ? – Oui !?… c’est ma mère ! Elle travaillait dans cette société-là. Adjugé le local. Vous l’croyez ?
Il y a de ces mystères…

New York

Un soir de fin d’été, nous discutions avec Anne. Mon amie quittait ses montagnes pour passer quelques jours à la maison, à Paris. Elle émergeait enfin d’un chagrin qui l’avait laminée. L’idée d’un voyage vint je ne sais comment. Moi aussi j’avais besoin d’air nouveau sûrement. New York ? Adjugé.
Je choisis l’hôtel de De Niro à TriBeCa. Un hôtel à taille humaine. Chambres vastes. Bar tout en boiseries, en haut de celles-ci une frise avec des petits tableaux carrés du père de l’acteur. Des petits déjeuners avec du vrai café italien dans le restaurant attenant. Des biscuits de rêve.  Anne était ravie, à deux pas de l’hôtel, l’immeuble où habitait John-John. Elle fut une fan absolue. À chacun ses trucs… À l’angle, un formidable Diner, la musique et la cuisine, bonnes, très bonnes, il devint notre cantine de nombreux soirs. Les chauffeurs de taxi, tout un poème ! La plupart haïtiens, un français impeccable, ayant une connaissance de la situation politique de la France qui nous bluffa. Le barman de l’hôtel aussi  haïtien. Anne aime les cocktails avec plein de bidules dedans, vodka surtout, des herbes, des fleurs. Elle aime. Il apprécia l’engouement, lui apprit beaucoup,  navré de me voir devant un simple verre de vin rouge. S’il savait…
Oui,  quelques musées. Oui, du shopping, pas tant que ça finalement. Oui, un hot-dog inoubliable face à l’Océan. Oui, certaines hauteurs de vues. Mais moi, c’est en bas que j’aime New York. D’abord, les New-Yorkais. J’aime les New-Yorkais. On a la sensation que personne ne regarde personne, mais à peine a-t-on sorti un plan qu’ils sont là à deux ou trois, vous demandent ce que vous cherchez. Chaleur de l’accueil. J’ai adoré marcher dans la ville. Adoré. Suis allée seule à Columbia, l’université de Clem. Il y obtint son diplôme de journaliste et une licence de lettres. Il aimait les larmes d’Emily Dickinson, moi pas du tout, mais je fondais lorsqu’il me récitait The Raven, il vénérait Edgar Poe. Quitter la ville fut un crève-coeur pour lui lorsqu’il fut engagé au Boston Globe. Mais, fan de l’équipe de baseball de la ville, les fameux Red Sox, il y trouva une compensation. Je voulais m’asseoir un temps sur un banc de pierre, près de l’Alma Mater. La mère de Clem y enseigna la philosophie. Elle ne supportait pas la tiédeur de ses étudiants, et dit à son mari, fameux éditeur, qu’elle quittait l’université et se consacrerait désormais à l’écriture. Réponse du mari : Mais oui. Sache que jamais je ne t’éditerai ; seules quatre ou cinq personnes peuvent te lire. Rose écrivit jusqu’à la fin de ses jours. Encore un détail sur Rose. Lorsque Clem me présenta à elle, la première chose qu’elle me dit ne fut pas Bonjour mais « Qu’avez-vous fait comme Université ? » « Aucune Université, je n’ai même pas voulu passer le bac ». Nous devînmes les meilleures amies du monde.

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