cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Catégorie : Roman (Page 1 sur 14)

Coquelicot

Ça va t’plaire, me dit mon amie Marie. Une anecdote, l’autre matin dans le métro. Il était tôt, je devais me rendre à un rendez-vous qui s’annonçait compliqué à l’autre bout de Paris. J’enfile une robe rouge, une veste et prends le métro, bondé. Je trouve une place. Soudain, on me glisse alors un papier plié dans les mains. Je me dis Quêteur. Je déplie le papier : Vous êtes magnifique ! Le temps suspendu. Tu saisis ça ? Le temps suspendu à lire ces mots. Il va bien falloir quand même que je lève la tête… Je lève la tête. Un homme sympathique, qui me sourit Ils sont tous en noir et gris, vous êtes la seule en rouge. Un coquelicot.
Ça a fait ma journée me dit Marie.

Hémophile

Il y a cette information qui passe à la télévision, les enfants hémophiles. D’un coup, me ramène à mes souvenirs cet amoureux d’adolescence. Un charme fou, cheveux longs ondulés, blonds foncés. Il était ami avec un de nos copains de banlieue et habitait je ne sais quelle province. Venu passer quelques jours chez lui, la rencontre se fit un jour de fête. Je riais sûrement lorsque je sentis comme un point de chaleur dans le dos. Me retournais. À l’écart, contre un mur, un rien dans l’ombre d’une porte, il me regardait. J’ai aimé ce regard. Gentil. Comme l’écrit si bien Siri Husvedt à la dernière ligne d’Un été sans les hommes, « Laissez-le venir à moi ». Il vint. J’avais quoi, 16 ans, peut-être le début de mes 17 ans. Lui aussi. Pendant quelques jours nous nous revîmes. De longues promenades dans ces banlieues qui se transformaient. Restaient encore quelques jolis jardins et parc avec vue lointaine sur Le Bourget. Et Paris, à deux pas. Un après-midi, soudain, il s’est mis à pleuvoir. Main dans la main nous avons couru pour nous abriter. Soudain, il s’affaissa. Il m’expliqua son mal. On lui interdisait de courir, trop nager, panique à la moindre blessure, hémophilie…. mais il pouvait écrire nos initiales sur nombre de troncs d’arbres et ne s’en privait pas. Je crois que je n’ai pas saisi son quotidien drastique. Il aimait suivre le dessin de mes lèvres avec ses doigts. Deux gamins.

Sage

Il y eut ce bref instant où je me suis vue dans le miroir. Je veux dire vue, en dedans. Sage, bien trop sage. Ça m’a paniquée. J’ai trouvé que ça venait trop tôt et que ça ne m’allait pas du tout, mais alors pas du tout. Suis la seule responsable. Refus de tout. Voyage ? Refus. Refus de tout dîner à plusieurs. Effet pot de fleur dit Erri. C’est tout à fait ça. Refus. Refus. Isolement. Dame au petit chien je deviens. Te voilà bien. Le remède ? Quelque chose entre l’ouverture à soi, aux autres, une joie. Dire oui. Dire non, si on le pense. Ne pas vivre par procuration surtout. En suis-je là ? Se lancer, comme avant. Se fier à son intuition, la merveilleuse intuition. Et si on s’trompe, ça ira quand même. Sagesse et non pas sage.

Un père

Curieux. C’est maintenant que l’absence d’un père jamais connu s’installe. Un manque… Envie de dire papa. D’appeler mon père. Dîner avec lui. Lui raconter des trucs. Je ne comprends pas ce qui arrive. Une vague photo retrouvée, est-ce lui ? Le doute. Maman, toujours hors-sol, fut discrète. J’ai connu nombre de ses amants lorsque nous vivions à Dakar, mais jamais elle ne révéla le moindre indice. Gamine,  jamais chamaillée à l’école sur cette absence, sur ma famille, j’ai pas voulu déranger et me suis tue, l’oubliant.
Et me voilà, toute finaude à me lamenter. Non…, pas lamenter, ni regretter, juste ce désir de savoir s’ils s’aimaient, s’il savait pour moi. Une chose est sûre, blonde comme les blés enfant, je ne ressemblais en rien à maman, aux longs cheveux noirs des femmes italiennes.
J’ai vu Laura avec Urli. Ses parents, c’était tout pour elle. Est-ce cela un père ? Un tout ?

Le premier baiser,

La banlieue rouge. Le 9-3. Un printemps qui s’amorce dans cette banlieue en pleine transformation. Une gamine de 14 ans, dingue de cinéma. Des baisers du Happy End. Détestant drames et pleurs. Il fait beau. Les copains de toujours, les voisins, il y en a un. Pas brun comme elle aime, mais ils se connaissent depuis qu’elle sait marcher. Que de chasses au trésor n’ont-ils pas fait ensemble ? Un jour, il lui dit : Tu veux que je t’apprenne comment on embrasse ? – J’y avais même pas pensé. – Oui. Technique, précis, il lui explique le processus, le rythme. Elle saisit. Il s’approche d’elle. Tout près. Lui caresse la joue. Elle n’en revient pas de ce qu’elle ressent. Ce frémissement. Les lèvres se posent d’abord sur le front, chaleur, douceur, descendent vers la bouche, l’entr’ouvrent, la langue joue avec la sienne. – Révélation ! Merci ami.

la criante allégresse d’être encore vivants – Albert Cossery

Le bruit des voix, la clarté des lampes à acétylène l’accueillirent comme un refuge bienfaisant. À cette heure de la nuit le café des Miroirs était plein d’une foule tapageuse qui occupait toutes les tables, déambulait en lente procession à travers la chaussée de terre battue. L’éternelle radio déversait un flot de musique orageuse amplifiée par les hauts-parleurs, noyant dans une même confusion la magnificence des palabres, des cris et des rires. Dans ce tumulte grandiose, des mendiants loqueteux, des ramasseurs de mégots, des marchands ambulants s’adonnaient à une forme d’activité plaisante, comme des saltimbanques dans une foire. C’était chaque soir ainsi : une ambiance de fête foraine. Le café des Miroirs paraissait être un lieu créé par la sagesse des hommes et situé aux confins d’un monde voué à la tristesse. Yéghen se sentait toujours émerveillé par cette oisiveté et cette joie délirante. Il semblait que tous ces gens ignoraient l’angoisse, la pénible incertitude d’un destin miséreux. Certes, la misère marquait leurs vêtements composés de hardes innommables, inscrivait son empreinte indélébile sur leurs corps hâves et décharnés ; elle n’arrivait pas cependant à effacer de leurs visages la criante allégresse d’être encore vivants !

Mendiants et orgueilleux

il faisait si chaud dans le silence et dans l’après-midi, – Pascal Quignard

il faisait si chaud dans le silence et dans l’après-midi,
dans la torpeur.
Il se dénudait entièrement,
il se glissait
dans l’eau opaque et grasse de la mare.
Il y est bien, c’est tiède. Il pose la tête blanche sur la mousse.
Il y a quelque chose de plus ancien que soi dans cet étang, cette petite roselière, ce bruant qui en assure la garde, ces menthes,
ces mûres noires,
quelque chose de calme, de liquide, de doux,
quelque chose de mort un peu peut-être, ici,
en tout cas quelque chose qui n’est pas très vivant, qui n’est pas très bruyant,
qui n’est pas froid, – un peu tiède,
quelque chose dont la morphologie est plus proche des oiseaux que celle des hommes,
quelque chose qui chante à peine
dans le bec,
qui glisse entre les joncs comme une onde,
qui suit un si petit village,
qui court comme la minuscule araignée sur la surface de l’eau de l’onde que ses pieds ne pénètrent pas,
qui cherche sa part de pollen tombé de la lumière que le ciel répand.
Pour le ciel,
pour le jadis qui est dans le ciel,
comme pour les amoureux qui entrent dans la chambre sombre en se tenant par la main,
leurs corps tremblant déjà de la nudité qui se fait plus proche,
le nombre deux n’existe pas.

Dans ce jardin qu’on aimait

Ce matin, tu te réveilles dans la pénombre d’une nouvelle aube de janvier – Paul Auster

Ce matin, tu te réveilles dans la pénombre d’une nouvelle aube de janvier, dans une lumière estompée, grisâtre, qui s’infiltre dans la chambre, et il y a le visage de ta femme tourné vers le tien, ses yeux clos – elle est encore profondément endormie, les couvertures remontées jusqu’au cou ne laissent apercevoir d’elle que sa tête, et tu t’émerveilles de la voir si belle, de la voir si jeune, même à présent, trente ans après la première fois que tu as dormi avec elle, après trente ans de vie commune sous le même toit à partager le même lit.
(…) : tu étais un amant insensé, et ça n’a pas changé.

Chronique d’hiver

Rituel

Chaque 31 décembre un rituel entre Laura et moi. Un déjeuner. Ni petit ami, ni scoop à éditer ne pouvant contrecarrer ce moment. Elle venait me chercher, nous allions au Pied de Cochon, dans les Halles. Nous avions choisi ce lieu la première fois, l’agence de presse étant à deux pas, près de la Place des Petits-Pères. Puis l’agence prospérant, nous nous sommes retrouvés dans ce local magique, imaginé par Eiffel, dans le XVIIe. Pied de Cochon, toujours. Laura grandissait aussi. Nous parlions de tout, de rien, de robe à essayer peut-être, la joie d’être ensemble. Un simple plat, un dessert, deux crêpes sucre pour elle, crème caramel pour moi, ou glace vanille chocolat. On sillonnait les rues voisines, cherchant un dernier cadeau pour Urli. Un perfecto pour ses quarante ans, par exemple, qu’il porta jusqu’à la fin. Puis nous rentrions à l’agence. Le champagne commandé avait été livré et nous terminions la journée avec l’équipe en place. C’est peu de chose, n’est-ce pas ? Mais ce fut doux, toujours.

Je veux faire de la boxe – Emmanuèle Bernheim

Un soir, elle rentra de l’hôpital plus tôt que d’habitude. Elle se sentait fatiguée. Dès qu’elle fut chez elle, elle prit une douche bien chaude.
Elle allait se laver les dents, lorsque la buée de la glace du lavabo se dissipa.
Et elle se vit.
Non. Ce n’était pas elle.
Du plat de la main, elle frotta le miroir. Ce visage sans éclat, cette coiffure informe, ça ne pouvait pas être elle.
Depuis quand ne s’était-elle pas vraiment regardée ?
Elle fouilla dans un tiroir, trouva un tube de rouge à lèvres et un fard à joues. Le rouge avait un goût rance, et le fard s’était émietté.
À la poubelle.
Elle ouvrit sa penderie. Cela faisait des années qu’elle n’avait pas acheté des vêtements. Quand les aurait-elle portés ? À l’hôpital, elle mettait sa blouse blanche. Et le soir, elle était de garde, ou alors elle travaillait chez elle.
Travailler, travailler. En six ans, elle n’avait rien fait d’autre.
Si, elle avait été au cinéma. Six fois. Seule.
Staying Alive, Rambo II, Rocky IV, Cobra, Le Bras de fer, et Rambo III,  elle avait vu tous les films de Stallone.
Stallone.
Elle pose son vieux disque sur la platine.
Risin’up, back on the street, did my time, took my chances…
Allez.
… So many times, it happens too fast, you change your passion for glory…
Elle se rhabilla. Et sortit.
Juste avant la fermeture des magasins, elle eut le temps de s’acheter des crèmes pour le visage et des produits de maquillage.
La nuit était tombée. Lise n’avait pas envie de rentrer. Elle se promena.
La lumière vacillante d’une enseigne lui fit lever les yeux. C’était un club de sport.
Depuis quand n’avait-elle pas fait d’exercice ?
Elle poussa la porte et pénétra à l’intérieur.
Quelques pas, et elle s’arrêta net.
C’était magnifique. Des dizaines de gros sacs de sable, d’un rouge éclatant, étaient suspendus au plafond de la vaste salle.
Elle s’approcha.
En fait, il n’y avait qu’un sac rouge, un seul, qui se reflétait, démultiplié, dans l’immense miroir tout fendu qui recouvrait le mur.
– Vous cherchez quelque chose ?
Elle se détourna et découvrit un vieil homme en survêtement.
Elle lui sourit.
– Je veux faire de la boxe.

Stallone

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