cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Catégorie : Roman (Page 1 sur 14)

Faire l’amour de façon satisfaisante – Sollers

Faire l’amour de façon satisfaisante permet d’accumuler du temps. On gagne une semaine d’avance, la maîtrise de soi s’accentue, la pensée vise mieux ses cibles, on reparle sa propre langue. Adieu, brume, brouillard, pluie, nuages venteux, mauvais rêves, voix hostiles. On sait ce qu’on veut, on le peut, les taxis roulent plus vite, les cèdres vous saluent, les rendez-vous sont expédiés, on s’exprime à vif, on abrège. Surtout, on compose mieux, allegro, adagio, presto (…)
Je rejoins mon bureau, la terrasse aux rosiers grimpants, le store vert, le silence. Tout le monde est en train de partir, bonsoir, bonsoir.

L’Éclaircie

bien des choses délicieuses – Oscar Wilde

J’ai dû faire une année de prison supplémentaire, mais l’humanité a habité cette prison en même temps que nous tous, et maintenant, quand je sortirai, je me rappellerai seulement les très grandes gentillesses que j’aurai reçues ici de presque tout le monde, et le jour de ma libération, je remercierai bien des gens et leur demanderai, en échange, de se souvenir de moi (…)
Je sais également que bien des choses délicieuses m’attendent au-dehors, depuis ce que saint François d’Assise appelle « mon frère le Vent » et ma soeur la Pluie », deux choses adorables, jusqu’aux vitrines et aux couchers de soleil des grandes villes.

De profundis

Spinoza par Pascal Quignard

Dans sa bibliothèque, il possédait cent soixante livres. Il taillait des verres pour les lunettes astronomiques et pour les tubes des microscopes. Sa dépense journalière était de quatre sous et demi. Son repas consistait en une soupe au lait accommodée au beurre et un pot de bière. Il achetait la valeur de dix demi-pintes de vin dans le mois. Dès l’aube il travaillait devant son établi. Sur chaque pièce qu’il détachait, en maniant son diamant, du disque de verre, un fragment de rayon de lumière venait jouer. (…) Il fumait la pipe une fois le jour et à cette heure-là, si un ami se présentait, il commençait volontiers une partie au jeu d’échecs (…)

Il écrivit « Seule une farouche superstition interdit de prendre des plaisirs. En quoi en effet convient-il mieux d’apaiser la faim et la soif que de chasser la mélancolie ? Telle est ma règle. Aucune divinité ne prend plaisir à mon impuissance et à ma peine. Au contraire, plus grande est la joie dont nous sommes affectés, plus grande est la perfection à laquelle nous passons. »

Pascal Quignard « Petits Traités »

Kewei était têtu – Paul Greveillac

Il y avait, acculés dans un angle de l’une des courettes de l’école, d’énormes brûloirs d’encens ouvragés qu’on avait déplacés là faute de savoir quoi en faire, qu’on fondrait bientôt, sans égard pour leur âge canonique, à l’occasion du Grand Bond en avant. Derrière ses mastodontes de fonte, après avoir répondu à l’appel, Kewei, désormais six ans et demi, courait se cacher en échappant à la vigilance des instituteurs qui avaient fort à faire. Toujours fluet et toujours vif, une fois les colonnes d’élèves en branle vers les salles de classe, il prenait appui sur une pierre et escaladait un pan de muret qu’il avait repéré, défoncé par endroits, offrant des prises idéales à ses pieds, à ses mains. Puis il sautait dans une venelle pavée, si étroite qu’un homme y passait à peine. Il se mettait à courir, se repérait sans mal dans le dédale des ruelles humides, et débouchait enfin dans la grande nature. Il avait toujours dans sa petite sacoche de toile, de quoi griffonner. Et il errait, au petit bonheur la chance, poussant plus ou moins loin ses excursions buissonnières. Il pleut beaucoup dans ce soin du Sichuan, et l’on retrouvait souvent Kewei dessinant à ‘abri de la corniche pointue d’une toiture.
En ce jour de printemps, il n’y avait pas un nuage dans le ciel. Kewei, furtif comme un chat, longea bientôt des petits lopins individuels où l’on s’affairait. Le long du chemin, les pruniers donnaient déjà des fruits. Il mordit à pleines dents dans la drupe un peu dure, sure. Il s’essuya les doigts sur sa salopette mais ils étaient toujours collants. Le chemin du vallon devin plus pentu (…) Lorsque la pluie surprit Kewei, il était en train d’uriner dans le Qingyi. Il cala sa sacoche de toile dans sa salopette pour en protéger le contenu, et entama de mauvais gré la descente vers le village. Le flot de la rivière, encouragé par la pluie, redoublait de vigueur. La pluie tombait drue, intarissable. Le sente devenait boueuse. Les roches glissantes. Sous le pie de Kewei, les appuis se firent incertains. Il glissa (…) Dans l’eau froide, il roula plusieurs fois sur lui-même, jusqu’à perdre la notion du dessus et du dessous.
Et puis il fut hissé à la surface.
Deux bras enserrèrent ses jambes tandis que son sauveur lui criait de s’agripper  à son cou (…) Kewei avait réussi à sauver ses crayons, son ardoise. Seul son bâton de craie avait fondu.

Maîtres et esclaves

L’envie

L’envie, cette grande absente, revient enfin me chercher. Par ricochet, s’impose, jolie, cette image de toi. Urli, d’abord une allure… un seigneur. Puis un regard, un bon regard, tout de suite curieux de vous. Je n’éprouve pas de nostalgie. Jamais. De la peine oui souvent. D’autorité, j’inscris ces quelques lignes. Je me tairai, mais après.

Là, j’ai envie. Demain, c’est ton anniversaire, scorpion magnifique, lumineux et gentil.

J’ai envie de te photographier, première chose qui me vienne à l’esprit. J’ai envie de te faire plaisir, de te plaire, de te séduire, de t’amuser. J’ai envie de te voir embrasser Laura, notre enfant. J’ai envie de te voir choisir avec un soin méticuleux les fleurs pour un bouquet que tu veux m’offrir. Nos chamailleries, moi j’aime les petits bouquets, toi les grandes brassées. M’acheter des fleurs toute seule reste encore un exercice difficile. J’ai envie que tu me caresses la joue « Tu vas bien ? ». J’ai envie de ton émotion quand tu contemples une statue de marbre, de plâtre,  de bronze (touche mon amour, tu peux). J’ai envie de te fatiguer « Je t’aime, mais qu’est-ce que je t’aime, ça me fatigue ! ». J’ai envie de lire près de toi dans notre lit. Tu me titillais. Je n’ai jamais pu aller au-delà de quatre pages. J’ai envie que tu m’embrasses dans le cou « Tu sens le soleil, la pastèque, l’été. Tu es ma vie ». J’ai envie d’entendre ta voix éclatante quand tu pénètres dans le salon où se trouvent nos livres pêle-mêle « Bonjour la pièce ! Bonjour tout le monde… Sollers, salut ! ». J’ai envie de ton regard. J’ai envie de regarder tes mains. J’ai envie de t’écouter rire et parler avec les amis. J’ai envie que se réalise ce rêve délicieux qui m’a réveillé l’autre matin. Nous étions assis sur un muret. Les jambes dans le vide. Tout était lumineux. Le ciel bleu. Il faisait chaud. Nous partagions des chocolats. Tu te penches vers moi « Qu’est-ce que tu as dans le tien ? Tu me le donnes ? ». C’est ça la vie avec toi, l’harmonie, même dans les rêves. Il y eut quelques disputes, de la vaisselle cassée, pour l’histoire. Mais aucune porte claquée. Je t’ai fait mal deux fois. Toi jamais.

Notre vie ensemble, presqu’un chiffre biblique. Pas de désert, une traversée de jardins,  des odeurs, de la saveur, du goût. Quand vous aimez quelqu’un, aimez-le passionnément et à tout instant, c’est le temps en personne qui vous aime  La phrase de Sollers est vraie. J’en atteste.

Le dernier vénitien – Gilles Hertzog

Au pas nonchalant des chevaux de trait qui halaient le coche d’eau depuis la berge, nous descendîmes le Brenta bordé sur tout son cours des plus riches villégiatures de Vénétie, croisâmes deux barques pavoisées pour une partie de plaisir sur la rivière au son des barcarolles, passâmes devant la villa Pisani à Stra puis la villa Contarini à Mira, où moi à ses côtés, le fresquiste incomparable qu’était mon père s’était tant illustré.
À Fusina, dernier poste sur la Terre ferme, je pris le traghetto pour Venise. L’air sur la Lagune était attiédi par la douce haleine du sirocco. Bientôt apparurent les campaniles dressés en oriflammes au-dessus de la Dominante. Flottant sur la plaine des eaux dans la demi-brume qu’exhalait la chaleur de ce dimanche de septembre, Venise venait vers moi. Elle m’avait attendu, ma patrie fidèle, ma Perle adriatique, la Vénus anadyomène. Je le regardais avec mes rêves.
Débarquant du traghetto, tandis qu’un saute-ruisseau portait un billet chez les miens à Santa Fosca pour avertir de mon arrivée, j’avisai une gondole de venir à couple et, mes malles et mes effets déposés dans le felze, la cabine de bord, nous partîmes pour Saint-Marc.
Parmi les édifices innombrables qui bordent à ce toucher cette plus belle rue du monde qu’est le Grand Canal, passant devant les Sclazi dont la voûte est ornée du Transport de la maison de la Vierge à Lorette puis le palais Labia et son Banquet de Cléopâtre, je me pris à guetter les palais et les sanctuaires abritant une oeuvre de mon père, à mesure que la gondole se frayait un chemin au milieu des embarcations de toutes sortes, péottes, caorlines, taranes, lents chalands de labeur, topi et sampierote avec leur voile au tiers (…)
À mesure que je croisais chacun de ces conservatoires du génie paternel, jaillissaient sous mes yeux le tableau, le retable, la fresque abrités derrière ces augustes façades. Tant d’oeuvres d’un même virtuose se faisant cortège au long du Grand Canal (…)
Sans jamais qu’il l’eût représentée, Venise avait trouvé en Tiepolo, comme le divin Titien jadis, son reflet le plus pur.

L’accord parfait avec soi-même – Philip Roth

Et puis un jour ce fut trop tard. Telle une innocente de conte de fées à qui l’on aurait fait boire par ruse la potion toxique, un beau jour la petite sauterelle en justaucorps noir qui escaladait allègrement le mobilier et les genoux des adultes qui venaient de s’asseoir, poussa, s’étoffa, forcit – son cou et son dos s’élargirent ; elle cessa de se laver les dents et de se brosser les cheveux ; elle qui ne mangeait presque plus rien de ce qu’on lui servait chez elle se mit à dévorer en permanence, à l’école ou à l’extérieur, des cheeseburgers frites, des pizzas, des sandwiches bacon-laitue-tomate, des beignets d’oignon, des milk-shakes à la vanille, de la root beer, des glaces au caramel et des gâteaux en tout genre, si bien que, du jour au lendemain ou presque, elle prit de l’ampleur et se retrouva dans la peau d’une gigasse de seize ans, gauche et négligée, costaude, qui flirtait avec le mètre quatre-vingt et que ses camarades surnommaient Hô Chi Levov.
Alors elle convertit son handicap en machette à tronçonner les salauds de menteurs (…) À présent elle passait sa vie au téléphone, elle qui avait dû naguère mettre au point une stratégie pour pouvoir articuler « allô » en moins de trente secondes si elle décrochait. Elle l’avait bel et bien surmontée, l’angoisse du bégaiement, mais pas comme ses parents et son orthophoniste l’auraient souhaité. Non, elle avait conclu que ce qui lui empoisonnait l’existence, ce n’était pas son bégaiement, mais l’effort futile, l’effort dément qu’elle faisait pour en venir à bout (…) Si elle voulait se libérer, il n’y avait pas trente-six solutions (…) Oui, ce gouffre qui s’ouvrait sous les pieds de son entourage quand elle se mettait à bégayer, elle se libéra en l’ignorant purement et simplement ; son bégaiement ne serait plus le centre de son existence (…) elle laissa tomber ses manières imbéciles, ses préoccupations mondaines dérisoires, les valeurs « bourgeoises » de sa famille. Elle avait perdu assez de temps pour la cause de son nombril. « Je vais pas passer ma vie à lutter nuit et jour contre ce fffoutu bbbégaiement pendant qu’il y a des gosses bbbrûlés vifs par cet incendiaire sanguinaire de Lyndon Bbbaines Johnson. »
À présent toute son énergie refaisait surface sans entraves, toute sa force de résistance qui avait dû passer  ailleurs ; et en cessant de s’empoisonner l’existence avec ce frein, elle connut non seulement la pleine liberté pour la première fois de sa vie, mais aussi l’exaltant sentiment de puissance que donne l’accord parfait avec soi-même.

Pastorale américaine

La montagne magique – Thomas Mann

C’était un matin frais et couvert, aux environs de huit heures et demie. Comme  il se l’était proposé, Hans Castorp aspira profondément l’air pur du matin, cette atmosphère fraîche et légère qui pénétrait sans peine, qui était sans humidité, sans teneur et sans souvenirs… Il franchit le cours d’eau et la voie étroite des rails, rencontra la route irrégulièrement bordée de maisons, mais la quitta aussitôt et s’engagea dans un sentier à travers les prés qui, après un court trajet à plat, montait obliquement et en pente assez raide le long du versant de droite. Cette montée réjouit Hans Castorp, sa poitrine se dilata, de la poignée de sa canne il repoussa son chapeau en arrière, et lorsque, arrivé à une certaine hauteur et regardant en arrière, il aperçut au loin, le miroir du lac auprès duquel il était passé en arrivant, il se mit à chanter.

Il était peintre – Pascal Quignard

Il était peintre. La fascination, telle était l’idée fixe de cet homme que j’aimais. La stupeur ensorcelante, pétrifiante, immobile, totalement silencieuse, constitue la contemplation maximale. C’est la contemplation à mort. Je le vois encore qui peint en silence puis qui va à la table, à droite, sous la fenêtre, où il range ses pinceaux. Il y nettoie ses doigts avec un chiffon. Il revient. Il pose sous son menton son violon au bois clair, il me fait un signe de la tête pour commencer le duo de Bach ou de Beethoven que nous nous apprêtons à jouer tous les deux, – mais dans le même temps il incline le visage pour regarder la scène peinte de côté (…) Alors, doucement, très doucement, il fait aller et venir l’archer sur les cordes pour parler aux corps qu’il a créés et pour les consoler de les avoir fait venir au jour. C’était du temps d’Elsa et de sa mère. La journée de Jean Rustin suivait un rythme imperturbable (…) À l’époque nous communiquions par fax. C’était le temps de ces rouleaux de papier grisâtres et huileux, qui sentaient l’alcool, qui se déroulaient soudain, bruyamment, dans la nuit. Tout à coup, à n’importe quel moment de l’année, devenu impatient, un peu impérieux, courroucé, fébrile, il me demandait d’arriver, en fin de matinée, toutes affaires cessantes, dès que j’aurais fini mon propre travail, de monter à l’atelier avec mon violoncelle. Peu importe la peine que cela me coûterait. Peu importe le temps que cela me prendrait. Jean était un très grand peintre que j’admirais. Son obstination et son silence m’emplissaient de tendresse. Je traversais le périphérique. Je traversais la petite ville des Lilas. Cela montait longtemps, longtemps, tout d’abord. Puis je descendais par les Bruyères. Je longeais le château de l’Étang avec ma housse brune, à la fois encombrante et légère, dont la sangle pressait l’épaule. Il entendait la porte métallique de l’ascenseur s’ouvrir, il arrivait en trottant dans ses pantoufles. Il me faisait asseoir dans un petit fauteuil de velours vert afin qu’on fût à la hauteur qu’il préconisait par rapport à l’ascendant des corps nus et des figures anxieuses ou ébahies qui vous regardaient fixement dans les yeux. Il me montrait le travail des jours. Il ne parlait pas beaucoup. Une fois que toutes les toiles qu’il avait peintes récemment avaient été retournées le long des murs, il n’en laissait qu’une seule sur le grand chevalet à gauche de la fenêtre principale, à l’est, côté cour. D’un coup de menton il me montrait les deux pupitres dépliés et préparés. Il avait placé ma chaise au centre, devant le chevalet, il préférait la gauche, côté jardin, côté montagne. Nous nous accordions en silence. Nous jouions pour ces corps nus (…) On jouait une petite heure. Le reste du temps nous buvions. Parfois on avait le droit de manger un peu. Il s’asseyait sur le petit divan de la seconde pièce, il ôtait ses pantoufles, il laçait patiemment ses souliers. On descendait dans le gigantesque et bruyant ascenseur de fer. On passait devant l’église. On entrait dans le Franprix de Bagnolet où nous achetions deux bouteilles de vin de Bordeaux. On cachait les bouteilles sous nos imperméables. Nous nous installions, en face, chez un Turc très gentil, qui faisait des frites très grasses et très bonnes, dans la courette, après la cuisine, au fond du café. Nous n’avions pas le droit de boire du vin en vitrine. Même rue Lénine, cela aurait paru provocateur, en plus d’être devenu impie. On se quittait, déjà un peu ivres, rue Sadi-Carnot, sur le trottoir, devant la rue Bachelet – devant le rue du petit Bach, du petit ruisseau, du petit caniveau. Lui, il s’asseyait au volant de sa voiture et claquait la portière. Adieu. C’était fini. Adieu, Jean, c’est fini.

L’enfant d’Ingolstadt

Indésirable 2/2

Il commence à émerger. Il y eut ces soucis au journal. Des conflits internes, agaçants, inévitables. Il s’insurgea (plutôt sympathique). Rigueur. La presse va mal. Le projet de livre avance. Son vaste quant-à-soi est bien occupé. L’emploi du temps roule comme une horloge exacte. Concentration. Le maître mot.
Un peu la famille. Une brève aventure, qui le lasse. Il ne néglige pas de regarder la ville. Le plaisir ? Le désir ? De quoi parlez-vous ? Il y a belle lurette qu’il a oublié l’existence de cette fille. La Providence décide de s’en mêler de nouveau. D’abord vérifier l’état du terrain. Sûrement il va tomber des cordes bientôt… La presse en main, il commande un café. Assis en terrasse couverte, il commence sa lecture. Les premières gouttes tombent, fines, d’un coup très fortes. Un regard vers la rue. De tous les passants il s’arrête sur cette femme avec son gamin. Elle ouvre un sac, en sort un imperméable léger, orange, qu’elle déplie, le secouant largement presque devant lui pour le mettre sur l’enfant. Un bref instant il est saisi par le geste, la couleur. Pourquoi travaille-il sans conviction en cette fin de matinée ? Même la rumeur incessante de la rédaction semble étouffée. Dissipé ? Il ne cesse de porter son regard vers la ville depuis les larges fenêtres du journal. On l’appelle alors, il échappe à l’idée.
Verdict : une légère piqure d’aiguillon.
Il n’a pas envie de ce film qu’on lui propose d’aller voir. Il veut rentrer, fouiller davantage ce chapitre qui lui prend la tête. Epuisé, il se couche tard. Au milieu de la nuit, il se réveille, mal à l’aise. En colère. S’assied sur le rebord du lit. S’informe de l’heure ; près de quatre heures. Il n’en peut plus ! Se tient quelques instants les coudes sur les cuisses, la tête pendante. Les cheveux ébouriffés d’un geste vif. Trente secondes… peut-être quarante… et la rage éclate… franche… Bordel, elle m’emmerde ! La scène se répète. Nette. Il quitte la soirée d’anniversaire. Près de l’entrée, il salue deux trois amis. On va lui apporter son imperméable. Il attend. Il l’aperçoit en face, près d’une table, s’intéressant à des livres. Elle lui apparaît si calme. Elle fait ce geste alors, elle relève un pan de l’écharpe orange, lentement. Il accompagne le mouvement. Les épaules, enrobées. À l’instant, envie de la deviner. Une joie rare, magnifique, oubliée – captive on ne sait où, se libère, rayonnante, se propage enfin, lui gonfle le coeur de plénitude, et le bouleverse d’émotion. Il reste figé, n’osant y croire. Il la voit se retourner soudain, comme saisie d’une appel. Ni elle ni lui ne veulent se soustraire. Elle ne baissera jamais les yeux, acceptant éblouie ce vertige qui la happe. Sans la quitter des yeux, il prend son imperméable plié, qu’on lui tend à plat. Il s’en va, n’ayant pas la force de lui dire au revoir. Sonnée, elle ne le voit pas partir. Elle reste sur ce détail, cet imperméable, plié. Elle y tient. Alors les bruits revinrent. Les amis furent de nouveau dans la pièce.
Le terrain préparé, la Providence va hâter les semailles. Elle restera d’ailleurs surprise de la complicité de l’homme adoptant une attitude ambiguë qu’elle n’envisageait pas. Dans ce restaurant où il est à l’aise, des amis l’ont invité à dîner. Avec eux, une journaliste américaine qui le convainc par ses propos et son physique – physique. Ce soir il est d’humeur à se laisser séduire. Conversation vivifiante. La politique ici, la presse là-bas. Le foutoir ailleurs… Nous en sommes au dessert. Que prenons-nous ? Salade de fruits pour elle. Et lui, machinalement il s’entend dire Une glace à la vanille et là ça recommence. Il parvient à éviter la colère, à dominer l’agitation. Les desserts arrivent. Il entame la glace. Le goût de la vanille l’entraîne dans une rêverie qu’il laisse s’installer. Conscient de cela, il déguste la glace de plus en plus lentement. Pourquoi ? Elle l’avait tellement agacé cette phrase à la fin de son dernier message insensé, où elle lui disait son goût pour les glaces à la vanille. – Alors, tu flânes ? Annonce le copain amusé. Il se retient de lui foutre un pain sur le champ. Exactement un mot qu’elle avait employé. Mais notre homme n’est pas du genre à se laisser attendrir comme ça. On ne l’attrape pas avec du miel, encore moins avec une glace à la vanille. Quoi que. La jeune femme n’oubliera pas la nuit d’été qu’elle passa avec notre gastronome.
Le lendemain, inspiré, la nuit fut douce ; impassible veut-il, un rien amusé, il pointe : Indésirables. 3317. Effaçant page après page, attentif, il cherche le message. Le trouve. Vague agacement qui ne dure pas. Il reprend le texte et, minutieusement – appliqué, cherche les paroles qui pourraient le déstabiliser, le ramener à cette histoire. – Bon, ça, je l’ai eu… ça aussi… ça je peux avoir… Brusquement, il prend conscience de ce qu’il est en train de faire – qu’est-ce qu’il fout là ? – Quand il se voit comptabiliser les mots, une image immédiate se présente à lui, celle du Petit Poucet avec tous ses cailloux pour retrouver son chemin. C’est trop. Il abdique. Et part d’un éclat de rire d’une puissance dont il ne se croyait pas capable. Il rit. Il rit, d’accord. Mais que ressent-il ? Un reste de fêlure c’est certain Il pensait l’avoir oubliée de fait. Il se veut barricadé. Il se veut indifférent. Il la veut anonyme. Compris ? impose-t-il à son inconscient pour qu’il enregistre la consigne. Mais l’inconscient doit être occupé ailleurs, ou alors il s’annonce récalcitrant. L’esprit de l’homme l’entraîne sur la trace du tout premier message. Une mer de sérénité. Il se rappelle sa tendresse pour la faute d’orthographe qu’elle fit. L’encre bleue, qu’il voit comme un cadeau. Son hésitation à répondre. Elle l’intimide, cela lui plaît. Il sait. Les mots choisis s’adaptent à une double lecture, mais ont peu d’importance. Elle saisira l’encre bleue. Il vit mal ce rappel. Il veut abréger (connerie tout ça). Ne pas rêver. Nécessité du concret. Il veut en terminer. Il efface. Le prénom réapparaît. Message récent. Même pas surpris. Même pas agacé. Juste ce léger trouble qui persiste, à la vue du nom, du prénom. Qu’il aime ce foutu prénom. Elle lui a fait mal. Pourquoi ? Il la ressent la fêlure. Il se venge de la sensation par une méchanceté qu’il sait vaine. Il a mal. Il vit mal. Ne succombera pas. Ne cédera pas. Ne lira pas. Ne répondra pas. Ne reculera pas. Ne pardonnera pas. Ne se donnera pas.
Le geste – suspendu
Lassitude…
Ne l’effacera pas
Ne l’oubliera pas
Ne la libère pas
L’homme garde son indésirable, comme le Petit Poucet son caillou.

Comme chaque semaine ce jour-là, elle prend et prendra le journal. N’hésite pas à l’ouvrir. Toujours ce léger trouble qui persiste, persistera, à la vue du nom, du prénom. À la lecture des mots. Tant mieux, elle préfère cela à l’indifférence. Pense, s’ils se revoient inévitablement un jour ? Ils seront parfaits. La referont classique. Facile, avec tous ces gens autour. Et l’amour ? Elle replie le journal. Elle a sa réponse. Tendresse…
Ne l’effacera pas
Ne l’oubliera pas
De lui, se libère
La fille aime la lumière et la vie,
comme l’homme son verre securit, son verrou.

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