cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Catégorie : Roman (Page 1 sur 11)

En cinq lettres : « jeune psychopathe originaire des Carpates » – Emmanuel Carrère

Tiens, ça me fait penser à une jolie définition de mots croisés. En cinq lettres : « jeune psychopathe originaire des Carpates ». Tu ne trouves pas ? C’est « amour », parce que, comme dit Carmen qui sait de quoi elle parle : « L’amour est enfant de Bohême, il n’a jamais jamais connu de loi… » Alors voilà : pas d’âge, pas de loi, pas de généralité : c’est ça l’amour, c’est ça en tout cas le désir.

Neuf chroniques pour un magazine italien
Il est avantageux d’avoir où aller

Est-ce cela le bonheur ? Avoir quelqu’un à perdre – Stéphane Guibourgé

J’ai appris depuis longtemps à vivre seul. Réduire mon territoire, garder le silence. Je crains de vivre avec une femme. Je sais comment nous devenons étrangers l’un à l’autre. J’ai vécu exilé contre leur peau. Ainsi, on découvre la solitude. Elle est devenue frontière dans mon existence.
Chaque jour, je pense à mon fils.

Je me souviens de ces nuits-là. Je marche à petits pas. J’assure mes appuis avec prudence et je poursuis ma ronde. La lueur d’un réverbère filtre à travers les volets. Je ne me suis jamais senti si fragile. Exposé aux coups, à la tempête. Ce qui bat dans ma poitrine et menace de me renverser. Je pourrais perdre l’équilibre et sombrer d’un coup. Je marche sur l’arête d’une falaise. À six mois, mon fils se réveille encore, tiré de son sommeil par un cauchemar. Je m’efforce d’être là. Mes mains m’encombrent, la pénombre estompe à peine les tatouages. J’essaie de chanter, de fredonner. Je détourne les yeux, tente de saisir un rai de lumière le long d’une plinthe, sur le tapis de laine. Mon fils se rendort contre mon épaule. Je ne me suis jamais senti si fort. Cependant, je en parviens pas à chasser cette impression de danger. La certitude de l’enfermement. Ma femme est derrière la porte. Elle craint que je ne sache comment faire avec lui. Je garde le silence, je voudrais hurler. Qu’elle regagne notre chambre et me laisse seul avec mon garçon.
J’approche mes lèvres de son visage. Je voudrais dire je suis là, je ne partirai pas, il ne t’arrivera rien et je te protégerai jour après jour, je voudrais dire tu ne mourras pas. Est-ce cela, dire je t’aime ? Mon fils tressaille à peine, il ouvre les yeux et me fixe avec intensité. Et pourtant je ne mens pas. Je ne crois pas mentir. J’éprouve seulement la sensation d’exister loin de moi. Qui parle, qui dit ces mots d’amour et de confiance dont je suis incapable ? Mon fils s’endort à nouveau. Est-ce cela le bonheur ? Avoir quelqu’un à perdre ?
Je sais que je partirai un jour. Je n’aurai pas la force, la constance, la douceur.

Les fils de rien, les princes, les humiliés

Les fils de rien, les princes, les humiliés – Stéphane Guibourgé

J’ai quarante-sept ans. Je bâtis une maison pour mon fils. Je redresse une ruine avec peine. Je veux croire que le temps ne manque pas. Que mon fils pense à moi. Que nous nous retrouvons bientôt. Je sais pourtant que chaque jour enfui est un pas vers la fin. Un préambule. Demain est une illusion d’alliance, de retrouvailles. Je ne connais pas les mots, les gestes pour exprimer l’attachement. Alors je m’éloigne du monde avant qu’il ne s’éloigne de moi. Je brise avant d’être brisé. Pourtant, j’abrite cette cette certitude : ce sont ces mots, ces gestes qui libèrent et donnent la paix, effacent les regrets. Comblent les distances, conjurent le chagrin des fils et des pères.
Je cherche à comprendre pourquoi il nous faut chaque fois répondre à une blessure par une autre blessure. Subir et infliger. Comment rompre ce cercle ? Comment recouvrer notre liberté ?
Mes pensées me mènent aux limites du sens. J’atteins l’absurde et j’ai peur. Est-ce la folie, est-ce une lumière ? Quelque chose tressaille en moi, repousse mes côtes, ménage une place que je ne soupçonne pas. Le coeur me manque encore pour y consentir. Le courage. Il faut beaucoup de force pour accepter d’espérer. Quelle est cette force qui me malmène et m’accueille à la fois ?
Oui, j’ai peur.

J’ai peint pour être prince – Pierre Michon

J’ai peint pour être prince.
J’avais peut-être douze ans. C’était le plein été, l’heure du soir où il fait encore chaud, mais les ombres tournent. Je faisais glander des porcs dans un bois de chênes vers Nemi, en contrebas d’un grand chemin ; j’avais écorcé une baguette et m’étais beaucoup réjoui d’en frapper ces grosses bêtes ineptes passant à ma portée. Je m’en étais lassé et me contentais de briser à toute volée les fougères, les fleurs hautaines du sous-bois, dont ma violence exaltait les odeurs ; j’aimais user de ce fléau. J’entendis venir de loin une voiture lourde, à petit train ; je me cachai et me tins coi : le plein soleil frappait la route et j’étais là dans l’ombre à regarder cette route au soleil, pas plus haut que la terre, invisible. À dix pas de moi et de mes porcs dans la lumière de l’été un carrosse s’arrêta, peint, chiffré, avec des bandes d’azur ; de cette caisse armoriée jaillit une fille très parée qui riait, elle courut comme vers moi ; elle m’offrit ses dents blanches, la fougue de ses yeux ; toujours riant elle se suspendit à la limite de l’ombre, résolument me tourna le dos, un interminable instant elle se campa dans ce soleil marbré de feuilles où flambèrent ses cheveux, ses jupes d’azur énorme, le blanc de ses mains et l’or de ses poignets, et quand dans un rêve ces mains se portèrent à ses jupes et les levèrent, les cuisses et les fesses prodigieuses me furent données, comme si c’était du jour, mais un jour plus épais ; brutalement tout cela s’accroupit et pissa (…) Dans le carrosse, dont la porte peinte battait encore un peu tant la pisseuse l’avait allègrement poussée, il y avait un homme accoudé, en pourpoint de soie défait, qui la regardait. Il avait autant de dentelles à son col qu’elle en avait aux fesses ; il souriait comme on le fait quand nul ne nous voit sourire, avec du dédain et un plaisir mélangé, à la fois modeste et fat, avec une tendresse féroce (…)
D’un bon la femme fut debout, le flamboiement ordinaire des jupes recouvrit celui des cuisses ; elle revint au carrosse, plus lente que tout à l’heure, avec complaisance et de l’affectation dans la démarche (…) Il lui baisa la main, l’empoigna un instant sous ses jupes, puis, cérémonieux, lointain, fit claquer hors de la portière deux doigts : chevaux et cocher, qui sont des morceaux de carrosse, obéirent à ce petit bruit qu’ils connaissaient et docilement emportèrent vers Rome leur délicate cargaison (…) Ces chairs diverses donc s’éloignèrent et cela fit en partant de la poussière comme un troupeau de moutons. Je ne sais si j’eus ce qu’on appelle du plaisir ce jour-là, j’étais encore petit. J’allai à l’endroit où elle avait levé ses jupes ; j’allai à l’endroit où le carrosse s’était arrêté, la petite place consacrée où je calculai que s’était tenu le prince ; j’y regardai l’orée, l’arbre exact sous lequel la fille avait pissé pour ses yeux. Je baisai ce que j’imaginais d’une main blanche, je dis tout haut le mot qui désigne les basses putains, je fis claquer deux doigts. Les arbres dans la lumière étaient immenses, nombreux, inépuisables.

Le roi du bois

Les êtres que j’aime – Journal 2013-2016 – Gabriel Matzneff

Lundi 22 juin (2015). Levé à 7 heures. Toilette, gymnastique. Petit déjeuner protéiné (café noir sans sucre, jambon, oeufs brouillés, ricotta fraîche). Hier, comme la veille, j’ai dîné d’un yaourt nature.

Marie-Agnès. Elle m’a utilisé tel un jouet, un pantin, puis, dès qu’elle a estimé que cette distraction sexuelle risquait de compliquer sa vie bourgeoise, de la troubler, elle m’a jeté à la poubelle avec froideur, désinvolture. J’espère qu’elle ne l’emportera pas au paradis ; qu’après ma mort Dieu me vengera.

Les êtres que j’aime, j’ai besoin de leur présence. Quand ils sont absents, ils me manquent. Ce qui me frappe et, au cours de mon existence, m’a toujours frappé, c’est la facilité avec laquelle les gens qui m’aiment se passent de ma présence, se passent de moi. Les filles,, qui m’aiment d’amour, mais aussi, trop souvent, les amis qui m’aiment d’amitié.
Mes adversaires me tiennent pour un cynique, mais ils font erreur. Le trait de caractère qui me définit le mieux n’est pas le cynisme, c’est une extraordinaire ingénuité.
Cynique, si je l’étais, je souffrirais moins. Hélas, je ne le suis pas. Je suis un ingénu, un naïf. Dans des livres parus il y a plus de trente ans – romans, essais, journaux intimes-, j’ai écrit des vérités définitives sur l’aptitude des femmes à baisser le rideau de fer, à gratter, refuser, oublier (ou feindre d’oublier) leur passé. Sur ce point je devrais donc être bronzé, cuirassé, inatteignable. Et cependant je ne le suis pas, mon ingénuité, ma confiance en l’autre font que, lorsque la trahison surgit, je suis aussi surpris, blessé que si, ces vérités, je ne les avais pas vécues, observées, éprouvées, décrites dans mes livres. Oui, un incurable naïf. Incurable et donc vulnérable.
Je suis un eudémoniste qui aura connu des bonheurs d’une intensité suprême et, simultanément, n’aura jamais cessé d’avancer de douleur en douleur. Je pourrais le déplorer, je m’en réjouis, car si j’avais été un eudémoniste toujours ivre de félicité je n’aurais pas écrit les livres que j’ai écrits, je n’aurais pas écrit une seule ligne. Grâce à Dieu, l’eudémonisme a ses failles, et le poète s’y engouffre.

*

Fuguer – Patrick Modiano

Un jour, sur les quais, le titre d’un livre a retenu mon attention, Le Temps des rencontres. Pour moi aussi, il y a un temps des rencontres, dans un passé lointain. À cette époque, j’avais souvent peur du vide. Je n’éprouvais pas ce vertige quand j’étais seul, mais avec certaines personnes dont justement je venais de faire la rencontre. Je me disais pour me rassurer : il se présentera bien une occasion de leur fausser compagnie. Quelques-unes de ces personnes, vous ne saviez pas jusqu’où elles risquaient de vous entraîner. Le pente était glissante (…)
Au cours de cette période de ma vie, et depuis l’âge de onze ans, les fugues ont joué un grand rôle. Fugues des pensionnats, fuite de Paris par un train de nuit le jour où je devais me présenter à la caserne de Reuilly pour mon service militaire, rendez-vous auxquels je ne me rendais pas, ou phrases rituelles pour m’esquiver : « Attendez, je vais chercher des cigarettes… », et cette promesse que j’ai dû faire des dizaines et des dizaines de fois, sans jamais la tenir : « Je reviens tout de suite. »
Aujourd’hui, j’en éprouve du remords (…)
Mais la seule chose dont je peux rendre compte, ce sont des détails concrets, des lieux et des moments précis. En particulier, cet après-midi de l’été 65 où je me trouvais devant le zinc d’un café étroit du début du boulevard Saint-Michel qui tranchait sur les autres cafés du quartier (…) J’ai compris, cet après-midi là, que je m’étais laissé dériver et que, si je ne réagissais pas tout de suite, le courant m’emporterait. J’étais persuadé que je ne risquais rien et que je bénéficiais d’une sorte d’immunité en ma qualité de spectateur nocturne – le surnom que s’était donné un écrivain du dix-huitième siècle qui explorait les mystères des nuits parisiennes. Mais là, ma curiosité m’avait entraîné un peu trop loin. J’ai senti ce qu’on appelle « le vent du boulet ». Je devais disparaître au plus vite si je ne voulais pas avoir d’ennuis. Ce serait pour moi une fugue beaucoup plus importante que les autres. J’avais atteint le fond et il ne restait plus qu’à donner un grand coup de talon pour remonter à la surface.

c’était un plaisir de vivre, avoir de la nuit dans le sang et de vivre en riant – Yannick Haenel

Je me suis dirigé vers la chambre. C’était une joie de retrouver l’hirondelle et le manuscrit, mon entassement de livres, mes papiers, mon merveilleux divan-lit ; même si je m’étais absenté qu’une nuit, j’avais l’impression de les avoir quittés depuis trop longtemps, d’avoir délaissé l’unique lieu où je respire vraiment, d’avoir déserté ma solitude, ce point que je conçois comme une étoile.
J’étais ivre et lourd, j’avais mal à la tête, mais c’était un plaisir de vivre, d’avoir de la nuit dans le sang et de vivre en riant. Oui, j’avais tant de nuit en moi que je me sentais comme Dom Juan, dont la soif immense à la fois le tourmente et le protège : les êtres sont presque tous fossilisés ; pas lui.
Il y en a qui demandent des signes, d’autres recherchent la sagesse : quant à moi, je me laisse entraîner par un mouvement qui ne s’ordonne à aucune raison. Est-ce de la folie ? Je ne crois pas ; même au coeur de l’ivresse, lorsque tout se brouille – lorsque mon esprit s’efface -, je distingue une lueur : c’est une ligne discrète, mais elle brille suffisamment pour qu’un sentier s’y creuse.
Alors, peu importe qu’il soit impossible de recevoir ce qui se donne ainsi, peu importe que cette chance ne s’exprime qu’à travers une lumière qui se dérobe : en demeurant allongé dans ma chambre, il m’a toujours semblé que je m’accordais à cette vérité dont on ne peut témoigner que par le silence.

Tiens ferme ta couronne

Je t’en prie, ami, sois heureux – Kundera

Je veux encore contempler mon chevalier qui se dirige lentement vers la chaise. Je veux savourer le rythme de ses pas : plus il avance, plus ils ralentissent. Dans cette lenteur, je crois reconnaître une marque de bonheur. Le cocher le salue ; il s’arrête, il approche les doigts de son nez, puis il monte, s’assoit, se blottit dans un coin, les jambes agréablement allongées, la chaise s’ébranle, bientôt il s’assoupira, puis il se réveillera et, pendant tout ce temps, il s’efforcera de rester au plus proche de la nuit qui, inexorablement, se fond dans la lumière.
Point de lendemain.
Point d’auditeurs.
Je t’en prie, ami, sois heureux. J’ai la vague impression que de ta capacité à être heureux dépend notre seul espoir.

La chaise a disparu dans la brume et je démarre.

Milan Kundera,

La Lenteur, 1995 (la dernière page)

le canal – Peter Handke

Chaque fois qu’un camion passe sur les traverses, celui qui se tient là, debout, sent l’ébranlement sous ses semelles comme jadis au village au passage des bétaillères et au fond du canal des bancs de poissons minuscules, jusque-là invisibles, s’éparpillent d’un coup. Mais par périodes il coule seulement de l’eau, sans objets, sans animaux, rien que l’élément pur ; tantôt clair, tantôt trouble, blanc bouleau, jaune ciel, gris rocher, couleur de nuage, bleu fer, brun terre, vert d’herbe, noir suie, noir citerne ; absolument silencieux ; là seulement où un rameau plonge dans l’eau – ou à un rétrécissement -, un clapotis comme d’une source cachée. Parfois l’élément a la couleur du souvenir : qu’on ne peut comparer à rien, et qui fait seulement se rappeler. Vers le soir les spirales de lumière dérivent dans la masse partout ailleurs obscure (…)
Sur le tablier du pont vide flotte un parfum féminin. À distance suit une voiture à cheval ornée de guirlandes, pleine de musiciens qui vont se produire d’un endroit à l’autre ; ils ont déposé leurs clarinettes, trompettes et cymbales à côté d’eux et ils ont le regard fatigué ; seule l’accordéoniste assis derrière sur le timon, son instrument sur le coude, étire sur le pont son soufflet : un son très allongé.
Maintenant du canal moyenâgeux s’élèvent, comme des statues de pierre au-dessus du portail de l’église, à l’intérieur de la ville, – paix, malice, silence, solennité, lenteur et patience.

Le Chinois de la douleur

si je vous appelais au beau au juste au vrai – Nazim Hikmet

Si j’étais platane,  si je me reposais à son ombre

Si j’étais livre, que je lirais sans ennui dans mes nuits d’insomnie

Crayon, je ne voudrais pas l’être même pas entre mes propres doigts

Si j’étais porte, je m’ouvrirais aux bons, je me fermerais aux méchants

Si j’étais fenêtre, une fenêtre sans rideaux, grande ouverte

Si je faisais entrer la ville dans ma chambre

Si j’étais verbe, si je vous appelais au beau au juste au vrai

Si j’étais parole, si je disais mon amour tout doucement

(27 mai 1962)

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