cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Catégorie : Roman (Page 1 sur 14)

Sage

Il y eut ce bref instant où je me suis vue dans le miroir. Je veux dire vue, en dedans. Sage, bien trop sage. Ça m’a paniquée. J’ai trouvé que ça venait trop tôt et que ça ne m’allait pas du tout, mais alors pas du tout. Suis la seule responsable. Refus de tout. Voyage ? Refus. Refus de tout dîner à plusieurs. Effet pot de fleur dit Erri. C’est tout à fait ça. Refus. Refus. Isolement. Dame au petit chien je deviens. Te voilà bien. Le remède ? Quelque chose entre l’ouverture à soi, aux autres, une joie. Dire oui. Dire non, si on le pense. Ne pas vivre par procuration surtout. En suis-je là ? Se lancer, comme avant. Se fier à son intuition, la merveilleuse intuition. Et si on s’trompe, ça ira quand même. Sagesse et non pas sage.

Un père

Curieux. C’est maintenant que l’absence d’un père jamais connu s’installe. Un manque… Envie de dire papa. D’appeler mon père. Dîner avec lui. Lui raconter des trucs. Je ne comprends pas ce qui arrive. Une vague photo retrouvée, est-ce lui ? Le doute. Maman, toujours hors-sol, fut discrète. J’ai connu nombre de ses amants lorsque nous vivions à Dakar, mais jamais elle ne révéla le moindre indice. Gamine,  jamais chamaillée à l’école sur cette absence, sur ma famille, j’ai pas voulu déranger et me suis tue, l’oubliant.
Et me voilà, toute finaude à me lamenter. Non…, pas lamenter, ni regretter, juste ce désir de savoir s’ils s’aimaient, s’il savait pour moi. Une chose est sûre, blonde comme les blés enfant, je ne ressemblais en rien à maman, aux longs cheveux noirs des femmes italiennes.
J’ai vu Laura avec Urli. Ses parents, c’était tout pour elle. Est-ce cela un père ? Un tout ?

Le premier baiser,

La banlieue rouge. Le 9-3. Un printemps qui s’amorce dans cette banlieue en pleine transformation. Une gamine de 14 ans, dingue de cinéma. Des baisers du Happy End. Détestant drames et pleurs. Il fait beau. Les copains de toujours, les voisins, il y en a un. Pas brun comme elle aime, mais ils se connaissent depuis qu’elle sait marcher. Que de chasses au trésor n’ont-ils pas fait ensemble ? Un jour, il lui dit : Tu veux que je t’apprenne comment on embrasse ? – J’y avais même pas pensé. – Oui. Technique, précis, il lui explique le processus, le rythme. Elle saisit. Il s’approche d’elle. Tout près. Lui caresse la joue. Elle n’en revient pas de ce qu’elle ressent. Ce frémissement. Les lèvres se posent d’abord sur le front, chaleur, douceur, descendent vers la bouche, l’entr’ouvrent, la langue joue avec la sienne. – Révélation ! Merci ami.

la criante allégresse d’être encore vivants – Albert Cossery

Le bruit des voix, la clarté des lampes à acétylène l’accueillirent comme un refuge bienfaisant. À cette heure de la nuit le café des Miroirs était plein d’une foule tapageuse qui occupait toutes les tables, déambulait en lente procession à travers la chaussée de terre battue. L’éternelle radio déversait un flot de musique orageuse amplifiée par les hauts-parleurs, noyant dans une même confusion la magnificence des palabres, des cris et des rires. Dans ce tumulte grandiose, des mendiants loqueteux, des ramasseurs de mégots, des marchands ambulants s’adonnaient à une forme d’activité plaisante, comme des saltimbanques dans une foire. C’était chaque soir ainsi : une ambiance de fête foraine. Le café des Miroirs paraissait être un lieu créé par la sagesse des hommes et situé aux confins d’un monde voué à la tristesse. Yéghen se sentait toujours émerveillé par cette oisiveté et cette joie délirante. Il semblait que tous ces gens ignoraient l’angoisse, la pénible incertitude d’un destin miséreux. Certes, la misère marquait leurs vêtements composés de hardes innommables, inscrivait son empreinte indélébile sur leurs corps hâves et décharnés ; elle n’arrivait pas cependant à effacer de leurs visages la criante allégresse d’être encore vivants !

Mendiants et orgueilleux

il faisait si chaud dans le silence et dans l’après-midi, – Pascal Quignard

il faisait si chaud dans le silence et dans l’après-midi,
dans la torpeur.
Il se dénudait entièrement,
il se glissait
dans l’eau opaque et grasse de la mare.
Il y est bien, c’est tiède. Il pose la tête blanche sur la mousse.
Il y a quelque chose de plus ancien que soi dans cet étang, cette petite roselière, ce bruant qui en assure la garde, ces menthes,
ces mûres noires,
quelque chose de calme, de liquide, de doux,
quelque chose de mort un peu peut-être, ici,
en tout cas quelque chose qui n’est pas très vivant, qui n’est pas très bruyant,
qui n’est pas froid, – un peu tiède,
quelque chose dont la morphologie est plus proche des oiseaux que celle des hommes,
quelque chose qui chante à peine
dans le bec,
qui glisse entre les joncs comme une onde,
qui suit un si petit village,
qui court comme la minuscule araignée sur la surface de l’eau de l’onde que ses pieds ne pénètrent pas,
qui cherche sa part de pollen tombé de la lumière que le ciel répand.
Pour le ciel,
pour le jadis qui est dans le ciel,
comme pour les amoureux qui entrent dans la chambre sombre en se tenant par la main,
leurs corps tremblant déjà de la nudité qui se fait plus proche,
le nombre deux n’existe pas.

Dans ce jardin qu’on aimait

Ce matin, tu te réveilles dans la pénombre d’une nouvelle aube de janvier – Paul Auster

Ce matin, tu te réveilles dans la pénombre d’une nouvelle aube de janvier, dans une lumière estompée, grisâtre, qui s’infiltre dans la chambre, et il y a le visage de ta femme tourné vers le tien, ses yeux clos – elle est encore profondément endormie, les couvertures remontées jusqu’au cou ne laissent apercevoir d’elle que sa tête, et tu t’émerveilles de la voir si belle, de la voir si jeune, même à présent, trente ans après la première fois que tu as dormi avec elle, après trente ans de vie commune sous le même toit à partager le même lit.
(…) : tu étais un amant insensé, et ça n’a pas changé.

Chronique d’hiver

Rituel

Chaque 31 décembre un rituel entre Laura et moi. Un déjeuner. Ni petit ami, ni scoop à éditer ne pouvant contrecarrer ce moment. Elle venait me chercher, nous allions au Pied de Cochon, dans les Halles. Nous avions choisi ce lieu la première fois, l’agence de presse étant à deux pas, près de la Place des Petits-Pères. Puis l’agence prospérant, nous nous sommes retrouvés dans ce local magique, imaginé par Eiffel, dans le XVIIe. Pied de Cochon, toujours. Laura grandissait aussi. Nous parlions de tout, de rien, de robe à essayer peut-être, la joie d’être ensemble. Un simple plat, un dessert, deux crêpes sucre pour elle, crème caramel pour moi, ou glace vanille chocolat. On sillonnait les rues voisines, cherchant un dernier cadeau pour Urli. Un perfecto pour ses quarante ans, par exemple, qu’il porta jusqu’à la fin. Puis nous rentrions à l’agence. Le champagne commandé avait été livré et nous terminions la journée avec l’équipe en place. C’est peu de chose, n’est-ce pas ? Mais ce fut doux, toujours.

Je veux faire de la boxe – Emmanuèle Bernheim

Un soir, elle rentra de l’hôpital plus tôt que d’habitude. Elle se sentait fatiguée. Dès qu’elle fut chez elle, elle prit une douche bien chaude.
Elle allait se laver les dents, lorsque la buée de la glace du lavabo se dissipa.
Et elle se vit.
Non. Ce n’était pas elle.
Du plat de la main, elle frotta le miroir. Ce visage sans éclat, cette coiffure informe, ça ne pouvait pas être elle.
Depuis quand ne s’était-elle pas vraiment regardée ?
Elle fouilla dans un tiroir, trouva un tube de rouge à lèvres et un fard à joues. Le rouge avait un goût rance, et le fard s’était émietté.
À la poubelle.
Elle ouvrit sa penderie. Cela faisait des années qu’elle n’avait pas acheté des vêtements. Quand les aurait-elle portés ? À l’hôpital, elle mettait sa blouse blanche. Et le soir, elle était de garde, ou alors elle travaillait chez elle.
Travailler, travailler. En six ans, elle n’avait rien fait d’autre.
Si, elle avait été au cinéma. Six fois. Seule.
Staying Alive, Rambo II, Rocky IV, Cobra, Le Bras de fer, et Rambo III,  elle avait vu tous les films de Stallone.
Stallone.
Elle pose son vieux disque sur la platine.
Risin’up, back on the street, did my time, took my chances…
Allez.
… So many times, it happens too fast, you change your passion for glory…
Elle se rhabilla. Et sortit.
Juste avant la fermeture des magasins, elle eut le temps de s’acheter des crèmes pour le visage et des produits de maquillage.
La nuit était tombée. Lise n’avait pas envie de rentrer. Elle se promena.
La lumière vacillante d’une enseigne lui fit lever les yeux. C’était un club de sport.
Depuis quand n’avait-elle pas fait d’exercice ?
Elle poussa la porte et pénétra à l’intérieur.
Quelques pas, et elle s’arrêta net.
C’était magnifique. Des dizaines de gros sacs de sable, d’un rouge éclatant, étaient suspendus au plafond de la vaste salle.
Elle s’approcha.
En fait, il n’y avait qu’un sac rouge, un seul, qui se reflétait, démultiplié, dans l’immense miroir tout fendu qui recouvrait le mur.
– Vous cherchez quelque chose ?
Elle se détourna et découvrit un vieil homme en survêtement.
Elle lui sourit.
– Je veux faire de la boxe.

Stallone

Les Corps vulnérables – Jean-Louis Baudry

Marie voulait revoir Porquerolles. Nous avons pris le car pour Hyères. Jour de marché, rues encombrées, nous avons couru jusqu’à la gare maritime et sauté dans le bateau juste au moment où il se détachait du quai. L’île, en ces jours reculés de la saison, vidée de ses touristes, n’abritait plus que des autochtones et de rares vacanciers qui ressemblaient à des immigrés en attente de visa. Nous avons déposé nos sacs à l’hôtel, déjeuné frugalement et nous sommes partis explorer tout l’ouest de l’île, nous réservant l’autre moitié pour le lendemain. Le vent soufflait, la pluie menaçait. J’achetai le K-way bleu marine qui est toujours dans mon armoire. Le chemin nous conduisait jusqu’au rivage, presque à la pointe de l’île. Je retrouvais la végétation rabougrie, rêche et crispée, recroquevillée et acérée des autres îles, de même que les rochers, des schistes, ocre foncé, à la texture feuilletée. Un chien vint pacifiquement à notre rencontre ou, plutôt, nous l’avons vu surgir au détour d’un chemin. Il nous attendait patiemment, envoyé là tout exprès pour nous accompagner. Il nous jeta un long regard d’intelligence, parut satisfait mais point étonné par nos paroles. Il les acceptait avec calme et décence, sans s’abaisser par des remuements de queue intempestifs et des hochements de tête à des démonstrations de servilité canine. C’est ainsi que je me figurais, au retour d’Ulysse, l’accueil de son vieux chien. Il trottinait, nous précédant, ou nous laissait partir. Il s’arrêtait quand nous nous arrêtions. Certes, ce ne pouvait être qu’un dieu incarné dans l’apparence d’un chien. Le poil soyeux d’un blanc ivoire

Les lèvres – Nabokov

Le plus volumineux dictionnaire de la bibliothèque indiquait à l’article Lèvres : « Chacun des deux plis charnus entourant un orifice. »
L’aimable Emile (c’est ainsi qu’Ada appelait M. Littré) s’exprimait en ces termes : « Partie extérieure et charnue qui forme le contour de la bouche… les deux bords d’une plaie simple. » (C’est ainsi qu’avec nos plaies, nous parlons ; c’est que nous enfantons avec nos plaies!) « … C’est le membre qui lèche. » Ce cher Emile !
Une encyclopédie russe, petite mais épaisse ne voulait voir dans le mot gouba (lèvre) qu’un tribunal administratif de l’ancienne Liaska ou un golfe des régions arctiques.
Leurs lèvres étaient absurdement identiques, par la teinte et le tissu. La lèvre supérieure de Van ressemblait, pour la forme, à un oiseau de mer aux longues ailes qu’on voit venir de face. L’inférieure, pleine et maussade, communiquait à son expression ordinaire un semblant de brutalité. Rien de tel, certes, chez Ada ; à cela près, la ligne arquée de sa lèvre supérieure et l’épaisseur de la lèvre inférieure, avec sa moue dédaigneuse et son rose opaque, étaient une réplique, dans le mode féminin, de la bouche de Van. Pendant la « kissing phase » de leurs amourettes (quinze jours de longues embrassades humides et poisseuses point trop recommandables, au demeurant, pour leurs jeunes santés), un écran d’étrange pudibonderie parut s’interposer entre leurs corps altérés ; il était inévitable, cependant, que certains contacts et contre-contacts le traversassent comme les vibrations lointaines des signaux de détresse. Consciencieusement, inlassablement, délicatement, Van passait et repassait ses lèvres sur les lèvres d’Ada, rebroussant, taquinant leur velours brûlant, de haut en bas, de droite à gauche, en dedans, en dehors, à la vie à la mort, trouvant une saveur délectable dans le contraste entre la caresse ailée de l’idylle visible et la congestion brutale de la chair celée.
On pouvait imaginer d’autres baisers : « Je voudrais, lui dit-il un jour, goûter le dedans de ta bouche. Dieux, que j’aimerais être un Gulliver minuscule pour pouvoir explorer cette caverne.
– Je peux te prêter ma langue », proposa la fillette. Aussitôt dit, aussitôt fait.
Une grosse fraise bouillie, encore toute chaude. Il la dégustait, il l’avalait aussi loin qu’elle se laissait avaler, puis, enlaçant étroitement Ada, il lui lappait le palais. Leurs mentons étaient tout trempés de salive. « Moumouche », prévint-elle – et sans plus de façons elle glissa la main dans la poche du pantalon de Van ; mais elle la retira aussitôt et pria son compagnon de lui passer lui-même son mouchoir. Sans commentaire.

Ada ou l’Ardeur

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