cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Catégorie : Roman (Page 1 sur 15)

Court vêtue – Marie Gauthier

Il l’aimait bien cette fille. C’était même un peu plus que ça. Elle était liée au bourg, à la rivière, aux routes de goudron. Souvent alors qu’il balayait les parkings, nettoyait les fossés, Félix la voyait marcher sur la route et se demandait où elle allait. À la maison, il l’observait enfiler la tenue du supermarché ou faire la lessive pour le père au mégot. Dans la salle de bain elle se lavait enveloppée d’odeurs parfumées mais il ne pouvait pas la voir. Elle parcourait la maison dans tous les sens. La rendait vivante. C’était une fille jeune en jupe courte qui montrait ses jambes, qui parfois mettait des hauts talons et parfois des Scholl. Elle se coulait dans son métier de vendeuse, se fondait dans le costume et dans le décor. Mais en même temps, quand elle traversait le bourg c’était impossible de ne pas la voir. Sa silhouette attirait les regards. Elle était éclatante, étincelante même quand elle faisait la cuisine ou la vaisselle. Voilà ce qu’elle était pour Félix. Voilà ce qu’il pensait quand il la regardait assis sur le tabouret de la cuisine.
Félix avait demandé comment c’était. Gil avait tiré de sous son lit des revues. Elle avait répondu C’est comme ça. Il y avait une dizaine de magazines avec des photos en couleurs sur la couverture et à l’intérieur, des photos chocs. Des hommes et des filles. Ça faisait irruption. Gil tournait lentement les pages en s’assurant que Félix ne manquait rien. Elle posait l’index sur une photo pour qu’il n’oublie pas, qu’il apprenne. Elle disait Voilà et voilà. J’en ai encore beaucoup d’autres mais ça suffit. T’as déjà tout là-dedans. Après les filles ne sont pas habillées pareil mais en fait ça se ressemble. Elle lui montrait les photos avec une sorte de passion, sans dire un mot. Les images parlaient d’elles-mêmes. Son doigt et ses yeux guidaient le regard de Félix. C’était comme un album d’enfant. Elle en faisait le même usage, elle était contente de le partager avec lui, comme un trésor caché.

Court vêtue – Marie Gauthier

Assise au milieu de la cuisine, Gil se faisait des tartines avec du gros pain, du beurre et de la confiture. Elle croquait tout ça en disant J’ai trop faim. Elle s’était mis un coup de crayon bleu sous les yeux et du rouge aux joues. La confiture faisait briller ses lèvres. C’était bizarre qu’elle mange avec un tel appétit. Est-ce qu’elle aurait aimé encore grandir. Comme Félix aurait voulu être plus grand qu’elle. Ce pain, ce pot de confiture devant elle la faisait ressembler à une enfant. Il avait vu traîner une paire de lunettes qu’elle avait utilisée du temps de l’école. C’était des lunettes en plastique rose, rondes. Il avait tout de suite imaginé la petite fille qui les avait portées. En ce moment il avait envie de savoir le goût que ça avait au beau milieu de l’après-midi ces tartines. Elle lui a donné un bout de la sienne. Le beurre, mêlé à la confiture, était vaguement écoeurant. Elle avait vraiment une faim de tous les diables. Il était troublé par ses cheveux lâchés, sa manière de se déchausser sous la table, de frotter ses pieds nus l’un contre l’autre. Le père au mégot était parti avec la camionnette. Félix avait dit Oui pour une nouvelle tartine et un bol de thé. Il ne pouvait pas s’empêcher de dire oui, de songer aux affaires de Gil, à son sac à main, à ses robes, à ses sous-vêtements tandis qu’elle croquait à pleines dents ses tartines. Il pensait aux objets qu’elle touchait pour mettre la table, la débarrasser. Gil, elle, était heureuse de la présence du garçon, des tartines beurrées, du bruit des camions, de ce goûter au milieu de l’après-midi.

*

Coquelicot

Ça va t’plaire, me dit mon amie Marie. Une anecdote, l’autre matin dans le métro. Il était tôt, je devais me rendre à un rendez-vous qui s’annonçait compliqué à l’autre bout de Paris. J’enfile une robe rouge, une veste et prends le métro, bondé. Je trouve une place. Soudain, on me glisse alors un papier plié dans les mains. Je me dis Quêteur. Je déplie le papier : Vous êtes magnifique ! Le temps suspendu. Tu saisis ça ? Le temps suspendu à lire ces mots. Il va bien falloir quand même que je lève la tête… Je lève la tête. Un homme sympathique, qui me sourit Ils sont tous en noir et gris, vous êtes la seule en rouge. Un coquelicot.
Ça a fait ma journée me dit Marie.

Hémophile

Il y a cette information qui passe à la télévision, les enfants hémophiles. D’un coup, me ramène à mes souvenirs cet amoureux d’adolescence. Un charme fou, cheveux longs ondulés, blonds foncés. Il était ami avec un de nos copains de banlieue et habitait je ne sais quelle province. Venu passer quelques jours chez lui, la rencontre se fit un jour de fête. Je riais sûrement lorsque je sentis comme un point de chaleur dans le dos. Me retournais. À l’écart, contre un mur, un rien dans l’ombre d’une porte, il me regardait. J’ai aimé ce regard. Gentil. Comme l’écrit si bien Siri Husvedt à la dernière ligne d’Un été sans les hommes, « Laissez-le venir à moi ». Il vint. J’avais quoi, 16 ans, peut-être le début de mes 17 ans. Lui aussi. Pendant quelques jours nous nous revîmes. De longues promenades dans ces banlieues qui se transformaient. Restaient encore quelques jolis jardins et parc avec vue lointaine sur Le Bourget. Et Paris, à deux pas. Un après-midi, soudain, il s’est mis à pleuvoir. Main dans la main nous avons couru pour nous abriter. Soudain, il s’affaissa. Il m’expliqua son mal. On lui interdisait de courir, trop nager, panique à la moindre blessure, hémophilie…. mais il pouvait écrire nos initiales sur nombre de troncs d’arbres et ne s’en privait pas. Je crois que je n’ai pas saisi son quotidien drastique. Il aimait suivre le dessin de mes lèvres avec ses doigts. Deux gamins.

Sage

Il y eut ce bref instant où je me suis vue dans le miroir. Je veux dire vue, en dedans. Sage, bien trop sage. Ça m’a paniquée. J’ai trouvé que ça venait trop tôt et que ça ne m’allait pas du tout, mais alors pas du tout. Suis la seule responsable. Refus de tout. Voyage ? Refus. Refus de tout dîner à plusieurs. Effet pot de fleur dit Erri. C’est tout à fait ça. Refus. Refus. Isolement. Dame au petit chien je deviens. Te voilà bien. Le remède ? Quelque chose entre l’ouverture à soi, aux autres, une joie. Dire oui. Dire non, si on le pense. Ne pas vivre par procuration surtout. En suis-je là ? Se lancer, comme avant. Se fier à son intuition, la merveilleuse intuition. Et si on s’trompe, ça ira quand même. Sagesse et non pas sage.

Un père

Curieux. C’est maintenant que l’absence d’un père jamais connu s’installe. Un manque… Envie de dire papa. D’appeler mon père. Dîner avec lui. Lui raconter des trucs. Je ne comprends pas ce qui arrive. Une vague photo retrouvée, est-ce lui ? Le doute. Maman, toujours hors-sol, fut discrète. J’ai connu nombre de ses amants lorsque nous vivions à Dakar, mais jamais elle ne révéla le moindre indice. Gamine,  jamais chamaillée à l’école sur cette absence, sur ma famille, j’ai pas voulu déranger et me suis tue, l’oubliant.
Et me voilà, toute finaude à me lamenter. Non…, pas lamenter, ni regretter, juste ce désir de savoir s’ils s’aimaient, s’il savait pour moi. Une chose est sûre, blonde comme les blés enfant, je ne ressemblais en rien à maman, aux longs cheveux noirs des femmes italiennes.
J’ai vu Laura avec Urli. Ses parents, c’était tout pour elle. Est-ce cela un père ? Un tout ?

Le premier baiser,

La banlieue rouge. Le 9-3. Un printemps qui s’amorce dans cette banlieue en pleine transformation. Une gamine de 14 ans, dingue de cinéma. Des baisers du Happy End. Détestant drames et pleurs. Il fait beau. Les copains de toujours, les voisins, il y en a un. Pas brun comme elle aime, mais ils se connaissent depuis qu’elle sait marcher. Que de chasses au trésor n’ont-ils pas fait ensemble ? Un jour, il lui dit : Tu veux que je t’apprenne comment on embrasse ? – J’y avais même pas pensé. – Oui. Technique, précis, il lui explique le processus, le rythme. Elle saisit. Il s’approche d’elle. Tout près. Lui caresse la joue. Elle n’en revient pas de ce qu’elle ressent. Ce frémissement. Les lèvres se posent d’abord sur le front, chaleur, douceur, descendent vers la bouche, l’entr’ouvrent, la langue joue avec la sienne. – Révélation ! Merci ami.

la criante allégresse d’être encore vivants – Albert Cossery

Le bruit des voix, la clarté des lampes à acétylène l’accueillirent comme un refuge bienfaisant. À cette heure de la nuit le café des Miroirs était plein d’une foule tapageuse qui occupait toutes les tables, déambulait en lente procession à travers la chaussée de terre battue. L’éternelle radio déversait un flot de musique orageuse amplifiée par les hauts-parleurs, noyant dans une même confusion la magnificence des palabres, des cris et des rires. Dans ce tumulte grandiose, des mendiants loqueteux, des ramasseurs de mégots, des marchands ambulants s’adonnaient à une forme d’activité plaisante, comme des saltimbanques dans une foire. C’était chaque soir ainsi : une ambiance de fête foraine. Le café des Miroirs paraissait être un lieu créé par la sagesse des hommes et situé aux confins d’un monde voué à la tristesse. Yéghen se sentait toujours émerveillé par cette oisiveté et cette joie délirante. Il semblait que tous ces gens ignoraient l’angoisse, la pénible incertitude d’un destin miséreux. Certes, la misère marquait leurs vêtements composés de hardes innommables, inscrivait son empreinte indélébile sur leurs corps hâves et décharnés ; elle n’arrivait pas cependant à effacer de leurs visages la criante allégresse d’être encore vivants !

Mendiants et orgueilleux

il faisait si chaud dans le silence et dans l’après-midi, – Pascal Quignard

il faisait si chaud dans le silence et dans l’après-midi,
dans la torpeur.
Il se dénudait entièrement,
il se glissait
dans l’eau opaque et grasse de la mare.
Il y est bien, c’est tiède. Il pose la tête blanche sur la mousse.
Il y a quelque chose de plus ancien que soi dans cet étang, cette petite roselière, ce bruant qui en assure la garde, ces menthes,
ces mûres noires,
quelque chose de calme, de liquide, de doux,
quelque chose de mort un peu peut-être, ici,
en tout cas quelque chose qui n’est pas très vivant, qui n’est pas très bruyant,
qui n’est pas froid, – un peu tiède,
quelque chose dont la morphologie est plus proche des oiseaux que celle des hommes,
quelque chose qui chante à peine
dans le bec,
qui glisse entre les joncs comme une onde,
qui suit un si petit village,
qui court comme la minuscule araignée sur la surface de l’eau de l’onde que ses pieds ne pénètrent pas,
qui cherche sa part de pollen tombé de la lumière que le ciel répand.
Pour le ciel,
pour le jadis qui est dans le ciel,
comme pour les amoureux qui entrent dans la chambre sombre en se tenant par la main,
leurs corps tremblant déjà de la nudité qui se fait plus proche,
le nombre deux n’existe pas.

Dans ce jardin qu’on aimait

Ce matin, tu te réveilles dans la pénombre d’une nouvelle aube de janvier – Paul Auster

Ce matin, tu te réveilles dans la pénombre d’une nouvelle aube de janvier, dans une lumière estompée, grisâtre, qui s’infiltre dans la chambre, et il y a le visage de ta femme tourné vers le tien, ses yeux clos – elle est encore profondément endormie, les couvertures remontées jusqu’au cou ne laissent apercevoir d’elle que sa tête, et tu t’émerveilles de la voir si belle, de la voir si jeune, même à présent, trente ans après la première fois que tu as dormi avec elle, après trente ans de vie commune sous le même toit à partager le même lit.
(…) : tu étais un amant insensé, et ça n’a pas changé.

Chronique d’hiver

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