cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Catégorie : Roman (Page 1 sur 12)

L’érotisme de Rilke

Voici que je progresse en toi degré par degré
et ma semence monte joyeuse comme un enfant.
Montagne originelle du plaisir : soudain
haletante elle jaillit vers la crête au fond de toi.
Oh abandonne-toi, et ressens son approche :
Au plus haut elle te fera signe, et tu chavireras.

(Munich, autour du 1er novembre 1915)

Keith Jarrett – Isabelle Carré

j’irai voir Jarret en concert, accompagné de Gary Peacock et Jack DeJohnette, et je découvrirai en images comment se produisent ces sons.
Après avoir ajusté plusieurs fois son tabouret, s’être essuyé les mains à une serviette blanche, il s’assoit, attend qu’un silence absolu se fasse, et commence à jouer, dos au public. Très vite entraîné par sa propre musique, il se lève et joue debout. Les hanches collées au piano,il crie son plaisir, exactement comme dans le disque du Concert à Cologne, on dirait qu’il lui fait l’amour. Il est concentré, entièrement rassemblé à l’intérieur de lui-même, résolument tourné vers le fond du plateau. Cherche-t-il à se dérober aux yeux du public, avec une pudeur maladive, plutôt paradoxale pour un homme qui exerce son métier sur scène, ou nous présente-t-il son dos pour ne pas nous voir, nous ? Ne veut-il pas prendre le risque d’être dérangé par notre présence ? Pourtant, comme Glenn Gould, avec ses gémissements, et tous les souffles qui se mêlent inextricablement à la musique, il nous livre son plaisir, la part la plus intime de lui-même.
Il écoute résonner les dernières notes, longtemps, puis, lorsque tout est fini, qu’il est sûr d’avoir laissé la musique se fondre jusqu’au bout, qu’aucune réverbération n’a été perdue, dans la seconde suivante il s’échappe. Le concert est terminé, il se redresse et entérine la fin du spectacle en s’essuyant une dernière fois les mains sur sa serviette, il n’est pas encore sorti de scène qu’il nous a déjà quittés, il est ailleurs, ne reviendra plus, pas de bis, pas de prolongation intempestive, les saluts ne le concernent plus. Il nous laisse son absence, et le souvenir de sa jouissance.

Les rêveurs

Prends garde ma Princesse ! – Freud, via Sollers

« Prends garde ma Princesse ! Quand je viendrai, je t’embrasserai à t’en rendre toute rouge. Et si tu te montres indocile, tu verras bien qui, de nous deux, est le plus fort : la douce petite fille qui ne mange pas suffisamment ou le grand monsieur fougueux qui a de la cocaïne dans le corps. Lors de ma dernière grave crise de dépression, j’ai repris de la coke, et une faible dose m’a magnifiquement remonté » (…)

Un autre fervent de la cocaïne n’est autre que Conan Doyle, qui fait parler ainsi Sherlock Holmes au bon docteur Watson, lequel s’inquiète de le voir s’en injecter trois fois par jour : « Peut-être cette drogue a-t-elle un effet néfaste sur mon corps.Mais je la trouve stimulante pour la clarification de mon esprit, que les effets secondaires me paraissent d’une importance négligeable. Mon esprit refuse la stagnation. Donnez-moi des problèmes, du travail ! (…)

Vous avez oublié un nom propre ? Freud vous dira pourquoi. Vous vous trompez de mot, vous ressentez une inquiétante familiarité, vous avez telle ou telle phobie ? Sherlock Freud débrouillera ce mystère. J’ai bien connu son successeur, Sherlock Lacan. Il ne parlait jamais pour ne rien dire. C’était un fou de grande envergure, qui disait de lui-même qu’il en était resté à l’âge de 5 ans. Lui aussi, grand détective. Le plus remarquable, dans les deux cas, l’un extrêmement pudique, l’autre plutôt exhibitionniste, était la présence d’une raison inflexible. Un juif athée, un catholique baroque, deux aventuriers de la vérité vraie.

Centre

L’humanité – Glenn Gould

Si je devais passer le reste de mes jours sur une île déserte, condamné à n’écouter et ne jouer qu’un seul compositeur, je choisirais Bach sans hésiter. J’ai beau chercher, aucune musique ne me semble aussi accomplie, aucune musique ne me touche aussi profondément et dans sa totalité. Au-delà de son brio éblouissant, elle possède une inestimable qualité que je ne peux définir autrement que par un grand mot un peu vague : l’humanité.

(Lettre 1967)

vous l’aviez presque oubliée – Michel Butor

Plus d’un mois après votre rencontre dans le train, comme vous l’aviez presque oubliée, au soir d’une journée de septembre ou d’octobre encore très chaude, où le soleil avait été superbe, vous aviez dîné seul dans un restaurant du Corso avec un vin des plus médiocres malgré son prix exorbitant, après avoir dû régler un certain nombre de questions plutôt épineuses chez Scabelli, vous étiez allé pour vous détendre voir vous ne savez plus quel film français dans le cinéma qui est au coin de la via Merulana en face de l’auditorium de Mécène, et devant le guichet vous l’avez rencontrée qui vous a dit bonjour avec simplicité, avec qui vous êtes monté, si bien que l’ouvreuse, comprenant que vous étiez ensemble, vous a donné deux fauteuils contigus.
Quelques minutes après le début du spectacle, le plafond s’est ouvert lentement, et c’est cela que vous considériez, non point l’écran, cette bande bleue du ciel nocturne s’élargissant pleine d’étoiles au milieu desquelles un avion passait avec ses feux de position rouge et vert tandis que de légers souffles d’air descendaient dans cette caverne.
À la sortie, vous l’avez priée d’accepter un rafraîchissement, et dans le taxi qui vous amenait à la via Veneto, par Sainte-Marie Majeure et la rue des Quatre-Fontaines, vous lui avez dit votre nom, votre adresse parisienne et celle où l’on pouvait vous joindre à Rome ; puis, sous l’excitation merveilleuse de la claire foule élégante, vous lui avez demandé de venir déjeuner avec vous le lendemain au restaurant Tre Scalini.

Chaque adultère est une sonate merveilleuse – Pascal Quignard

La musique évoque l’adultère. Chaque adultère est une sonate merveilleuse car l’essentiel de l’audition est lié au guet qui naît dans le silence. Adam entendit Dieu dans les feuilles du jardin dès l’instant où il se crut coupable. Ce n’est qu’ensuite, dans l’ombre, qu’il se découvrit nu. Ce fut longtemps après Némie et le bourg de Verneuil que j’éprouvai ce lien qui va du son à l’ombre. La poignée de la porte de la petite maison qui donnait sur la place était en faïence. C’était comme s’il se fût agi d’un oeuf luisant et humide dans la chaleur de la fin d’été. Le gras des doigts en était touché comme d’une huile fraîche.
Le moindre bruit était dangereux.
J’empoignais cet oeuf blanc de faïence.
Je tournais doucement la poignée qui tournait sur elle-même.
Le pêne pénétrait dans la gâche mais je lâchais pas la poignée que ma propre crainte avait couverte de sa suée.
J’attendais que le pêne claquât faiblement en retombant.
Alors je laissais revenir la poignée blanche. Je poussais doucement la paroi en bois de la porte tout en la tirant vers moi avec la poignée afin qu’elle s’ouvrît sans bruit.
*
J’avance encore dans le corridor de la nuit.
*
J’évoque les sonates qu’aiment le plus au monde les hommes infidèles. J’avais peur de rejoindre celle que j’aimais. Tout homme a du désir pour cette peur.
Son désir est la peur.
*
Le ventre se serre. J’aime cette peur dans l’ombre et que cette ombre accroît. Le coeur bat plus vite. Je progresse dans le secret comme dans l’ombre.
*
J’avais traversé le jardin maritime.
S’accroupir brusquement sur la marche près de la porte. Ôter ses chaussures pour ne pas déposer de marque humide sur le plancher.
Avancer ridiculement en tenant à la main la paire de chaussures aux semelles mouillées et l’odeur encore tiède. Je ne décrirai pas ces nuits où le langage était risible. Il le serait encore. Il le sera toujours.
*
Vie secrète

Sollers – J’aime : … la brise nord-est, l’amitié, les conversations animées, mes erreurs, l’herbe, le rire, la musique, et encore la musique

J’aime :
les lits, la toile, le coton, le lait, l’eau, le savon, le café, le vin, le whisky, les matins en feu, la nuit étoilée, les allées de l’Observatoire à Paris, le 5 rue Sébastien-Bottin, la Seine au coin du quai Voltaire, le bar du Montalembert, mon bureau avec son rouleau chinois poème Tang, son petit éléphant blanc et son lingam indiens, son pi de jade, un dé noir et blanc posé sur le chiffre 3, quelques femmes intenses, la poésie de pensée, les dictionnaires, les acacias, les roses, le lierre, les lilas, les orchidées, les marées, le petit bateau au bout du ponton, le Dorsoduro à Venise, le gravier, l’odeur du varech, le sel, la pluie dans les vitres, les oeufs, le soleil sur ma tempe gauche vers le 15 février, la Rambla de las Flores à Barcelone, les allées de Tourny à Bordeaux, mes adorables parents morts, mon fils m’appelant « charmant papa » dans son enfance, mon ancêtre navigateur au long cours, la brise nord-est, l’amitié, les conversations animées, mes erreurs, l’herbe, le rire, la musique, et encore la musique, et encore une fois la musique, les voyelles, les couleurs jamais égales à elles-mêmes, le noir, le blanc, le rouge, le vert, le bleu, le jaune, le violet, les mots qui les désignent, les réveils, l’odeur de la cire, de la peinture fraîche, du gazon récemment tondu, l’encre, le papier, les buvards, les syllabes, le néant, le vide, le plein, les intervalles, les neutrinos, les quarks, les volcans, Palladio, Watteau, Bernin, le Temple du Ciel à Pékin, la rivière Luo, la neige, le poisson grillé, les abricots, les huîtres, les palourdes, les pêches, l’imprévu, les taxis, le sommeil, les regards, les signes d’attention, la politesse, le vieux Bach, les lauriers, la lavande, l’eau de Cologne, la lenteur, la vitesse, le calme plat, les orages, la foudre, les aéroports, les bords de l’Hudson, l’aspirine, la sieste, les rideaux, le moment entre chien et loup, le silence de 3 heures du matin, les rais de lumière à travers les volets, les barques, les rames, les biographies et ce qu’on peut en lire entre les lignes des biographies, l’incroyable liberté de l’eau, les verres, les tasses, les bouteilles, les embrasures, les angles, la cryptographie, la clandestinité, les complicités, les perles, les lagunes, le sable, l’argile, les haies, les criques, les anses, les baies, les greniers, les caves, mes stylos à pompe, les écluses, les voiles, les enfants dans les parcs, l’absurde, l’abandon, les chevaux, les tortues, les faucons, les mouettes, les papillons blancs, les cendres, les crevettes, les chaises, les fauteuils, les tables, les aventures menées jusqu’au bout, les illusions, les rêves, le chiffre 8, la vérité, le secret.

Les voyageurs du temps

Le bruissement d’une robe de soie – Pascal Quignard

Il lève les yeux du clavier d’ivoire. Il regarde la porte qui ne s’ouvre pas. Il a cessé de jouer.
Et c’est le bruissement d’une robe de soie maintenant qu’il entend, les mains levées dans les faibles lueurs des bougies.
– Oh ! comme elle est vraie, cette ombre avec qui il partage sa vie,
et à laquelle, si souvent, il s’adresse,
lui faisant part de la beauté des choses du monde qu’il rencontre
et des différents instants des saisons qu’il compare avec les souvenirs qu’en lui elle lui raconte.
– Suis-je devenu fou ? Est-ce que ma vue est malade ? Il me semble que je vois mon épouse revenir de chez les morts !
Il pleure. Il tend – vers cette intense lumière – ses mains, avec prudence.
-Est-ce que je suis devenu fou ?
– Oui, mon amour, lui dit-elle avec douceur. Oui. Tant mieux, tu es devenu fou !
Elle le prend dans ses bras délicatement.
Leurs ventres se touchent.
Regardez comme leurs ventres se touchent et comme ils tremblent !
Mais il ne sent rien.
Soudain tout s’éparpille dans l’air.
Sous ses yeux il ne voit plus que les notes surélevées d’ébène et une affreuse pâleur entre elles qui ressemble à de l’eau.

Dans ce jardin qu’on aimait

En cinq lettres : « jeune psychopathe originaire des Carpates » – Emmanuel Carrère

Tiens, ça me fait penser à une jolie définition de mots croisés. En cinq lettres : « jeune psychopathe originaire des Carpates ». Tu ne trouves pas ? C’est « amour », parce que, comme dit Carmen qui sait de quoi elle parle : « L’amour est enfant de Bohême, il n’a jamais jamais connu de loi… » Alors voilà : pas d’âge, pas de loi, pas de généralité : c’est ça l’amour, c’est ça en tout cas le désir.

Neuf chroniques pour un magazine italien
Il est avantageux d’avoir où aller

Est-ce cela le bonheur ? Avoir quelqu’un à perdre – Stéphane Guibourgé

J’ai appris depuis longtemps à vivre seul. Réduire mon territoire, garder le silence. Je crains de vivre avec une femme. Je sais comment nous devenons étrangers l’un à l’autre. J’ai vécu exilé contre leur peau. Ainsi, on découvre la solitude. Elle est devenue frontière dans mon existence.
Chaque jour, je pense à mon fils.

Je me souviens de ces nuits-là. Je marche à petits pas. J’assure mes appuis avec prudence et je poursuis ma ronde. La lueur d’un réverbère filtre à travers les volets. Je ne me suis jamais senti si fragile. Exposé aux coups, à la tempête. Ce qui bat dans ma poitrine et menace de me renverser. Je pourrais perdre l’équilibre et sombrer d’un coup. Je marche sur l’arête d’une falaise. À six mois, mon fils se réveille encore, tiré de son sommeil par un cauchemar. Je m’efforce d’être là. Mes mains m’encombrent, la pénombre estompe à peine les tatouages. J’essaie de chanter, de fredonner. Je détourne les yeux, tente de saisir un rai de lumière le long d’une plinthe, sur le tapis de laine. Mon fils se rendort contre mon épaule. Je ne me suis jamais senti si fort. Cependant, je en parviens pas à chasser cette impression de danger. La certitude de l’enfermement. Ma femme est derrière la porte. Elle craint que je ne sache comment faire avec lui. Je garde le silence, je voudrais hurler. Qu’elle regagne notre chambre et me laisse seul avec mon garçon.
J’approche mes lèvres de son visage. Je voudrais dire je suis là, je ne partirai pas, il ne t’arrivera rien et je te protégerai jour après jour, je voudrais dire tu ne mourras pas. Est-ce cela, dire je t’aime ? Mon fils tressaille à peine, il ouvre les yeux et me fixe avec intensité. Et pourtant je ne mens pas. Je ne crois pas mentir. J’éprouve seulement la sensation d’exister loin de moi. Qui parle, qui dit ces mots d’amour et de confiance dont je suis incapable ? Mon fils s’endort à nouveau. Est-ce cela le bonheur ? Avoir quelqu’un à perdre ?
Je sais que je partirai un jour. Je n’aurai pas la force, la constance, la douceur.

Les fils de rien, les princes, les humiliés

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