cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Catégorie : Roman (Page 1 sur 12)

L’humanité – Glenn Gould

Si je devais passer le reste de mes jours sur une île déserte, condamné à n’écouter et ne jouer qu’un seul compositeur, je choisirais Bach sans hésiter. J’ai beau chercher, aucune musique ne me semble aussi accomplie, aucune musique ne me touche aussi profondément et dans sa totalité. Au-delà de son brio éblouissant, elle possède une inestimable qualité que je ne peux définir autrement que par un grand mot un peu vague : l’humanité.

(Lettre 1967)

vous l’aviez presque oubliée – Michel Butor

Plus d’un mois après votre rencontre dans le train, comme vous l’aviez presque oubliée, au soir d’une journée de septembre ou d’octobre encore très chaude, où le soleil avait été superbe, vous aviez dîné seul dans un restaurant du Corso avec un vin des plus médiocres malgré son prix exorbitant, après avoir dû régler un certain nombre de questions plutôt épineuses chez Scabelli, vous étiez allé pour vous détendre voir vous ne savez plus quel film français dans le cinéma qui est au coin de la via Merulana en face de l’auditorium de Mécène, et devant le guichet vous l’avez rencontrée qui vous a dit bonjour avec simplicité, avec qui vous êtes monté, si bien que l’ouvreuse, comprenant que vous étiez ensemble, vous a donné deux fauteuils contigus.
Quelques minutes après le début du spectacle, le plafond s’est ouvert lentement, et c’est cela que vous considériez, non point l’écran, cette bande bleue du ciel nocturne s’élargissant pleine d’étoiles au milieu desquelles un avion passait avec ses feux de position rouge et vert tandis que de légers souffles d’air descendaient dans cette caverne.
À la sortie, vous l’avez priée d’accepter un rafraîchissement, et dans le taxi qui vous amenait à la via Veneto, par Sainte-Marie Majeure et la rue des Quatre-Fontaines, vous lui avez dit votre nom, votre adresse parisienne et celle où l’on pouvait vous joindre à Rome ; puis, sous l’excitation merveilleuse de la claire foule élégante, vous lui avez demandé de venir déjeuner avec vous le lendemain au restaurant Tre Scalini.

Chaque adultère est une sonate merveilleuse – Pascal Quignard

La musique évoque l’adultère. Chaque adultère est une sonate merveilleuse car l’essentiel de l’audition est lié au guet qui naît dans le silence. Adam entendit Dieu dans les feuilles du jardin dès l’instant où il se crut coupable. Ce n’est qu’ensuite, dans l’ombre, qu’il se découvrit nu. Ce fut longtemps après Némie et le bourg de Verneuil que j’éprouvai ce lien qui va du son à l’ombre. La poignée de la porte de la petite maison qui donnait sur la place était en faïence. C’était comme s’il se fût agi d’un oeuf luisant et humide dans la chaleur de la fin d’été. Le gras des doigts en était touché comme d’une huile fraîche.
Le moindre bruit était dangereux.
J’empoignais cet oeuf blanc de faïence.
Je tournais doucement la poignée qui tournait sur elle-même.
Le pêne pénétrait dans la gâche mais je lâchais pas la poignée que ma propre crainte avait couverte de sa suée.
J’attendais que le pêne claquât faiblement en retombant.
Alors je laissais revenir la poignée blanche. Je poussais doucement la paroi en bois de la porte tout en la tirant vers moi avec la poignée afin qu’elle s’ouvrît sans bruit.
*
J’avance encore dans le corridor de la nuit.
*
J’évoque les sonates qu’aiment le plus au monde les hommes infidèles. J’avais peur de rejoindre celle que j’aimais. Tout homme a du désir pour cette peur.
Son désir est la peur.
*
Le ventre se serre. J’aime cette peur dans l’ombre et que cette ombre accroît. Le coeur bat plus vite. Je progresse dans le secret comme dans l’ombre.
*
J’avais traversé le jardin maritime.
S’accroupir brusquement sur la marche près de la porte. Ôter ses chaussures pour ne pas déposer de marque humide sur le plancher.
Avancer ridiculement en tenant à la main la paire de chaussures aux semelles mouillées et l’odeur encore tiède. Je ne décrirai pas ces nuits où le langage était risible. Il le serait encore. Il le sera toujours.
*
Vie secrète

Sollers – J’aime : … la brise nord-est, l’amitié, les conversations animées, mes erreurs, l’herbe, le rire, la musique, et encore la musique

J’aime :
les lits, la toile, le coton, le lait, l’eau, le savon, le café, le vin, le whisky, les matins en feu, la nuit étoilée, les allées de l’Observatoire à Paris, le 5 rue Sébastien-Bottin, la Seine au coin du quai Voltaire, le bar du Montalembert, mon bureau avec son rouleau chinois poème Tang, son petit éléphant blanc et son lingam indiens, son pi de jade, un dé noir et blanc posé sur le chiffre 3, quelques femmes intenses, la poésie de pensée, les dictionnaires, les acacias, les roses, le lierre, les lilas, les orchidées, les marées, le petit bateau au bout du ponton, le Dorsoduro à Venise, le gravier, l’odeur du varech, le sel, la pluie dans les vitres, les oeufs, le soleil sur ma tempe gauche vers le 15 février, la Rambla de las Flores à Barcelone, les allées de Tourny à Bordeaux, mes adorables parents morts, mon fils m’appelant « charmant papa » dans son enfance, mon ancêtre navigateur au long cours, la brise nord-est, l’amitié, les conversations animées, mes erreurs, l’herbe, le rire, la musique, et encore la musique, et encore une fois la musique, les voyelles, les couleurs jamais égales à elles-mêmes, le noir, le blanc, le rouge, le vert, le bleu, le jaune, le violet, les mots qui les désignent, les réveils, l’odeur de la cire, de la peinture fraîche, du gazon récemment tondu, l’encre, le papier, les buvards, les syllabes, le néant, le vide, le plein, les intervalles, les neutrinos, les quarks, les volcans, Palladio, Watteau, Bernin, le Temple du Ciel à Pékin, la rivière Luo, la neige, le poisson grillé, les abricots, les huîtres, les palourdes, les pêches, l’imprévu, les taxis, le sommeil, les regards, les signes d’attention, la politesse, le vieux Bach, les lauriers, la lavande, l’eau de Cologne, la lenteur, la vitesse, le calme plat, les orages, la foudre, les aéroports, les bords de l’Hudson, l’aspirine, la sieste, les rideaux, le moment entre chien et loup, le silence de 3 heures du matin, les rais de lumière à travers les volets, les barques, les rames, les biographies et ce qu’on peut en lire entre les lignes des biographies, l’incroyable liberté de l’eau, les verres, les tasses, les bouteilles, les embrasures, les angles, la cryptographie, la clandestinité, les complicités, les perles, les lagunes, le sable, l’argile, les haies, les criques, les anses, les baies, les greniers, les caves, mes stylos à pompe, les écluses, les voiles, les enfants dans les parcs, l’absurde, l’abandon, les chevaux, les tortues, les faucons, les mouettes, les papillons blancs, les cendres, les crevettes, les chaises, les fauteuils, les tables, les aventures menées jusqu’au bout, les illusions, les rêves, le chiffre 8, la vérité, le secret.

Les voyageurs du temps

Le bruissement d’une robe de soie – Pascal Quignard

Il lève les yeux du clavier d’ivoire. Il regarde la porte qui ne s’ouvre pas. Il a cessé de jouer.
Et c’est le bruissement d’une robe de soie maintenant qu’il entend, les mains levées dans les faibles lueurs des bougies.
– Oh ! comme elle est vraie, cette ombre avec qui il partage sa vie,
et à laquelle, si souvent, il s’adresse,
lui faisant part de la beauté des choses du monde qu’il rencontre
et des différents instants des saisons qu’il compare avec les souvenirs qu’en lui elle lui raconte.
– Suis-je devenu fou ? Est-ce que ma vue est malade ? Il me semble que je vois mon épouse revenir de chez les morts !
Il pleure. Il tend – vers cette intense lumière – ses mains, avec prudence.
-Est-ce que je suis devenu fou ?
– Oui, mon amour, lui dit-elle avec douceur. Oui. Tant mieux, tu es devenu fou !
Elle le prend dans ses bras délicatement.
Leurs ventres se touchent.
Regardez comme leurs ventres se touchent et comme ils tremblent !
Mais il ne sent rien.
Soudain tout s’éparpille dans l’air.
Sous ses yeux il ne voit plus que les notes surélevées d’ébène et une affreuse pâleur entre elles qui ressemble à de l’eau.

Dans ce jardin qu’on aimait

En cinq lettres : « jeune psychopathe originaire des Carpates » – Emmanuel Carrère

Tiens, ça me fait penser à une jolie définition de mots croisés. En cinq lettres : « jeune psychopathe originaire des Carpates ». Tu ne trouves pas ? C’est « amour », parce que, comme dit Carmen qui sait de quoi elle parle : « L’amour est enfant de Bohême, il n’a jamais jamais connu de loi… » Alors voilà : pas d’âge, pas de loi, pas de généralité : c’est ça l’amour, c’est ça en tout cas le désir.

Neuf chroniques pour un magazine italien
Il est avantageux d’avoir où aller

Est-ce cela le bonheur ? Avoir quelqu’un à perdre – Stéphane Guibourgé

J’ai appris depuis longtemps à vivre seul. Réduire mon territoire, garder le silence. Je crains de vivre avec une femme. Je sais comment nous devenons étrangers l’un à l’autre. J’ai vécu exilé contre leur peau. Ainsi, on découvre la solitude. Elle est devenue frontière dans mon existence.
Chaque jour, je pense à mon fils.

Je me souviens de ces nuits-là. Je marche à petits pas. J’assure mes appuis avec prudence et je poursuis ma ronde. La lueur d’un réverbère filtre à travers les volets. Je ne me suis jamais senti si fragile. Exposé aux coups, à la tempête. Ce qui bat dans ma poitrine et menace de me renverser. Je pourrais perdre l’équilibre et sombrer d’un coup. Je marche sur l’arête d’une falaise. À six mois, mon fils se réveille encore, tiré de son sommeil par un cauchemar. Je m’efforce d’être là. Mes mains m’encombrent, la pénombre estompe à peine les tatouages. J’essaie de chanter, de fredonner. Je détourne les yeux, tente de saisir un rai de lumière le long d’une plinthe, sur le tapis de laine. Mon fils se rendort contre mon épaule. Je ne me suis jamais senti si fort. Cependant, je en parviens pas à chasser cette impression de danger. La certitude de l’enfermement. Ma femme est derrière la porte. Elle craint que je ne sache comment faire avec lui. Je garde le silence, je voudrais hurler. Qu’elle regagne notre chambre et me laisse seul avec mon garçon.
J’approche mes lèvres de son visage. Je voudrais dire je suis là, je ne partirai pas, il ne t’arrivera rien et je te protégerai jour après jour, je voudrais dire tu ne mourras pas. Est-ce cela, dire je t’aime ? Mon fils tressaille à peine, il ouvre les yeux et me fixe avec intensité. Et pourtant je ne mens pas. Je ne crois pas mentir. J’éprouve seulement la sensation d’exister loin de moi. Qui parle, qui dit ces mots d’amour et de confiance dont je suis incapable ? Mon fils s’endort à nouveau. Est-ce cela le bonheur ? Avoir quelqu’un à perdre ?
Je sais que je partirai un jour. Je n’aurai pas la force, la constance, la douceur.

Les fils de rien, les princes, les humiliés

Les fils de rien, les princes, les humiliés – Stéphane Guibourgé

J’ai quarante-sept ans. Je bâtis une maison pour mon fils. Je redresse une ruine avec peine. Je veux croire que le temps ne manque pas. Que mon fils pense à moi. Que nous nous retrouvons bientôt. Je sais pourtant que chaque jour enfui est un pas vers la fin. Un préambule. Demain est une illusion d’alliance, de retrouvailles. Je ne connais pas les mots, les gestes pour exprimer l’attachement. Alors je m’éloigne du monde avant qu’il ne s’éloigne de moi. Je brise avant d’être brisé. Pourtant, j’abrite cette cette certitude : ce sont ces mots, ces gestes qui libèrent et donnent la paix, effacent les regrets. Comblent les distances, conjurent le chagrin des fils et des pères.
Je cherche à comprendre pourquoi il nous faut chaque fois répondre à une blessure par une autre blessure. Subir et infliger. Comment rompre ce cercle ? Comment recouvrer notre liberté ?
Mes pensées me mènent aux limites du sens. J’atteins l’absurde et j’ai peur. Est-ce la folie, est-ce une lumière ? Quelque chose tressaille en moi, repousse mes côtes, ménage une place que je ne soupçonne pas. Le coeur me manque encore pour y consentir. Le courage. Il faut beaucoup de force pour accepter d’espérer. Quelle est cette force qui me malmène et m’accueille à la fois ?
Oui, j’ai peur.

J’ai peint pour être prince – Pierre Michon

J’ai peint pour être prince.
J’avais peut-être douze ans. C’était le plein été, l’heure du soir où il fait encore chaud, mais les ombres tournent. Je faisais glander des porcs dans un bois de chênes vers Nemi, en contrebas d’un grand chemin ; j’avais écorcé une baguette et m’étais beaucoup réjoui d’en frapper ces grosses bêtes ineptes passant à ma portée. Je m’en étais lassé et me contentais de briser à toute volée les fougères, les fleurs hautaines du sous-bois, dont ma violence exaltait les odeurs ; j’aimais user de ce fléau. J’entendis venir de loin une voiture lourde, à petit train ; je me cachai et me tins coi : le plein soleil frappait la route et j’étais là dans l’ombre à regarder cette route au soleil, pas plus haut que la terre, invisible. À dix pas de moi et de mes porcs dans la lumière de l’été un carrosse s’arrêta, peint, chiffré, avec des bandes d’azur ; de cette caisse armoriée jaillit une fille très parée qui riait, elle courut comme vers moi ; elle m’offrit ses dents blanches, la fougue de ses yeux ; toujours riant elle se suspendit à la limite de l’ombre, résolument me tourna le dos, un interminable instant elle se campa dans ce soleil marbré de feuilles où flambèrent ses cheveux, ses jupes d’azur énorme, le blanc de ses mains et l’or de ses poignets, et quand dans un rêve ces mains se portèrent à ses jupes et les levèrent, les cuisses et les fesses prodigieuses me furent données, comme si c’était du jour, mais un jour plus épais ; brutalement tout cela s’accroupit et pissa (…) Dans le carrosse, dont la porte peinte battait encore un peu tant la pisseuse l’avait allègrement poussée, il y avait un homme accoudé, en pourpoint de soie défait, qui la regardait. Il avait autant de dentelles à son col qu’elle en avait aux fesses ; il souriait comme on le fait quand nul ne nous voit sourire, avec du dédain et un plaisir mélangé, à la fois modeste et fat, avec une tendresse féroce (…)
D’un bon la femme fut debout, le flamboiement ordinaire des jupes recouvrit celui des cuisses ; elle revint au carrosse, plus lente que tout à l’heure, avec complaisance et de l’affectation dans la démarche (…) Il lui baisa la main, l’empoigna un instant sous ses jupes, puis, cérémonieux, lointain, fit claquer hors de la portière deux doigts : chevaux et cocher, qui sont des morceaux de carrosse, obéirent à ce petit bruit qu’ils connaissaient et docilement emportèrent vers Rome leur délicate cargaison (…) Ces chairs diverses donc s’éloignèrent et cela fit en partant de la poussière comme un troupeau de moutons. Je ne sais si j’eus ce qu’on appelle du plaisir ce jour-là, j’étais encore petit. J’allai à l’endroit où elle avait levé ses jupes ; j’allai à l’endroit où le carrosse s’était arrêté, la petite place consacrée où je calculai que s’était tenu le prince ; j’y regardai l’orée, l’arbre exact sous lequel la fille avait pissé pour ses yeux. Je baisai ce que j’imaginais d’une main blanche, je dis tout haut le mot qui désigne les basses putains, je fis claquer deux doigts. Les arbres dans la lumière étaient immenses, nombreux, inépuisables.

Le roi du bois

Les êtres que j’aime – Journal 2013-2016 – Gabriel Matzneff

Lundi 22 juin (2015). Levé à 7 heures. Toilette, gymnastique. Petit déjeuner protéiné (café noir sans sucre, jambon, oeufs brouillés, ricotta fraîche). Hier, comme la veille, j’ai dîné d’un yaourt nature.

Marie-Agnès. Elle m’a utilisé tel un jouet, un pantin, puis, dès qu’elle a estimé que cette distraction sexuelle risquait de compliquer sa vie bourgeoise, de la troubler, elle m’a jeté à la poubelle avec froideur, désinvolture. J’espère qu’elle ne l’emportera pas au paradis ; qu’après ma mort Dieu me vengera.

Les êtres que j’aime, j’ai besoin de leur présence. Quand ils sont absents, ils me manquent. Ce qui me frappe et, au cours de mon existence, m’a toujours frappé, c’est la facilité avec laquelle les gens qui m’aiment se passent de ma présence, se passent de moi. Les filles,, qui m’aiment d’amour, mais aussi, trop souvent, les amis qui m’aiment d’amitié.
Mes adversaires me tiennent pour un cynique, mais ils font erreur. Le trait de caractère qui me définit le mieux n’est pas le cynisme, c’est une extraordinaire ingénuité.
Cynique, si je l’étais, je souffrirais moins. Hélas, je ne le suis pas. Je suis un ingénu, un naïf. Dans des livres parus il y a plus de trente ans – romans, essais, journaux intimes-, j’ai écrit des vérités définitives sur l’aptitude des femmes à baisser le rideau de fer, à gratter, refuser, oublier (ou feindre d’oublier) leur passé. Sur ce point je devrais donc être bronzé, cuirassé, inatteignable. Et cependant je ne le suis pas, mon ingénuité, ma confiance en l’autre font que, lorsque la trahison surgit, je suis aussi surpris, blessé que si, ces vérités, je ne les avais pas vécues, observées, éprouvées, décrites dans mes livres. Oui, un incurable naïf. Incurable et donc vulnérable.
Je suis un eudémoniste qui aura connu des bonheurs d’une intensité suprême et, simultanément, n’aura jamais cessé d’avancer de douleur en douleur. Je pourrais le déplorer, je m’en réjouis, car si j’avais été un eudémoniste toujours ivre de félicité je n’aurais pas écrit les livres que j’ai écrits, je n’aurais pas écrit une seule ligne. Grâce à Dieu, l’eudémonisme a ses failles, et le poète s’y engouffre.

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