cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Catégorie : Roman (Page 1 sur 13)

Indésirable 2/2

Il commence à émerger. Il y eut ces soucis au journal. Des conflits internes, agaçants, inévitables. Il s’insurgea (plutôt sympathique). Rigueur. La presse va mal. Le projet de livre avance. Son vaste quant-à-soi est bien occupé. L’emploi du temps roule comme une horloge exacte. Concentration. Le maître mot.
Un peu la famille. Une brève aventure, qui le lasse. Il ne néglige pas de regarder la ville. Le plaisir ? Le désir ? De quoi parlez-vous ? Il y a belle lurette qu’il a oublié l’existence de cette fille. La Providence décide de s’en mêler de nouveau. D’abord vérifier l’état du terrain. Sûrement il va tomber des cordes bientôt… La presse en main, il commande un café. Assis en terrasse couverte, il commence sa lecture. Les premières gouttes tombent, fines, d’un coup très fortes. Un regard vers la rue. De tous les passants il s’arrête sur cette femme avec son gamin. Elle ouvre un sac, en sort un imperméable léger, orange, qu’elle déplie, le secouant largement presque devant lui pour le mettre sur l’enfant. Un bref instant il est saisi par le geste, la couleur. Pourquoi travaille-il sans conviction en cette fin de matinée ? Même la rumeur incessante de la rédaction semble étouffée. Dissipé ? Il ne cesse de porter son regard vers la ville depuis les larges fenêtres du journal. On l’appelle alors, il échappe à l’idée.
Verdict : une légère piqure d’aiguillon.
Il n’a pas envie de ce film qu’on lui propose d’aller voir. Il veut rentrer, fouiller davantage ce chapitre qui lui prend la tête. Epuisé, il se couche tard. Au milieu de la nuit, il se réveille, mal à l’aise. En colère. S’assied sur le rebord du lit. S’informe de l’heure ; près de quatre heures. Il n’en peut plus ! Se tient quelques instants les coudes sur les cuisses, la tête pendante. Les cheveux ébouriffés d’un geste vif. Trente secondes… peut-être quarante… et la rage éclate… franche… Bordel, elle m’emmerde ! La scène se répète. Nette. Il quitte la soirée d’anniversaire. Près de l’entrée, il salue deux trois amis. On va lui apporter son imperméable. Il attend. Il l’aperçoit en face, près d’une table, s’intéressant à des livres. Elle lui apparaît si calme. Elle fait ce geste alors, elle relève un pan de l’écharpe orange, lentement. Il accompagne le mouvement. Les épaules, enrobées. À l’instant, envie de la deviner. Une joie rare, magnifique, oubliée – captive on ne sait où, se libère, rayonnante, se propage enfin, lui gonfle le coeur de plénitude, et le bouleverse d’émotion. Il reste figé, n’osant y croire. Il la voit se retourner soudain, comme saisie d’une appel. Ni elle ni lui ne veulent se soustraire. Elle ne baissera jamais les yeux, acceptant éblouie ce vertige qui la happe. Sans la quitter des yeux, il prend son imperméable plié, qu’on lui tend à plat. Il s’en va, n’ayant pas la force de lui dire au revoir. Sonnée, elle ne le voit pas partir. Elle reste sur ce détail, cet imperméable, plié. Elle y tient. Alors les bruits revinrent. Les amis furent de nouveau dans la pièce.
Le terrain préparé, la Providence va hâter les semailles. Elle restera d’ailleurs surprise de la complicité de l’homme adoptant une attitude ambiguë qu’elle n’envisageait pas. Dans ce restaurant où il est à l’aise, des amis l’ont invité à dîner. Avec eux, une journaliste américaine qui le convainc par ses propos et son physique – physique. Ce soir il est d’humeur à se laisser séduire. Conversation vivifiante. La politique ici, la presse là-bas. Le foutoir ailleurs… Nous en sommes au dessert. Que prenons-nous ? Salade de fruits pour elle. Et lui, machinalement il s’entend dire Une glace à la vanille et là ça recommence. Il parvient à éviter la colère, à dominer l’agitation. Les desserts arrivent. Il entame la glace. Le goût de la vanille l’entraîne dans une rêverie qu’il laisse s’installer. Conscient de cela, il déguste la glace de plus en plus lentement. Pourquoi ? Elle l’avait tellement agacé cette phrase à la fin de son dernier message insensé, où elle lui disait son goût pour les glaces à la vanille. – Alors, tu flânes ? Annonce le copain amusé. Il se retient de lui foutre un pain sur le champ. Exactement un mot qu’elle avait employé. Mais notre homme n’est pas du genre à se laisser attendrir comme ça. On ne l’attrape pas avec du miel, encore moins avec une glace à la vanille. Quoi que. La jeune femme n’oubliera pas la nuit d’été qu’elle passa avec notre gastronome.
Le lendemain, inspiré, la nuit fut douce ; impassible veut-il, un rien amusé, il pointe : Indésirables. 3317. Effaçant page après page, attentif, il cherche le message. Le trouve. Vague agacement qui ne dure pas. Il reprend le texte et, minutieusement – appliqué, cherche les paroles qui pourraient le déstabiliser, le ramener à cette histoire. – Bon, ça, je l’ai eu… ça aussi… ça je peux avoir… Brusquement, il prend conscience de ce qu’il est en train de faire – qu’est-ce qu’il fout là ? – Quand il se voit comptabiliser les mots, une image immédiate se présente à lui, celle du Petit Poucet avec tous ses cailloux pour retrouver son chemin. C’est trop. Il abdique. Et part d’un éclat de rire d’une puissance dont il ne se croyait pas capable. Il rit. Il rit, d’accord. Mais que ressent-il ? Un reste de fêlure c’est certain Il pensait l’avoir oubliée de fait. Il se veut barricadé. Il se veut indifférent. Il la veut anonyme. Compris ? impose-t-il à son inconscient pour qu’il enregistre la consigne. Mais l’inconscient doit être occupé ailleurs, ou alors il s’annonce récalcitrant. L’esprit de l’homme l’entraîne sur la trace du tout premier message. Une mer de sérénité. Il se rappelle sa tendresse pour la faute d’orthographe qu’elle fit. L’encre bleue, qu’il voit comme un cadeau. Son hésitation à répondre. Elle l’intimide, cela lui plaît. Il sait. Les mots choisis s’adaptent à une double lecture, mais ont peu d’importance. Elle saisira l’encre bleue. Il vit mal ce rappel. Il veut abréger (connerie tout ça). Ne pas rêver. Nécessité du concret. Il veut en terminer. Il efface. Le prénom réapparaît. Message récent. Même pas surpris. Même pas agacé. Juste ce léger trouble qui persiste, à la vue du nom, du prénom. Qu’il aime ce foutu prénom. Elle lui a fait mal. Pourquoi ? Il la ressent la fêlure. Il se venge de la sensation par une méchanceté qu’il sait vaine. Il a mal. Il vit mal. Ne succombera pas. Ne cédera pas. Ne lira pas. Ne répondra pas. Ne reculera pas. Ne pardonnera pas. Ne se donnera pas.
Le geste – suspendu
Lassitude…
Ne l’effacera pas
Ne l’oubliera pas
Ne la libère pas
L’homme garde son indésirable, comme le Petit Poucet son caillou.

Comme chaque semaine ce jour-là, elle prend et prendra le journal. N’hésite pas à l’ouvrir. Toujours ce léger trouble qui persiste, persistera, à la vue du nom, du prénom. À la lecture des mots. Tant mieux, elle préfère cela à l’indifférence. Pense, s’ils se revoient inévitablement un jour ? Ils seront parfaits. La referont classique. Facile, avec tous ces gens autour. Et l’amour ? Elle replie le journal. Elle a sa réponse. Tendresse…
Ne l’effacera pas
Ne l’oubliera pas
De lui, se libère
La fille aime la lumière et la vie,
comme l’homme son verre securit, son verrou.

La grande idée – Anton Beraber

« Quand je me suis résolu à peindre, l’hiver tombait, et l’inanité de ma présence en ces solitudes m’apparut plus fortement au fur et à mesure que le jour solaire diminuait. J’avais dressé mon matériel sur un promontoire et je passais les heures à attendre qu’un être quelconque se manifeste à portée raisonnable du support et de l’imagination : à la tombée de la nuit, quand le bruit des vagues passait du murmure au déchirement, je sollicitais en moi-même d’abord, puis à haute voix, debout, en allumant des brasiers de fougères, la flotte anglaise, qu’elle y voie un fortin barbaresque, une balise d’exercice, ce que vous voulez, mais qu’elle ouvre le feu sans mégoter. Je fallait que ça finisse, ma vie tournait à l’échec : j’avais lu les mauvais auteurs, pris les mauvaises options au bac, je ne saurais dire, mais mon affaire échouait ici et Dieu, par souci d’économie, ne pouvait qu’éteindre cette flammèche lamentable qui lui bouffait de la chandelle pour rien. »

ici – Sollers

Voici maintenant mon palais d’été occidental :

Salle du soleil couchant
Salle des fleurs
Kiosque des acacias
Studio de musique
Terrasse des marées
Bibliothèque des phénomènes furtifs
Kiosque des lauriers rouges
Pavillon des mouettes
Salle du soleil couchant
Kiosque de l’arbre noir
Studio de la Grande Ourse
Salle des nuits
Studio de la connaissance des rêves
Salle de la liberté de l’encre
Fenêtre du sud.

Tous les soirs, vers 20 heures, le ballet aérien des mouettes a lieu devant moi. Ce sont mes augures. Elles planent, se renversent, s’offrent, montrent le bout noir de leurs ailes, se taisent très fort, se frôlent, se dispersent, disparaissent, resurgissent, et, de temps en temps, bec ouvert, crient ou ricanent. Elles foncent sur moi, arrivent tout près, salut, adieu, c’est comme si elles connaissaient l’endroit, l’écluse, les toits, comme si elles savaient que quelqu’un les observe. Elles sont inexplicables, mais font signe, dans le genre « on ne dit rien, surtout ! ». Elles sont clairement divines. Leurs larges cercles par pans inclinés rapides, sont un tissu d’équations. À cette heure, elles ne chassent plus le poisson, ne piquent pas vers l’eau, se contentent de voler pour voler, mais pas n’importe où, ici, rite et prière. C’est bouleversant de beauté.

L’éclaircie

he is timide – Stendhal

Milan 29 mars 1818

The 29th March he has had un coup sensible dans le plus profond de son coeur, un coup qui confirme les choses dans lesquelles he is timide. The M(atilde) lui marquait de la bienveillance ; il semblait que  her  soul   entendit la sienne. Tout à coup the servant lui a dit deux fois qu’elle n’était pas chez elle ; il l’a vue aujourd’hui, she has not said qu’il y avait longtemps qu’elle ne l’avait vu, et la conversation languissait.
Au lieu de la voir every trois jours, il ne la verra que dimanche prochain.
Cet événement a couvert d’un crêpe toute la journée. S’il est réel comme il y a toute apparence :
Sur les noires couleurs d’un si triste tableau
Il faut passer l’éponge ou tirer le rideau.

Journal

Daimler s’en va – Frédéric Berthet

Il fait beau. Il fait incroyablement beau sur Paris. C’est une bénédiction. Daimler est attendri et pense que la vie ne vaut d’être vécue, etc., que dans le cas d’un amour passionné et follement partagé. Ils iraient se promener dans les prés. Ils ne se quitteraient jamais. Elle ne deviendrait pas pute aux Barbades. Ils emmerderaient tout le monde, et, accessoirement, elle serait blonde. Il voit deux pigeons posés sur le toit d’en face, l’un contre l’autre, regardant dans la même direction, celle des gratte-ciel du treizième arrondissement. Daimler prend son Dictionnaire Larousse Universel du XIXe siècle, à l’article Pigeon (tome XII, PAC-POU).
« Deux pigeons s’aimaient d’amour tendre » (La Fontaine)
– Hé hé, pense Daimler, nous y voilà.
« Les pigeons ont en propre un faciès tout spécial et une façon de boire toute particulière. »
– Exactement, approuve Daimler, avant de continuer sur une longue citation de Buffon.
« Tous les pigeons (écrit Buffon) ont certaines qualités qui leur sont communes : l’amour de la société, la douceur des moeurs, la chasteté, c’est-à-dire la fidélité et l’amour sans partage du mâle et de la femelle. La propreté, le soin de soi-même qui supposent l’envie de plaire, l’art de se donner des grâces qui le suppose encore plus ; les caresses tendres, les mouvements doux, les baisers timides qui ne deviennent intimes qu’au moment de jouir ; ce moment même ramené quelques instants après par de nouveaux désirs, de nouvelles approches également nuancées, également senties, un feu toujours durable, un goût toujours constant et, pour plus grand bien encore, la puissance d’y satisfaire sans cesse. »
– Et toc, exulte Daimler. Je savais bien que c’était possible. Sacré Buffon, se dit Daimler, avant de lire la suite, rédigée par un certain Bomare.
« Parfois deux mâles se battent ensemble pour la même femelle, et cela jusqu’à la mort de l’un des prétendants. Il arrive aussi qu’une femelle se dégoûte de son mâle, refuse ses caresses et finisse par le fuir, pour se livrer, par un caprice étrange, au premier venu. »
– Merde, dit Daimler tout haut.
« D’autres fois, un pigeon ne se contente pas d’être infidèle à sa compagne, mais il la force encore à vivre en commun avec une rivale préférée ; il les surveille toutes deux et les bat à l’occasion, pour les contraindre à lui rester fidèles, au moins en sa présence. »
– Tudieu, crie Daimler en s’épongeant le front, comment, au moins en sa présence ?
« On a vu des femelles se tromper, c’est-à-dire s’entresaisir à défaut de mâle, ce qui suppose un tempérament fort chaud chez ces individus. »
– Bon sang de bordel, murmure Daimler, accablé.
Sa vue se brouille.

–  Qui est ce Bomare, hurle Daimler, qui est ce type, où il est ce Bomare ?

Dimanches d’août – Patrick Modiano

À La Baule, au mois d’août. Nous avions loué, par une agence de l’avenue des Lilas, une chambre en bordure du golf miniature. Jusque vers minuit, les éclats de voix et de rire des joueurs nous berçaient. Nous allions boire un verre, sans attirer l’attention de personne à l’une des tables, sous les pins, devant le comptoir au toit d’ardoises vertes où l’on distribuait les cannes et les balles blanches de golf.
Il faisait très chaud cet été-là et nous avions la certitude que l’on ne nous retrouverait jamais ici. L’après-midi, nous suivions le remblai et nous repérions l’endroit de la plage où la foule était la plus dense. Alors, nous descendions sur cette plage, à la recherche d’un tout petit espace libre pour nous étendre sur nos serviettes de bain. Jamais nous n’avons été aussi heureux qu’à ces moments-là, perdus dans la foule au parfum d’ambre solaire. Les enfants autour de nous bâtissaient leurs châteaux de sable et les marchands ambulants enjambaient les corps et proposaient leurs crèmes glacées. Nous étions comme tout le monde, rien ne nous distinguait des autres, ces dimanches d’août.

Dimanches d’août

Le coeur content – Nanoucha van Moerkerkenland

Zacharie

Le dîner s’est passé comme on aurait pu s’y attendre. À la fin, pour accompagner la poire, Andreï a mis le Concerto pour violon de Mendelssohn pleuré par Itzhak Perlman. Si si si, sol mi mi, si sol fa mi do mi si… On était tous les trois sur le canapé. Ça traînait en longueur. Ai posé ma tête sur les genoux d’Elsa et me suis assoupi. Pour les aider un peu. Andreï a vécu la scène qu’il avait fantasmée cent fois. Le regard clair d’Elsa ne se détournait pas. Il a enroulé un bras autour de son cou. Et il s’est penché vers elle pour l’embrasser.
Les femmes s’éprennent de coïncidences. En amour comme en amitié, elles aiment en fonction du contexte. Elles apprécient leur ami ou leur amant parce qu’il est là, à un moment donné. Lui ou un autre, peu importe. On ne regrette que ce que l’on connaît. Les coeurs sont à prendre et tombent dans les premiers filets qu’on leur tend. Dans une foule de six milliards d’individus, il n’y a pas une seule amitié ni un seul amour à nouer, mais une ribambelle d’unions possibles. Les sentiments sont affaire de circonstances. Raison pour laquelle on ferait mieux de s’en tenir aux premiers paysages explorés.
Si j’en crois mes observations, les femmes ont beaucoup de mal à résister au désir que les hommes ont pour elles. Mais la passion qu’elles éprouvent est d’autant plus précaire qu’elle est narcissique. Elles cèdent. Puis se détournent. Comme si de rien n’était. Puisque ce n’était rien. Frustrés d’avoir entrevu l’objet de leurs pulsions et de se le voir repris, les hommes traitent leurs conquêtes d’une nuit de morues. C’est injuste mais équitable.
Dieu merci, Andreï a été un peu plus finaud. Les Slaves sont prédisposés au grand amour, surtout quand il finit mal. Cette brute a l’âme sensible. Il a fait la cour à Elsa avec suffisamment de patience et de témérité pour vaincre ses résistances. Elles craignait de le blesser et de perdre son amitié si leur histoire tournait court. Maintenant qu’il a désamorcé ces scrupules, Elsa lui est acquise pour un bout de temps. Une femme n’est jamais aussi liée à un homme qu’après s’être refusée. Il faut que la raison crache son venin, pour que le corps s’abandonne.
Y suis un peu pour quelque chose.

Les bijoux indiscrets – Diderot

Chapitre VI
Premier essai de l’anneau

Mangogul se rendit le premier chez la grande sultane ; il y trouva toutes les femmes occupées d’un cavagnole ; il parcourut des yeux celles dont la réputation était faite, résolu d’essayer son anneau sur une d’elles, et il ne fut embarrassé que du choix. Il était incertain par qui commencer, lorsqu’il aperçut dans une croisée une jeune dame du palais de la Manimonbanda : elle badinait avec son époux ; ce qui parut singulier au sultan, car il y avait plus de huit jours qu’ils étaient mariés : ils s’étaient montrés dans la même loge à l’Opéra, et dans la même calèche au petit cours ou au bois de Boulogne ; ils avaient achevé leurs visites, et l’usage les dispensait de s’aimer, et même de se rencontrer. « Si ce bijou, disait Mangogul en lui-même, est aussi fou que sa maîtresse, nous allons avoir un monologue réjouissant ». Il en était là du sien, quand la favorite parut.
« Soyez la bienvenue, lui dit le sultan à l’oreille. J’ai jeté mon plomb en vous attendant.
– Et sur qui ? lui demanda Mirzoza.
– Sur ces gens que vous voyez folâtrer dans cette croisée, lui répondit Mangogul du coin de l’oeil.
– Bien débuté », reprit la favorite.
Alcine (c’est le nom de la jeune dame) était vive et jolie. La cour du sultan n’avait guère de femmes plus aimables, et n’en avait aucune de plus galante (…)
Le sultan tourna sa bague sur elle. Un grand éclat de rire, qui était échappé à Alcine à propos de quelques discours saugrenus que lui tenait son époux, fut brusquement syncopé par l’opération de l’anneau ; et l’on entendit aussitôt murmurer sous ses jupes : « Me voilà donc tiré ; vraiment j’en suis fort aise ; il n’est rien tel que d’avoir un rang. Si l’on eût écouté mes premiers avis, on m’eût trouvé mieux qu’un émir ; mais un émir vaut encore mieux que rien. »

Plus haut que la mer – Francesca Melandri

La peur de mourir était bien là, et pourtant en entrant dans le ventre de l’hélicoptère ils avaient tous levé les yeux vers le ciel. Il était noir de nouvelle lune. On avait veillé à ça aussi en montant l’opération : qu’une mer claire ne révèle pas d’en haut les contours de la côte. Mais les agents secrets de l’impérialisme et du capitalisme n’avaient pas réussi à éteindre les étoiles qui étaient donc là, palpitantes et précises. Certains d’entre eux ne les avaient pas vues depuis des mois, d’autres depuis des années. Qui sait s’ils les reverraient un jour.
Ils avaient décollé depuis un moment lorsqu’un soldat en tenue de camouflage s’adressa à eux l’air jovial : « Maintenant on va ouvrir la trappe et on va vous apprendre à voler ». Comme s’il voulait donner raison à tous ceux qui disaient ces années-là : désormais l’Italie c’est l’Amérique du Sud. Et puis ils ne jetèrent personne.
À l’arrivée, sur les quelques mètres qui séparaient l’hélicoptère du bâtiment blanc de la prison de haute sécurité, ils les rouèrent de coups de pied et de coups de bâton pour ne pas leur laisser le temps de comprendre où ils avaient débarqué. Mais là-dessus aussi ils avaient déjà leur petite idée. Depuis des semaines, le téléphone arabe carcéral signalait des va-et-vient d’ouvriers dans ce bâtiment bas au bout de l’île, loin des petites prisons des détenus ordinaires, des bureaux de l’administration, de l’embarcadère, du village où vivaient les gardiens, de l’école et de l’église, et même du phare à l’écart sur son rocher – bref, loin de Dieu, des hommes et de tout (…)
Ils les entassèrent dans une grande salle. Au début, ils n’eurent aucune nourriture, rien qu’un peu d’eau. Le troisième jour, ils avaient tous mal au ventre, les membres affaiblis, la tête lourde, mais ils comprenaient qu’être encore vivants après trois nuits passées là était une bonne chose. Une chose sur laquelle ils n’auraient jamais parié avant leur transfèrement, ou plutôt leur « traduction ». Le quatrième jour, on leur donna à manger. Certains, très enviés, purent de nouveau aller à la selle. La puanteur leur coupa la respiration, mais ils se consolèrent en pensant que les relents frappaient aussi les gardiens quand ils les surveillaient par l’unique oeilleton. Au bout d’une semaine, on les emmena prendre une douche. L’eau était froide et coulait par à-coups, mais elle provoqua en eux une joie totale. On distribua des numéros, des uniformes, des cellules. La vie quotidienne commença dans la nouvelle prison à régime spécial. Bref, tout se passa plus ou moins comme ils s’y attendaient.
Mais l’air parfumé, non. Même le plus clairvoyant des chefs de commando, le plus expert des condamnés à perpétuité ne l’avaient pas prévu. Tandis qu’ils débarquaient des Chinook* au milieu des hurlements et des coups de pied, l’île les saisit de plein fouet par son arôme. Les coeurs sautèrent un battement, comme au souvenir d’un grand amour perdu. Les corps appauvris par la prison se remplirent de désir. Bon nombre d’entre eux restèrent immobiles près de l’hélicoptère, à se prendre des coups de poing et des coups de bâton, du moment qu’ils respiraient l’île encore et encore.
Elle sentait le sel de mer, le figuier, l’hélichryse.

Plus haut que la mer

Chinook : hélicoptère

Bénédiction de l’aube – Houellebecq

On se réveillait tôt, rappelle-toi ma douce ;
La mer était très haute et moussait sous la lune
On partait tous les deux, on s’échappait en douce
Pour voir le petit jour qui flottait sur les dunes.

Le matin se levait comme un arbre qui pousse,
Dans la ville endormie nous croisions des pêcheurs
Nous traversions des rues sereines de blancheur ;

Bénédiction de l’aube, joie simple offerte à tous,
Nos membres engourdis frissonnaient de bonheur
Et je posais ma main à plat contre ton coeur.

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