cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Catégorie : Roman Page 2 of 12

Rituel

Chaque 31 décembre un rituel entre Laura et moi. Un déjeuner. Ni petit ami, ni scoop à éditer ne pouvant contrecarrer ce moment. Elle venait me chercher, nous allions au Pied de Cochon, dans les Halles. Nous avions choisi ce lieu la première fois, l’agence de presse étant à deux pas, près de la Place des Petits-Pères. Puis l’agence prospérant, nous nous sommes retrouvés dans ce local magique, imaginé par Eiffel, dans le XVIIe. Pied de Cochon, toujours. Laura grandissait aussi. Nous parlions de tout, de rien, de robe à essayer peut-être, la joie d’être ensemble. Un simple plat, un dessert, deux crêpes sucre pour elle, crème caramel pour moi, ou glace vanille chocolat. On sillonnait les rues voisines, cherchant un dernier cadeau pour Urli. Un perfecto pour ses quarante ans, par exemple, qu’il porta jusqu’à la fin. Puis nous rentrions à l’agence. Le champagne commandé avait été livré et nous terminions la journée avec l’équipe en place. C’est peu de chose, n’est-ce pas ? Mais ce fut doux, toujours.

Je veux faire de la boxe – Emmanuèle Bernheim

Un soir, elle rentra de l’hôpital plus tôt que d’habitude. Elle se sentait fatiguée. Dès qu’elle fut chez elle, elle prit une douche bien chaude.
Elle allait se laver les dents, lorsque la buée de la glace du lavabo se dissipa.
Et elle se vit.
Non. Ce n’était pas elle.
Du plat de la main, elle frotta le miroir. Ce visage sans éclat, cette coiffure informe, ça ne pouvait pas être elle.
Depuis quand ne s’était-elle pas vraiment regardée ?
Elle fouilla dans un tiroir, trouva un tube de rouge à lèvres et un fard à joues. Le rouge avait un goût rance, et le fard s’était émietté.
À la poubelle.
Elle ouvrit sa penderie. Cela faisait des années qu’elle n’avait pas acheté des vêtements. Quand les aurait-elle portés ? À l’hôpital, elle mettait sa blouse blanche. Et le soir, elle était de garde, ou alors elle travaillait chez elle.
Travailler, travailler. En six ans, elle n’avait rien fait d’autre.
Si, elle avait été au cinéma. Six fois. Seule.
Staying Alive, Rambo II, Rocky IV, Cobra, Le Bras de fer, et Rambo III,  elle avait vu tous les films de Stallone.
Stallone.
Elle pose son vieux disque sur la platine.
Risin’up, back on the street, did my time, took my chances…
Allez.
… So many times, it happens too fast, you change your passion for glory…
Elle se rhabilla. Et sortit.
Juste avant la fermeture des magasins, elle eut le temps de s’acheter des crèmes pour le visage et des produits de maquillage.
La nuit était tombée. Lise n’avait pas envie de rentrer. Elle se promena.
La lumière vacillante d’une enseigne lui fit lever les yeux. C’était un club de sport.
Depuis quand n’avait-elle pas fait d’exercice ?
Elle poussa la porte et pénétra à l’intérieur.
Quelques pas, et elle s’arrêta net.
C’était magnifique. Des dizaines de gros sacs de sable, d’un rouge éclatant, étaient suspendus au plafond de la vaste salle.
Elle s’approcha.
En fait, il n’y avait qu’un sac rouge, un seul, qui se reflétait, démultiplié, dans l’immense miroir tout fendu qui recouvrait le mur.
– Vous cherchez quelque chose ?
Elle se détourna et découvrit un vieil homme en survêtement.
Elle lui sourit.
– Je veux faire de la boxe.

Stallone

Les Corps vulnérables – Jean-Louis Baudry

Marie voulait revoir Porquerolles. Nous avons pris le car pour Hyères. Jour de marché, rues encombrées, nous avons couru jusqu’à la gare maritime et sauté dans le bateau juste au moment où il se détachait du quai. L’île, en ces jours reculés de la saison, vidée de ses touristes, n’abritait plus que des autochtones et de rares vacanciers qui ressemblaient à des immigrés en attente de visa. Nous avons déposé nos sacs à l’hôtel, déjeuné frugalement et nous sommes partis explorer tout l’ouest de l’île, nous réservant l’autre moitié pour le lendemain. Le vent soufflait, la pluie menaçait. J’achetai le K-way bleu marine qui est toujours dans mon armoire. Le chemin nous conduisait jusqu’au rivage, presque à la pointe de l’île. Je retrouvais la végétation rabougrie, rêche et crispée, recroquevillée et acérée des autres îles, de même que les rochers, des schistes, ocre foncé, à la texture feuilletée. Un chien vint pacifiquement à notre rencontre ou, plutôt, nous l’avons vu surgir au détour d’un chemin. Il nous attendait patiemment, envoyé là tout exprès pour nous accompagner. Il nous jeta un long regard d’intelligence, parut satisfait mais point étonné par nos paroles. Il les acceptait avec calme et décence, sans s’abaisser par des remuements de queue intempestifs et des hochements de tête à des démonstrations de servilité canine. C’est ainsi que je me figurais, au retour d’Ulysse, l’accueil de son vieux chien. Il trottinait, nous précédant, ou nous laissait partir. Il s’arrêtait quand nous nous arrêtions. Certes, ce ne pouvait être qu’un dieu incarné dans l’apparence d’un chien. Le poil soyeux d’un blanc ivoire

L’hiver du mécontentement – Thomas B. Reverdy

Dans les périodes de vaches maigres il avait même accepté des boulots de manutentionnaire, ceux-là il n’y avait qu’à se baisser pour les ramasser. Il était alors payé pour promener des palettes de caisses de bières sur le parking des livraisons à l’arrière d’un supermarché, ou pour transporter à la minipelle des tuyaux de tuyaux de huit pouces – douze centimètres – de section, en fonte, de l’allée C à l’allée F, dans un entrepôt géant des bords de la Tamise.
Il avait été veilleur de nuit dans un hôtel borgne.
Barman remplaçant dans une demi-douzaine de pubs.
Chez Harrod’s, il avait vendu successivement de la charcuterie, des chaussures pour dames et des matelas « Queen size ».
Le job pour la British Petroleum dont on vient de le licencier n’avait franchement pas été de pire des boulots (…)
Depuis son licenciement, Jones survit en jouant le jeudi, parfois le vendredi soir, dans une boîte de cocktails et de jazz, le Nightingale’s. La clientèle d’oiseaux de nuit qui hantent les lieux lui ressemble un peu. Certaines serveuses sont des amies. Le reste du temps, Jones est chez lui. Il joue. Il joue comme un fou, toute la journée et souvent une bonne partie de la nuit. Il compose, dit-il. Ça ne nourrit pas son homme.
Ses joues se creusent légèrement. Il a sous les yeux des cernes bleus. Il s’en fout.
L’orgueil est chez Jones un organe plus sensible que l’estomac.
Il a l’air encore jeune, en allant sur sa quarantaine, et cela lui permet encore d’avoir l’air de quelque chose. Un jeune, ce n’est jamais tout à fait au chômage. Pas encore – c’est un jeune. D’expédients en petits boulots, Jones gagne, depuis des années, plus de temps que d’argent.

Spinoza par Pascal Quignard

Dans sa bibliothèque, il possédait cent soixante livres. Il taillait des verres pour les lunettes astronomiques et pour les tubes des microscopes. Sa dépense journalière était de quatre sous et demi. Son repas consistait en une soupe au lait accommodée au beurre et un pot de bière. Il achetait la valeur de dix demi-pintes de vin dans le mois. Dès l’aube il travaillait devant son établi. Sur chaque pièce qu’il détachait, en maniant son diamant, du disque de verre, un fragment de rayon de lumière venait jouer. (…) Il fumait la pipe une fois le jour et à cette heure-là, si un ami se présentait, il commençait volontiers une partie au jeu d’échecs (…)

Il écrivit « Seule une farouche superstition interdit de prendre des plaisirs. En quoi en effet convient-il mieux d’apaiser la faim et la soif que de chasser la mélancolie ? Telle est ma règle. Aucune divinité ne prend plaisir à mon impuissance et à ma peine. Au contraire, plus grande est la joie dont nous sommes affectés, plus grande est la perfection à laquelle nous passons. »

Pascal Quignard « Petits Traités »

L’envie

L’envie, cette grande absente, revient enfin me chercher. Par ricochet, s’impose, jolie, cette image de toi. Urli, d’abord une allure… un seigneur. Puis un regard, un bon regard, tout de suite curieux de vous. Je n’éprouve pas de nostalgie. Jamais. De la peine oui souvent. D’autorité, j’inscris ces quelques lignes. Je me tairai, mais après.

Là, j’ai envie. Demain, c’est ton anniversaire, scorpion magnifique, lumineux et gentil.

J’ai envie de te photographier, première chose qui me vienne à l’esprit. J’ai envie de te faire plaisir, de te plaire, de te séduire, de t’amuser. J’ai envie de te voir embrasser Laura, notre enfant. J’ai envie de te voir choisir avec un soin méticuleux les fleurs pour un bouquet que tu veux m’offrir. Nos chamailleries, moi j’aime les petits bouquets, toi les grandes brassées. M’acheter des fleurs toute seule reste encore un exercice difficile. J’ai envie que tu me caresses la joue « Tu vas bien ? ». J’ai envie de ton émotion quand tu contemples une statue de marbre, de plâtre,  de bronze (touche mon amour, tu peux). J’ai envie de te fatiguer « Je t’aime, mais qu’est-ce que je t’aime, ça me fatigue ! ». J’ai envie de lire près de toi dans notre lit. Tu me titillais. Je n’ai jamais pu aller au-delà de quatre pages. J’ai envie que tu m’embrasses dans le cou « Tu sens le soleil, la pastèque, l’été. Tu es ma vie ». J’ai envie d’entendre ta voix éclatante quand tu pénètres dans le salon où se trouvent nos livres pêle-mêle « Bonjour la pièce ! Bonjour tout le monde… Sollers, salut ! ». J’ai envie de ton regard. J’ai envie de regarder tes mains. J’ai envie de t’écouter rire et parler avec les amis. J’ai envie que se réalise ce rêve délicieux qui m’a réveillé l’autre matin. Nous étions assis sur un muret. Les jambes dans le vide. Tout était lumineux. Le ciel bleu. Il faisait chaud. Nous partagions des chocolats. Tu te penches vers moi « Qu’est-ce que tu as dans le tien ? Tu me le donnes ? ». C’est ça la vie avec toi, l’harmonie, même dans les rêves. Il y eut quelques disputes, de la vaisselle cassée, pour l’histoire. Mais aucune porte claquée. Je t’ai fait mal deux fois. Toi jamais.

Notre vie ensemble, presqu’un chiffre biblique. Pas de désert, une traversée de jardins,  des odeurs, de la saveur, du goût. Quand vous aimez quelqu’un, aimez-le passionnément et à tout instant, c’est le temps en personne qui vous aime  La phrase de Sollers est vraie. J’en atteste.

L’accord parfait avec soi-même – Philip Roth

Et puis un jour ce fut trop tard. Telle une innocente de conte de fées à qui l’on aurait fait boire par ruse la potion toxique, un beau jour la petite sauterelle en justaucorps noir qui escaladait allègrement le mobilier et les genoux des adultes qui venaient de s’asseoir, poussa, s’étoffa, forcit – son cou et son dos s’élargirent ; elle cessa de se laver les dents et de se brosser les cheveux ; elle qui ne mangeait presque plus rien de ce qu’on lui servait chez elle se mit à dévorer en permanence, à l’école ou à l’extérieur, des cheeseburgers frites, des pizzas, des sandwiches bacon-laitue-tomate, des beignets d’oignon, des milk-shakes à la vanille, de la root beer, des glaces au caramel et des gâteaux en tout genre, si bien que, du jour au lendemain ou presque, elle prit de l’ampleur et se retrouva dans la peau d’une gigasse de seize ans, gauche et négligée, costaude, qui flirtait avec le mètre quatre-vingt et que ses camarades surnommaient Hô Chi Levov.
Alors elle convertit son handicap en machette à tronçonner les salauds de menteurs (…) À présent elle passait sa vie au téléphone, elle qui avait dû naguère mettre au point une stratégie pour pouvoir articuler « allô » en moins de trente secondes si elle décrochait. Elle l’avait bel et bien surmontée, l’angoisse du bégaiement, mais pas comme ses parents et son orthophoniste l’auraient souhaité. Non, elle avait conclu que ce qui lui empoisonnait l’existence, ce n’était pas son bégaiement, mais l’effort futile, l’effort dément qu’elle faisait pour en venir à bout (…) Si elle voulait se libérer, il n’y avait pas trente-six solutions (…) Oui, ce gouffre qui s’ouvrait sous les pieds de son entourage quand elle se mettait à bégayer, elle se libéra en l’ignorant purement et simplement ; son bégaiement ne serait plus le centre de son existence (…) elle laissa tomber ses manières imbéciles, ses préoccupations mondaines dérisoires, les valeurs « bourgeoises » de sa famille. Elle avait perdu assez de temps pour la cause de son nombril. « Je vais pas passer ma vie à lutter nuit et jour contre ce fffoutu bbbégaiement pendant qu’il y a des gosses bbbrûlés vifs par cet incendiaire sanguinaire de Lyndon Bbbaines Johnson. »
À présent toute son énergie refaisait surface sans entraves, toute sa force de résistance qui avait dû passer  ailleurs ; et en cessant de s’empoisonner l’existence avec ce frein, elle connut non seulement la pleine liberté pour la première fois de sa vie, mais aussi l’exaltant sentiment de puissance que donne l’accord parfait avec soi-même.

Pastorale américaine

La montagne magique – Thomas Mann

C’était un matin frais et couvert, aux environs de huit heures et demie. Comme  il se l’était proposé, Hans Castorp aspira profondément l’air pur du matin, cette atmosphère fraîche et légère qui pénétrait sans peine, qui était sans humidité, sans teneur et sans souvenirs… Il franchit le cours d’eau et la voie étroite des rails, rencontra la route irrégulièrement bordée de maisons, mais la quitta aussitôt et s’engagea dans un sentier à travers les prés qui, après un court trajet à plat, montait obliquement et en pente assez raide le long du versant de droite. Cette montée réjouit Hans Castorp, sa poitrine se dilata, de la poignée de sa canne il repoussa son chapeau en arrière, et lorsque, arrivé à une certaine hauteur et regardant en arrière, il aperçut au loin, le miroir du lac auprès duquel il était passé en arrivant, il se mit à chanter.

Il était peintre – Pascal Quignard

Il était peintre. La fascination, telle était l’idée fixe de cet homme que j’aimais. La stupeur ensorcelante, pétrifiante, immobile, totalement silencieuse, constitue la contemplation maximale. C’est la contemplation à mort. Je le vois encore qui peint en silence puis qui va à la table, à droite, sous la fenêtre, où il range ses pinceaux. Il y nettoie ses doigts avec un chiffon. Il revient. Il pose sous son menton son violon au bois clair, il me fait un signe de la tête pour commencer le duo de Bach ou de Beethoven que nous nous apprêtons à jouer tous les deux, – mais dans le même temps il incline le visage pour regarder la scène peinte de côté (…) Alors, doucement, très doucement, il fait aller et venir l’archer sur les cordes pour parler aux corps qu’il a créés et pour les consoler de les avoir fait venir au jour. C’était du temps d’Elsa et de sa mère. La journée de Jean Rustin suivait un rythme imperturbable (…) À l’époque nous communiquions par fax. C’était le temps de ces rouleaux de papier grisâtres et huileux, qui sentaient l’alcool, qui se déroulaient soudain, bruyamment, dans la nuit. Tout à coup, à n’importe quel moment de l’année, devenu impatient, un peu impérieux, courroucé, fébrile, il me demandait d’arriver, en fin de matinée, toutes affaires cessantes, dès que j’aurais fini mon propre travail, de monter à l’atelier avec mon violoncelle. Peu importe la peine que cela me coûterait. Peu importe le temps que cela me prendrait. Jean était un très grand peintre que j’admirais. Son obstination et son silence m’emplissaient de tendresse. Je traversais le périphérique. Je traversais la petite ville des Lilas. Cela montait longtemps, longtemps, tout d’abord. Puis je descendais par les Bruyères. Je longeais le château de l’Étang avec ma housse brune, à la fois encombrante et légère, dont la sangle pressait l’épaule. Il entendait la porte métallique de l’ascenseur s’ouvrir, il arrivait en trottant dans ses pantoufles. Il me faisait asseoir dans un petit fauteuil de velours vert afin qu’on fût à la hauteur qu’il préconisait par rapport à l’ascendant des corps nus et des figures anxieuses ou ébahies qui vous regardaient fixement dans les yeux. Il me montrait le travail des jours. Il ne parlait pas beaucoup. Une fois que toutes les toiles qu’il avait peintes récemment avaient été retournées le long des murs, il n’en laissait qu’une seule sur le grand chevalet à gauche de la fenêtre principale, à l’est, côté cour. D’un coup de menton il me montrait les deux pupitres dépliés et préparés. Il avait placé ma chaise au centre, devant le chevalet, il préférait la gauche, côté jardin, côté montagne. Nous nous accordions en silence. Nous jouions pour ces corps nus (…) On jouait une petite heure. Le reste du temps nous buvions. Parfois on avait le droit de manger un peu. Il s’asseyait sur le petit divan de la seconde pièce, il ôtait ses pantoufles, il laçait patiemment ses souliers. On descendait dans le gigantesque et bruyant ascenseur de fer. On passait devant l’église. On entrait dans le Franprix de Bagnolet où nous achetions deux bouteilles de vin de Bordeaux. On cachait les bouteilles sous nos imperméables. Nous nous installions, en face, chez un Turc très gentil, qui faisait des frites très grasses et très bonnes, dans la courette, après la cuisine, au fond du café. Nous n’avions pas le droit de boire du vin en vitrine. Même rue Lénine, cela aurait paru provocateur, en plus d’être devenu impie. On se quittait, déjà un peu ivres, rue Sadi-Carnot, sur le trottoir, devant la rue Bachelet – devant le rue du petit Bach, du petit ruisseau, du petit caniveau. Lui, il s’asseyait au volant de sa voiture et claquait la portière. Adieu. C’était fini. Adieu, Jean, c’est fini.

L’enfant d’Ingolstadt

Indésirable 2/2

Il commence à émerger. Il y eut ces soucis au journal. Des conflits internes, agaçants, inévitables. Il s’insurgea (plutôt sympathique). Rigueur. La presse va mal. Le projet de livre avance. Son vaste quant-à-soi est bien occupé. L’emploi du temps roule comme une horloge exacte. Concentration. Le maître mot.
Un peu la famille. Une brève aventure, qui le lasse. Il ne néglige pas de regarder la ville. Le plaisir ? Le désir ? De quoi parlez-vous ? Il y a belle lurette qu’il a oublié l’existence de cette fille. La Providence décide de s’en mêler de nouveau. D’abord vérifier l’état du terrain. Sûrement il va tomber des cordes bientôt… La presse en main, il commande un café. Assis en terrasse couverte, il commence sa lecture. Les premières gouttes tombent, fines, d’un coup très fortes. Un regard vers la rue. De tous les passants il s’arrête sur cette femme avec son gamin. Elle ouvre un sac, en sort un imperméable léger, orange, qu’elle déplie, le secouant largement presque devant lui pour le mettre sur l’enfant. Un bref instant il est saisi par le geste, la couleur. Pourquoi travaille-il sans conviction en cette fin de matinée ? Même la rumeur incessante de la rédaction semble étouffée. Dissipé ? Il ne cesse de porter son regard vers la ville depuis les larges fenêtres du journal. On l’appelle alors, il échappe à l’idée.
Verdict : une légère piqure d’aiguillon.
Il n’a pas envie de ce film qu’on lui propose d’aller voir. Il veut rentrer, fouiller davantage ce chapitre qui lui prend la tête. Epuisé, il se couche tard. Au milieu de la nuit, il se réveille, mal à l’aise. En colère. S’assied sur le rebord du lit. S’informe de l’heure ; près de quatre heures. Il n’en peut plus ! Se tient quelques instants les coudes sur les cuisses, la tête pendante. Les cheveux ébouriffés d’un geste vif. Trente secondes… peut-être quarante… et la rage éclate… franche… Bordel, elle m’emmerde ! La scène se répète. Nette. Il quitte la soirée d’anniversaire. Près de l’entrée, il salue deux trois amis. On va lui apporter son imperméable. Il attend. Il l’aperçoit en face, près d’une table, s’intéressant à des livres. Elle lui apparaît si calme. Elle fait ce geste alors, elle relève un pan de l’écharpe orange, lentement. Il accompagne le mouvement. Les épaules, enrobées. À l’instant, envie de la deviner. Une joie rare, magnifique, oubliée – captive on ne sait où, se libère, rayonnante, se propage enfin, lui gonfle le coeur de plénitude, et le bouleverse d’émotion. Il reste figé, n’osant y croire. Il la voit se retourner soudain, comme saisie d’une appel. Ni elle ni lui ne veulent se soustraire. Elle ne baissera jamais les yeux, acceptant éblouie ce vertige qui la happe. Sans la quitter des yeux, il prend son imperméable plié, qu’on lui tend à plat. Il s’en va, n’ayant pas la force de lui dire au revoir. Sonnée, elle ne le voit pas partir. Elle reste sur ce détail, cet imperméable, plié. Elle y tient. Alors les bruits revinrent. Les amis furent de nouveau dans la pièce.
Le terrain préparé, la Providence va hâter les semailles. Elle restera d’ailleurs surprise de la complicité de l’homme adoptant une attitude ambiguë qu’elle n’envisageait pas. Dans ce restaurant où il est à l’aise, des amis l’ont invité à dîner. Avec eux, une journaliste américaine qui le convainc par ses propos et son physique – physique. Ce soir il est d’humeur à se laisser séduire. Conversation vivifiante. La politique ici, la presse là-bas. Le foutoir ailleurs… Nous en sommes au dessert. Que prenons-nous ? Salade de fruits pour elle. Et lui, machinalement il s’entend dire Une glace à la vanille et là ça recommence. Il parvient à éviter la colère, à dominer l’agitation. Les desserts arrivent. Il entame la glace. Le goût de la vanille l’entraîne dans une rêverie qu’il laisse s’installer. Conscient de cela, il déguste la glace de plus en plus lentement. Pourquoi ? Elle l’avait tellement agacé cette phrase à la fin de son dernier message insensé, où elle lui disait son goût pour les glaces à la vanille. – Alors, tu flânes ? Annonce le copain amusé. Il se retient de lui foutre un pain sur le champ. Exactement un mot qu’elle avait employé. Mais notre homme n’est pas du genre à se laisser attendrir comme ça. On ne l’attrape pas avec du miel, encore moins avec une glace à la vanille. Quoi que. La jeune femme n’oubliera pas la nuit d’été qu’elle passa avec notre gastronome.
Le lendemain, inspiré, la nuit fut douce ; impassible veut-il, un rien amusé, il pointe : Indésirables. 3317. Effaçant page après page, attentif, il cherche le message. Le trouve. Vague agacement qui ne dure pas. Il reprend le texte et, minutieusement – appliqué, cherche les paroles qui pourraient le déstabiliser, le ramener à cette histoire. – Bon, ça, je l’ai eu… ça aussi… ça je peux avoir… Brusquement, il prend conscience de ce qu’il est en train de faire – qu’est-ce qu’il fout là ? – Quand il se voit comptabiliser les mots, une image immédiate se présente à lui, celle du Petit Poucet avec tous ses cailloux pour retrouver son chemin. C’est trop. Il abdique. Et part d’un éclat de rire d’une puissance dont il ne se croyait pas capable. Il rit. Il rit, d’accord. Mais que ressent-il ? Un reste de fêlure c’est certain Il pensait l’avoir oubliée de fait. Il se veut barricadé. Il se veut indifférent. Il la veut anonyme. Compris ? impose-t-il à son inconscient pour qu’il enregistre la consigne. Mais l’inconscient doit être occupé ailleurs, ou alors il s’annonce récalcitrant. L’esprit de l’homme l’entraîne sur la trace du tout premier message. Une mer de sérénité. Il se rappelle sa tendresse pour la faute d’orthographe qu’elle fit. L’encre bleue, qu’il voit comme un cadeau. Son hésitation à répondre. Elle l’intimide, cela lui plaît. Il sait. Les mots choisis s’adaptent à une double lecture, mais ont peu d’importance. Elle saisira l’encre bleue. Il vit mal ce rappel. Il veut abréger (connerie tout ça). Ne pas rêver. Nécessité du concret. Il veut en terminer. Il efface. Le prénom réapparaît. Message récent. Même pas surpris. Même pas agacé. Juste ce léger trouble qui persiste, à la vue du nom, du prénom. Qu’il aime ce foutu prénom. Elle lui a fait mal. Pourquoi ? Il la ressent la fêlure. Il se venge de la sensation par une méchanceté qu’il sait vaine. Il a mal. Il vit mal. Ne succombera pas. Ne cédera pas. Ne lira pas. Ne répondra pas. Ne reculera pas. Ne pardonnera pas. Ne se donnera pas.
Le geste – suspendu
Lassitude…
Ne l’effacera pas
Ne l’oubliera pas
Ne la libère pas
L’homme garde son indésirable, comme le Petit Poucet son caillou.

Comme chaque semaine ce jour-là, elle prend et prendra le journal. N’hésite pas à l’ouvrir. Toujours ce léger trouble qui persiste, persistera, à la vue du nom, du prénom. À la lecture des mots. Tant mieux, elle préfère cela à l’indifférence. Pense, s’ils se revoient inévitablement un jour ? Ils seront parfaits. La referont classique. Facile, avec tous ces gens autour. Et l’amour ? Elle replie le journal. Elle a sa réponse. Tendresse…
Ne l’effacera pas
Ne l’oubliera pas
De lui, se libère
La fille aime la lumière et la vie,
comme l’homme son verre securit, son verrou.

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