cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Catégorie : Récit Page 2 of 22

Yass

Vous êtes comme une médium – Comme si vous saviez ce qui allait arriver. Instinctivement vous savez que c’est le moment. Vous mettez en vente votre appartement. Vous voulez autre chose… Vous alléger. Le coeur est ouvert. La tête reste bloquée… Tout est lourd… Il faut couper ce lien avec cet homme qui est revenu juste pour poser son empreinte. Sciemment, selon moi, pour vous bloquer. Et ça dure. Il faut absolument couper ça. Parce qu’arrive une rencontre, qui me plaît. Un homme comme Urli, pas comme cette Diva, cet aspirateur de lumière. Quand vous allez voir celui qui vient vous aurez honte. D’un âne on ne fait pas un cheval de course. On va le remercier et on va couper ce lien. Alors, nous y serons, au retour des jours meilleurs.
— Vous avez bien fait de venir.
Qui dit cela ? – Yass.

___

Va voir Yass me dit Marie l’autre jour. Elle aussi connaît bien François, autre médium dont je parle quelquefois dans ces petits billets. — Yass, c’est tout autre chose. Mince, sec, beau visage de mec, un rien marqué, cheveux grisonnants, mi-longs. Un jean. Un polo bleu marine. Plaire est le cadet de ses soucis. Autant François peut sembler fouillis, expansif, autant Yass est extrêmement précis, clair. C’en est même confondant. Il habite une charmante petite place au coeur de Paris, derrière les Tuileries. Les restaurants du coin travaillent presque tous avec Deliveroo, Just Eat… Ils sont nombreux ces hommes sur leurs vélos, attendant leurs commandes lorsque j’arrive.
Un peu de timidité chez moi. Me sens toute décoiffée, mal mise. Je suis venue à pieds. Il y avait tant de pluie et de vent sur le chemin.
Une brève présentation. Un café. Et la séance commence. Yass vous demande de l’enregistrer sur votre téléphone. Et ça change tout. Vous pourrez y revenir à votre gré. Assimiler certaines choses. En une heure et demi on en dit des mots.
Ses dernières paroles : « Ecrivez vos bluettes, ça me plaît. Mettez-y des petites photos aussi. Présentez-les sous la forme de billets pliés insérés dans les journaux. — Et n’oubliez pas, vous étiez déjà Ça, avant de le connaître. Ne lui donnez pas un pouvoir qu’il n’a pas.

*



Informatique

C’est bien beau de vouloir vendre sa maison.
Je ne m’attendais pas alors à un tel déluge de demandes. Je découvre un autre langage. Celui de l’informatique. Je lis. Regarde dehors, les branches des platanes remuent légèrement. Relis. Me sens très sotte. Appelle Marie. Comme si mon cerveau n’ouvrait pas les écoutilles. Fermé. Bloqué au langage. Je veux bien faire des photocopies. Mais scanner, joindre, télécharger, enregistrer un I-Ban, toute autre bizarrerie administrative, c’est une péripétie.
Et je préfère d’autres péripéties.
J’apprends malgré moi. Il me semble pourtant que cela n’imprime pas, si je puis dire. Le printemps arrive malgré tout, mine de rien, lui.

Le petit tableau

Ils sont venus à deux pour vider la cave. Des restes de la maison de Chatou, d’avant Chatou… de Paris. C’est insensé tout ce que l’on peut entasser et que l’on met ensuite dans une cave, comme si s’en séparer allait nous apporter la poisse. Non, je n’ai pas gardé la boîte à cigares d’Urli. Rien ne serait plus triste qu’une boîte à cigares vide, sans odeurs. Nous avons là des étagères à foison. Des papiers à n’en plus finir sur la boutique, des compte-rendus sur l’agence de presse. Petits objets, paniers en rotin, vieilles gravures piquées, tableaux inutiles, et d’un coup, sous un papier bulle, un petit carton, peint par ma marraine, la maison de la Drôme. L’arrière de la maison, l’entrée de la cuisine et l’escalier descendant vers le jardin fleuri. D’une naïveté qui m’a bouleversée. Le petit chat noir à sa place, assis, tranquille devant cette porte ouverte, face à ce paysage du Vercors. Oui, je te garde, toi. Illico je l’ai mis dans la cuisine, à côté du dessin d’enfant représentant Clem et moi, le petit coucou suisse, l’essai peinture d’Urli, en Toscane. Oui…, tout va bien.

*

Le suc

J’hésite d’évidence entre deux titres pour ce nouveau billet. Hésitation entre deux humeurs pour l’écrire. Curieuse sensation. Une forme de colère, diffuse, incompréhensible et l’idée, émouvante, d’une nouvelle aventure à vivre. J’ai pris Colette, 3, 6, 9.. Ses maisons, ses déménagements. Quand un logis a rendu tout son suc, écrit-elle, la simple prudence conseille de le laisser là. C’est un zeste, une écale. Nous risquons d’y devenir nous-mêmes la pulpe, l’amande, et de nous consommer jusqu’à mort comprise. Plutôt repartir, courir l’aventure de rencontrer, enfin, l’abri qui n’épuise point : tous les périls sont moindres que celui de rester.
Elle n’a pas encore donné tout son suc ma délicieuse maison. Pas encore. Mes imprudences multiples m’ont rendue prudente, de fait. J’ai donc choisi l’ailleurs avant d’atteindre les périls de rester.
En 7 jours ma maison a été choisie par un jeune couple sous le charme d’une lumière, d’un silence. Et donc ce matin : j’ai faim. Des oeufs sur le plat. Dans cet état de pré-tristesse le Triple concerto. Le Triple concerto. Il fait le job, Beethoven. Là… Don Giovanni, pour baffer la colère.
Et je claque les doigts, et je chante.
Sacré Mozart !…. Là mi dirai di si… Vedi, non è lontano…partiamo da qui…
Partons d’ici…

*

Cigare

Il a bien fallu descendre à la cave.
Avec Marie, qui s’occupe de vendre la maison. Je déteste les caves, ça remonte à la nuit des temps. Nous descendons donc. Impression d’être dans un film d’aventures, un château cathare. Les grosses pierres. L’odeur de la terre. Les portes fermées. Evidemment je ne sais pas sous quel numéro se trouve ma cave. Finalement, après une déambulation et la visite des portes, dans cette odeur d’humidité, nous la trouvons. Pas de verrou. Les déménageurs ont fait comme ils ont pu pour déposer les choses inutiles à l’appartement. C’est un foutoir ! Un foutoir. Sur le devant, posé sur un paquet, la boîte à cigares d’Urli. Tu la gardes ? me dit Marie. J’opine de la tête. — Mais non, ce matin je sais que je ne la garderai pas. Urli n’est pas dans la boîte à cigares. J’avais aimé respirer l’odeur forte de caramel de son dernier cigare, un Lusitania. Le mettre entre mes lèvres. C’était comme un baiser qu’Urli me donnait. Et puis le Lusitania s’est effrité. Urli n’est pas dans le cigare.

*

Botanique !

Je ne sais pas vous, mais souvent je me laisse happée par un mot, entraînant illico une forme de rêverie extrêmement reposante.
Ce matin, allez savoir pourquoi, ce fut Botanique.
D’entrée de jeu, tout un monde se met en place. Je pense Science. Savants. Latin, et oui tous ces noms merveilleux en latin. Je vois Plantes et Herbes. De lourdes Encyclopédies qui sentent bon la poussière. Des Gravures en noir et blanc. Des planches de dessins. Je pense Linné. Rousseau aussi, le temps d’un bref passage, avec sa Lettre sur la botanique. Elle m’est revenue en ouvrant le dictionnaire d’Alain Rey, qui la mentionne.
« Botané, à l’origine, désigne la plante dans sa vocation nourricière, l’herbe à paître, le fourrage, à la différence de phuton qui a donné l’élément savant phyto-. Il est dérivé de boton, bête d’un troupeau, qui appartient lui-même à la famille de boskein, faire paître, nourrir (des animaux). Le développement du mot en grec, la date relativement tardive de l’emprunt par le français, reflètent le lent dégagement du concept scientifique moderne : l’orientation médicale, voire agronomique du concept chez les Anciens a été prolongée au moyen âge par les Arabes, les Byzantins et les Occidentaux. Ce n’est qu’à la Renaissance avec le renouveau des études classiques, et surtout, la découverte de nouvelles espèces végétales par les voyageurs, que la science en gestation commence lentement à émerger. »
Botanique, quoi…


*



Un lendemain

Samedi matin.
La maison sent bon. On voit qu’elle est rangée, sans être figée. Je ne veux pas qu’elle soit sans défaut, ni sans ce rien de poussière sur un ou deux livres. La musique, pour l’instant rien que pour Erri et moi; elle donne tout ce qu’elle a. Les fleurs de Stanislas devant moi, dans ce pichet vert trouvé chez l’ami Philippe. Répondre à quelques messages écrits. Passer deux coups de fil. Prendre ces photos du rendu de la lumière. Rien n’y fait, je reste éblouie ; les ombres du bouquet jouent sur le dossier rouge de l’histoire en cours d’écriture. Je les regarde faire… Rien n’y fait, s’immisce en moi, mine de rien, le trac, ce foutu trac. Se dire qu’avec la répétition je m’y habituerai à ces visites, jusqu’à ce qu’une personne dise enfin simplement : Oui.
Pourquoi ce titre, Un lendemain ? Hier, Catherine m’a mise devant mes contradictions. Elle n’y a pas été avec le dos de la cuiller. Toujours cash Catherine. Ce qui est bien cette fois, il semblerait que ma tête ait compris le message. Donner sa chance au produit, en quelque sorte. Donner sa chance à l’avenir. Ne pas se cabrer, rester figée sur quelques heures de sidération.

Samedi après-midi
Marie est là. Le premier visiteur arrive. Timide. Il regarde. Il aime. Il tourne et retourne dans les pièces. Je le sidère, le décontenance, lorsque je lui montre les vidéos du soleil avec Mozart et les ombres portées, le chant du merle le matin. Il aime cet endroit. Marie, lucide, parle finances.
La seconde visite . Un jeune couple avec parents. Ils tombent en amour.
Je ne sais que penser.
Marie reçoit alors une troisième demande de visite. Un autre couple. Très jeune aussi. Aussitôt en amour eux aussi avec ma maison.
Marie reste constante. — Financement.
Je me sens spectatrice. Je suis au théâtre.
Il faudrait quand même que j’me réveille…
Un autre rendez-vous vendredi prochain, sûrement d’autres dans la semaine. Que vas-tu dire, que vas-tu faire lorsque tu devras donner une réponse.
Avec Marie nous ouvrons une bouteille de Champagne après cette première journée intense. Partageons deux trois trucs à grignoter. Nous parlons de nos vies. De nos hommes. Des enfants. De l’étrangeté, de l’inattendu. De l’amour qui va revenir pour l’une comme pour l’autre, ça ne peut se finir autrement, n’est-ce pas ?


*

Un gentleman

Certes, il fait frisquet ce dernier samedi de février, mais quelle lumière. Qui inonde la pièce à vivre. Du coup, j’ai laissé le bureau, me suis installée à cette table sur laquelle vent et soleil créent leurs ombres magnifiques, mouvantes. Face à la présence étonnamment rassurante de ces anémones roses parmes violettes qui donnent tout ce qu’elles ont, je veux reprendre là certains billets de l’année dernière, dont un qui me tient à coeur. Je l’avais supprimé, le trouvant mal écrit. Pas sûr qu’il s’en sorte mieux aujourd’hui.
Va! m’a dit l’envie.

Reprenons l’idée.
Donc,
J’étais joyeuse ces derniers temps. Réactive. Les ébauches, prometteuses. Je ne demandais rien d’impossible. J’étais prête.
Je demandais du nouveau… Quelque chose.
— J’lai eu —
J’étais pas de taille. Un malentendu a tout foutu en l’air.
Un vrai de vrai.
J’ai pas su faire avec cette nouveauté là.
Il faut dire que je ne m’y attendais pas. Lui et moi, et oui, nous revoilà, mais d’une façon détournée, que je ne peux expliquer ici. Notre rencontre ? Un prélude. Une fugue. Un adagio. Une fugue. Je n’ai rien voulu entendre des alertes des amies, n’écoutant que mon seul instinct, T’inquiète !… J’étais si bien dans mon étonnement. J’aimais ses mystères. J’aimais sa douceur, ses mots, son visage, son regard. Ma bulle était une bulle à merveilles.
— Mais pourquoi je m’exprime à l’imparfait ! c’est absurde —
Est-ce dû à mon côté italien, il y eut très vite bien du grabuge, bien des confusions, bien des séparations. Mais les mots qui nous séparaient, ne nous lâchèrent jamais, réactivant toujours ce lien étrange entre nous, signant les retours à petits pas tantôt de l’un, tantôt impétueux de l’autre.
Une vraie Commedia dell’arte.

Les faits.
Lorsque Noël arriva, les vacances de Noël, je compris que le gentleman à qui je croyais avoir affaire, un gentleman à la Borges, et bien peut-être ne l’était-il pas tant que ça, gentleman. Ça me navre ce que je dis là. On peut écrire Regarde ce que je lis ! sans que cela arrête la Terre de tourner. Non. On n’a pas le droit. Ça ne rentre pas dans la bonne case. Le bon timing. Il a fallu me rendre à l’évidence. Alors, le 31 décembre, devant cette peur, face à cette absence de vie, de liberté, d’esprit d’ouverture, de gentillesse, j’ai arrêté la petite histoire. Stop. Me suis offert un pantalon patte d’eph, une chemise blanche à froufrou et suis allée à une soirée.
L’histoire est malicieuse. La Providence est malicieuse. Pour ça que j’l’aime ma petite histoire. Elle remit deux fois sur mon chemin l’existence de cet homme désenchanté par un biais d’une surprenante complexité, qui mériterait à lui seul un récit. J’en pris de nouveau pour mon grade. Je parle là moral, santé, émotion. Je retrouve d’un coup en vrac, son chemin, ses sauts d’obstacles, son égoïsme, son attachement, son charme.
Banalisons, banalisons… lui ai-je écrit alors.
Je ne suis pas digne de Borges, mais cela tendait vers le chemin aux sentiers qui bifurquent. Il y avait tant de chemins. — À quels chemins pensait-il, moi, qui n’ai connu que ses sens interdits. Borges, dans un de ses poèmes parle d’une fenêtre ouverte sur la vie. J’y ai vu là, me concernant intimement, qu’il avait été Lui, quoi qu’il fut, le bon chemin pour me ramener à la vie. Bingo ! Malentendu. En égocentrique fini, qu’a-t-il été penser ? Je ne le saurai jamais.

Finalement,
Il n’a pas dû aimer ce jardin où j’étais.
Il n’a pas dû aimer ce sentier.
Il n’a pas dû aimer cette bifurcation.

Et toi, qu’en penses-tu ?
Tu aimes toujours les jardins.
Tu aimes toujours les sentiers.
Tu aimes toujours les bifurcations.

Termine sur une virgule,
Bifurque Anna,
Bifurque,

*

Le geste sûr

D’un geste sûr j’ai signé le mandat de mise en vente de l’appartement. Ma maison comme je dis. J’écris ces lignes le lendemain, au bleu du jour. Les fleurs de Stanislas posées sur la table en rotin accompagnent les mains qui tapent sur le clavier du petit Mac. Je les regarde, en copines. Erri dans son panier, commence déjà à ronfler. Pas mis de musique. Fenêtres ouvertes, il fait doux sur Paris, j’entends les pigeons roucouler, les mésanges, les bruits du quotidien de l’immeuble. Je suis parfaitement en paix. Dégagée de tous ces problèmes à venir quand on envisage la recherche d’achat d’un bien. Une amie m’a convaincue. Je vais louer, trouver quelque chose plein de charme, oublier ces tracas de propriétaire. Peut-être pourrai-je rester près du jardin. Je n’en sais rien. Nous verrons bien. Je sais d’évidence que j’avance sur le bon chemin. C’est pas tous les jours qu’ça arrive. J’aime trop ces foutues bifurcations.

Le point du chocolat

Comme convenu je suis donc retournée voir Nadia. Pas mal de monde dans la salle d’attente, une chaise sur deux occupée. En m’installant je vois qu’elle vient de publier un nouveau livre sur le circuit des méridiens du corps. Je le feuillette. Explications claires. Dessins explicites. Je me demande quand elle trouve ce temps pour écrire. Quand elle n’est pas à son cabinet elle soigne à l’hôpital. Quand elle part en vacances c’est pour enseigner dans les universités.
Quand elle entre dans la pièce où vous êtes installée, c’est le soleil qui entre avec elle. Questions/Réponses sur l’état des lieux du moment. J’aime bien quand elle m’apprend le sens de certains points d’acupuncture. Elle m’avait appris Le point de la mer calme, que j’aime absolument. Elle me connaît par coeur, me devine, et surtout me comprend. Parfois elle pique uniquement dans le dos. Là, Nadia pique ici, là, au niveau du front sur la tête le cou le ventre les jambes les pieds. Elle me pique alors les gros orteils — Je vais vous faire le point du Chocolat. J’adore l’idée… Un gamin aimait tellement le chocolat qu’il en fut écoeuré. Vous éviterez toute mal bouffe.
— Je vais vous faire le pendant, le point du Rejet. Vous allez rejetez idées noires et négativité. Elle fait alors ce geste magistral de la main, elle rejette : Va !
Avant de quitter la pièce, elle place une source de chaleur sur le plexus solaire, siège des émotions, pour réactiver une confiance en soi bringuebalante.
Je suis bien là, allongée, à attendre sous cette chaleur bienfaisante.
En revenant, Nadia me donne une feuille avec un régime drastique à suivre.
Ce n’est pas fini, on va pas se quitter comme ça, elle m’enfonce à la va-vite deux clous dans l’oreille. Un sourire. — Au revoir Nadia, merci….

*

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