cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Catégorie : Roman (Page 2 sur 11)

Désennuyons-nous – Sollers

Dès ma première rencontre avec Lucie, une formule espagnole m’est revenue à l’esprit : « los ojos con mucha noche », les yeux avec beaucoup de nuit. Les « coups de foudre » sont rares, les coups de nuit encore plus. Les tableaux où Lucie apparaîtrait, si j’étais peintre, devraient être envahis par l’intensité de ce noir sans lequel il n’y a pas d’éclaircie. Noir et halo bleuté. Tout le reste, robes, pantalons, bijoux, répondrait à ce noir, nudité comprise. Mais la preuve, ici, est dans les lèvres, la bouche, la langue, la salive, le souffle. C’est en s’embrassant passionnément, et longtemps, qu’on sait si on est d’accord. Une longue demi-heure, tout en se caressant, sinon c’est du chiqué ou du vent. Pas d’expression plus répugnante que la formule, de plus en plus employée à tout va : « bisous ». Le long et profond baiser, voilà la peinture, voilà l’infilmable. Rue du Bac, de 17.20 à 17.50, tout de suite, dès la porte ouverte. Pas un mot, sauf l’habituel « Désennuyons-nous ». J’arrive toujours avec dix minutes d’avance. J’entends l’ascenseur, le bruit de la clé de Lucie dans la serrure, les rideaux sont déjà fermés, action.

L’éclaircie

une perspective de nuit en si bémol majeur – Sollers

Bach pense à Dieu, Haydn à la Nature, Mozart à toutes les chanteuses du futur, Webern à l’aurore qui pourrait succéder à la catastrophe de l’Europe. Ils ont une foi indestructible dans la clé du clavier. La vie devient une partition continue. Partitas, sonates, airs, symphonies, messes, opéras, oratorios, passions, préludes, impromptus, variations, duos, trios, quatuors, quintettes. Une matinée en sol mineur n’est pas la même en la majeur, et une soirée en si mineur n’a rien à voir avec une perspective de nuit en si bémol majeur.

Beauté

Souviens-toi, on entrait dans le rock comme on entre dans une cathédrale – Virginie Despentes

Souviens-toi, Vernon, on entrait dans le rock comme on entre dans une cathédrale, et c’était un vaisseau spatial, cette histoire. Il y avait des saints partout on ne savait plus devant lequel s’agenouiller pour prier. On savait qu’une fois les jacks débranchés, les musiciens étaient des humains comme les autres (…) On s’en foutait des héros, ce qu’on voulait c’était le son. Ça nous transperçait, ça nous terrassait, ça nous décollait. Ça existait, ça nous a tous fait cette même chose au départ : merde, ça existe ? C’était trop large pour nos corps. Des jeunesses au galop, on ne savait rien de la chance qu’on avait…
C’était une guerre qu’on faisait. Contre la tiédeur. On inventait la vie qu’on voulait avoir et aucun rabat-joie n’était là pour nous prévenir qu’à la fin on renoncerait. Quand j’avais seize ans, personne n’aurait pu me faire croire que je n’étais pas exactement où je devais être. Dans un camion G7, assis sur la roue, à grelotter avec six potes sans être sûrs d’avoir mis assez d’essence pour rentrer mais aucun d’entre nous n’était troublé par le doute. C’était « la dernière aventure du monde civilisé ». Le reste, tu te souviens, c’était pas tabou, on n’était pas énervés contre qui que ce soit : le reste, ça n’existait pas. On a vécu nos jeunesses dans des bulles en acier blindé. Il y avait des alchimies d’enthousiasme, des choses dont ne ne connaissait encore rien des revers, on se trouvait des surnoms, tout était intéressant, même les trucs les plus cons (…)
Plus tard est venu un monsieur rock à la culture, on a commencé à entendre parler subventions, à voir de belles salles s’ouvrir qui ressemblaient à des MJC de luxe, on a vu des mecs se pointer qui savaient monter des dossiers, qui parlaient le langage des institutions, ils étaient plus articulés, ils étaient plus malins. On a commencé à remplir des papiers. Le CD a remplacé le vinyle. Les 45 tours ont disparu. Ça n’avait l’air de rien. On savait, et on ne savait pas. Chaque chose, prise une par une, était anecdotique. On n’a pas vu venir le truc d’ensemble. Et ce rêve qui était sacré a été transformé en usine à pisse. C’est l’histoire de Cendrillon : une pédale Fuzz avait transformé nos citrouilles en carrosse, et là minuit avait sonné. On retrouvait nos haillons.

Vernon Subutex 2

comment ai-je pu ? – Mathieu Terence

Les gens amers semblent avoir été crachés par quelque chose… C’est pourquoi il faut les refuser sans mesure. Laissons aux esthètes du nihilisme la haute fonction de dispenser de considérables leçons de rumination matin, midi et soir. Ils se disent sentimentaux pour paraître sensibles, pessimistes pour passer pour lucides, désenchantés pour l’avoir l’air chic, chagrins pour avoir l’air profond. Pour eux, l’amour est une erreur la personne, la joie une erreur sur la vie, la vie une erreur sur la mort. Ils appellent être élégant ce qu’un idiot comme moi trouve endimanché. Pire que la vanité, il y a leur fausse modestie. Guindés jusque dans leurs gloses,  ils rabâchent que « les chants désespérés sont les chants les plus beaux »… Patati patata (…)
Donneurs de leçon, fonctionnaires du deuil, moins maîtres que pions, on les regarde comme on regarde une photo ancienne dans laquelle on se reconnaît à peine. On sourit de sa coiffure, de sa raideur. « Comment ai-je pu… ? » se dit-on avec une certaine tendresse.

De l’avantage d’être en vie

Chez nous – Kamel Daoud

Chez nous, lire se confondait avec le sens de la domination, pas de déchiffrement du monde, cela désignait à la fois le savoir, la loi et la possession. Le premier mot du Livre sacré est « Lis! » – mais personne ne s’interroge sur le dernier, me susurrait la voix épuisée du diable. Je me devais un jour de déchiffrer cette énigme : le dernier mot de Dieu, celui qu’il avait choisi pour inaugurer son indifférence spectaculaire. Les exégèses n’en parlaient jamais. On s’attardait toujours sur le Jugement dernier, pas sur le mot ultime. Je me demandais aussi pourquoi l’injonction était faite au lecteur, et pas à l’écrivant. Pourquoi le premier mot de l’ange n’était-il pas « Écris! ». Il y avait mystère : Que lire quand le livre n’est pas encore écrit ? S’agit-il de lire un livre déjà sous les yeux ? Lequel ? Je me perds.

Zabor ou Les psaumes

Bonjour. Soleil voilé, brise légère – Alessandro Baricco

Il y a trente-six marches à gravir. Elles sont en pierre et le vieillard les gravit lentement, avec circonspection, comme s’il les collectait une par une, avant de les pousser au premier étage… Modesto, tel est son nom. Il officie dans cette maison depuis cinquante-neuf ans, il en est donc le prêtre.
Parvenu sur la dernière marche, il s’arrête face au large couloir qui s’étend sous ses yeux sans surprise : à droite, les pièces fermées des Maîtres, cinq ; à gauche, sept fenêtres étouffées par des volets en bois laqué.
C’est l’aube, tout juste.
Il s’arrête, le vieillard, car il a son chiffre à mettre à jour : il note le nombre de matins où il a ouvert cette maison, toujours de la même manière. Il ajoute une unité, qui va se perdre parmi des milliers d’autres. C’est une somme vertigineuse, mais ça ne le perturbe pas : accomplir depuis toujours le même rituel matinal lui paraît cohérent avec son métier, respectueux de ses inclinations et symptomatique de son destin.
Après avoir caressé de la paume de la main le tissu repassé de son pantalon – sur les hanches, à la hauteur des cuisses -, il pousse la tête d’un rien en avant et se remet en marche. Il ignore les portes des Maîtres, mais une fois arrivé à la première fenêtre sur sa gauche, il s’arrête et ouvre les volets. Il le fait avec des gestes délicats et précis, qu’il répète à chaque fenêtre, sept. Et c’est seulement alors qu’il se tourne, pour évaluer la lumière du jour dont les faisceaux traversent les vitres : il en connaît chaque nuance possible et, d’après sa consistance, il peut savoir ce que sera la journée, parfois il peut même y lire de vagues promesses. Et comme tout le monde lui fera confiance – tout le monde -, l’opinion qu’il se forge est importante.
Soleil voilé, brise légère, décide-t-il. Voilà ce qui s’annonce.
Il parcourt alors le couloir en sens inverse, en s’intéressant cette fois au mur qu’il a auparavant ignoré. Il ouvre l’une après l’autre les portes des Maîtres, et signale à haute voix le début de la journée, d’une phrase qu’il répète à cinq reprises sans changer de timbre ni d’inflexion.
Bonjour. Soleil voilé, brise légère.
Enfin il disparaît.

La jeune épouse

en écoutant tomber la pluie – Haruki Murakami

La pluie continuait de tomber. De temps en temps, il y avait même un coup de tonnerre. Quand elle eut fini de manger du raisin, Reiko alluma une cigarette, comme à son habitude, et sortit la guitare de dessous le lit pour se mettre à jouer. Elle interpréta Desafinado et La Fille d’Ipanema, puis quelques morceaux de Bacharah et de Lennon-McCartney. Nous bûmes encore du vin, elle et moi, et quand il n’y en eut plus, nous nous partageâmes le cognac, qui restait dans ma gourde. Puis nous parlâmes de tout, d’une façon assez intime. Je me surpris à penser moi aussi que ce serait bien si la pluie continuait à tomber éternellement.
« Tu reviendras me rendre visite ? me demanda Naoko en me regardant droit dans les yeux.
– Bien sûr.
– Tu m’écriras ?
– Je t’écrirai une fois par semaine (…)
À onze heures, Reiko déplia le canapé pour faire mon lit. Puis nous nous souhaitâmes le bonsoir, éteignîmes les lumières et nous couchâmes. Comme je n’arrivais à trouver le sommeil, je pris dans mon sac ma lampe de poche et La Montagne magique et je me mis à lire. Un peu avant minuit, la porte de la chambre s’ouvrit doucement, livrant passage à Naoko, qui vint se glisser près de moi. Elle n’avait pas le regard vague et ses gestes étaient vifs. Elle approcha sa bouche de mon oreille et me dit à mi-voix :
« Je ne sais pas pourquoi, mais je n’arrive pas à dormir. »
Je lui dis qu’il m’arrivait la même chose. Je posai mon livre, éteignis ma lampe électrique, la pris dans mes bras et l’embrassai. Les ténèbres et le bruit de la pluie, nous enveloppaient avec douceur (…)
– C’est vrai que tu reviendras me voir ?
– Je reviendrai.
– Même si je ne peux rien faire pour toi ?
J’acquiesçai dans le noir. Je sentais nettement la forme de ses seins sur ma poitrine. À travers sa robe de chambre, je suivais les contours de son corps du plat de la main. Je la fis aller plusieurs fois lentement de ses épaules vers son dos, puis vers ses reins, gravant dans ma tête les courbes de son corps. Après m’avoir enlacé ainsi avec tendresse pendant un certain temps, Naoko déposa un léger baiser sur mon front, avant de se glisser hors du lit. Sa robe de chambre bleu ciel se mit à flotter dans les ténèbres comme un poisson.
« Au revoir », me dit-elle à mi-voix.
Et je m’endormis doucement, en écoutant tomber la pluie.

La ballade de l’impossible

L’Empire des sens – Pascal Quignard

Oshima Nagisa a tourné L’Empire des sens en 1975. Le titre japonais est Ai No Corrida. L’action se passe en pleine guerre impériale, en 1936. Sada tranche le sexe de Kichizo. Le coeur du film scandaleux d’Oshima est un conte. Tout homme perd son sexe dans la jouissance.
Bien avant le combat sur le champ de bataille, c’est la volupté sexuelle qui fauche le sexe des hommes au sens « strict ».
« Strict » est le terme qu’il faut.
Strictor, à Rome, c’est le cueilleur d’olives.
Logos, à Athènes, est la corbeille qui les recueille.
Le litterator, au sens strict, est le strictor – le décompositeur du monde du monde.

Une journée de bonheur

Emilie – Virginie Despentes

Elle avait enfilé un pantalon American Apparel, troué à l’entrecuisse, et son tee-shirt Hello Kitty noir et rose, qu’elle ne porte que quand elle est seule. Quitter son jean en rentrant est toujours un grand soulagement. Elle les achète trop étroits, tablant sur une perte de poids imminente. Ce qui fait qu’elle passe ses journées à tirer sur son pull pour qu’il cache ses hanches. La graisse sort en bourrelets au niveau de la taille, elle ressemble à un muffin pas frais. Elle avait allumé une bougie Diptyque qui prenait la poussière depuis des mois, pour créer une atmosphère cosy. Qui avait bien pu lui offrir ce truc ? Ça coûte une fortune et il paraît que c’est toxique. Elle avait fait quelques étirements appris au yoga, en écoutant sur YouTube des mantras tibétains. Elle était restée étendue sur le dos, les paumes tournées sur le plafond, à respirer du ventre aux clavicules, détendant la mâchoire et le ventre. Les doubles rideaux gris achetés chez Zara Home la protégeaient de l’extérieur, du froid, des sons, des regards… Elle avait réchauffé une pizza Monoprix Gourmet, s’était installée avec un plateau dans son lit et avait regardé sur Internet un documentaire d’Arte sur la poupée Barbie (…)
Elle n’a même pas un chat pour lui tenir compagnie. Le soir, elle arrive, elle allume la télé direct. Et elle se sert un verre. Dans cet ordre. Elle a accroché au-dessus de son bureau une carte du monde, elle met des punaises rouges où elle est allée et des jaunes où elle ira prochainement. Elle voyage tous les ans. Elle économise et se paye un dépaysement. C’est tellement épanouissant. Mais elle n’a pas envie que Vernon voie ça. Si elle y pense d’un point de vue extérieur – elle a peur que tout ce qu’elle considère d’habitude comme des oasis de plaisir et de paix devienne une série d’indicateurs de pathos.

Vernon Subutex – 2

je recommence – Rilke

Tous mes adieux sont faits. Tant de départs m’ont lentement formé dès mon enfance. Mais je reviens encore, je recommence, ce franc retour libère mon regard. Ce qui me reste, c’est de le remplir, et ma joie toujours impénitente d’avoir aimé des choses ressemblantes à ces absences qui nous font agir.

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