cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Catégorie : Récit Page 2 of 18

La porte bleue

Un bonheur cette déambulation dans les rues de la ville. Le nez en l’air j’ai aimé faire toutes ces photos. Surtout celle du balcon d’une fenêtre ployant sous une chute de rosiers. Une splendeur. Une douceur. Une vie. La lumière du jour fut un cadeau. Aller voir François, juste comme ça, enfin, presque comme ça. Il me connaît. Je fais une mauvaise photo de lui lorsqu’il m’ouvre, tout sourire, sa porte bleue. Le palier est sombre. Son entrée est sombre. La photo ne me convainc pas. Mais ce portrait en mouvement, c’est tout lui. On sent la force. Tout vêtu de blanc, il sent bon. À l’évidence, il sort d’une douche fraîche. Un flot de paroles aussitôt. Assieds-toi. Montre-moi ce blond… C’est pas mal, tu sais. C’est mieux. Cédric a fait un balayage ?  — Moi, c’est Guyguy qui m’fait la teinture. C’est une star de coiffeur. Il n’a pas pignon sur rue, un espace, pas très loin de chez toi d’ailleurs. Tu me diras si tu veux le rencontrer. Je ris de l’entendre. Cet homme exubérant, en fait, il me repose.
Je me sens en sécurité ici.
Exceptionnellement, le studio ne sent pas les gâteaux. Le nettoyage du jour. Tout est rangé. On y est bien. Evidemment, le téléphone vibre immédiatement. Il regarde. Encore elle. Elle m’appelle tous les jours. Elle veut que je l’aide. Quand tu penses qu’elle est psy, tu t’interroges. Je ne suis pas un guru… Bon, et toi… raconte-moi… Je raconte… Où en es-tu de ton écriture ? Tu vas être content, j’ai fini la romance ; je commence un autre récit.
Il s’amuse à me faire un tirage particulier… Tu vois ce que je vois ?
Il fait reculer d’une demi-heure son rendez-vous suivant, pour mieux se concentrer sur ce tirage nouveau encore une fois très particulier.
Le temps passe.
On frappe à la porte.
Partir,
étourdie, confiante, prête.
En chemin, photos…

*



Kintsugi

Il faut une unité.
D’un coup, hier, en apprenant une nouvelle me suis sentie immédiatement désunie. L’étais-je moins auparavant ne sachant rien ? Oui.
Etrange n’est-ce pas ? — Peut-on parler là du poids des mots ?
Ce matin j’ai envie d’être dans le silence et en même temps d’être dans un brouhaha indescriptible, joyeux. Surtout ça joyeux.
Etre désunie, un état tout à fait particulier, qui vous prend de court. Rien à voir avec la peine, la tristesse. On est là devant autre chose, bien plus vaste. Immense. Bouleversant. Ne jamais en dire C’est pas grave. C’est grave.
Je vais mettre de l’or sur cette fissure, qu’elle devienne un kintsugi japonais, qu’elle prenne toute sa valeur.
Et puis faire un grand ménage dans ma maison. Qu’elle sente bon.
Et puis ne jamais oublier, ne jamais faire l’impasse.

*

Le désamour

Il y a des matins, quelle qu’en soit la couleur, aujourd’hui, c’est matin bleu ciel de Paris, où tout semble facile, où la pensée se montre claire, joueuse, prête à entrer dans le jeu. Et vous remarquez ce petit truc dans un rien d’espace de votre pensée du moment. Il vous agace alors prodigieusement ce petit truc dans ce rien d’espace de la pensée du moment. Il porte un triste nom ce petit truc, le désamour. La négativité du désamour. Rien à voir avec l’indifférence. Rien. Comment l’endiguer ? Peut-il s’endiguer ? Certes, il n’est pas global, mais il vous déplaît ce sentiment. Il gâche la beauté du moment. La mouche dans le lait dirait Audiard.
Une idée vous prend.
Regarder dans le dictionnaire.
Direct Google. Définition sobre et claire. Eloignement affectif, sens 1, Cessation de l’amour, sens 2. Cessation vous semble bien moche associé à l’amour. Un côté commercial, du genre : À vendre. À louer.
Intuition. Vous vous levez, et allez regarder dans les dictionnaires à disposition à la maison. Là, vous constatez que le mot ne figure pas dans votre gros Robert, ni dans votre Hachette, ni le Larousse, certes de 2012, ni chez Alain Rey…
Un dernier, les synonymes.
Rien après Désamiantage, on y trouve Désamorcer suivit de Désappointé. — Certains y verront quand même là un certain degré d’humour.

*

Une liberté

L’autre matin nous parlions de la liberté avec une amie. Beaucoup me disent maintenant que tu es seule, tu as toute liberté. Pour moi en fait c’est tout le contraire. Je n’avais jamais réfléchi je crois à Suis-je libre ou non ? J’allais de l’avant. Ce n’est qu’à la mort d’Urli que je compris que j’avais, là, à l’instant, perdu l’esprit de liberté. Je ne peux l’exprimer autrement. — J’ai obéi aux injonctions, Sors ! Fais des choses. J’ai fait ceci, cela. Suis allée là et puis là, là-bas, etc… plus je faisais et allais, plus je devenais timorée, refermée. Le vide s’installait. Alors, me suis non pas enfermée dans ma maison de Chatou, malgré les appels des copines, me suis reposée à la maison. Je retrouvais là de cette liberté, cette gaieté, aussi contraire à la raison cela peut-il paraître. De cette ressource me revint peu à peu la force de sortir. J’ai en moi, non pas une liberté chatoyante multicolore vibrante exubérante, non, une liberté à ma mesure. Une liberté qui connaît mon corps ma tête mes aptitudes, qui joue merveilleusement bien à me surprendre. Là… Va là !

*

Les carrières de Sélinonte – Sicile – L’Italie buissonnière, Dominique Fernandez

On les trouve au sud de Castelvetrano, au bout d’une petite route à la sortie de Campobello di Mazara. Leur existence n’est signalée nulle part (…)
Le vallon est creusé au pied d’une falaise, sur les parois de laquelle, entre le figuier et l’olivier sauvage qui croissent dans les fentes, se voient encore des marques verticales et horizontales. D’une précision et d’une netteté géométriques, ces entailles indiquaient les blocs à découper dans la muraille. On estime à cent cinquante mille mètres cubes le volume des matériaux extraits. Sélinonte comptait plus de cent mille habitants et pas moins de huit temples. Dans l’herbe gisent des blocs déjà détachés de la falaise et découpés, mais abandonnés après la destruction de la ville ; les uns bien taillés et finis, les autres à l’état d’ébauches. Tambours de colonnes, chapiteaux lisses ou garnis de cannelures (vingt en moyenne), fragments d’entablement : tous ces colossaux débris, restés sur place depuis vingt-cinq siècles, étalés sur le gazon ou renversés l’un sur l’autre attestent l’énormité de l’entreprise (…)
Un tapis de fleurs jaunes recouvre au printemps ces premiers exercices de l’humanité. Des chèvres broutent entre les pierres destinées à la gloire d’Apollon, et le bourdonnement des abeilles anime encore ce vallon délaissé. Le lézard, la scolopendre, l’acanthe, la renoncule, enfin l’ache (selinon) qui a donné son nom à la ville et ornait ses monnaies, prospèrent au pied des tronçons de cylindres. Rongés par la pluie et par la mousse, creusés de rigoles, le grain des aspérités à nu, ils mesurent de 2,50 à 4 mètres de longueur et de 3 à 3,50 de diamètre. Rien de plus émouvant que ce combat titanesque de l’homme contre la pierre. Ainsi Michel-Ange, en expédition dans les montagnes de Carrare, marquait d’une encoche et d’un grand M le volume de marbre d’où il pensait tirer une statue.

Première nuit

Je vois cette publicité pour la Sologne qui passe à l’écran. Elle me ramène vers un délicieux souvenir avec Urli. J’avais totalement oublié cet épisode.
Donc,
Nous étions partis avec un couple d’amis passer un week-end en Sologne.
Avec Urli nous ne vivions pas encore ensemble. Maman, miraculeusement, avait accepté que je parte là-bas. S’inquiétant dans quelle chambre j’allais dormir dans ce bel hôtel de Beaugency. Avec mon amie, ai-je répondu sûrement un peu trop vite.
Je vous passe les images touristiques. Les achats souvenirs, elles étaient quand même bien belles ces assiettes en faïence bleue… Et nous arrivons à l’hôtel. Première nuit ensemble avec Urli. Première nuit. Nous ne nous connaissions qu’en journée. Ce n’est pas rien une première nuit ensemble.
L’hôtel nous enchante tous les quatre. Un long couloir au parquet bruyant sous nos pas mène aux chambres. Un décor XVIIe qui nous amuse absolument. Une immense fenêtre donne sur la cour intérieure de l’hôtel. Des rideaux de velours d’un rouge très foncé. Carmin. Un immense lit, que nous découvrons avec délice. Pour nous tout ça !!! — J’ai faim !… Savourons notre attente… dit Urli.
SAUF QUE, sauf que, une fois rentrés, une fois dévêtus, une fois glissés dans cet immense lit, une fois nous avoir souri du bonheur d’être ensemble, Urli se mit complètement à paniquer au moindre bruit venant du couloir.
Et si ta mère avait pris le train….
– Mais non voyons, c’est impossible, et je ris de l’invention d’Urli.
Sauf que, sauf que… ça le minait. Notre nuit fut hâchée par ces soubresauts d’écoute soudaine à la moindre voix suspecte, au moindre pas dans le couloir au parquet craquant.
Et je riais, et je riais.

____


J’y pense. Il faudra que je raconte un jour notre voyage à Rome, Maman, Urli et moi. Ça vaut bonbon…

*

Retrouvailles

Souvent Catherine, après une séance d’hypnose quelle qu’elle soit, demande que l’on limite ses activités sur ordinateur, téléphone toute machine afin que le cerveau prenne le temps d’enregistrer les réponses de la séance, sans être perturbé par de nouvelles données.
Une réinitialisation en quelque sorte.
Elle me recommandait une dizaine de jours de silence.
J’ai la sensation que la réinitialisation s’est faite de fait, si je puis dire.
J’ai une pêche. Une retrouvaille avec moi-même, une retrouvaille avec ma tête, une retrouvaille avec mon coeur, open bar, plus du tout opprimé.
Des retrouvailles qui valent de l’or. Non pas du fait de mon importance en ce vaste monde, du fait que cela signe la fin du temps perdu, gâché.
Et ça, ça vaut bonbon.
J’ai fait une longue promenade dans ce jardin que j’aime, j’y ai vu des merveilles. Je pouvais ne pas m’arrêter de les photographier si je voulais.
Je voyais tout sous l’angle de la beauté. Evidemment, j’ai poursuivi la promenade en allant faire un tour vers la jolie rue Racine, que j’ai remonté depuis le Boulevard Saint-Michel. Je ne connaissais ce coutelier. J’ai pensé à Urli, il serait entré dans l’atelier. Je ne connaissais ce tailleur de jeans. À noter. Un bonjour à la boutique de Philippe Model, une déambulation parmi leurs dernières trouvailles. Ensuite, à côté, inévitablement, prendre un bouquet chez Stanislas, des roses cette fois, et suis rentrée.
Aujourd’hui, j’ai respiré de la beauté. Y’en avait tout partout.

*

Carton-pâte

Il fallait que cela cesse.
Il fallait trancher net.
Il fallait couper le lien.
Un ciel mouvementé t’accompagne lorsque tu marches dans le quartier du Marais. Ta tête n’est pas une explosion de pensées. Tu es extrêmement calme et décidée. Tu attends l’amie à la terrasse du café. Une coupe. Bon signe.
Vous déjeunez rapidement, la discussion est sur tout autre sujet que celui qui t’amène. Bon signe.
Tu es sûre ?
Elle sait l’amie que je gardais toujours quelque chose de lui dans une poche cachée lorsque je lui demandais de me le retirer de la tête.
Elle sait ça la spécialiste de l’hypnose.
La mire. La voix de Catherine. L’état d’hypnose.
Tu vas couper net ce lien qui t’attache à lui. D’un coup sec.
Tu vois sa silhouette avancer vers toi.
– Coupe net !
Je coupe sans la moindre hésitation ce cordon brun que je vois.
– Maintenant que vois-tu ?
– Comme un écran noir. Un grand carré noir plutôt.
– Le vois-tu ?
– Je vois à côté du grand carré noir, sa silhouette en carton-pâte toute noire elle aussi. C’est comme un Magritte.
– Prends la silhouette. Jette-là.
– Je la jette. Elle s’effrite toute seule.
Catherine fut étonnée de cette image de carton-pâte. Pas de consistance. La platitude. « Il ne pouvait être que ça pour toi ».
Les images qui vous viennent en tête au moment d’une séance d’hypnose sont d’une imagination incroyable. Elles ne cessent de me surprendre. Elles peuvent être très gaies, lumineuses, rayonnantes, comme celle qui me vint lorsque je voulus avancer après une peine très lourde. J’étais dans une grande bulle transparente au-dessus des toits de Paris. Le bleu du ciel, le soleil à tout-va, j’avançais la bulle en la faisant rouler au-dessus des toits. J’ai vu Urli en épaisseur cette fois, souriant, me tendant les bras, droit devant.
Avance ! Va de l’avant ! Tout ira bien !
Ou bien d’un noir total, révélatrices d’une réalité que nous n’acceptiez pas de voir.

*





J’ai balayé devant ma porte

Elle a raison l’amie à qui j’ai envoyé quelques pages de cette histoire que je veux publier. « Je vous ai remise devant nous. J’ai nettoyé les règlements de compte trop explicites qui fanent votre présence. » … qui fanent votre présence. Elle a du style, l’amie… Avec son tact habituel, elle m’a fait tout piger. Ce fut une révélation. Mais oui. Quel besoin ai-je d’avoir un ton revanchard pour raconter mes petites histoires de coeur ?
J’me suis fait plaisir bien des fois avec ça, sans m’en rendre compte, j’dois le dire. Et si on rajoute le lamento au revanchard, on tombe dans le minable.
La sensiblerie. À fuir.
Ce côté journalistique qui me reste, être dans les faits, me dessert totalement pour le coup, je dois veiller au grain.
En attendant,
ce matin,
J’ai balayé devant ma porte.

*

Une clé

Il est des soirées singulières. Vous êtes chez vous, tranquille ou agité, vous lisez ou regardez la télé, vous cuisinez, vous chantez… que sais-je. Bref, chez vous, vous faites ce que vous voulez. Il est près de 21.30, brusquement vous voyez votre petit chien se précipiter vers la porte d’entrée et aboyer. Vous vous levez (vous écriviez sur l’ordinateur), et allez voir ce qui se passe.
Et vous entendez nettement que quelqu’un farfouille dans la serrure. Etonnamment, vous n’avez pas peur. Vous ouvrez. Et là, devant vous, deux jeunes filles et trois garçons dans le vent on va dire, vous regardent ahuris. L’un des garçons a la main sur une foutue clé qu’il n’arrive pas à retirer de ma serrure. Mais alors, on est pas au 3e !
Et non, mon gars, ici c’est le 4e. Vous êtes mal barrés. Ça va vous coûtez bonbon de faire venir un serrurier. La porte est blindée, la serrure sous haute protection que sais-je, impossible de la débloquer, la clé. Envie de rire quand même. Jeunes et dynamiques ils montèrent et montèrent les escaliers sans compter les étages…
Bref, en attendant le serrurier, qui sera là très vite, on parle un peu. On s’amuse quand même du truc du soir. On essaie même la poudre de perlimpinpin. Rien. Les filles descendent prendre quelque chose au 3e. L’équipe du 3e, bière à la main, vient voir ce qui se passe. Constat philosophique : notre compte en banque va subir un léger contrecoup.
Erri leur fait des mamours.
Le jeune serrurier arrive, et repart très vite chercher la pièce manquante. Il doit changer la serrure. Notre compte en banque va subir un rude contrecoup...

*





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