cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Catégorie : Récit Page 2 of 20

Rosine

Je l’ai quittée l’amie, comme je l’avais appelée, elle, sans la connaître vraiment, un de ces jours terribles où la vie bascule. Par instinct. Je savais qu’elle m’aiderait. Rosine, un prénom qui chante. Une vraie femme, comme on dit, une scorpionne. Née à Marseille, le Sud en rajoute au caractère déjà bien trempé. Son mari Marc, aussi placide que sa femme est explosive, sait incroyablement faire le dos rond, s’isoler mentalement lorsque les foudres arrivent. Il la connaît bien sa Rosine. Nous fûmes deux soeurs, on peut le dire.
Je raconte.
Nous étions alors antiquaires. Enfin, Urli était antiquaire, moi pas du tout. Je ne suis pas à l’aise à parler d’argent, vendre. Même enfant, je n’aimais pas jouer à la marchande avec les gamines du coin. Et puis, cette foutue méconnaissance du métier me tétanisait. Lui Urli s’est jeté là-dedans et s’y est trouvé bien. Très vite il devint copain avec tous les marchands de la rue et des alentours. Je restais dans mon silence. Mais, il y avait Marc et Rosine, grands marchands d’une rue de ce Carré Rive Gauche, leur boutique sentait bon. J’en aimais les lumières avec lesquelles Rosine jouait, l’harmonie qu’elle savait mettre dans le lieu. Je m’y sentais bien, à l’aise. Je m’installais dans un fauteuil, et les écoutais. Rosine était la vendeuse hors-pair. Marc, le chineur éclairé. Il prit Urli sous son aile (ces expressions désuettes que j’aime…), il lui apprit tout un tas de trucs. J’écoutais. J’écoutais. N’apprenais pas vraiment. Parlais toujours aussi peu. Nous déjeunions, dînions ensemble. C’est ainsi que ce 19 novembre de cette année-là, quand Urli dût aller aux Urgences, hospitalisé, je fus perdue. Instinctivement, je l’ai appelée, elle, que je connaissais si peu. Avec Marc, ils ne me lâchèrent pas, jusqu’à la fin. L’amitié s’installa. Les rires. Les éclats de rire pour un rien, un détail, nous étions raccord. Les repas. Tant de repas. Souvent je mettais la table : Rosine, on est combien à midi ? Rosine, on est combien ce soir ? 24 ?… Les voyages avec eux. Leur installation dans le Sud, cette maison qu’elle arrangea de façon divine et facile. Les discussions sans fin avec elle sur n’importe quoi. La foi, la liberté, ou des banalités. Bref… Leur meilleur copain américain est arrivé un jour à Paris. Clem. Sans savoir que c’était lui, le coup de foudre dans la rue juste avant le repas dans une brasserie aux nappes blanches de la rue de Lille. Tout ce que j’aime dans la Providence. Tout ce que j’aime. Les déjeuners les dîners à quatre. Les fâcheries de gamine avec Clem pour pas grand chose, Rosine encore m’apaisait. La mort de Clem. Le désarroi. Encore Rosine. Toujours Rosine. Pourquoi me lança-t-elle un jour une pique féroce sur Clem et moi. Comme je pensais qu’elle avait toujours raison, je ne réagis pas. Et le temps joua sa partition. Jusqu’à cet été de l’année passée où elle me dit encore une méchanceté incompréhensible. Tout remonta alors de ce qu’elle avait dit avant sur Clem et notre histoire. Pas de surexcitation. Pas de colère. C’est dans un état de calme, d’évidence, qu’instinctivement je sus ce jour-là qu’il me fallait ne plus la revoir jamais. Marc tenta inutilement une tractation.
C’est ta soeur !
J’ai ici, dans cet appartement un splendide tableau d’elle, un chemin, assez abstrait, dans le bureau une délicate aquarelle d’anémones sur un papier foncé, une autre de leur jardin aux lavandes, et dans le salon, deux dessins qu’elle fit, pour mon anniversaire, un bouquet, si fin, de fleurs sauvages dont elle connaissait mon amour pour elles, et un autre de silhouettes d’arbres en automne. Toujours je les regarde sans nostalgie, avec plaisir. Ils sont beaux.

*

Louise

Lorsque vous apprenez la mort de quelqu’un que vous avez connu, tout remonte. Même s’il s’agit d’une petite chienne. Louise vient de mourir.
Je l’ai rencontrée le jour où Clem me présenta sa mère. Rose vivait avec Louise dans l’Ile Saint-Louis. Rose se déplaçait avec un vieux vélo rouillé sur lequel elle mit un panier et Louise dans le panier. Elles faisaient des virées sans compter, notamment vers les restaurants gastronomiques dont Rose était une fidèle. Pas un chef étoilé qui n’ait caressé Louise. Pareil pour les déplacements en province. Avec son mari et Louise, Rose prenait l’Autoroute du Sud chaque dernier samedi d’Août, à 8 heures 30 précises, pour sillonner vers les Etoilés de là-bas. Imaginez le vélo et le panier sur le toit de la Jaguar !… Un jour de grande circulation, ils étaient un peu avant Lyon, je crois me rappeler, la Jaguar n’avançait pas. Rose en eut assez, demanda à son mari de libérer le vélo, elle prit Louise qu’elle mit dans le panier, et les voilà parties sur la bande d’arrêt d’urgence… J’aurais voulu voir la tête de la personne au péage, lorsqu’elle expliqua que son mari arrivait…
Puis Rose mourut. Et une des filles de Clem emmena Louise à Boston.
Une voyageuse, Louise.
Bon voyage Louise…

*

La narration

je contemple le soleil du printemps sur ma feuille blanche, je repense à l’automne et à l’hiver, et j’écris : Narration, mon Saint des Saints, rien n’est plus que toi de ce monde, rien n’est plus juste que toi. Narration, patronne du Guerrier Lointain, ma maîtresse. Narration, le plus spacieux de tous les véhicules, char céleste. Oeil de la narration reflète-moi, car toi seul sais me reconnaître et me rendre justice. Bleu du ciel, descends jusqu’à l’abîme par la narration. Narration, musique de la sympathie, fais-nous grâce, donne-nous la grâce et sanctifie-nous. Narration, mélange fraîchement les caractères, parcours de ton souffle les successions de mots, assemble-toi en écriture et trace dans le tien notre dessin à tous. Narration, recommence, c’est-à-dire renouvelle ; repousse encore et à nouveau une décision qui ne doit pas être (…) Successeur, quand je ne serai plus, tu me trouveras au pays de la narration, dans le Neuvième Pays. Narrateur dans ta cabane en plein champ envahie par les herbes, toi l’homme doué du sens de l’orientation, tu peux tranquillement te taire, garder peut-être le silence dans les siècles des siècles, écoutant l’extérieur, descendant à l’intérieur de toi-même, mais ensuite, roi, enfant, rassemble tes forces, redresse-toi, appuie-toi sur tes coudes, souris à la ronde, reprends une profonde respiration, et fais à nouveau entendre celui qui apaise tous les conflits, ton : « Et… »

dernière page du roman de Peter Handke 
Le Recommencement

Click & Collect

Oui, on n’entend que cette injonction. J’en comprends l’importance, l’utilité pour les libraires, les boutiques, les petits restaurateurs, les plus grands.
Paolo, lui au moins je peux lui parler si je veux commander quelque plat.
Click & Collect ! Comme tant d’autres, je clique et clique, et pars, munie d’une autorisation de sortie que je m’accorde, pour collecter les quelques livres à lire, les bas à porter, etc… Toujours l’accueil est chaleureux, rapide la transaction derrière une barrière. Le nom. Le paquet. Le code de la carte bancaire. Un sourire. Au revoir.
Seulement voilà, si à l’écriture j’utilise des mots souvent très courts, j’aime les mots qui prennent leur temps. Les mots longs. Les adverbes. Les verbes, leurs infinitifs et conjugaisons. Rarement l’impératif me tente. — Va ! peut-être… Alors, toute cette rapidité d’exécution, ces clics à répétition me donnent des envies de campagne. De lenteur. À un point impensable. J’ai ressenti ça l’autre jour. Qui peut me la donner cette campagne ?
La Fontaine.
Je suis Gros-Jean comme devant,
Rien ne sert de courir, il faut partir à point,
Amour, amour, quand tu nous tiens
On peut bien dire adieu prudence,
Tout flatteur vit au dépens de celui qui l’écoute,
Travaillez, prenez de la peine, c’est le fonds qui manque le moins,
Tel est pris qui croyait prendre,
Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage,
La raison du plus fort est toujours la meilleure,
Il ne faut pas avoir les yeux plus gros que le ventre,
On a souvent besoin d’un plus petit que soi,
Ne forçons point notre talent, nous ne ferions rien avec grâce.
D’accord. Je m’arrête là.
Vous la sentez la campagne ?
Eh bien, dansez maintenant !

*





et de 3

Il faisait sûrement beau ce jour-là, voilà déjà trois années… Je ne m’en rappelle plus en fait. Je souris à ce rappel. Voir apparaître ce visage sur mon compte Twitter, comme si, d’évidence, la lumière d’un deuxième soleil entrait dans ma maison. Un soleil dont je ne savais pas qu’il manquait. Un amour bizarre, très bref et apparemment sans aucun événement, peut produire une quantité de souffrances et d’interrogations disproportionnées avec ce qu’on appelle les faits. Une conversation dans l’après-midi, un baiser sur le seuil, quelques messages tendres brusquement interrompus. On sent bien là que Jacqueline Risset a connu ça.
À quoi écrire sert-il, sinon à vivre, ajoute-t-elle. La bonne manière de comprendre et suivre c’est partir du « Zut que c’est beau » ou du « Zut que ça fait mal » dès qu’il arrive.
Zut que c’est beau ! ce qui arriva ce jour-là.
Et qui dura jusqu’à cet énième point final de ces derniers mois.
Les tarots le disent, nous ne nous reverrons plus jamais.
Les tarots le disent, toujours entre nous le lien restera.
Zut, c’est toujours aussi beau alors.

*

Alicja

Pourquoi je pense à Alicja ce matin ? Peut-être parce que c’est le dernier jour de l’été ; elle qui aimait tant le soleil, la chaleur. Peut-être parce qu’elle me manque. Alicja fut une grande restauratrice de tableaux. Sa vie de polonaise ne fut que voyages, rencontres, discussions, amitiés, pleurs, rires, et travail. Le calme plat, elle ignorait même l’idée. Elle s’est mariée avec un vicomte mon Alicja. Un homme adorable, érudit, qui, en vieillissant, ressemble comme deux gouttes d’eau à Napoléon III. Pour lui elle quitta sa Pologne. On peut exercer son métier partout si on est bon. Elle fut aussi recherchée comme historienne en art du costume. Montrez-lui un bout de tissu, elle ne peut s’empêcher de le toucher, de le respirer, d’en chercher la provenance. Elle a prouvé que bien des tableaux étaient des faux avec cette connaissance historique du vêtement.
Mais le clou, chez Alicja, c’est la gourmande ! Elle ne peut envisager un repas sans dessert… Panna cotta, mots magiques pour elle. Gin Tonic !
Elle adorait Urli. Elle m’a prise sous son aile. Ne m’a jamais lâchée. Dès qu’elle entrait à la maison, elle se précipitait vers la cuisine où se trouve SON cendrier marocain, allumait une de ses fines cigarettes, ouvrait une fenêtre, si toutes étaient fermées, aspirait la fumée, un temps, l’expirait. Et, enfin seulement, arrivait le chantant : Alors, dis-moi, comment vas-tu ?
La dernière fois que je l’ai embrassée, c’était justement l’été, voici deux années. Elle m’attendait avec son mari à la terrasse d’un café devant le grand hôpital où pour la troisième fois elle devait se faire opérer d’un cancer improbable, qu’on ne peut traiter par chimio. Je déteste parler d’elle à l’imparfait ! Je déteste ce temps grammatical qui ne lui va pas. Elle porte ce jour-là une robe très glamour, des années 50, sans manches, en coton blanc cassé avec de larges marguerites imprimées.
Elle irradie.

*


Admiration

La nuit fut compliquée. Tu te réveilles oppressée ce matin-là ; cet étau qui ne veut pas se carapater. Tu sors. Marches un peu. Mais tu voudrais voler, aller loin là-bas. Sur Twitter tu postes cette citation d’Anaïs Nin « J’ai envie de me cacher. C’est ça, j’ai envie de me cacher quelque part. » L’évidence.
Mais tu as ce rendez-vous à 11 heures. Lorsque tu en ressors il est près de midi. Tu es à côté, va prendre le livre de Colum McCann dont on dit si grand bien ; sans hésiter tu obéis à l’injonction mentale. En gourmande, tu ne résistes pas ensuite à jeter un oeil au plat du jour du petit restaurant italien voisin : gnocchi. Déjeuner satisfaisant.
Et tu rentres vers ta maison.
C’est là que le timing est parfait. C’est là, que la Providence joue son rôle à plein. C’est là que tu es dans l’Admiration. — Si tu n’avais été qu’à ton rendez-vous, si tu avais été raisonnable, dis non au livre, aux gnocchis, tu serais rentrée bien plus tôt. Et tu n’aurais pas entendu cette voix, cet appel surprenant en ouvrant la lourde porte bleue en bas de chez toi : « Anna ! « 
Alors, tu te retournas.

*

Carmina

Hier matin j’étais bien patraque en me levant après une nuit d’insomnie, de malaises. J’ai sorti Erri misérablement, fais quelques pas à l’extérieur. Je n’y arrivais pas. Alors, j’ai appelé Carmina.
Carmina s’occupe de plusieurs loges dans le quartier. Elle veille sur nous depuis que Rosa est en arrêt maladie. D’un sérieux à tout va, d’une ponctualité irréprochable, elle sort et entre les poubelles, distribue le courrier, arrose les grands bacs de la cour, la nettoie à coups de jets d’eau puissants, pas un centimètre carré ne lui échappe. Elle n’est pas très grande Carmina, elle a retrouvé sa teinte de cheveux naturelle, châtain, et cela lui va mieux je trouve. L’entendre chanter quand elle balaie ou rire quand elle discute avec quelqu’un est un bonheur. Sa maison est à Madère, où vit son fils et sa famille, qu’elle retrouve chaque début d’année.
Bien sûr, elle est venue aussi vite qu’elle a pu pour sortir Erri plusieurs fois. En partant hier soir, Carmina me dit : Vous savez, le passé c’est le passé. Il faut le laisser là où il doit être. Moi aussi je vis toute la semaine dans une grande solitude. Mon mari ne rentre que le week-end. Il est tellement fatigué qu’il dort presque tout le temps. Moi, je regarde la télévision. J’aime bien regarder la télévision. Je m’invente des petites histoires. Je les fais avancer dans ma tête. Et je sens la présence de Dieu vraiment à côté de moi. Je me dis que j’ai passé une bonne journée.
On pourrait facilement dire elle est dans l’illusion. Moi je dis, instinctivement, Carmina fait ce qu’il faut pour garder sa joie.

*

L’essai

Rentrée oblige nous sommes inondés de spots sur toutes ces nouvelles voitures, toutes faites pour nous mener bien loin dans un bonheur partagé.
Si je ne me suis jamais retournée sur une voiture, si jamais je ne fus éblouie par toutes ces marques, j’aimais je le reconnais certains bruits de moteur. Flash back. Flash back… Que faisait Urli quand il voulait essayer une voiture ?
Evidemment il en aimait sûrement les caractéristiques, la ligne, les performances… MAIS, il y avait un critère majeur, ça passe ou ça casse.
Vêtu de son sempiternel Perfecto, Lusitania aux lèvres, il montait vivement dans la voiture du moment et n’avait qu’un seul geste, un seul. Il ne regardait pas son confort, non, il étendait sa main droite vers le siège où je devrais m’asseoir, s’il n’y avait aucune obstruction pour qu’il puisse me tenir la main, que la distance était bonne, le vendeur pouvait espérer la vente.
La première fois qu’il fit cela, comment dire, je fus éblouie. Et intimidée.

*

Big Mac

Donc, me voici hier matin dans ces beaux quartiers, pour un examen médical. Tout va bien. Sortant de là, je me dis, Va, et me dirige vers ces Champs Elysées où je marche si rarement. Le matin, tout est encore aéré, la circulation moindre, la foule, absente. Je constate l’immense boutique que s’apprête à ouvrir une de mes enseignes préférées, les travaux se terminent. La porte est majestueuse. À fuir. Je traverse. Toujours le charme de Guerlain. Des vitrines avec les fleurs des champs. Et j’arrive devant Mc Donald’s. Des plombes que je n’avais pris un hamburger entre les mains. Va ! Bon, j’y vais donc. Un long couloir, genre couloir de métro un jour de pluie ; au bout, les comptoirs. Peu de personnel. Je m’approche. Un adorable monsieur me demande ce que je veux. Un BIGMAC et une petite frite s’il vous plaît. Il me regarde, ahuri. Il faut commander aux bornes, qu’il me montre. Je me retourne et vois le long du long couloir une longue file de bornes genre téléphoniques. Je sais pas faire ça… Devant ma peine, il me rassure. Je veux bien prendre votre commande. Je règle. Et vais m’asseoir derrière un truc genre parloir de prison, comme on voit dans les films noirs. Le Big Mac arrive. Je jubile, en gamine. J’ouvre la boîte en carton. Et prends le hamburger à deux mains. Tente de le porter à la bouche qui sourit déjà. Des bouts de salade coupée menue s’en échappent, tombent sur la table. La sauce aussi tente de jouer sa partition. Tu ne m’auras pas, lui dis-je. Et je savoure le premier morceau… La déception, d’entrée de jeu. Trop cuite la viande. Aucun goût. Je suis désolée pour l’animal. J’ai de la sauce aux bouts des doigts. J’ai l’impression que tout dégouline… Dépitée, je mange piano piano cet hamburger sans goût malgré les ingrédients, les morceaux de ceci de cela. Je ris de moi-même. Ce n’est pas grave me dis-je. Maintenant tu sais.


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