cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Catégorie : Récit Page 2 of 19

Un trésor

L’arrosage automatique du petit jardin, en bas, vient de se mettre en route, les voix et les bruits de maçons restaurant un mur extérieur, quelque part derrière, Carmina rentrant les poubelles. Les voisins du dessus « Au revoir, bonnes vacances », ils partent retrouver l’Italie. Les informations, que j’ai arrêté d’écouter. Les rideaux, tirés. La maison dans une douceur d’été. Haydn et Mozart à l’écoute. La tête dodelinant avec malice au rythme du pianoforte d’Hantaï. — Et allez savoir pourquoi j’me rappelle d’un coup la patinette bleue de la voisine d’à-côté avec laquelle je jouais avant qu’elle ne rejoigne tout l’été leur maison d’Etretat. J’ai tellement aimé cette patinette. Ne lui ai jamais demandé, à la copine, de me la prêter. Elle n’a jamais su combien je l’enviais. Vers la fin de l’après-midi, ma grand-mère nous passait systématiquement par dessus le muret mitoyen un sandwich, saucisson ou jambon. Revenant une demi-heure plus tard avec deux verres remplis de limonade. Comment dire ?
… un trésor. Trésor d’amour dirait Sollers.

*

La petite chemise bleue

Tu la portes depuis des lustres. Elle fut de tous vos voyages d’été.
Italienne, en coton léger léger, le bleu ciel en est maintenant devenu bien pâle. Rien n’y fait, tu mets la main dessus à chaque nouveau pic de chaleur. Tu la veux sur toi. Elle est large, le moindre souffle d’air arrive à s’immiscer dessous et c’est un vrai bonheur. Tu aimes ses manches, larges aussi, que tu aimes remontées aux coudes. Elle a de l’allure la bougresse. Mieux, elle est magique. Quand tu la portes, l’air qui t’arrive, c’est l’air de Venise. Combien d’années n’a-t-elle pas déambulé avec toi via i campi. Combien de fois Urli n’a-t-il pas défait ses boutons. Combien de fois ne l’as-tu pas tachée par quelque glace au chocolat, à la vanille… L’air de Venise cette petite chemise bleue…

Variation


Je sens que j’ai envie de prendre un risque avec ce texte pratiquement terminé sur le récit de ma dernière petite histoire de coeur. Elle est loin d’être banale cette histoire, mais je reste dans l’insatisfaction de mon écriture. Je me sens à l’étroit dans le cadre que je me suis imposé, le récit.
— Je veux de la vie ! Du fantasme !
Sans fantasme aucun amour ne tient, écrit Anne Dufourmantelle.
Qu-‘est-ce qu’une variation ? C’est un art et c’est un risque, écrit-elle encore.
Lorsque j’ai lu ces mots ce matin ce fut une évidence. J’ai compris où pêchait mon insatisfaction.
Peut-être aussi parce que ce sparadrap dont je ne voulais pas me détacher, ma petite histoire, s’est-il finalement détaché de lui-même, tout en douceur, ce sparadrap, m’offrant la liberté, l’air de rien. Ne plus obéir à l’injonction d’être dans ce foutu récit, être dans le plaisir de fantasmer à l’envi avec l’écriture.

*

Les mails oubliés

Ça sert de classer sa pile de papiers divers. Tenter de retrouver une foutue réponse d’une quelconque Société que vous ne retrouverez pas d’ailleurs dans cette pile-là, mais vous tomberez sur bien mieux. Un rappel. Des mails imprimés de Clem, oubliés là ceux-là. Me rends compte que j’ai peu écrit sur Clem. Imaginez, en un an et demi, nous avons échangé plus de 4000 vraies lettres manuscrites, messages, cartes postales Rive Droite/Rive Gauche…
4000… L’écriture, ce fut son truc à Clem. Le Journalisme en majuscule. New York sa ville, même si professionnellement il la quitta à regret pour Boston, le prestigieux Boston Globe. La langue française, son autre amour. Il ne vous parlait pas de Molière, non, lui, il citait Jean-Baptiste Poquelin, pareil pour François-Marie Arouet. Voltaire n’a jamais eu de meilleur ami.
Clem, je dirai que c’est d’abord un visage. Une voix. Une présence. Le tout embué du charme que donne le côté sexy involontaire. Un rire, un rire qui vous transportait immédiatement dans ses délires. Que j’ai pu rire avec lui.
Des mains larges, un peu épaisses, qui, vous caressant, vous rendaient folle par leur agilité, leur connaissance insensée de votre corps.
Clem c’est un homme pour qui la prière est essentielle. Il faut prier chaque jour me disait-il. Un homme désespéré depuis plus de vingt ans. Un homme qui s’est perdu dans l’alcool et le blues.
Je t’aime, Où es-tu ?
L’attendant avec les amis pour la fête d’anniversaire, je lui ai envoyé ces derniers mots. Je savais que je n’aurai pas de réponse. J’ai senti le vent de sa mort traverser le blouson à paillettes que je portais ce soir-là, ce ridicule blouson à paillettes que je voulais alors m’arracher, envoyer paître.
Je t’aime de mon âme. Ses mots.

*

Piédestal

Pourquoi fuis-tu dès qu’un amoureux te met sur un piédestal ?
Et pourquoi, toi, les mets-tu tous sur un piédestal ? Urli, Clem, je comprends, mais les autres, le dernier….
Et voilà Catherine qui me pose une nouvelle colle.
Est-ce que je fuis vraiment ? Je ne le pense pas. Quant à savoir pourquoi il m’arrive d’agir ainsi… Manque de confiance en soi, probablement…
Mais pas que..
Par paresse. Suis sûre que c’est par paresse.
Parce que ceux que je fuis, je n’en suis pas vraiment amoureuse au fond.
Alors, paresse.
Logique…
Quant à savoir pourquoi je les mets tous sur un piédestal les amoureux que j’aime vraiment, c’est dans l’ordre des choses je crois, justement parce que je suis lucide sur eux. Parce que je suis épatée qu’ils m’aient choisie. Parce que la vie peut être belle. Parce que le fait d’être bien est épatant. Parce qu’être surprise par quelqu’un est absolument prodigieux et doux et fort à la fois.
Alors oui, ils m’épatèrent, m’épatent, m’épateront.
Nombre d’écrivains sont inspirés par La dernière femme.
Je me dois de rectifier le futur de mon verbe.
Il m’épatera.
Pensez !!! Le « dernier homme »…
IL m’épatera.

*

Un samedi matin

C’est un samedi matin. J’entends dans la cour couler l’eau dans le lourd arrosoir de Carmina qui va arroser les plantes dans les gros pots. Je les aime ces plantes. Des résistantes… Carmina, un moment, rit avec une amie. Je ne comprends pas le portugais mais, les entendre ces deux-là, est d’une gaieté toute simple. Elles sont extrêmement sympathiques. Des femmes fortes. Carmina ne voit son mari que le week-end, en semaine il travaille hors les murs de la ville. Ça me semble dur, qui ai-je dit un jour. Non, ça va. Me répondit-t-elle. On a à se dire quand il revient. C’est elle qui sort Erri lorsque je dois aller là ou là. — L’enfant de l’appartement du dessus grandit, ses pas sont plus longs, moins hésitants. Il prend confiance. Et pleurniche toujours autant si on lui dit non pour je ne sais quelle raison. Sa mère, une napolitaine gentille et explosive, le père, un mystère. Leurs disputes, tonitruantes. Elle, exaspérée, lui, calme, froid. Un jour, lui ai dit, à elle, Arrêtez de vous disputer, la vie est surprenante, tout peut s’arrêter d’un coup, d’un claquement de doigts, et lui ai caressé une joue. Depuis, ils se sont calmés. Tant mieux pour l’enfant. — La voisine de palier n’est toujours pas revenue de sa province. J’ai de l’admiration pour elle. Son parcours. Sa culture. Sa gentillesse. Son humour. Avec son mari elle a parcouru le monde, le parcourt encore. J’adore prendre un verre avec eux sur leur petit balcon. Ils m’aiment bien, me conseillent. M’éclairent. J’écarte mes oeillères avec eux. Je savais pas qu’elles revenaient à répétition ces foutues oeillères. — Un jardinier du samedi matin ratisse le gravier dans un des petits jardins des maisons en bas de l’immeuble, de l’autre côté de la cour. Je pense à d’Ormesson à chaque fois que j’entends ce bruit qui m’apaise sans raison.
Mais, ce qui me rend bien ce samedi matin de juillet, c’est sentir cette foutue envie d’écrire mes bidules qui revient. Ce picotement au bout des doigts. Ce plaisir.


*

Un clou chasse l’autre

Quelques amies eurent cette formule magique lorsque j’eus mon petit chagrin.
Un clou chasse l’autre…
Froideur du métal.
Je récusais l’idée pour le fond plus que pour la forme. Il n’y a pas de petites pilules contre le chagrin. Et puis le temps s’écoula, comme il sait faire. Le chagrin devint peine. La peine, à rester, devint stupidité. Je m’en inquiète pas plus que ça. Elle est présente dans ma vie depuis pas mal de temps, la stupidité, être si naïve, si … etc… etc…
Alors peut-être, essayer un petit voyage. Reprendre le goût des découvertes. Ce qui fut fait. Et fut parfait. Les appréhensions du voyage effacées par les plaisirs, puis par Le Plaisir…
Il fallut bien rentrer.
Il faut toujours rentrer un moment ou un autre.
Un clou chasse l’autre. Que dalle !
Aucune rudesse dans ce que dalle ! Une évidence. Une douceur.
Suis enchantée que l’indifférence ne vienne pas.
Que l’orgueil oublie ce fameux Un clou chasse l’autre.
Que la peine devienne tendresse.

*

à la fois…

… il y a à la fois le plaisir de partir. Il y a à la fois cette foutue réticence à quitter ma maison. Carmina va-t-elle avoir le temps de bien arroser tous les pots ? À te lire, on pourrait avoir envie de te secouer. Toi, qui aimais tant préparer les valises, te laisser mener, comment as-tu accepter de devenir petit à petit frileuse, timorée ? Par exemple, cette idée que l’ascenseur demain, soudain, lui prenne l’envie de s’arrêter entre deux étages, pile au moment où je pars. — C’est ça être timorée.
À force de dire NON.
Et là, suis pleine de OUI en moi, je le sens…
François m’avait dit : Reine de Carreau. Tu vas retrouver ta fantaisie cette année… Il était temps, rajouta-t-il, tu devenais chiante avec tes fixations.
Cette fois, Erri m’accompagne ; je suis heureuse qu’il puisse renifler à son rythme lent les herbes du grand jardin où il va se trouver quelques jours.
Que quelques jours…
Une aventure pour moi.
Et puis en septembre, sans Erri, confiée à une gardienne adorable, partir avec Catherine pour Bastia. Elle veut tout me montrer. Je veux tout manger, sauf leurs gâteaux à la châtaigne. Je veux même me faire draguer par un Corse…
*
Je reste classique. Jamais deux sans trois.
Ridicule me dit François. Pas exact me dit Florian.
Moi, je le dis.
Venise……………..
*
Je ne prends pas valise, mais cette beauté de grande besace dorée de mon Philippe Model. Un côté voyage à la dérobade. J’aime bien. Le carnet jaune à picots. L’ordi rose. Peu de crèmes ou maquillage. Le parfum, toujours. Et le délicat petit chapeau gris pâle en papier du Musée Granet. Epatant contre le soleil du Sud.

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Une tendresse qui prend son temps

Elle vous tombe dessus quand vous apprenez une nouvelle, concernant une personne à laquelle vous tenez. Cette personne, vous ne la reverrez plus.
Cela implique ne plus la serrer dans vos bras, ne plus partager votre table avec elle, ne plus marcher dans les rues à ses côtés, ne plus éclater de rire ensemble.
Ne plus se respirer. Rien de tragique. Ne pas imaginer maladie désastre drame ou séparation.
Non, juste une absence physique qui se met en place.
Acceptée.
Alors seulement, vous sentez en vous le déferlement de la tendresse.
Rien de mielleux. Une tendresse légère, magnifique.
Une tendresse paysanne pourrait-on même penser.
Une tendresse qui prend son temps. Qui donne de l’air.
Une tendresse partagée qui nous rend heureux, tous les deux.


*

Le lacet défait

Le lacet défait d’un rêve ne peut faire sérieusement trébucher.
C’est une affirmation, un constat sûrement, que nous donne là Hervé Guibert.
On peut trébucher à l’évidence quand un rêve s’écroule, mais c’est l’adverbe qui compte : sérieusement. On ne tombe pas de bien haut. Quelque chose comme Beaucoup de bruit pour rien, de Shakespeare.
Au-delà de ça, c’est la poésie de cette liaison, ce lacet défait qui me trouble.
Il y a à le dire comme une nonchalance. Un pardon. Quelque chose de simple. Un encouragement. Une gentillesse. Une injonction à rêver. Encore et encore.
J’ai appris très tard à bien lacer mes chaussures. Souvent j’ai trébuché. Ou, rêveuse, me cognais régulièrement aux poteaux électriques dans ma banlieue. Je me frottais alors le front machinalement, et reprenais illico ma rêverie.
Il me semble avoir encore une belle provision de lacets. Alors, allons-y.

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