cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Catégorie : Récit Page 2 of 15

L’inattendu

Confinée, je déconfine dans les placards, où s’entassent albums photos et tutti quanti. Parmi les boîtes, une ovale. J’ouvre. Plein de tirages de la vie d’avant… je regarde. Ce qui me plaît, voyez-vous, c’est que mon regard reste dans le présent, je ne suis en rien nostalgique. Il m’arrive d’avoir de la peine évidemment, d’être dans le manque, mais les pieds et le regard restent bien dans ce foutu présent, heureusement.
Ma main trouve ce tirage aux couleurs quelque peu passées. Je porte mon beau manteau marron, celui qu’Urli m’avait offert une fois que Laura lui eut dit, Maman n’a rien à se mettre. La photo a été prise en Normandie, dans la campagne, à l’arrière de Deauville. J’aime mon regard clair sur lui. Urli.

La main baladeuse

Ce matin, pleine d’entrain, de bonne composition, Je vais m’faire la poussière sur les bibliothèques, me dis-je, consciencieuse… Très vite j’ai la main baladeuse… Je les aime tous ces auteurs, tous ces livres, tous ces mots… Pourquoi je la fige cette main sur Benjamin Constant. Son Journal, quelle folie !… Adolphe… J’ouvre. Page 118 de l’édition Flammarion, nous en sommes à la fin du chapitre VI.

Je me demandais souvent pourquoi je restais dans un état si pénible : je me répondais que, si je m’éloignais d’Ellénore, elle me suivrait, et que j’aurais provoqué un nouveau sacrifice. Je me dis enfin qu’il fallait la satisfaire une dernière fois… « Je me rends, Ellénore : votre intérêt l’emporte sur toute autre considération. Nous partirons ensemble quand vous le voudrez. »
Nous nous mîmes effectivement en route. Les distractions du voyage, la nouveauté des objets, les efforts que nous faisions sur nous-mêmes ramenaient de temps en temps entre nous quelques restes d’intimité. La longue habitude que nous avions l’un de l’autre, les circonstances variées que nous avions parcourues ensemble avaient attaché à chaque parole, presque à chaque geste, des souvenirs qui nous replaçaient tout à coup dans le passé, et nous remplissaient d’un attendrissement involontaire, comme les éclairs traversent la nuit sans la dissiper. Nous vivions, pour ainsi dire, d’une espèce de mémoire de coeur,…

Foutu Benjamin ! tu fais mon matin.

*

Eternelle fiancée

… et puis un jour j’eus trente ans.
Urli très sérieux mais vraiment très très sérieux se plante devant moi, me tient les épaules comme s’il devait m’annoncer une mauvaise nouvelle qui allait me fracasser : Voilà, tu as trente ans, jamais plus je ne te souhaiterai ton anniversaire. Tu restes à jamais mon éternelle fiancée. Comment vous dire : je jubilais. Il y avait une telle fantaisie dans ces mots. Et le temps passa.
J’étais toujours l’éternelle fiancée.
Un jour, nous étions garés dans le parking Place Vendôme, pour je ne sais quel rendez-vous dans le coin. Nous marchions sur la place, qui fut toujours une des préférées d’Urli. Il aimait cette colonne, cet espace. Pense à Courbet me disait-il… Mais mon regard ce jour-là fut attiré par une vitrine, la vitrine de Cartier. Je vois une très fine bague, avec juste une aigue-marine et quelques petites pierres autour. Très 1930. Rien à voir avec les diamants rutilants que l’on peut aussi trouver ici. Je ne suis pas une folle de bijoux, mais là, cette petite bague, j’eus un coup de foudre. Mais bon… je n’ai rien dit. Mais il a vu.
C’est ainsi qu’un midi à la maison un jour, il m’offrit un cadeau. Mes joues devinrent aussi rouges que la petite boîte que j’avais dans les mains. Je n’osais pas l’ouvrir. J’étais muette. Et puis lentement j’ai soulevé le petit couvercle. Elle était là ma jolie bague. Maintenant tu es vraiment ma fiancée.

*

Thalasso

La marche est lente avec le petit Erri qui renifle les pneus de chaque voiture qui stationne sur le trottoir… Une femme passe près de nous, elle parle à l’ amie qui l’accompagne, Moi, sitôt terminé ce confinement, une thalasso !
Ce n’est pas mon truc, mais ça me rappelle Urli. Un jour, il me dit, Nous allons à Biarritz, faire une thalasso, ça te dis ? Pas pour moi, mais oui, tu vas aimer et puis j’ai la ville à disposition. Et nous partons avec le jeune Marlowe, notre boxer adoré, d’à peine six mois. La route fut longue et belle, les restos très agréables, Urli à son meilleur. Nous arrivons. Merveilleux paysage. Merveilleux hôtel. Et là, mon amour, imaginez, cheveux longs, cigare Lusitania, perfecto, jean et boots Berluti, on lui apporte à la réception après notre inscription, un plateau sur lequel il découvre ce qui lui permettra de réussir la-dite thalasso, tout un lot en éponge blanc surmonté d’une paire de nu-pieds en plastique toute aussi blanche. Imaginez son regard.
Il est hors de question que je porte ça.
Je veux bien en cabine mais pas déambuler avec.
– Cela ne se peut Monsieur.
Alors, je reste, mais sans thalasso.
Urli, quoi.
J’adore.
Je savais qu’il dirait ça… J’voulais le voir !

*

Bella ciao

1er Mai — Ce rappel d’un coup. Ce 1er Mai de je ne sais plus quelle année, dans ma banlieue rouge, juste ce souvenir de ma robe très très mini, fleurie, où la couleur violette dominait. Il faisait très beau, déjà chaud ce matin-là. J’accompagnais maman, je voulais prendre quelques brins de ce muguet pour offrir à ma grand-mère. Arrivant sur la petite place où aboutissait le marché, il y avait ces cafés, ces terrasses bondées. Et là, un groupe d’hommes devant l’une d’elles, ils se mirent d’un coup à chanter Bella ciao, levant leurs verres ; c’est alors que beaucoup de personnes autour reprirent avec eux le célèbre refrain comme si tous étaient italiens. Un frisson me traversa. Un frisson traversa tout le lieu. Une émotion s’installa. Les marchands de muguet agitèrent tous leurs brins – ce fut juste magnifique. Ma grand-mère m’avait expliqué ce chant des partisans. J’aimerais vous le réciter, vous transmettre ça. Inutile. Vous le connaissez par coeur ce chant. Una mattina mi sono svegliato…

*

Les bras m’en tombent…

Les bras m’en tombent…
Cash fut la réponse de mon amie Catherine. Comme on efface la craie sur le tableau noir, je voulais qu’elle prenne un chiffon, qu’elle efface la fêlure qui se ravive d’un coup à cause d’un visage que je pensais remisé aux oubliettes de la mémoire. Qu’elle fasse ça. Et que l’on passe ensuite à autre chose comme si de rien n’était. Qu’on papote… J’avais oublié les sentiments.
Les bras m’en tombent…
Te revoilà encore avec lui parce que tu as revu ce visage. Il n’y a pas de sentiments. Tu l’as mis sur un piédestal où il n’a pas à être.Tu es dans le pur fantasme. Tant que tu y resteras tu ne donneras pas la place à celui qui arrive. Il restera inattaquable, je te l’ai déjà dit : tu n’as pas connu ses chaussettes sales dans la salle de bains.
Il est mort pour toi. Il a toujours été mort pour toi.
Elle a raison l’amie Catherine et beaucoup de patience avec la pénible que je suis. Voilà, j’ai été présomptueuse, je pensais avoir réussi la banalisation, être arrivée à l’indifférence. Je n’y pensais plus. Vraiment. Que nenni !
Et dire qu’en toute confiance je postai la veille de ce jour pénible, une citation de mon cher Peter qui aurait dû me mettre la puce à l’oreille : Je ne ressens plus le bonheur, maintenant que dans l’imaginaire.
Il y a des jours comme ça…

*

Tel David Bowie

Deux années ont passé depuis leur mariage. Depuis qu’elle a suivi ce jeune homme bizarre. Tel David Bowie, d’une étrange ambivalence, grand, mèche blonde, velours, dégaine élégante et fine, toujours un pistolet dans la poche, à la charnière d’un temps. Il lui a lu son roman jamais terminé Le Cauchemar, écrit à dix-sept ans. Percy Shelley ! Ange rebelle, irrésistible, intrépide. Elle l’a tout de suite aimé, s’est unie à lui alors qu’il prône ouvertement le vagabondage, la désertion, l’anarchie sociale. Elle l’a suivi, contre l’avis de tous les autres, parents et amis.
Il erre dans les rues de Londres, depuis son exclusion de l’université dont il parcourait les couloirs la nuit, en psalmodiant la malédiction des sorcières de Macbeth autour du chaudron :

Doublez, doublez, peine et trouble !
Feu, brûle, et chaudron, bouillonne !

Radié d’Oxford ! Déjà somnambule et cyclothymique, au sortir d’une école où sévissaient les châtiments corporels, et où il a été la cible d’écoliers tourmenteurs qui organisaient des « chasses au Shelley », dès son entrée à l’Université, il s’est fait remarqué par son extravagance, son attirance pour les romans gothiques, les légendes macabres et fantastiques, et ses expériences de chimie. Incapable de se soumettre aux règles, fragile nerveusement, avec de soudaines crises de violence, il a vite acquis, dans l’établissement dirigé par les ecclésiastiques, une réputation d’élève subversif, incontrôlable. Dans cette forteresse de conformisme qu’est l’université d’Oxford en octobre 1810, il se laisse pousser les cheveux alors que la mode est à la coupe rase des cochers de fiacre et porte des vestes excentriques des gilets rayés (…)
L’Université ? Un défi à relever, une institution misérable où il a organisé sa vie, loin des autres. Il fabrique ses premiers bateaux en papier, qu’il lance sur les étangs.

JUDITH BROUSTE
LE CERCLE DES TEMPÊTES

Les couteaux volés

Comment dire ? Il y a ce lieu où, par trois fois, j’ai commis l’acte de vol.
J’ai volé trois fois. Trois fois un même objet. Pourquoi n’ai-je pu résister à piquer ces trois couteaux à manche d’argent ? Allez savoir…
Nous étions si bien dans ces chambres du Grand Hôtel de Cabourg, avant qu’il ne soit repris transformé abîmé par le groupe Pullman. Il y avait ce rappel proustien évidemment, les salles de bains à l’ancienne, que je les aimais avec leur peinture rose, leur côté province. Et puis, le petit déjeuner en chambre. On frappait à la porte pour nous le déposer. Sur le plateau en argent, jus d’orange, de pamplemousse, pain, croissants, confitures, miel d’acacia, les oeufs… Cafetière en argent, théière en argent, beurriers en argent, couverts en argent et, cerise sur le gâteau, la fleur dans le soliflore. Un jour que vous quittions les lieux, c’est là, pour la première fois que j’ai saisi à la va-vite un premier couteau sur un plateau déposé devant une porte de chambre. Une évidence. Il avait le goût des vacances, du bonheur, du temps présent. Son manche était cabossé, tout doux au toucher. Urli ne m’a pas vu faire. Suis même pas sûre qu’il se soit interrogé un jour sur la présence de ces couteaux à la maison.
Je crois que je voulais garder le fil du temps.

Cahiers et carnets

Tout un monde. Je ne résiste pas au cahier, au carnet. Je les ouvre systématiquement. Je veux voir la couleur des pages, sentir le toucher. Je ne supporte pas ceux avec ces pages blanc d’hôpital, au brillant insupportable.
Là aussi il me faut de la douceur.
L’incontournable, le carnet Moleskine à couverture souple, pages blanches, de ce blanc que j’aime, laiteux. Je le trimbale partout. Souvent j’ai voulu changer. Prendre tel ou tel autre. Rien n’y fait. Je reviens vers l’incontournable. J’aime le son du stylo plume sur les pages, j’y écris mes banalités du jour.
Puis ces cahiers. Un amour, mais un amour pour eux. Le Cérusier édité par Orsay avec ses feuilles crémeuses à souhait, lignes en pointillés. Une merveille. Et puis les découvertes. Comme des rencontres. Je prends. Qu’ai-je donc de si important à noter ? Les poèmes. Les citations. À répétition. Ils sont pleins de Sollers, de Quignard, d’Erri, d’Anaïs et d’Henry.
En fait, un plaisir.
Alors, on va s’faire plaisir « L’amour est vague, l’intimité est précise ».
…On ne peut mieux dire, n’est-ce pas ?
Envie du moment. Vous taquiner. Ne pas mettre l’auteur.
Vous le connaissez… Oui, c’est bien de lui…

*


L’hôtel Les Marronniers

Il faisait tellement beau ce samedi là. Impossible de résister au plaisir d’aller marcher plus loin que le droit accordé aux confinés du moment. Braver la maréchaussée pour 100, 150 mètres. Y aller. Vas-y, passe la place de l’église Saint-Germain, écoute ces pigeons qui roucoulent à l’envi, passe le petit square voisin, tout en fleur, une beauté, la rue de l’Abbaye silencieuse, gracieuse. Prends la rue Fürstemberg avec un m, descends vers la Place Fürstenberg, avec un n. Les quatre paulownias terminent leur floraison, les hampes violettes résistent. Les larges feuilles s’annoncent. Continue sur la rue. Tu y arrives. La jolie rue Jacob. Tu t’arrêtes devant les vitrines d’antiquaires fermés. De librairies fermées. Prends la rue par la gauche. Remonte-la. Après cette nouvelle boutique fermée, regarde, le petit porche est ouvert lui, mais l’hôtel fermé, dans la cour, au fond. Les Marronniers. Le coeur, pincé. Emotion. Prends. Le charme est là, toujours. Tu l’as adoré cet hôtel. Il est petit. Simple. Elégant. Charmant. Vous y veniez avec Urli, lorsque vous remontiez de Rome pour quelques jours à Paris. Comment l’avait-il choisi ? Mystère d’Urli. Laura restait chez sa grand-mère, et vous deux vous vous aimiez dans cet hôtel. Les petits déjeuners, à l’extérieur, dans cette cour, sur une des tables en fer recouverte d’une nappe blanche. Thé, café, pain, confiture, miel. Tu vas bien ?

*

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