cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Catégorie : Roman (Page 2 sur 12)

Fuguer – Patrick Modiano

Un jour, sur les quais, le titre d’un livre a retenu mon attention, Le Temps des rencontres. Pour moi aussi, il y a un temps des rencontres, dans un passé lointain. À cette époque, j’avais souvent peur du vide. Je n’éprouvais pas ce vertige quand j’étais seul, mais avec certaines personnes dont justement je venais de faire la rencontre. Je me disais pour me rassurer : il se présentera bien une occasion de leur fausser compagnie. Quelques-unes de ces personnes, vous ne saviez pas jusqu’où elles risquaient de vous entraîner. Le pente était glissante (…)
Au cours de cette période de ma vie, et depuis l’âge de onze ans, les fugues ont joué un grand rôle. Fugues des pensionnats, fuite de Paris par un train de nuit le jour où je devais me présenter à la caserne de Reuilly pour mon service militaire, rendez-vous auxquels je ne me rendais pas, ou phrases rituelles pour m’esquiver : « Attendez, je vais chercher des cigarettes… », et cette promesse que j’ai dû faire des dizaines et des dizaines de fois, sans jamais la tenir : « Je reviens tout de suite. »
Aujourd’hui, j’en éprouve du remords (…)
Mais la seule chose dont je peux rendre compte, ce sont des détails concrets, des lieux et des moments précis. En particulier, cet après-midi de l’été 65 où je me trouvais devant le zinc d’un café étroit du début du boulevard Saint-Michel qui tranchait sur les autres cafés du quartier (…) J’ai compris, cet après-midi là, que je m’étais laissé dériver et que, si je ne réagissais pas tout de suite, le courant m’emporterait. J’étais persuadé que je ne risquais rien et que je bénéficiais d’une sorte d’immunité en ma qualité de spectateur nocturne – le surnom que s’était donné un écrivain du dix-huitième siècle qui explorait les mystères des nuits parisiennes. Mais là, ma curiosité m’avait entraîné un peu trop loin. J’ai senti ce qu’on appelle « le vent du boulet ». Je devais disparaître au plus vite si je ne voulais pas avoir d’ennuis. Ce serait pour moi une fugue beaucoup plus importante que les autres. J’avais atteint le fond et il ne restait plus qu’à donner un grand coup de talon pour remonter à la surface.

c’était un plaisir de vivre, avoir de la nuit dans le sang et de vivre en riant – Yannick Haenel

Je me suis dirigé vers la chambre. C’était une joie de retrouver l’hirondelle et le manuscrit, mon entassement de livres, mes papiers, mon merveilleux divan-lit ; même si je m’étais absenté qu’une nuit, j’avais l’impression de les avoir quittés depuis trop longtemps, d’avoir délaissé l’unique lieu où je respire vraiment, d’avoir déserté ma solitude, ce point que je conçois comme une étoile.
J’étais ivre et lourd, j’avais mal à la tête, mais c’était un plaisir de vivre, d’avoir de la nuit dans le sang et de vivre en riant. Oui, j’avais tant de nuit en moi que je me sentais comme Dom Juan, dont la soif immense à la fois le tourmente et le protège : les êtres sont presque tous fossilisés ; pas lui.
Il y en a qui demandent des signes, d’autres recherchent la sagesse : quant à moi, je me laisse entraîner par un mouvement qui ne s’ordonne à aucune raison. Est-ce de la folie ? Je ne crois pas ; même au coeur de l’ivresse, lorsque tout se brouille – lorsque mon esprit s’efface -, je distingue une lueur : c’est une ligne discrète, mais elle brille suffisamment pour qu’un sentier s’y creuse.
Alors, peu importe qu’il soit impossible de recevoir ce qui se donne ainsi, peu importe que cette chance ne s’exprime qu’à travers une lumière qui se dérobe : en demeurant allongé dans ma chambre, il m’a toujours semblé que je m’accordais à cette vérité dont on ne peut témoigner que par le silence.

Tiens ferme ta couronne

Je t’en prie, ami, sois heureux – Kundera

Je veux encore contempler mon chevalier qui se dirige lentement vers la chaise. Je veux savourer le rythme de ses pas : plus il avance, plus ils ralentissent. Dans cette lenteur, je crois reconnaître une marque de bonheur. Le cocher le salue ; il s’arrête, il approche les doigts de son nez, puis il monte, s’assoit, se blottit dans un coin, les jambes agréablement allongées, la chaise s’ébranle, bientôt il s’assoupira, puis il se réveillera et, pendant tout ce temps, il s’efforcera de rester au plus proche de la nuit qui, inexorablement, se fond dans la lumière.
Point de lendemain.
Point d’auditeurs.
Je t’en prie, ami, sois heureux. J’ai la vague impression que de ta capacité à être heureux dépend notre seul espoir.

La chaise a disparu dans la brume et je démarre.

Milan Kundera,

La Lenteur, 1995 (la dernière page)

le canal – Peter Handke

Chaque fois qu’un camion passe sur les traverses, celui qui se tient là, debout, sent l’ébranlement sous ses semelles comme jadis au village au passage des bétaillères et au fond du canal des bancs de poissons minuscules, jusque-là invisibles, s’éparpillent d’un coup. Mais par périodes il coule seulement de l’eau, sans objets, sans animaux, rien que l’élément pur ; tantôt clair, tantôt trouble, blanc bouleau, jaune ciel, gris rocher, couleur de nuage, bleu fer, brun terre, vert d’herbe, noir suie, noir citerne ; absolument silencieux ; là seulement où un rameau plonge dans l’eau – ou à un rétrécissement -, un clapotis comme d’une source cachée. Parfois l’élément a la couleur du souvenir : qu’on ne peut comparer à rien, et qui fait seulement se rappeler. Vers le soir les spirales de lumière dérivent dans la masse partout ailleurs obscure (…)
Sur le tablier du pont vide flotte un parfum féminin. À distance suit une voiture à cheval ornée de guirlandes, pleine de musiciens qui vont se produire d’un endroit à l’autre ; ils ont déposé leurs clarinettes, trompettes et cymbales à côté d’eux et ils ont le regard fatigué ; seule l’accordéoniste assis derrière sur le timon, son instrument sur le coude, étire sur le pont son soufflet : un son très allongé.
Maintenant du canal moyenâgeux s’élèvent, comme des statues de pierre au-dessus du portail de l’église, à l’intérieur de la ville, – paix, malice, silence, solennité, lenteur et patience.

Le Chinois de la douleur

si je vous appelais au beau au juste au vrai – Nazim Hikmet

Si j’étais platane,  si je me reposais à son ombre

Si j’étais livre, que je lirais sans ennui dans mes nuits d’insomnie

Crayon, je ne voudrais pas l’être même pas entre mes propres doigts

Si j’étais porte, je m’ouvrirais aux bons, je me fermerais aux méchants

Si j’étais fenêtre, une fenêtre sans rideaux, grande ouverte

Si je faisais entrer la ville dans ma chambre

Si j’étais verbe, si je vous appelais au beau au juste au vrai

Si j’étais parole, si je disais mon amour tout doucement

(27 mai 1962)

Désennuyons-nous – Sollers

Dès ma première rencontre avec Lucie, une formule espagnole m’est revenue à l’esprit : « los ojos con mucha noche », les yeux avec beaucoup de nuit. Les « coups de foudre » sont rares, les coups de nuit encore plus. Les tableaux où Lucie apparaîtrait, si j’étais peintre, devraient être envahis par l’intensité de ce noir sans lequel il n’y a pas d’éclaircie. Noir et halo bleuté. Tout le reste, robes, pantalons, bijoux, répondrait à ce noir, nudité comprise. Mais la preuve, ici, est dans les lèvres, la bouche, la langue, la salive, le souffle. C’est en s’embrassant passionnément, et longtemps, qu’on sait si on est d’accord. Une longue demi-heure, tout en se caressant, sinon c’est du chiqué ou du vent. Pas d’expression plus répugnante que la formule, de plus en plus employée à tout va : « bisous ». Le long et profond baiser, voilà la peinture, voilà l’infilmable. Rue du Bac, de 17.20 à 17.50, tout de suite, dès la porte ouverte. Pas un mot, sauf l’habituel « Désennuyons-nous ». J’arrive toujours avec dix minutes d’avance. J’entends l’ascenseur, le bruit de la clé de Lucie dans la serrure, les rideaux sont déjà fermés, action.

L’éclaircie

une perspective de nuit en si bémol majeur – Sollers

Bach pense à Dieu, Haydn à la Nature, Mozart à toutes les chanteuses du futur, Webern à l’aurore qui pourrait succéder à la catastrophe de l’Europe. Ils ont une foi indestructible dans la clé du clavier. La vie devient une partition continue. Partitas, sonates, airs, symphonies, messes, opéras, oratorios, passions, préludes, impromptus, variations, duos, trios, quatuors, quintettes. Une matinée en sol mineur n’est pas la même en la majeur, et une soirée en si mineur n’a rien à voir avec une perspective de nuit en si bémol majeur.

Beauté

Souviens-toi, on entrait dans le rock comme on entre dans une cathédrale – Virginie Despentes

Souviens-toi, Vernon, on entrait dans le rock comme on entre dans une cathédrale, et c’était un vaisseau spatial, cette histoire. Il y avait des saints partout on ne savait plus devant lequel s’agenouiller pour prier. On savait qu’une fois les jacks débranchés, les musiciens étaient des humains comme les autres (…) On s’en foutait des héros, ce qu’on voulait c’était le son. Ça nous transperçait, ça nous terrassait, ça nous décollait. Ça existait, ça nous a tous fait cette même chose au départ : merde, ça existe ? C’était trop large pour nos corps. Des jeunesses au galop, on ne savait rien de la chance qu’on avait…
C’était une guerre qu’on faisait. Contre la tiédeur. On inventait la vie qu’on voulait avoir et aucun rabat-joie n’était là pour nous prévenir qu’à la fin on renoncerait. Quand j’avais seize ans, personne n’aurait pu me faire croire que je n’étais pas exactement où je devais être. Dans un camion G7, assis sur la roue, à grelotter avec six potes sans être sûrs d’avoir mis assez d’essence pour rentrer mais aucun d’entre nous n’était troublé par le doute. C’était « la dernière aventure du monde civilisé ». Le reste, tu te souviens, c’était pas tabou, on n’était pas énervés contre qui que ce soit : le reste, ça n’existait pas. On a vécu nos jeunesses dans des bulles en acier blindé. Il y avait des alchimies d’enthousiasme, des choses dont ne ne connaissait encore rien des revers, on se trouvait des surnoms, tout était intéressant, même les trucs les plus cons (…)
Plus tard est venu un monsieur rock à la culture, on a commencé à entendre parler subventions, à voir de belles salles s’ouvrir qui ressemblaient à des MJC de luxe, on a vu des mecs se pointer qui savaient monter des dossiers, qui parlaient le langage des institutions, ils étaient plus articulés, ils étaient plus malins. On a commencé à remplir des papiers. Le CD a remplacé le vinyle. Les 45 tours ont disparu. Ça n’avait l’air de rien. On savait, et on ne savait pas. Chaque chose, prise une par une, était anecdotique. On n’a pas vu venir le truc d’ensemble. Et ce rêve qui était sacré a été transformé en usine à pisse. C’est l’histoire de Cendrillon : une pédale Fuzz avait transformé nos citrouilles en carrosse, et là minuit avait sonné. On retrouvait nos haillons.

Vernon Subutex 2

comment ai-je pu ? – Mathieu Terence

Les gens amers semblent avoir été crachés par quelque chose… C’est pourquoi il faut les refuser sans mesure. Laissons aux esthètes du nihilisme la haute fonction de dispenser de considérables leçons de rumination matin, midi et soir. Ils se disent sentimentaux pour paraître sensibles, pessimistes pour passer pour lucides, désenchantés pour l’avoir l’air chic, chagrins pour avoir l’air profond. Pour eux, l’amour est une erreur la personne, la joie une erreur sur la vie, la vie une erreur sur la mort. Ils appellent être élégant ce qu’un idiot comme moi trouve endimanché. Pire que la vanité, il y a leur fausse modestie. Guindés jusque dans leurs gloses,  ils rabâchent que « les chants désespérés sont les chants les plus beaux »… Patati patata (…)
Donneurs de leçon, fonctionnaires du deuil, moins maîtres que pions, on les regarde comme on regarde une photo ancienne dans laquelle on se reconnaît à peine. On sourit de sa coiffure, de sa raideur. « Comment ai-je pu… ? » se dit-on avec une certaine tendresse.

De l’avantage d’être en vie

Chez nous – Kamel Daoud

Chez nous, lire se confondait avec le sens de la domination, pas de déchiffrement du monde, cela désignait à la fois le savoir, la loi et la possession. Le premier mot du Livre sacré est « Lis! » – mais personne ne s’interroge sur le dernier, me susurrait la voix épuisée du diable. Je me devais un jour de déchiffrer cette énigme : le dernier mot de Dieu, celui qu’il avait choisi pour inaugurer son indifférence spectaculaire. Les exégèses n’en parlaient jamais. On s’attardait toujours sur le Jugement dernier, pas sur le mot ultime. Je me demandais aussi pourquoi l’injonction était faite au lecteur, et pas à l’écrivant. Pourquoi le premier mot de l’ange n’était-il pas « Écris! ». Il y avait mystère : Que lire quand le livre n’est pas encore écrit ? S’agit-il de lire un livre déjà sous les yeux ? Lequel ? Je me perds.

Zabor ou Les psaumes

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