cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

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dériver au fil des images – Philippe Jaccottet

Je me souviens qu’un été récent, alors que je marchais une fois de plus dans la campagne, le mot joie, comme traverse parfois le ciel un oiseau que l’on n’attendait pas et que l’on n’identifie pas aussitôt, m’est passé par l’esprit et m’a donné, lui aussi, de l’étonnement. Je crois que d’abord, une rime est venue lui faire écho, le mot soie ; non pas tout à fait arbitrairement, parce que le ciel d’été à ce moment-là, brillant, léger et précieux comme il l’était, faisait penser à d’immenses bannières de soie qui auraient flotté au-dessus des arbres et des collines avec des reflets d’argent, tandis que les crapauds toujours invisibles faisaient s’élever du fossé profond, envahi de roseaux, des voix elles-mêmes, malgré leur force, comme argentées, lunaires. Ce fut un moment heureux ; mais la rime avec joie n’était pas légitime pour autant (…)
Ce mot presque oublié avait dû me revenir de telles hauteurs comme un écho extrêmement faible d’un immense orage heureux. Alors, à la naissance hivernale d’une autre année, entre janvier et mars, à partir de lui, je me suis mis, non pas à réfléchir, mais à écouter et recueillir des signes, à dériver au fil des images ; comprenant, ou m’assurant paresseusement, que je ne pouvais faire mieux, quitte à n’en retenir après coup que des fragments, même imparfaits et peu cohérents, tels, à quelques ratures près, que cette fin d’hiver me les avait apportés – loin du grand soleil entrevu.

Pensées sous les nuages

L’inspiration comme une action érotique – Henry Bauchau

L’inspiration comme une action érotique a rompu l’obscurité dans laquelle se trouvaient mes images et mes thèmes. Ce fut d’abord une mince fissure d’où j’extrayais péniblement des formes incomplètes. Puis, sous l’action érosive de l’analyse, du travail et de nouvelles inspirations, la fissure est devenue fente puis source d’où le flot s’écoule avec un débit encore intermittent mais plus large.
Quelle est la cause de cette ouverture si tardive ? Sans doute la force érotique dévoyée par les exigences de l’esprit qui voulait la mener dans le sens de la vie intellectuelle-spirituelle et d’un ascétisme moral. Ce n’est qu’à certaines périodes d’amour épanoui que l’Éros a pu rejoindre l’esprit et canaliser vers lui une partie de sa force, ainsi dans la brève période qui a suivi mon retour de Finlande où je me sentais délivré du péché, ainsi durant la mobilisation puis à mon retour de Londres, pour quelques semaines.

Conversation avec le torrent 

Journal 1954-1959

8 – mon désir enfantin – Paul Eluard

Je parle et l’on me parle et je connais l’espace
Et le temps qui sépare et qui joint toutes choses
Et je confonds les yeux et je confonds les roses
Je vois d’un seul tenant ce qui dure ou s’efface

La présence a pour moi les traits de ce que j’aime

C’est là tout mon secret ce que j’aime vivra
Ce que j’aime a pour toujours vécu dans l’unité
Les dangers et les deuils l’obscurité latente
N’ont jamais pu fausser mon désir enfantin

Ailleurs Ici Partout

Que dire ? – Andrée Chedid

Que dire
Des trouées de l’âme
De la glisse des pensées
Des dérapages du sens

Que dire
Du corps qui se rénove
Par la grâce d’une parole
Le secours d’une caresse
La saveur d’une malice

Que dire
Des jours si vivaces
Des heures si ténues
De la geôle des mots
De l’attrait du futur

Que dire
De l’instant
Tantôt ennemi
Tantôt ami ?

6 – H M T – Michel Houellebecq

Au fond j’ai toujours su
Que j’atteindrais l’amour
Et que cela serait
Un peu avant ma mort.

J’ai toujours eu confiance,
Je n’ai pas renoncé
Bien avant ta présence,
Tu m’étais annoncée.

Voilà, ce sera toi
Ma présence effective
Je serai dans la joie
De ta peau non fictive

Si douce à la caresse,
Si légère et si fine
Entité non divine
Animal de tendresse.

les images que l’on voit depuis un train – Jean-Christophe Bailly

les images que l’on voit depuis un train
par habitude ou paresse on dit d’elles
qu’elles « défilent » et ce n’est pas vrai :
le rythme est sans cadence
et très irrégulier, il ne faut pas le confondre
avec la bande-son qui, elle, est si efficace
dans les films à suspense, tel un équivalent
palpable ou palpé du tambour du sang
à la rigueur les poteaux, à intervalles réguliers
défilent, mais tout le reste ce sont des incursions
des trous des découvertes des échappées
et parfois tout va très vite et d’autres fois très
lentement – ces mouvements de caméra lente
quand on approche d’une gare sont les plus propices
à la méditation – (…)
on passe dans les coulisses on glisse
dans les ruines de la guerre industrielle
dans les terrains vagues et les chantiers les zones
à travers poutrelles pavillons immeubles entrepôts
coins de rue aperçus la couleur locale
sautée hors du dépliant inonde la vue
comme une décoloration désemparée s’exilant
dans un nombre infini de détails qui n’ont pas le temps
de faire masse ni celui de vraiment s’isoler

Col treno
(avec des photos de Bernard Plossu)

Le titre Col treno était avant tout rythmique : tout en signifiant « en train », « avec le train », la formulation, tirée vers l’oralité, faisait signe vers John Coltrane, soit vers l’idée d’un battement contigu à une mélodie.

5 – Plaines où l’on plane – Henri Michaux

Plaines
par-dessus de hautes plaines de nuages
on plane
on plane
où l’on planerait toute la vie

La terre pour finir revient faiblement
basse, bâtie, trop bâtie, aplatie
large tapis parcouru de haut, de très haut,

vers d’impérieux tracés en longues lignes.
La grande aile, où l’on est, vire
… se pose

Retour, réseaux, couleurs… l’air si fade
taupes obscures rentrant dans l’obscur

Déplacements – Dégagements

les rushes d’un film qu’Eric Rohmer n’aurait jamais su tourner – JC Bailly

Planter un arbre, cela demande un certain nombre de soins et de préparatifs : choix de la saison et du moment, creusement d’un trou suffisamment large et profond, pralinage des racines lorsque celles-ci sont nues, comblement et tassage de la terre enrichie d’engrais, implantation d’un tuteur, arrosage abondant et même, pour finir, paroles d’augure. Pourtant, l’arbre dont je veux parler ici ne fut pas planté ainsi et, de fait, il mourut assez vite : seul le geste comptait. Il ne s’agissait d’ailleurs pas d’un arbre véritable,mettons que ce soit un symbole, mais ce fut comme cela pourtant – les événements de Mai 68, puisque c’est d’eux qu’il s’agit, re résument pour moi dans ce geste, ou ce symbole – avoir planté un arbre, ou plein de petits arbres qui devaient former une forêt frémissante à la surface d’un pays engoncé (…) Quelque chose de rousseauiste – et quelque chose de violemment candide, le signe net et inquiet d’une souveraineté nouvelle, celle du peuple s’appropriant le sol. Planter un arbre de la liberté, c’était comme donner un nom, comme baptiser une terre nouvelle, ou renouvelée (…)
Que cela reste et se suspende dans le temps, comme les rushes d’un film qu’Éric Rohmer n’aurait jamais su tourner. Mais ce qui est venu se maintient comme un filigrane secret dans le nom du mois de mai (…) Le mai le joli mai en barque sur le Rhin Des dames regardaient du haut de la montagne Vous êtes si jolies mais la barque s’éloigne. Il y a aussi et sans doute d’abord cela, ce printemps sonore que le chant d’Apollinaire répercute avec, dans son sillage, des brassées de pivoines et de fleurs revenues. En Mai 68, les dames devenues filles ne furent sans doute pas plus jolies qu’à un autre moment, même si nous avons alors pu le croire. Mais la seule certitude, c’est que la barque s’est éloignée, et vite, d’une rive que pourtant nous avons vue passer. Nous : mais quel était ce nous ? Une génération ? Une génération qu’on a voulu dire perdue et qui ne l’aura pas été ? Je ne sais pas, j’en fus, comme on dit, et rien n’était plus simple. Nous avons planté un arbre de la liberté en mai, tel fut le sens, le sens premier, le sens que tout le monde entendit (…)
Qu’est-ce à dire ? Un essai, un essai sur Mai 68 ou sur la distance qui nous en sépare ? Non, pas cela, pas cette fois-ci. Une visite, plutôt.

Un arbre en Mai

(premières pages)

L’humanité – Glenn Gould

Si je devais passer le reste de mes jours sur une île déserte, condamné à n’écouter et ne jouer qu’un seul compositeur, je choisirais Bach sans hésiter. J’ai beau chercher, aucune musique ne me semble aussi accomplie, aucune musique ne me touche aussi profondément et dans sa totalité. Au-delà de son brio éblouissant, elle possède une inestimable qualité que je ne peux définir autrement que par un grand mot un peu vague : l’humanité.

(Lettre 1967)

L’Amérique devrait dormir durant 25 ans – Cendrars

Aux Etats-Unis les dirigeants, c’est-à-dire les hommes d’affaires (…) sont surtout victimes de leur foi en le progrès et de leur propre zèle, c’est-à-dire, en bref, de l’équipement technique perfectionné dont ils ont doté leur pays et des multiples accessoires d’ordre pratique dont ils se sont encombrés et qui maintenant empiètent sur leur vie, et jusque dans leur intimité.
Depuis la crise et le ralentissement des affaires on a parfois l’impression que toute cette machinerie quasi automatique tourne à vide et que l’Américain perd pied petit à petit, un peu comme l’apprenti sorcier de la légende allemande qui ne savait plus comment arrêter ce qu’il avait mis en marche, une chose énorme qui tout à coup le menace, va le dévorer, lui, qui n’a fait que pécher, comme l’ingénieur américain, par excès de zèle.
Vu l’équipement technique actuel des Etats-Unis que l’on peut qualifier de prodigieux, de luxueux, mais de néfaste aussi puisqu’il dépasse de beaucoup trop les besoins réels de la nation, ce qui me fait croire que l’économie américaine a atteint son plafond pour une période plus ou moins longue, j’ai acquis personnellement la conviction profonde qu’une nouvelle révolution technique qui apporterait au pays une nouvelle ère d’aisance, de richesse, de prospérité, loin de lui éviter l’expérience d’une révolution sociale, ne ferait tout au contraire que précipiter une catastrophe que l’Amérique frôle depuis quelque temps déjà.
C’est pourquoi je suis d’avis que l’Amérique doit stabiliser et laisser porter sur son erre, durant les vingt-cinq prochaines au moins ou alors, rouvrir ses frontières et s’intéresser un peu plus activement aux choses d’Europe, dont elle ne n’a jamais pu se passer.
Un pays aussi nouveau et aussi vaste, et qui est en outre en pleine formation, ne peut pas pratiquer « le splendide isolement » d’un pays vieux.

Hollywood, La Mecque du Cinéma

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