cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

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Pierres des chemins – Guillevic

Tout ce que j’ai mis
Comme tendresse
À ne pas vous caresser,

Pierres des chemins.

Maintenant

L’infini – Guillevic

Peux-tu jurer
Que toujours

Tu préfères
Le fini à l’infini ?

L’infini
C’est toi dans tout
Ce que tu n’es pas.

Maintenant

Avec le corps qu’elle a – Christine Orban

À onze ans, mon monde se bornait au seuil de ma maison. Je n’imaginais pas que les parents pouvaient mourir, les toits s’envoler et que l’on pouvait se retrouver perdue, avec une maman comme une enfant, incapable d’affronter la réalité. Mais elle était ma mère, pas ma petite soeur. Elle représentait une autorité, je l’écoutais.
La peur d’une mère est contagieuse. Elle m’a refilé ses miasmes d’anxiété, sa terreur des hommes, des autres, son manque d’assurance, comme la grippe. On n’en meurt pas forcément, mais on respire mal, toujours un peu souffreteuse. Contaminée, je l’étais à fond. Une fois installée dans la famille, la peur se transmet de mère en fille (…) Cette inoculation, est-ce la destinée ? Comment trier, laisser de côté les fragilités des parents, leurs frayeurs, leurs humeurs, et ne garder que leur force, leur originalité, leur générosité, leur envie de vivre et de partager ?
L’attitude de BP* m’a convaincue d’une chose : dans ce monde, mieux valait ne pas avoir l’air d’une personne heureuse pour ne susciter ni l’envie ni la jalousie.
Cela m’apprendra à faire semblant. Rien ne serait arrivé si je n’avais prêté à confusion :
Air mutin
Joli sourire
Joli corps
Bikini et balconnets
Synonyme de joyeuse légèreté
Milieu envié
Petit ami, voire plusieurs
Belle maison – peu importe s’il s’agissait de celle de BP, je posais ma serviette sur sa crique, je lisais sous son arbre.
Un manuscrit accepté par un éditeur.
L’addition était simple, le résultat aussi : malentendu, grosse colère d’un côté, sidération de l’autre (…) Les livres de Beauvoir auraient dû m’encourager à m’affirmer. Comment ai-je pu me soumettre sans un mot, sans réagir ? Une part de moi a consenti (…) J’étais en détresse. Coupable, forcément coupable. Mais de quoi exactement ? (…) Faute d’avoir le cran de dire non, d’oser me révolter, j’aurais au moins pu essayer d’être heureuse en douce, après tout (…) Mais je n’y parvenais pas. J’avais besoin de l’assentiment des autres, prisonnière de leur regard.

Avec le corps qu’elle a…

*BP  : son beau-père

Kind of Blue – Arturo Pérez-Reverte

… affalé sur le lit de sa chambre de la pension La Marítima, Coy contemplait une tache d’humidité au plafond. Kind of Blue. Dans les écouteurs de son walkman, après So What, la contrebasse s’était éclipsée en douceur, la trompette de Miles Davis venait d’entrer avec son solo historique de deux notes – la seconde une octave au-dessous de la première – et Coy guettait, suspendu dans cet espace vide, la décharge libératrice, le coup de batterie unique, la vibration de la cymbale et les roulement ouvrant le chemin lent, inévitable, inquiétant, au métal de la trompette.
Il se considérait comme un quasi-analphabète en matière de musique, mais il aimait le jazz : son insolence et son génie. Il l’avait découvert au cours des longues veilles sur le pont, quand il naviguait comme deuxième lieutenant à bord du Fedallah : un cargo fruitier de la Zoeline dont le second, un Galicien du nom de Neira, possédait les cinq cassettes de la Smithsonian Collection de jazz classique. De Scott Joplin à Bix Beiderbecke à Thelonious Monk et Ornette Coleman, en passant par Louis Armstrong, Duke Ellington, Art Tatum, Billie Holiday, Charlie Parker et les autres : des heures et des heures de jazz, la nuit, sous les étoiles, une moque de café dans les mains en regardant la mer, accoudé à la lisse de pavois.

Le cimetière des bateaux sans nom

La présence est-elle toujours proximité ? – Jean-Luc Quoy-Bodin

Nous existons sur différents plans. Peut-être faut-il que l’être aimé disparaisse pour apparaître… L’absence devient alors surprésence. L’autre est partout, débordant. Il y a un silence dans le silence, c’est celui de l’absence. La présence est-elle toujours proximité ? L’invisibilité est-elle l’absence et l’absence, le détachement ? Savoir se regarder dans l’absence, ce miroir à deux faces. Se reconstruire à partir des décombres de la disparition de l’autre. Descartes conseille de se ressaisir, de ne pas « attendre que le temps seul vous guérisse » mais de se divertir par « d’autres occupations ». Transitivité de la pensée. Penser, c’est penser l’autre au-delà. je pense à toi donc je te suis par delà.

Un amour de Descartes

Dos au mur – Nicolas Rey

Chapitre 15

Il n’y a pas que mon existence qui soit en sursis. Il y a mon amour également. Je suis un amoureux en sursis. Nous le sommes tous, mais moi plus que les autres. Depuis plus d’un an, Joséphine a décidé que nous n’étions plus en couple officiellement. D’un côté, cela m’évite les repas en famille. Mais de l’autre, Joséphine ne me dit plus « Je t’aime » et ça, c’est à vous faire crever sur-le-champ. Joséphine, je boufferais de la merde pour elle. Je n’ai jamais vu autant de délicatesse et de grâce réunies en une seule et même personne.
Joséphine, je veux que tu saches que je souhaite ton bonheur avant tout. Peut-être que bientôt, le jour viendra où tu vas m’annoncer que tu es heureuse dans les bras d’un autre. Eh bien, je serai heureux pour toi. Joséphine, tant que je serai sur cette terre, tu pourras compter sur moi. Pour tout et en toutes circonstances. Acheter de la literie, du terreau, des aquarelles et nettoyer du vomi à la fin d’une fête que tu as organisée.
J’ai quarante-quatre ans. Il m’a fallu attendre l’âge de quarante ans pour savoir à quoi pouvait ressembler le véritable amour. L’abnégation. Le don de soi. Le silence partagé. L’écoute attentive.

Le soleil dans le ventre – Picasso, le héros – Sollers

En 1932, Picasso dit : « Au fond, tout ne tient qu’à soi. C’est un soleil dans le ventre aux mille rayons. Le reste n’est rien. C’est uniquement pour cela, par exemple, que Matisse est Matisse. C’est qu’il porte ce soleil dans le ventre. C’est aussi pour cela qu’il y a, de temps en temps, quelque chose. »
Ce qui n’empêche pas ce coup de patte : « Matisse fait un dessin, puis il le recopie… Il le recopie cinq fois, dix fois, toujours en épurant son trait… Il est persuadé que le dernier, plus dépouillé, est le meilleur, le plus pur, le plus définitif ; or, le plus souvent, c’est le premier… En matière de dessin, rien n’est meilleur que le premier jet. »
Picasso et Matisse ont été amis pendant les deux grandes guerres du siècle. En 1940, lors du désastre français, Picasso, qui refuse à ce moment-là de partir pour l’Amérique (ce qu’au fond cette dernière aura du mal à lui pardonner) dit à Matisse : « Nos généraux, c’est l’École des Beaux-Arts ». Matisse, de son côté, écrit à son fils à New York : « Si tout le monde avait fait son métier comme Picasso et moi faisons le nôtre, ça ne serait pas arrivé. » Voilà une façon comme une autre d’avertir que la guerre a lieu à chaque instant partout, dans la vie publique ou privée, et aussi en peinture. On pense à la réflexion laconique de Joyce, à la même date, lorsqu’il apprend l’ouverture du nouveau massacre : « Ils feraient mieux de lire Finnegans Wake » . Message non-reçu.
La peinture subit une épreuve de fond : c’est comme si elle devait franchir un mur du voir. On se tue en deçà du mur, on vient s’écraser sur lui. Dire des papiers collés qu’ils ont été des « machines à voir » est juste, mais il faudrait plutôt parler de machines permettant de voir plus loin que le voir, de l’entendre en s’enfonçant dans un acte. Il y a une nature musicale de l’espace conçu comme un clavier de forces, un jeu de cordes sensibles, un volume de résonances fuguées. Les tableaux cubistes de Picasso devraient tous s’appeler : fugues.

12 – Jamais d’autre que toi – Desnos

Jamais d’autre que toi en dépit des étoiles et des solitudes
En dépit des mutilations d’arbre à la tombée de la nuit
Jamais d’autre que toi ne poursuivra son chemin qui est le mien
Plus tu t’éloignes et plus ton ombre s’agrandit
Jamais d’autre que toi ne saluera la mer à l’aube quand fatigué d’errer
moi sorti des forêts ténébreuses et des buissons d’orties
je marcherai vers l’écume
Jamais d’autre que toi ne posera sa main sur mon front et mes yeux
Jamais d’autre que toi et je nie le mensonge et l’infidélité
Ce navire à l’ancre tu peux couper sa corde

Corps et biens

L’érotisme de Rilke

Voici que je progresse en toi degré par degré
et ma semence monte joyeuse comme un enfant.
Montagne originelle du plaisir : soudain
haletante elle jaillit vers la crête au fond de toi.
Oh abandonne-toi, et ressens son approche :
Au plus haut elle te fera signe, et tu chavireras.

(Munich, autour du 1er novembre 1915)

après s’être chamaillés toute la journée – William Cliff

Quand mon père et ma mère s’aimaient à Gembloux
après s’être chamaillés toute la journée,
ils se retrouvaient corps à corps s’aimant beaucoup
et se mêlant dans une amoureuse mêlée.

Je souffrais quand mon père disputait ma mère
sans comprendre que ce n’était pas important
parce que cette nuit ils remettraient l’affaire
de s’aimer en se joignant amoureusement.

Alors ma mère se retrouvait engrossée,
pour la énième fois un enfant dans son ventre
grandissait, grandissait pour la folle épopée
de se pousser et hurler parce que l’attente

de tout enfant est celle de croire qu’un jour
Dieu lui donnera d’avoir l’Eternel Amour.

Matières fermées
Poème

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