cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

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Trois amies

Parmi mes amies, il y en a trois qui veulent absolument m’inscrire à un site de rencontres. Je précise qu’elles ne se connaissent pas entre elles, elles ont cela en commun, en plus d’être belles comme tout : ces foutues inscriptions. Deux sont divorcées, l’une séparée depuis belle lurette. Les trois me disent vouloir la même chose : partager quelques moments avec un compagnon. Je déteste ce mot. Je ne vous raconterai pas les mésaventures, les déconvenues, les beaux moments aussi vécues par l’une ou l’autre. – Ça me fait pas rêver. Du tout. Je crois aux rencontres au coin de la rue. Tu es folle ! me disent-elles. Ce fut ainsi pour Urli, j’avais 18 ans. Malgré la fougue de l’âge,  il y eu ce calme en moi, cette évidence Tiens ! c’est l’homme de ta vie. Puis, bien plus tard, mon Clem. La sidération cette fois en voyant avancer à contresens dans cette rue de Beaune ensoleillée, la silhouette  sur un vélo rouillé, une cravate rouge allant de ci de là autour d’un merveilleux visage.
L’une est psy, elle m’a aidée à lutter contre cette agoraphobie dévastatrice, des lendemains tout vides. Elle partage sa vie entre Corse et Paris. Une aventurière. Une rebelle. Une indépendante. Si belle que les hommes veulent immédiatement la mettre dans leur lit. Elle a écrit quelques livres. La seconde, nous avons bossé ensemble. Elle a un sens de la communication qui m’éblouit. Elle aussi dégage une sensualité qui fait des ravages. La troisième est plus secrète, déterminée. Elle sait ce qu’elle veut. Elle a quitté Paris pour les montagnes. Elle a un « compagnon », mais souhaite faire des rencontres amicales.
L’une m’a fait connaître un médium, une autre un second. Curiosité : ils dirent la même chose. Rencontre se fera. Durera. Les dates variant entre eux. Pour le premier, cette surprise du prénom : il porte un prénom composé, et on me dit que cela fera pendant avec vous. Vous ne vous appelez pas Anna ? – Mon prénom est Anna-Laura. Pour l’autre, qui fait ça avec des cartes, invariablement sortaient le Roi de Coeur, la Dame de Coeur, l’As de Coeur, et le dix. Alors, il s’énerve : Anna, vous m’agacez avec vos Dix. Je veux que vous deveniez un As. Vous êtes à la croisée des chemins. Ou vous osez, ou vous continuez comme ça.
Je ne sais pas si je suis en train d’oser.
Je ne sais pas.

Le libertinage initiatique au XVIIIe siècle, Jean-Luc Quoy-Bodin

L’Ordre de la Félicité
S’il est un nom qui rime doublement avec libertin au XVIIIe siècle, c’est bien celui de la famille Bertin. Bertin de Blagny, tout d’abord, receveur général des Parties Casuelles, grand amateur de verges et de sodomie auquel duquel son cousin Valentin-Philippe Bertin du Rocheret, président de l’Election d’Epernay et Grand-Voyer de la ville, fait figure de dévot (…)
Le président est en 1746 l’un des membres les plus actifs de l’Ordre de la Félicité où l’on admettait les femmes. Cette société galante était divisée en petits cercles de 5-6 membres appelés escadres dont les hommes étaient les vaisseaux et les femmes les frégates qui se laissaient dériver de façon toute métaphorique vers l’Ile de la Félicité. « Vous aspirez à la félicité, lance Bertin du Rocheret à un nouvel initié (appelé alors mousse), et vous la cherchez loin de vous, tandis que les principes qui la font naître sont en vous. » Bonheur lié à une architecture intérieure qui exclut le déséquilibre des passions :
« On se rend heureux (…) quand on ne jette point des yeux de jalousie, sur ce qui est au-dessus de soy : quand on voit avec complaisance ce qui est à portée de soy : et qu’on ne regarde point avec mépris, ce qui est au-dessous de soy. (…)
Lors de sa réception, le mousse doit promettre de ne jamais entreprendre le mouillage dans aucun Port où il y aura actuellement un vaisseau de l’Ordre à l’ancre. En langage profane, le nouvel initié devra se garder de se lancer à la conquête d’un coeur déjà pris. Dans les escadres bien réglées, une femme ne saurait appartenir qu’à un seul conquérant. D’emblée, on met le néophyte en garde contre la confusion possible des sentiments, l’éparpillement d’une sensualité débridée. Une escadre bien réglée sera un lieu d’harmonie, éloigné des dérèglements en tout genre tels que le symbolise le « lieu commun ou B(ordel) » appelé Ecole de Marine. Accorder une entrée au mot, c’est, en quelque sorte, le désigner du doigt et le mettre à l’écart de toute confusion possible.
La jalousie est considérée comme étant à l’amour ce que la brume est à la mer pour le marin : un handicap. Elle introduit le doute, l’incertitude et contraint aux tâtonnements.
En présence des profanes les initiés doivent utiliser des termes de marine dont il existe un dictionnaire destiné à cet usage.*
Si le coeur, point de départ de tous les élans, est le port, l’amour est  la mer. Etre amoureux, c’est être aux fers. Conception éminemment libertine du sentiment amoureux perçu comme une aliénation. En revanche, « l’intrigue d’amour » est assimilée à un embarquement donc à une libération. Dès lors, la poursuite amoureuse devient une chasse, une guerre.
Mais il ne suffit pas d’affirmer que l’on a le pied marin, que « l’on est point novice en amour », il convient d’assurer pavillon (« affirmer ce que l’on dit ») ou arborer pavillon : « montrer qui on est ». On peut lever l’ancre :  « poursuivre un ancien amour » et, à la limite, hisser une frégate : « enlever une femme ». Tels sont les « pilotes » , « gens à bonnes fortunes » ou encore les armateurs, « hommes entreprenants », toujours parés, « en état de service », toujours prêts à donner dedans, « saisir l’occasion » (…) Il est des pilotes  qui n’hésitent pas à  s’embarquer par mauvais temps ou pêcher en eaux trouble, ils doivent alors aller à la bouline : « cacher leur dessin », louvoyer : « user de ruse, caler, « aller doucement » car il n’est pas toujours opportun de forcer de voile, « brusquer une affaire » pas plus que de caboter, « ne pas se décider » (…) Mais une fois surmontés ces aléas, on peut monter main-avant, « se montrer hardi dans son amour ». Dès lors que l’on est à l’ancre, feu à la main, on est « prêt à tout faire ». Si on a le vent droit on « est en bonne santé, (on B(aise). On dit alors que la manuelle du gouvernail, le V(it), doit faire haut et bas, que l’on doit « bien faire son devoir » c’est-à-dire l’amour. On peut alors faire feu des 2 bords « tirer des deux côtés ».
La pire humiliation est de naufrager au port « manquer à ce que l’on doit à une soeur » (…)

L’Infini 1

Formulaire du Cérémonial en usage dans l’ordre de la félicité observé dans chaque grade, lors de la réception des Chevaliers & Chevalières dudit Ordre. Avec un dictionnaire des Termes de Marine usités dans les Escadres, & et leur signification en François. M. D VVXLV, s.l.

Marie-Luce

Elle n’est plus.
Imaginez. Une amie déménage. Elle a un piano droit qu’elle ne peut garder. J’emménage à Paris. Je le prends, l’installe dans une pièce bureau-foutoir-chambre d’amis. Bon, il est là. Tout beau. Et voilà qu’en une fraction de seconde je quitte l’appartement, me dirige vers le Conservatoire, derrière Saint Sulpice. M’inscris à un cours d’adulte. Disponibilité : Marie-Luce L. Très bien.
Imaginez. Une femme âgée, belle, ayant gardé son blond naturel. Je suis fascinée illico par le crayon qu’elle utilise comme pince-cheveux pour un chignon que je verrai toujours bancal. Elle m’installe dans cette salle qui lui est réservée. Et me demande de chanter. D’y aller.  Bigre. J’y arrive pas. Osez ! me dit-elle. Je vais vous apprendre à respirer avant de commencer quoi que ce soit. Respirons. Le ventre, le ventre, le centre vital, le hara. Un détail qui m’a plu aussi ce jour-là, c’était le foutoir de son sac où elle ne retrouvait jamais rien. Elle est la seule personne royaliste que j’ai pu rencontrer. J’ai dans l’idée qu’elle ne voulait pas se perdre dans les discussions de partis ; être royaliste lui évitait cela. Elle était musique. Se levait avec France Musique, ce couchait après avoir éteint France Musique. Si nous marchions dans la rue, un bus passant ou un camion, elle disait simplement, fa mi do, et reprenait sa discussion. Elle fut championne d’escrime, c’est dire son degré d’implication. De rigueur. Lui ai demandé pour ses amours. Un fiancé, grand prix de Rome. Qu’elle quitta tant il était devenu puant. Je n’ai jamais su son prénom, c’était toujours « mon grand prix de Rome », et ça m’allait. Un mariage, amical dirons-nous, avec un musicien d’un grand orchestre. L’idée du bonheur pour elle c’était d’enseigner, plus qu’accompagner quelque diva, comme elle le fit si souvent. J’allais parfois la voir dans son appartement très désuet, un charmant duplex rue Saint Dominique, où elle pouvait aussi donner des cours de chant en toute tranquillité. Une très belle terrasse pleine de ces roses qu’elle aimait particulièrement. Fin juin, cela fera deux ans cette année, je l’invitais au restaurant avant de nous séparer les mois d’été. Pourquoi ai-je fait spontanément une photo d’elle, alors que nous partagions l’aïoli ?
Imaginez. Une femme qui ne savait absolument pas se servir de son téléphone autrement que pour appeler et répondre si vous aviez de la chance. Elle ne vidait jamais ses messageries. J’ai cherché à la joindre l’été dans sa maison blanche au bord de l’océan. Impossible. J’ai réitéré. Pourquoi ai-je chercher son nom sur Google. Avis de décès.

Fiesta – Mathieu David

Quand je suis revenu à Barcelone à l’été 2007, le vin rouge avait abondamment imbibé le pont du bateau en dérade, depuis le mois studieux de mars 2003. J’improvisais l’Europe avec ma valise bleu marine à roulettes. Prenant le large de Paris à l’automne de cette même année, j’ai été à quai dans un port d’Ecosse, flânant en bande dans les pubs et les rues venteuses d’Édimbourg, des mois sans soleil (…)
Reprenant la mer, j’ai longé les côtes françaises dans un rafiot jusqu’à San Sebastián, avant de filer en Italie vivre des passions romaines. Au premier chant de Noël, j’ai viré plein nord à destination d’Amsterdam. J’y vécus chez une Ashkénaze dans un grenier fabuleux. Au réveil, la chevelure pléthorique aux accents rieurs, je contemplais sur une plage de Corfou une orange embraser l’immobilité bleue. Je m’éternisais. Voguant de plus belle, j’aperçus Venise à l’aurore apparaître des brumes évanouies. Je bus le bon vin de la Côte d’Or, puis je me suis réfugié à Paris, place des Deux-Écus, pour l’hiver. Au mois de juillet, je venais de fêter mon vingt-huitième anniversaire, une chambre s’est libérée à Barcelone dans le grand appartement où habitait Santangelo. Quatre ans à louvoyer au plus près du vent.

Barcelone brûle

Contre le nihilisme ambiant – François Meyronnis

L’esprit du vide fond sur nous comme un sirocco. Il est sans principe ni but. Il n’accède et ne réagit qu’à l’instantané. Son règne s’avère stérile et rébarbatif, lutte constante de soi contre soi. Dépourvu d’identité comme de substance, il est brisure, dilapidation violente, emprise de l’aride. Il disjointe – falsifie. Il assèche les sources, ou bien les souille. Même s’ils l’ignorent, les agents du fonctionnement travaillent pour lui. En particulier, c’est le cas des médiatistes (…)
L’outrance caractérise l’Esprit du vide, et se déclare dans le dépassement du désert par lui-même. Car la dévastation vise à un surcroît de dévastation, sans mettre aucune borne à son dégât. Il n’y a guère de juste mesure dans la ruine ; elle ne se pondère pas, courant toujours au-delà de ce qui est bien en main (…)
Un effluve nauséabond émane de la rose la plus triviale, « ça sent la destruction », comme aurait dit Baudelaire. On propage ainsi les nouveaux bacilles, les vibrions, toutes les bactéries.

De l’extermination considérée comme un des beaux-arts

Ce matin, tu te réveilles dans la pénombre d’une nouvelle aube de janvier – Paul Auster

Ce matin, tu te réveilles dans la pénombre d’une nouvelle aube de janvier, dans une lumière estompée, grisâtre, qui s’infiltre dans la chambre, et il y a le visage de ta femme tourné vers le tien, ses yeux clos – elle est encore profondément endormie, les couvertures remontées jusqu’au cou ne laissent apercevoir d’elle que sa tête, et tu t’émerveilles de la voir si belle, de la voir si jeune, même à présent, trente ans après la première fois que tu as dormi avec elle, après trente ans de vie commune sous le même toit à partager le même lit.
(…) : tu étais un amant insensé, et ça n’a pas changé.

Chronique d’hiver

Rituel

Chaque 31 décembre un rituel entre Laura et moi. Un déjeuner. Ni petit ami, ni scoop à éditer ne pouvant contrecarrer ce moment. Elle venait me chercher, nous allions au Pied de Cochon, dans les Halles. Nous avions choisi ce lieu la première fois, l’agence de presse étant à deux pas, près de la Place des Petits-Pères. Puis l’agence prospérant, nous nous sommes retrouvés dans ce local magique, imaginé par Eiffel, dans le XVIIe. Pied de Cochon, toujours. Laura grandissait aussi. Nous parlions de tout, de rien, de robe à essayer peut-être, la joie d’être ensemble. Un simple plat, un dessert, deux crêpes sucre pour elle, crème caramel pour moi, ou glace vanille chocolat. On sillonnait les rues voisines, cherchant un dernier cadeau pour Urli. Un perfecto pour ses quarante ans, par exemple, qu’il porta jusqu’à la fin. Puis nous rentrions à l’agence. Le champagne commandé avait été livré et nous terminions la journée avec l’équipe en place. C’est peu de chose, n’est-ce pas ? Mais ce fut doux, toujours.

La destinée ! – Mathieu David

La destinée ! Je me suis donc retrouvé le soir dans le hall de la gare d’Austerlitz sous l’immense voûte de verre au milieu des voyageurs en transit. J’ai longé mon train sur le quai en tirant ma lourde valise. Il s’est mis à pleuvoir. J’ai allumé une dernière clope devant mon wagon. Observant les rails se perdre dans la nuit, je pensais à la guerre, aux années sombres, à l’exil, aux fuites précipitées. Les vieilles gares ont une profondeur chargée d’histoire que les aéroports n’ont pas encore. Des coups de sifflet interrompirent mes rêveries. « En voiture ! » Traversant les Pyrénées, j’ai fait un songe mouvementé : une tempête en mer. Mon bateau était dépecé par morceaux sous les coups de lames violentes. Les rêves sur rails sont moins abstraits, ils sont plus vifs, ils prennent part à l’aventure. Je me suis réveillé, le goût du sel à la bouche. J’ai encore quelques notes griffonnées à la hâte à mon arrivée dans un carnet de jeunesse : « 8 h 32. Barcelone est une ville pauvre. Elle me fait penser à Montréal avec sa montagne, une Montréal du Sud. Ce n’est pas Paris, ce n’est pas Venise, c’est tout ce que j’ai à en dire pour l’instant. »
La belle gueule de naufragé que je devais tirer.
L’appartement se situait dans les alentours du marché de San Antoni. J’ai posé ma valise et je suis sorti prendre l’air sur le Montjuïc. En m’élevant, j’ai croisé mes premiers orangers, une bande de chats, des oliviers, des palmiers. Par-delà les toits peu à peu j’ai aperçu l’étendue bleue. Ça allait mieux au sommet. J’ai embrassé la ville dense jusqu’aux montagnes et la mer scintillante. Il y avait une forteresse et, à flanc de falaise, sous les feuillages, la terrasse d’un bar où je me suis assis pour fumer. Tout en bas, le port en activité : des milliers de conteneurs, de gros cargos, des remorqueurs, des traversiers. 23 ans. J’allais passer un mois en solitaire. Picasso m’enseignera le chemin des filles lubriques au teint noir. J’irai m’imprégner de l’Odyssée devant la Méditerranée et flâner dans la nuit agitée. Dix ans déjà et pourtant, après maints détours, j’habite tout près, de l’autre côté du marché (…)
La nuit se lève maintenant, je touche le fond du verre. Les notes éparpillées sur ma table en désordre, je me verse un autre brandy. L’encre bleue sèche sur le papier jauni.

Barcelone brûle
Chroniques

Je veux faire de la boxe – Emmanuèle Bernheim

Un soir, elle rentra de l’hôpital plus tôt que d’habitude. Elle se sentait fatiguée. Dès qu’elle fut chez elle, elle prit une douche bien chaude.
Elle allait se laver les dents, lorsque la buée de la glace du lavabo se dissipa.
Et elle se vit.
Non. Ce n’était pas elle.
Du plat de la main, elle frotta le miroir. Ce visage sans éclat, cette coiffure informe, ça ne pouvait pas être elle.
Depuis quand ne s’était-elle pas vraiment regardée ?
Elle fouilla dans un tiroir, trouva un tube de rouge à lèvres et un fard à joues. Le rouge avait un goût rance, et le fard s’était émietté.
À la poubelle.
Elle ouvrit sa penderie. Cela faisait des années qu’elle n’avait pas acheté des vêtements. Quand les aurait-elle portés ? À l’hôpital, elle mettait sa blouse blanche. Et le soir, elle était de garde, ou alors elle travaillait chez elle.
Travailler, travailler. En six ans, elle n’avait rien fait d’autre.
Si, elle avait été au cinéma. Six fois. Seule.
Staying Alive, Rambo II, Rocky IV, Cobra, Le Bras de fer, et Rambo III,  elle avait vu tous les films de Stallone.
Stallone.
Elle pose son vieux disque sur la platine.
Risin’up, back on the street, did my time, took my chances…
Allez.
… So many times, it happens too fast, you change your passion for glory…
Elle se rhabilla. Et sortit.
Juste avant la fermeture des magasins, elle eut le temps de s’acheter des crèmes pour le visage et des produits de maquillage.
La nuit était tombée. Lise n’avait pas envie de rentrer. Elle se promena.
La lumière vacillante d’une enseigne lui fit lever les yeux. C’était un club de sport.
Depuis quand n’avait-elle pas fait d’exercice ?
Elle poussa la porte et pénétra à l’intérieur.
Quelques pas, et elle s’arrêta net.
C’était magnifique. Des dizaines de gros sacs de sable, d’un rouge éclatant, étaient suspendus au plafond de la vaste salle.
Elle s’approcha.
En fait, il n’y avait qu’un sac rouge, un seul, qui se reflétait, démultiplié, dans l’immense miroir tout fendu qui recouvrait le mur.
– Vous cherchez quelque chose ?
Elle se détourna et découvrit un vieil homme en survêtement.
Elle lui sourit.
– Je veux faire de la boxe.

Stallone

À portée de ma main – Marcelin Pleynet

Paris, mercredi 27 octobre
L’atelier de P. occupe le septième étage sur le ciel d’un immeuble sans grand caractère. On a dressé un lit de fortune, le long d’une bibliothèque, dans une petite pièce dont les murs sont couverts de livres. À portée de ma main la biographie de Domenico Scarlatti, de Kirkpatrick, le Dictionnaire amoureux de Venise, de Sollers, les Oeuvres en prose de Novalis… et le tome VII de la Correspondance générale de Chateaubriand où je prélève cette lettre, du 28 décembre 1827, à Mme de Cottens : « Je suis heureux, Madame, que mes lettres vous soient une joie : les vôtres me font un plaisir que je ne puis vous exprimer. Je voudrais vous savoir la femme le plus heureuse qui soit sur la terre  ; vous avez toutes les conditions du bonheur en vous-même et dans votre famille mais il y a toujours quelque chose qui vous manque, et il n’y a point de remède contre les peines secrètes de votre âme. Tout étranger que je sois à votre vie, prenez-moi comme la consolation de la plus tendre amitié : je mérite cette confiance. Ne vous en déplaise, voilà déjà deux ans que je vous ai vue pour la première fois, que je me suis attaché à vous, que je vous écris constamment et que vous vous mêlez journellement à toutes mes pensées. Mon amitié a déjà pour vous l’épreuve du temps, vous vous en apercevrez, quand vous me reverrez, au bonheur que j’aurais, et aux marques des jours sur mon visage. J’ai beaucoup d’espoir pour l’année qui va commencer, cette année que je vous souhaite pleine de toutes les choses que vous désirez le plus. »

Fin septembre, j’ai recopié et adressé cette lettre en réponse à un billet reçu d’une jeune femme, que je vois plus ou moins régulièrement et avec qui je corresponds depuis quelques années… mais… sans suite… N’est-ce pas pourtant très exactement ce qu’il faut écrire comme il faut l’écrire… Tout y est « de la plus tendre amitié », de la plus vive intelligence, de la plus fine attention. Tout y est dit en vérité… et sans illusion.

Le savoir-vivre

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