cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

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Faire l’amour de façon satisfaisante – Sollers

Faire l’amour de façon satisfaisante permet d’accumuler du temps. On gagne une semaine d’avance, la maîtrise de soi s’accentue, la pensée vise mieux ses cibles, on reparle sa propre langue. Adieu, brume, brouillard, pluie, nuages venteux, mauvais rêves, voix hostiles. On sait ce qu’on veut, on le peut, les taxis roulent plus vite, les cèdres vous saluent, les rendez-vous sont expédiés, on s’exprime à vif, on abrège. Surtout, on compose mieux, allegro, adagio, presto (…)
Je rejoins mon bureau, la terrasse aux rosiers grimpants, le store vert, le silence. Tout le monde est en train de partir, bonsoir, bonsoir.

L’Éclaircie

Maria Callas – Hervé Guibert

Maria Callas meurt le 16 septembre 1977, à l’âge de cinquante-trois ans, dans son appartement du 36 avenue Georges-Mandel, où elle vit avec un couple de domestiques italiens, et ses deux caniches nains gris et blanc, Pixie et Djedda.
La veille, elle s’était acheté des maillots de bains pour aller rejoindre en Grèce sa meilleure amie, la pianiste Vasso Devetzi qui est aussitôt rappelée à Paris. Ses proches, ses voisins, quelques admirateurs viennent l’embrasser une dernière fois : tous lui voient un visage absolument lisse et reposé, un masque toujours parfait. On recueille ainsi, du 17 au 20 septembre, dans cet appartement, des centaines de signatures sur des feuilles volantes ; on dépouille les télégrammes de condoléances venus du monde entier. Maria Callas est morte le vendredi à midi, son corps est incinéré le mardi au Père-Lachaise. Des scellés sont posés sur ses meubles et ses objets, cachets de cire sur les cadres et les coffrets, les grands miroirs, les liasses de correspondance et les éventails de nacre et de dentelle, les portraits de la Malibran, les robes de scène écarlates, les poignards de Médée, de la Norma, tous souvenirs immobilisés, en attente. La voix aussi, sous scellés, car des bandes magnétiques, prises jour par jour, classées de sa main, attendent d’être entendues (…)
Le 26 décembre, les cendres de Maria Callas sont enlevées au Père-Lachaise.
La police les retrouve le 27 décembre, annonce à la famille qu’elle n’en peut assurer la protection, et les transfère avenue Georges-Mandel. La famille publie un commentaire de presse laconique. Les ravisseurs des cendres callassiennes ont préféré garder l’anonymat. Ces cendres feront l’objet d’une analyse, car Maria Callas aurait énoncé un souhait à leur sujet, sans doute une dispersion dans un lieu précis, secret jusqu’à nouvel ordre.

La voix, hors du feu, 1979

Articles intrépides

Le soir venu – Constantin Cavafis

De toute façon, cela ne pouvait pas durer. L’expérience
des années me le prouve. Pourtant, ce fut un peu rapidement
que le Destin vint y mettre un terme.
La belle vie ne dura pas.
Mais que les parfums étaient enivrants,
quelle douceur avait le lit où nous nous retrouvions,
à quel plaisir nos corps se sont-ils livrés.

Un lointain écho de ces jours de plaisir,
un écho de ces jours m’est revenu tout à l’heure,
quelque chose de l’ardeur mutuelle de notre jeunesse ;
au point qu’entre mes mains, j’ai repris une lettre,
et je l’ai lue et relue jusqu’à ce qu’on n’y voie plus clair.

Et je suis sorti mélancoliquement sur le balcon –
je suis sorti me changer les idées en regardant au moins
un peu de cette ville bien-aimée,
un peu de la foule des rues et des magasins.

En attendant les barbares
et autres poèmes

Zanetto – Jean-Jacques Rousseau

Elle m’appela. Je revins. « Écoute, Zanetto, me dit-elle, je ne veux point être aimée à la française, et même il n’y ferait pas bon ! Au premier moment d’ennui, va-t’en ; mais ne reste pas à demi, je t’en avertis. » Nous allâmes après le dîner voir la verrerie à Murano. Elle acheta beaucoup de petites breloques qu’elle nous laissa payer sans façon (…) Le soir nous la ramenâmes chez elle. Tout en causant, je vis deux pistolets sur sa toilette. « Ah Ah! dis-je en en prenant un, voici une boîte à mouches de nouvelle fabrique ; pourrait-on savoir quel en est l’usage ? Je vous connais d’autres armes qui font feu mieux que celles-là. » Après quelques plaisanteries sur le même ton, elle nous dit, avec une naïve fierté qui la rendait encore plus charmante : « Quand j’ai des bontés pour des gens que je n’aime point, je leur fais payer l’ennui qu’ils me donnent ; rien n’est plus juste : mais en endurant leurs caresses, je ne veux pas endurer leurs insultes, et je ne manquerai pas le premier qui me manquera. »

Les Confessions

Livre septième (1741-1747)

bien des choses délicieuses – Oscar Wilde

J’ai dû faire une année de prison supplémentaire, mais l’humanité a habité cette prison en même temps que nous tous, et maintenant, quand je sortirai, je me rappellerai seulement les très grandes gentillesses que j’aurai reçues ici de presque tout le monde, et le jour de ma libération, je remercierai bien des gens et leur demanderai, en échange, de se souvenir de moi (…)
Je sais également que bien des choses délicieuses m’attendent au-dehors, depuis ce que saint François d’Assise appelle « mon frère le Vent » et ma soeur la Pluie », deux choses adorables, jusqu’aux vitrines et aux couchers de soleil des grandes villes.

De profundis

La domination des claviers – Alain Borer

Le symptôme de la soumission à l’oreille dominante est la crainte du ridicule de parler sa propre langue. Quand l’oreille française dominait l’Europe, Napoléon remit la Légion d’honneur à Goethe en lui disant : « Je vous salue, monsieur de Gohète » (Erfurt, 1808) : on prend ici la mesure d’un changement d’oreille, qui ne rit plus au même endroit. Le passage à l’oreille anglo-saxonne constitue un métaplasme et un événement diacritique fulgurants, qui détruisent une morphologie très longuement élaborée, en un temps record (…)
La France se trouvant désormais en situation d’écrasante domination numérique, les ordinateurs du monde entier se calent automatiquement sur english , l’option french apparaît comme quelque anomalie à rectifier… ; aussi la domination par clavier – l’américain QWERTY qui supplante AZERTY – est-elle un fait majeur de l’abruption virtuelle et de ses acteurs globaux (les GAFA, pour Google et tout ce qui vient avec les 3www de World Wide Web), et constitue une date aussi importante que l’invention de la caroline, l’écriture conçue au monastère de Luxueil au VIIIe siècle (puis la caroline de Tours) qui unifia l’empire de Charlemagne ; or à travers la domination des claviers, c’est l’oreille collective qui se globalise en nouvelle caroline ; et pour la premier fois dans l’histoire de la langue française une autre langue s’est fait entendre dans son espace, mouvement appelé à l’emporter à long terme, comme jadis l’oreille latine s’étendit (s’entendit) sur son empire. – Alors le sonnet des Voyelles ne sera plus seulement illisible, mais encore inaudible.

De quel amour blessée

Réflexion sur la langue française

S’instruire – Casanova

L’homme qui veut s’instruire doit lire d’abord et puis voyager pour rectifier ce qu’il a appris,

Mémoires de J. Casanova de Seingalt

ce que les mots font de nous – Richard Millet

Mon frère avait trouvé le temps avant moi.
Tout le premier, il avait tenu cet or dans sa paume ; puis il était descendu dans le fleuve au bord duquel les hommes rient ou gémissent en oubliant ce qu’ils sont, disait-il, sans mesurer, lui, qu’il était mon cadet de deux ans et que je n’avais pas atteint ma dixième année. Il était trop petit pour soutenir ce qu’il avançait. Il prétendait pourtant n’être pas tout à fait ce que les mots font de nous,  ni tel que les autres nous songent. Il sentait la fougère, la myrtille, la tourbe, et y voyait à travers les halliers et les ronces. Il parlait comme les arbres qui remuent dans le vent du soir. On le comprenait sans tout à fait l’entendre. Ses mots semblaient des oiseaux tombant sous la nuée. Il avait, selon ma soeur, l’âge de la joie, du silence et de l’ombre.

Rouge-gorge

Vos péchés sont-ils si précieux ? – Charles Péguy

Vos péchés sont-ils si précieux qu’il faille les cataloguer et les classer
Et les enregistrer et les aligner sur des tables de pierre
Et les graver et les compter et les calculer et les compulser
Et les compiler et les revoir et les repasser
Et les supputer et vous les imputer éternellement
Et les commémorer avec je ne sais quelle sorte de piété.

Depuis quand le laboureur
Fait-il des gerbes d’ivraie et de chiendent. On fait des gerbes de blé, mon ami.
Ne dressez point ces comptes et ces nomenclatures.
C’est beaucoup d’orgueil
C’est aussi beaucoup de traînasserie. Et de paperasserie.

Pensées

Revenir à Yourcenar – Etel Adnan

Elle lisait le grec et le latin comme nous lisons le journal du matin, connaissait chaque pierre de Grèce, d’Italie et d’Espagne (…) Elle pouvait aussi mettre en perspective historique le blues et les negro-spirituals, trouvant en eux, et en eux seulement, un type particulier de désespoir lyrique issu d’une franche affirmation de la vie (…) Elle a recherché dans la littérature et la musique contemporaine ce mélange de douleur, solitude et amour exacerbé qu’elle avait lu dans les poèmes grecs anciens, poèmes qu’elle avait choisis, traduits et publiés en une anthologie  qui a pris place aux côtés de ses romans, essais et pièces de théâtre. Elle habitait une contrée de l’esprit à la fois cosmopolite et rebelle où la liberté de pensée et ses modes d’expression sont la plus haute valeur qui soit, car elle croyait que c’est par l’exercice de cette liberté que l’ambition classique de tenir les instincts rationnels et irrationnels de l’homme en un équilibre dynamique pourrait être atteinte. « L’homme est un pont » écrivait Nietzsche. En ce sens, elle a construit son propre pont.
Elle était considérée comme quelqu’un de froid par ses pairs et même ses admirateurs. Austère plutôt que froide. En fait c’était une romantique, toujours en mouvement, écrivant des des trains et sur des bateaux, lisant les constellations avec des cartes du ciel, une écologiste qui contemplait les feux de forêts avec plaisir, horreur et honte, observait pendant des heures des statues gréco-romaines et consacrait sa vie, passionnément, à l’étude des passions.

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