cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

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Souvenirs d’un chasseur de trésors littéraires – Jean-Claude Zylberstein

S’il fut une amitié pour laquelle je n’ai pas eu de mal à me rendre disponible, c’est celle qui m’a lié à Christian Bourgois à partir de 1980 (…) et lorsqu’à la fin des années soixante-dix, je conçus l’idée d’une collection de poche spécifiquement consacrée aux grands raconteurs d’histoires de la littérature étrangère (…) Bourgois ne publiait que des livres de qualité. Tous n’étaient pas ce que l’on nomme des succès de librairie, loin s’en faut, mais c’était l’homme et la collection dont j’avais besoin pour mon projet.
Ce projet en quoi consistait-il et pourquoi m’étais-je mis en scène de le réaliser ? J’avais remarqué que les romans d’un bon nombre d’auteurs, surtout anglo-saxons comme Somerset Maugham, E.M. Forster (Howards End), Nancy Mitford (L’Amour dans un climat froid) (…) ou le Franny et Zooey de Salinger, étaient devenus introuvables non seulement en « grand format », mais même en édition de poche. Pour moi, c’étaient autant de chefs-d’oeuvre en péril. Je trouvais injuste que des romans comme Le Fil de rasoir, Route des Indes ou Poussière, ou les nouvelles de Saki, ne soient plus disponibles (…)
Je voulais témoigner une certaine forme de reconnaissance à tous ces romanciers qui m’avaient enchanté et grâce auxquels j’avais développé mon appétit de lecture. Il n’y en avait, à la fin des années soixante-dix, que pour les Barthes, Foucault, Derrida et consorts. Les sciences humaines dominaient le champ littéraire et cela me semblait une sorte de trahison à l’égard du grand héritage de la littérature que m’avait vanté mon père (…) J’ai bien conscience que c’est grâce à la lecture, à toutes mes lectures, que j’ai sorti la tête de l’eau (…) La lecture est une fête mais cette fête-là n’est pas innocente : elle peut vous changer la vie.

Spinoza par Pascal Quignard

Dans sa bibliothèque, il possédait cent soixante livres. Il taillait des verres pour les lunettes astronomiques et pour les tubes des microscopes. Sa dépense journalière était de quatre sous et demi. Son repas consistait en une soupe au lait accommodée au beurre et un pot de bière. Il achetait la valeur de dix demi-pintes de vin dans le mois. Dès l’aube il travaillait devant son établi. Sur chaque pièce qu’il détachait, en maniant son diamant, du disque de verre, un fragment de rayon de lumière venait jouer. (…) Il fumait la pipe une fois le jour et à cette heure-là, si un ami se présentait, il commençait volontiers une partie au jeu d’échecs (…)

Il écrivit « Seule une farouche superstition interdit de prendre des plaisirs. En quoi en effet convient-il mieux d’apaiser la faim et la soif que de chasser la mélancolie ? Telle est ma règle. Aucune divinité ne prend plaisir à mon impuissance et à ma peine. Au contraire, plus grande est la joie dont nous sommes affectés, plus grande est la perfection à laquelle nous passons. »

Pascal Quignard « Petits Traités »

Kewei était têtu – Paul Greveillac

Il y avait, acculés dans un angle de l’une des courettes de l’école, d’énormes brûloirs d’encens ouvragés qu’on avait déplacés là faute de savoir quoi en faire, qu’on fondrait bientôt, sans égard pour leur âge canonique, à l’occasion du Grand Bond en avant. Derrière ses mastodontes de fonte, après avoir répondu à l’appel, Kewei, désormais six ans et demi, courait se cacher en échappant à la vigilance des instituteurs qui avaient fort à faire. Toujours fluet et toujours vif, une fois les colonnes d’élèves en branle vers les salles de classe, il prenait appui sur une pierre et escaladait un pan de muret qu’il avait repéré, défoncé par endroits, offrant des prises idéales à ses pieds, à ses mains. Puis il sautait dans une venelle pavée, si étroite qu’un homme y passait à peine. Il se mettait à courir, se repérait sans mal dans le dédale des ruelles humides, et débouchait enfin dans la grande nature. Il avait toujours dans sa petite sacoche de toile, de quoi griffonner. Et il errait, au petit bonheur la chance, poussant plus ou moins loin ses excursions buissonnières. Il pleut beaucoup dans ce soin du Sichuan, et l’on retrouvait souvent Kewei dessinant à ‘abri de la corniche pointue d’une toiture.
En ce jour de printemps, il n’y avait pas un nuage dans le ciel. Kewei, furtif comme un chat, longea bientôt des petits lopins individuels où l’on s’affairait. Le long du chemin, les pruniers donnaient déjà des fruits. Il mordit à pleines dents dans la drupe un peu dure, sure. Il s’essuya les doigts sur sa salopette mais ils étaient toujours collants. Le chemin du vallon devin plus pentu (…) Lorsque la pluie surprit Kewei, il était en train d’uriner dans le Qingyi. Il cala sa sacoche de toile dans sa salopette pour en protéger le contenu, et entama de mauvais gré la descente vers le village. Le flot de la rivière, encouragé par la pluie, redoublait de vigueur. La pluie tombait drue, intarissable. Le sente devenait boueuse. Les roches glissantes. Sous le pie de Kewei, les appuis se firent incertains. Il glissa (…) Dans l’eau froide, il roula plusieurs fois sur lui-même, jusqu’à perdre la notion du dessus et du dessous.
Et puis il fut hissé à la surface.
Deux bras enserrèrent ses jambes tandis que son sauveur lui criait de s’agripper  à son cou (…) Kewei avait réussi à sauver ses crayons, son ardoise. Seul son bâton de craie avait fondu.

Maîtres et esclaves

je cherche

Ce que je cherche ? J’ai envie de dire comme ça avant tout la pureté du regard. Je veux croire, être gentille et ce n’est pas un vain mot ; drôle, vivante. Je connais la gravité, l’état du monde. Je m’informe. La tristesse n’est pas dans ma nature. Un cadeau.
Je n’ai rien d’une dame. Les cheveux blancs jouent le jeu, s’amusent à être lumineux. Je ne saurai jamais me maquiller. Je chasse mollement certaines futilités, tel ce luxe des sacs Bottega, des belles matières. Jean,  pull, blouson, boots demeurent la base de mon habillement. Je sais que je ne résiste pas à certaines crèmes pour le corps, au parfum. Double Vanille, un enchantement ; je garderai Mitsouko jusqu’à la fin. Miller l’a aimé sur la peau d’Anaïs Nin. Miller, un ami très cher. Je reste paralysée, confondue devant les petites misères techniques du quotidien ;  suis admirative des filles qui savent tout faire, des femmes solides. Les courriers de l’administration me pétrifient sans raison à la seule vue de l’enveloppe. J’aime la douceur, la belle lenteur, la gaieté. Je demeure insouciante, pourtant je cherche un peu de maturité, elle ne vient pas. Ça m’agace. Le plaisir de faire de la cuisine est arrivé tardivement, là je m’en veux vraiment. Je n’ai pas le sens de l’orientation, me perds, et j’aime. Je suis dissipée. Rêveuse. Sûrement pas très courageuse. Amoureuse. Petite fille, j’aimais la géographie. Les cartes. Là où vivent les gens. Je voyage peu maintenant. L’envie reviendra. Une amie ne rêve que de découvertes et part tout le temps. Elle a repris la voiture d’Urli. Moi, j’ai tenté d’apprendre à conduire. Les fous rires avec l’instructeur furent nombreux mais ce ne fut pas gagné. Et ça m’indiffère. Il me semble n’avoir envie que de Venise, alors la voiture… Je change toute la décoration de cet appartement où je vis maintenant. Ne resteront que les fleurs et plantes aux fenêtres, cette lumière, ce calme, et la vie, qui revient.

D’où viens-tu Herman ? – Claude Minière

D’où viens-tu Herman ? Herman avec un H. Et Melville avec le final ajouté par lui. Ecce homo. Les biographes vous apprennent que son père, Allan Melvill, après qu’il eut fait faillite, était devenu fou. Les conditions sociales étaient brutales dans l’Amérique du début du dix-neuvième siècle ! Très tôt le jeune Herman est parti sur la mer : enrôlements, mutineries, désertions, séjours dans les « paradis cannibales » du Pacifique… They that go down to the sea in ships…, connaissait-il ce psaume 107
mis en musique par Purcell ? Les marins partaient normalement pour deux trois ans quand ils chassaient la baleine et les naufrages étaient fréquents… Comment devient-il écrivain ? Probablement avec, plongeant à l’axe du réel, les questions « puritaines » du péché originel, de la prédestination et de la Providence. La question, pourrait-on dire : Qu’est-ce qu’un homme ? De quelle couleur ? Et quel rôle jouent les institutions civilisatrices ?… Le sens d’un mot sous ses significations.
Comment j’ai découvert Melville je ne sais plus. Peut-être bien que ce fut avec Mardi sous sa belle couverture dessinée par Max Ernst, édité chez Robert Marin en 1950. Pendant une escale quelqu’un en aura parlé, ou j’aurais lu un récit qui évoquait un autre récit, ou lors des jours de calme plat je recourrai par hasard à un livre écarté. Ou une phrase dont le rythme, le roulement, l’impétuosité m’a soudain frappé par son accord avec l’Océan… On découvre les choses une à une, jour après jour, par beau temps calme ou dans les tempêtes, traçant une ligne sur une éternité plissée.

Encore cent ans pour Melville

L’envie

L’envie, cette grande absente, revient enfin me chercher. Par ricochet, s’impose, jolie, cette image de toi. Urli, d’abord une allure… un seigneur. Puis un regard, un bon regard, tout de suite curieux de vous. Je n’éprouve pas de nostalgie. Jamais. De la peine oui souvent. D’autorité, j’inscris ces quelques lignes. Je me tairai, mais après.

Là, j’ai envie. Demain, c’est ton anniversaire, scorpion magnifique, lumineux et gentil.

J’ai envie de te photographier, première chose qui me vienne à l’esprit. J’ai envie de te faire plaisir, de te plaire, de te séduire, de t’amuser. J’ai envie de te voir embrasser Laura, notre enfant. J’ai envie de te voir choisir avec un soin méticuleux les fleurs pour un bouquet que tu veux m’offrir. Nos chamailleries, moi j’aime les petits bouquets, toi les grandes brassées. M’acheter des fleurs toute seule reste encore un exercice difficile. J’ai envie que tu me caresses la joue « Tu vas bien ? ». J’ai envie de ton émotion quand tu contemples une statue de marbre, de plâtre,  de bronze (touche mon amour, tu peux). J’ai envie de te fatiguer « Je t’aime, mais qu’est-ce que je t’aime, ça me fatigue ! ». J’ai envie de lire près de toi dans notre lit. Tu me titillais. Je n’ai jamais pu aller au-delà de quatre pages. J’ai envie que tu m’embrasses dans le cou « Tu sens le soleil, la pastèque, l’été. Tu es ma vie ». J’ai envie d’entendre ta voix éclatante quand tu pénètres dans le salon où se trouvent nos livres pêle-mêle « Bonjour la pièce ! Bonjour tout le monde… Sollers, salut ! ». J’ai envie de ton regard. J’ai envie de regarder tes mains. J’ai envie de t’écouter rire et parler avec les amis. J’ai envie que se réalise ce rêve délicieux qui m’a réveillé l’autre matin. Nous étions assis sur un muret. Les jambes dans le vide. Tout était lumineux. Le ciel bleu. Il faisait chaud. Nous partagions des chocolats. Tu te penches vers moi « Qu’est-ce que tu as dans le tien ? Tu me le donnes ? ». C’est ça la vie avec toi, l’harmonie, même dans les rêves. Il y eut quelques disputes, de la vaisselle cassée, pour l’histoire. Mais aucune porte claquée. Je t’ai fait mal deux fois. Toi jamais.

Notre vie ensemble, presqu’un chiffre biblique. Pas de désert, une traversée de jardins,  des odeurs, de la saveur, du goût. Quand vous aimez quelqu’un, aimez-le passionnément et à tout instant, c’est le temps en personne qui vous aime  La phrase de Sollers est vraie. J’en atteste.

Le dernier vénitien – Gilles Hertzog

Au pas nonchalant des chevaux de trait qui halaient le coche d’eau depuis la berge, nous descendîmes le Brenta bordé sur tout son cours des plus riches villégiatures de Vénétie, croisâmes deux barques pavoisées pour une partie de plaisir sur la rivière au son des barcarolles, passâmes devant la villa Pisani à Stra puis la villa Contarini à Mira, où moi à ses côtés, le fresquiste incomparable qu’était mon père s’était tant illustré.
À Fusina, dernier poste sur la Terre ferme, je pris le traghetto pour Venise. L’air sur la Lagune était attiédi par la douce haleine du sirocco. Bientôt apparurent les campaniles dressés en oriflammes au-dessus de la Dominante. Flottant sur la plaine des eaux dans la demi-brume qu’exhalait la chaleur de ce dimanche de septembre, Venise venait vers moi. Elle m’avait attendu, ma patrie fidèle, ma Perle adriatique, la Vénus anadyomène. Je le regardais avec mes rêves.
Débarquant du traghetto, tandis qu’un saute-ruisseau portait un billet chez les miens à Santa Fosca pour avertir de mon arrivée, j’avisai une gondole de venir à couple et, mes malles et mes effets déposés dans le felze, la cabine de bord, nous partîmes pour Saint-Marc.
Parmi les édifices innombrables qui bordent à ce toucher cette plus belle rue du monde qu’est le Grand Canal, passant devant les Sclazi dont la voûte est ornée du Transport de la maison de la Vierge à Lorette puis le palais Labia et son Banquet de Cléopâtre, je me pris à guetter les palais et les sanctuaires abritant une oeuvre de mon père, à mesure que la gondole se frayait un chemin au milieu des embarcations de toutes sortes, péottes, caorlines, taranes, lents chalands de labeur, topi et sampierote avec leur voile au tiers (…)
À mesure que je croisais chacun de ces conservatoires du génie paternel, jaillissaient sous mes yeux le tableau, le retable, la fresque abrités derrière ces augustes façades. Tant d’oeuvres d’un même virtuose se faisant cortège au long du Grand Canal (…)
Sans jamais qu’il l’eût représentée, Venise avait trouvé en Tiepolo, comme le divin Titien jadis, son reflet le plus pur.

La première année – Jean-Michel Espitallier

Ce livre est le récit de la mort de Marina, ma  compagne, survenue le 3 février 2015, puis le journal de ma première année de deuil. Sa rédaction lente, patiente, heurtée, ouvrit, sans que j’en aie d’abord conscience, un espace de recueillement. Elle me donna bientôt les moyens d’une tentative d’élucidation, c’est-à-dire, au fond, de consolation face à la puissance invasive et irrationnelle de la mort. Elle fut aussi cet atelier où, durant cette longue année, je me suis installé pour tenter de redonner du sens à ce qui n’avait plus de sens. Pour tenter de faire. De faire avec. Contre le vide. On comprendra que j’aie choisi de conserver, parfois, la sécheresse des prises de notes, les répétitions, redites, constats tautologiques, qui témoignent d’un état prolongé de sidération que fut l’instant vécu de la mort, puis de cette « certitude du définitif » qu’évoque Roland Barthes. Un cheminement, une recherche tâtonnante, aveugle. Un exorcisme, peut-être. Par voie de conséquence, ce livre interroge, parfois avec une certaine insistance, obsessionnellement, l’inaltérable question du temps. Parce que le temps, qui est la grande affaire de la vie, est aussi celle de la perte, de la mort et du deuil.

L’accord parfait avec soi-même – Philip Roth

Et puis un jour ce fut trop tard. Telle une innocente de conte de fées à qui l’on aurait fait boire par ruse la potion toxique, un beau jour la petite sauterelle en justaucorps noir qui escaladait allègrement le mobilier et les genoux des adultes qui venaient de s’asseoir, poussa, s’étoffa, forcit – son cou et son dos s’élargirent ; elle cessa de se laver les dents et de se brosser les cheveux ; elle qui ne mangeait presque plus rien de ce qu’on lui servait chez elle se mit à dévorer en permanence, à l’école ou à l’extérieur, des cheeseburgers frites, des pizzas, des sandwiches bacon-laitue-tomate, des beignets d’oignon, des milk-shakes à la vanille, de la root beer, des glaces au caramel et des gâteaux en tout genre, si bien que, du jour au lendemain ou presque, elle prit de l’ampleur et se retrouva dans la peau d’une gigasse de seize ans, gauche et négligée, costaude, qui flirtait avec le mètre quatre-vingt et que ses camarades surnommaient Hô Chi Levov.
Alors elle convertit son handicap en machette à tronçonner les salauds de menteurs (…) À présent elle passait sa vie au téléphone, elle qui avait dû naguère mettre au point une stratégie pour pouvoir articuler « allô » en moins de trente secondes si elle décrochait. Elle l’avait bel et bien surmontée, l’angoisse du bégaiement, mais pas comme ses parents et son orthophoniste l’auraient souhaité. Non, elle avait conclu que ce qui lui empoisonnait l’existence, ce n’était pas son bégaiement, mais l’effort futile, l’effort dément qu’elle faisait pour en venir à bout (…) Si elle voulait se libérer, il n’y avait pas trente-six solutions (…) Oui, ce gouffre qui s’ouvrait sous les pieds de son entourage quand elle se mettait à bégayer, elle se libéra en l’ignorant purement et simplement ; son bégaiement ne serait plus le centre de son existence (…) elle laissa tomber ses manières imbéciles, ses préoccupations mondaines dérisoires, les valeurs « bourgeoises » de sa famille. Elle avait perdu assez de temps pour la cause de son nombril. « Je vais pas passer ma vie à lutter nuit et jour contre ce fffoutu bbbégaiement pendant qu’il y a des gosses bbbrûlés vifs par cet incendiaire sanguinaire de Lyndon Bbbaines Johnson. »
À présent toute son énergie refaisait surface sans entraves, toute sa force de résistance qui avait dû passer  ailleurs ; et en cessant de s’empoisonner l’existence avec ce frein, elle connut non seulement la pleine liberté pour la première fois de sa vie, mais aussi l’exaltant sentiment de puissance que donne l’accord parfait avec soi-même.

Pastorale américaine

Trastevere – Jaccottet

Le soleil était couché, mais c’était encore la lumière jaune et la chaleur du jour quand nous sommes descendus dans le Trastevere. Entre des maisons d’ocre orange ou rouge aux murs couverts d’inscriptions impératives et ourlés, dans le bas, d’une écume d’ordures, des ruelles s’insinuaient, grouillantes d’enfants criards et à demi-nus, de filles ténébreuses, de matrones dépeignées ; des chiens et des chats rôdaient parmi les enfants. Parfois, un cheval sortait d’une petite cour pleine de fumier et de poules ; dans les passages les plus étroits, les éventaires de la borsa nera, légers étals de pain, de fruits, de cigarettes, bazars de petits objets de première utilité ; peignes, portefeuilles, lames de rasoir, encombraient la ruelle où il arrivait qu’une calèche se fraie, non sans peine et sans tapage, un chemin. Des guirlandes flétries, des bouquets déteints suspendus en ex-voto sous les niches des Madones rappelaient qu’on était au lendemain d’une grande fête. Souvent, dans ces quartiers pauvres, la chambre donne directement sur le trottoir, c’est une espèce de garage mal éclairé où vit toute une famille qui, à cette heure, a envahi le trottoir : la mère affalée sur une chaise, les enfants ici ou là, il y en a partout, qui puissent, qui jouent, qui se chamaillent, qui pérorent. Sur la place Santa Maria in Trastevere, les riches viennent dîner à la terrasse des restaurants fameux, tandis que des chevaux passent lentement, que le ballon des gamins monte à la hauteur des jets d’eau et que, de la fournaise des cris dans l’ombre grandissante, jaillit comme une étincelle la première étoile, creusant soudain autour du campanile où les cloches se déchaînent un ciel dont on voudrait soudain déployer la fraîcheur de soir sur des épaules qui ne sont pas là.

Reliefs 1946-1948

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