cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Page 3 sur 42

he is timide – Stendhal

Milan 29 mars 1818

The 29th March he has had un coup sensible dans le plus profond de son coeur, un coup qui confirme les choses dans lesquelles he is timide. The M(atilde) lui marquait de la bienveillance ; il semblait que  her  soul   entendit la sienne. Tout à coup the servant lui a dit deux fois qu’elle n’était pas chez elle ; il l’a vue aujourd’hui, she has not said qu’il y avait longtemps qu’elle ne l’avait vu, et la conversation languissait.
Au lieu de la voir every trois jours, il ne la verra que dimanche prochain.
Cet événement a couvert d’un crêpe toute la journée. S’il est réel comme il y a toute apparence :
Sur les noires couleurs d’un si triste tableau
Il faut passer l’éponge ou tirer le rideau.

Journal

Daimler s’en va – Frédéric Berthet

Il fait beau. Il fait incroyablement beau sur Paris. C’est une bénédiction. Daimler est attendri et pense que la vie ne vaut d’être vécue, etc., que dans le cas d’un amour passionné et follement partagé. Ils iraient se promener dans les prés. Ils ne se quitteraient jamais. Elle ne deviendrait pas pute aux Barbades. Ils emmerderaient tout le monde, et, accessoirement, elle serait blonde. Il voit deux pigeons posés sur le toit d’en face, l’un contre l’autre, regardant dans la même direction, celle des gratte-ciel du treizième arrondissement. Daimler prend son Dictionnaire Larousse Universel du XIXe siècle, à l’article Pigeon (tome XII, PAC-POU).
« Deux pigeons s’aimaient d’amour tendre » (La Fontaine)
– Hé hé, pense Daimler, nous y voilà.
« Les pigeons ont en propre un faciès tout spécial et une façon de boire toute particulière. »
– Exactement, approuve Daimler, avant de continuer sur une longue citation de Buffon.
« Tous les pigeons (écrit Buffon) ont certaines qualités qui leur sont communes : l’amour de la société, la douceur des moeurs, la chasteté, c’est-à-dire la fidélité et l’amour sans partage du mâle et de la femelle. La propreté, le soin de soi-même qui supposent l’envie de plaire, l’art de se donner des grâces qui le suppose encore plus ; les caresses tendres, les mouvements doux, les baisers timides qui ne deviennent intimes qu’au moment de jouir ; ce moment même ramené quelques instants après par de nouveaux désirs, de nouvelles approches également nuancées, également senties, un feu toujours durable, un goût toujours constant et, pour plus grand bien encore, la puissance d’y satisfaire sans cesse. »
– Et toc, exulte Daimler. Je savais bien que c’était possible. Sacré Buffon, se dit Daimler, avant de lire la suite, rédigée par un certain Bomare.
« Parfois deux mâles se battent ensemble pour la même femelle, et cela jusqu’à la mort de l’un des prétendants. Il arrive aussi qu’une femelle se dégoûte de son mâle, refuse ses caresses et finisse par le fuir, pour se livrer, par un caprice étrange, au premier venu. »
– Merde, dit Daimler tout haut.
« D’autres fois, un pigeon ne se contente pas d’être infidèle à sa compagne, mais il la force encore à vivre en commun avec une rivale préférée ; il les surveille toutes deux et les bat à l’occasion, pour les contraindre à lui rester fidèles, au moins en sa présence. »
– Tudieu, crie Daimler en s’épongeant le front, comment, au moins en sa présence ?
« On a vu des femelles se tromper, c’est-à-dire s’entresaisir à défaut de mâle, ce qui suppose un tempérament fort chaud chez ces individus. »
– Bon sang de bordel, murmure Daimler, accablé.
Sa vue se brouille.

–  Qui est ce Bomare, hurle Daimler, qui est ce type, où il est ce Bomare ?

Dimanches d’août – Patrick Modiano

À La Baule, au mois d’août. Nous avions loué, par une agence de l’avenue des Lilas, une chambre en bordure du golf miniature. Jusque vers minuit, les éclats de voix et de rire des joueurs nous berçaient. Nous allions boire un verre, sans attirer l’attention de personne à l’une des tables, sous les pins, devant le comptoir au toit d’ardoises vertes où l’on distribuait les cannes et les balles blanches de golf.
Il faisait très chaud cet été-là et nous avions la certitude que l’on ne nous retrouverait jamais ici. L’après-midi, nous suivions le remblai et nous repérions l’endroit de la plage où la foule était la plus dense. Alors, nous descendions sur cette plage, à la recherche d’un tout petit espace libre pour nous étendre sur nos serviettes de bain. Jamais nous n’avons été aussi heureux qu’à ces moments-là, perdus dans la foule au parfum d’ambre solaire. Les enfants autour de nous bâtissaient leurs châteaux de sable et les marchands ambulants enjambaient les corps et proposaient leurs crèmes glacées. Nous étions comme tout le monde, rien ne nous distinguait des autres, ces dimanches d’août.

Dimanches d’août

être captif, là n’est pas la question – Nâzim Hikmet

Je suis dans la clarté qui s’avance.
Mes mains sont pleines de désirs, le monde est beau.

Mes yeux ne se lassent pas de voir les arbres,
les arbres si pleins d’espoir, les arbres si verts.

Un sentier ensoleillé s’en va à travers les mûriers.
Je suis à la fenêtre de l’infirmerie.

Je ne sens pas l’odeur des médicaments.
Les oeillets ont dû fleurir quelque part.

Et voilà, mon amour, et voilà, être captif, là n’est pas la question,
la question est de ne pas se rendre…

1948

Le coeur content – Nanoucha van Moerkerkenland

Zacharie

Le dîner s’est passé comme on aurait pu s’y attendre. À la fin, pour accompagner la poire, Andreï a mis le Concerto pour violon de Mendelssohn pleuré par Itzhak Perlman. Si si si, sol mi mi, si sol fa mi do mi si… On était tous les trois sur le canapé. Ça traînait en longueur. Ai posé ma tête sur les genoux d’Elsa et me suis assoupi. Pour les aider un peu. Andreï a vécu la scène qu’il avait fantasmée cent fois. Le regard clair d’Elsa ne se détournait pas. Il a enroulé un bras autour de son cou. Et il s’est penché vers elle pour l’embrasser.
Les femmes s’éprennent de coïncidences. En amour comme en amitié, elles aiment en fonction du contexte. Elles apprécient leur ami ou leur amant parce qu’il est là, à un moment donné. Lui ou un autre, peu importe. On ne regrette que ce que l’on connaît. Les coeurs sont à prendre et tombent dans les premiers filets qu’on leur tend. Dans une foule de six milliards d’individus, il n’y a pas une seule amitié ni un seul amour à nouer, mais une ribambelle d’unions possibles. Les sentiments sont affaire de circonstances. Raison pour laquelle on ferait mieux de s’en tenir aux premiers paysages explorés.
Si j’en crois mes observations, les femmes ont beaucoup de mal à résister au désir que les hommes ont pour elles. Mais la passion qu’elles éprouvent est d’autant plus précaire qu’elle est narcissique. Elles cèdent. Puis se détournent. Comme si de rien n’était. Puisque ce n’était rien. Frustrés d’avoir entrevu l’objet de leurs pulsions et de se le voir repris, les hommes traitent leurs conquêtes d’une nuit de morues. C’est injuste mais équitable.
Dieu merci, Andreï a été un peu plus finaud. Les Slaves sont prédisposés au grand amour, surtout quand il finit mal. Cette brute a l’âme sensible. Il a fait la cour à Elsa avec suffisamment de patience et de témérité pour vaincre ses résistances. Elles craignait de le blesser et de perdre son amitié si leur histoire tournait court. Maintenant qu’il a désamorcé ces scrupules, Elsa lui est acquise pour un bout de temps. Une femme n’est jamais aussi liée à un homme qu’après s’être refusée. Il faut que la raison crache son venin, pour que le corps s’abandonne.
Y suis un peu pour quelque chose.

Kalymnos – Michel Déon

De Kalymnos, je me souviens d’abord du réveil. Quelques milliers de coqs saluèrent l’aube comme ils avaient déjà salué les douze coups de minuit. Ces cocoricos déchaînés tirèrent le soleil de la mer. Les punaises réintégrèrent leurs bois de lit après une veille gourmande. Je les avais supportées avec stoïcisme et j’aurais voulu dormir quelques heures pour réparer les effets d’une nuit passée sur le qui-vive, mais les coqs n’en finissaient plus de chanter la gloire du jour. Poussant les volets, je contemplai pour la première fois le port où nous avions abordé après le crépuscule. Une large rade s’ouvrait à la mer et des caïques balançaient leurs mâtures à l’abri d’une jetée. Les maisons étaient bleues et les anses de la baie d’un rouge brun à peine taché par quelques maigres buissons. Nous nous habillâmes pour descendre. Le « Palace des Dieux » était une ancienne maison bourgeoise convertie en hôtel par ses propriétaires ruinés. Toute une classe est en train de disparaître dans les îles grecques (…) Notre propriétaire n’avait pas su se « reconvertir ». Dans sa maison délabrée, le papier se détachait du mur par grands pans, dévoilant les lézardes. Une lente moisissure recouvrait, dans leurs cadres dorés, les photos de famille : marins ou officiers moustachus, grand-mères résignées ou grands-pères autoritaires engoncés dans des cols durs. La veille au soir, un enfant nous avait accueillis, désigné notre chambre et réclamé les passeports, mais le matin ce fut Mme Goulos qui se montra. Elle parlait français et nous apprit tout de suite qu’aux beaux jours elle avait vécu en Tunisie, à Sfax, et à Paris dans un appartement de la place de la République qu’elle évoquait comme un lieu de délices (…)
Un jardin en friche, planté seulement de quelques citronniers chargés de fruits, bordait la véranda où elle nous installa. Les coqs se taisaient. La chaleur montait. Une chaleur que je ne connaissais pas encore ou plutôt à laquelle ne me m’attendais pas, car sa moiteur, son poids me rappelaient brusquement, je ne sais pourquoi, une matinée à Biskra. M. Goulos apparut, la paupière lourde, le cheveux hérissés en épis, chaussé de pantoufles et habillé d’un pyjama. Le pyjama, en Grèce, est un costume diurne. Je suppose que la nuit on l’enlève.

Pages grecques

Haute Couture – Florence Delay

Insatisfait des tissus existant pour le jour comme pour le soir Balenciaga en avait cherché d’autres. C’est pour lui que des sociétés textiles fabriquèrent le gazar, par exemple, soie ample, aérienne, impérieuse. Zurbarán, lui, tissait avec des pinceaux. Devant les créations de l’un et de l’autre on se dit que l’étoffe elle-même a eu l’idée de la forme et, réciproquement, que la forme a choisi l’étoffe.

Il est des tissus nus comme des esprits saints
Durs comme des tambours, noirs comme des agates,
Et d’autres excessifs, étrangers, incertains

Ayant la sûreté des choses délicates :
La soie et le gazar, le taffetas, l’escot
Qui chantent les transports de la chair et du mot.

C’est mon ami Jacques Roubaud qui, sur ma demande, imagina ces nouveaux tercets au sonnet Correspondances de Baudelaire.

Ma rêverie a mené le peintre devant une robe du soir, plus noire que le fond de ses tableaux, devant un ruban en satin de soie rose noué dans le dos – l’âme de la robe ?
Mais que deviennent les robes sans celles qui les ont portées ?

*

Derrière la maison, il y a une petite terrasse sous une treille – Jaccottet

Derrière la maison, il y a une petite terrasse sous une treille, d’où par trois degrés de pierre on passe au jardin, clos d’un mur sur lequel des choses ont l’air peintes. C’est la nuit. On tire le vieux canapé contre le mur de la cuisine, on apporte une fiasque et des verres. Il fait doux. Le garçon, vêtu d’une couverture bleu pâle, danse avec un vélo argenté devant les figuiers ; puis Constanza, maigre elle aussi comme un garçon, les jambes nues, avec son visage aigu, ses yeux étincelants sous les cheveux blonds, danse à son tour sous les feuilles ; le gramophone joue n’importe quoi. Le berger poursuit la bergère, la fille provoque le garçon, ils dansent, elle est trop leste, il ne l’attrapera pas, ils ne veulent plus s’arrêter de danser et les petits enfants de la maison se réveillent à cause de la musique : « Guarda, guarda !« , ils se penchent à la fenêtre, on les gronde, le berger et la bergère tourbillonnent comme des fous, vaguement éclairés par la lampe de la cuisine, ils s’aiment déjà sous leur masque blême, et enfin s’affalent, essoufflés, riant, dans leur costume en désordre, heueux comme d’un baiser secret. La petite fille à la fenêtre s’est endormie.

Libretto

Le dossier M – Grégoire Bouillier

Niveau 15

Ce qu’il y a de bien avec la beauté, c’est qu’elle n’est pas la laideur. J’ai encore l’air d’enfoncer une porte ouverte, mais celle-ci est battante. Car la beauté n’est pas seulement un avantage en soi : elle présente aussi l’avantage d’être ce qu’elle n’est pas et ainsi la beauté est-elle doublement avantageuse : pleine de grâce avec les filles comme M, tandis qu’elle est sans pitié avec les filles comme, l’autre jour, il y a quoi ? six, sept mois ? C’est ce que je dirais.
C’était un samedi et je lisais le journal dans un café en mangeant un club-sandwich (pas très bon) et il y avait cette gamine de treize ou quatorze ans qui discutait à une table voisine avec sa copine et, à un moment, cette gamine de treize ou quatorze ans a dit, je l’ai très distinctement entendue dire : « De toute façon, je suis moche. C’est comme ça » et
je ne sais pas
il y avait dans le ton de sa voix
je n’avais pas pu m’empêcher de jeter un regard en coin et c’était vrai : elle était moche. Elle était laide. Elle n’exagérait pas. Elle ne jouait pas les jolies filles ou mêmes les filles quelconques qui font des chichis pour qu’on les rassure sur leur compte alors qu’elles savent n’avoir aucune raison réelle et sérieuse de s’inquiéter, non, cette gamine n’avait aucun doute sur son physique, son physique ne lui laissait pas le choix, sa disgrâce était évidente (…) et qu’une gamine de treize ou quatorze ans puisse porter sur elle un jugement aussi rédhibitoire : j’en avais eu le coeur serré. Qu’elle puisse avouer aussi franchement, à haute et intelligible voix, à son âge, sans buter sur les mots, qu’elle était moche, aussi moche que certaines sont super-belles, sans se cacher la cruauté de cette vérité, sans chercher d’échappatoire ni même attendre de démenti ou de réconfort, surtout pas.

Livre 1

Les bijoux indiscrets – Diderot

Chapitre VI
Premier essai de l’anneau

Mangogul se rendit le premier chez la grande sultane ; il y trouva toutes les femmes occupées d’un cavagnole ; il parcourut des yeux celles dont la réputation était faite, résolu d’essayer son anneau sur une d’elles, et il ne fut embarrassé que du choix. Il était incertain par qui commencer, lorsqu’il aperçut dans une croisée une jeune dame du palais de la Manimonbanda : elle badinait avec son époux ; ce qui parut singulier au sultan, car il y avait plus de huit jours qu’ils étaient mariés : ils s’étaient montrés dans la même loge à l’Opéra, et dans la même calèche au petit cours ou au bois de Boulogne ; ils avaient achevé leurs visites, et l’usage les dispensait de s’aimer, et même de se rencontrer. « Si ce bijou, disait Mangogul en lui-même, est aussi fou que sa maîtresse, nous allons avoir un monologue réjouissant ». Il en était là du sien, quand la favorite parut.
« Soyez la bienvenue, lui dit le sultan à l’oreille. J’ai jeté mon plomb en vous attendant.
– Et sur qui ? lui demanda Mirzoza.
– Sur ces gens que vous voyez folâtrer dans cette croisée, lui répondit Mangogul du coin de l’oeil.
– Bien débuté », reprit la favorite.
Alcine (c’est le nom de la jeune dame) était vive et jolie. La cour du sultan n’avait guère de femmes plus aimables, et n’en avait aucune de plus galante (…)
Le sultan tourna sa bague sur elle. Un grand éclat de rire, qui était échappé à Alcine à propos de quelques discours saugrenus que lui tenait son époux, fut brusquement syncopé par l’opération de l’anneau ; et l’on entendit aussitôt murmurer sous ses jupes : « Me voilà donc tiré ; vraiment j’en suis fort aise ; il n’est rien tel que d’avoir un rang. Si l’on eût écouté mes premiers avis, on m’eût trouvé mieux qu’un émir ; mais un émir vaut encore mieux que rien. »

Fièrement propulsé par WordPress & Thème par Anders Norén