cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : avril 2016

Est-ce ma dernière maison ? Colette

    Est-ce ma dernière maison ? Je la mesure, je l’écoute, pendant que s’écoule la brève nuit intérieure qui succède immédiatement, ici, à l’heure de midi. Les cigales et le clayonnage neuf qui abrite la terrasse crépitent, je ne sais quel insecte écrase de petites braises entre ses élytres, l’oiseau rougeâtre dans le pin crie toutes les dix secondes, et le vent de ponant qui cerne, attentif, mes murs, laisse en repos la mer plate, dense, dure, d’un bleu rigide qui s’attendrira vers la chute du jour.
Est-ce ma dernière maison, celle qui me verra fidèle, celle que je n’abandonnerai plus ? Elle est si ordinaire qu’elle ne peut pas connaître de rivales.
J’entends tinter les bouteilles qu’on reporte au puits, d’où elles remonteront, rafraîchies, pour le dîner de ce soir. L’une flanquera, rose de groseille, le melon vert; l’autre, un vin de sable trop chaleureux, couleur d’ambre, convient à la salade – tomates, piments, oignons, noyés d’huile – et aux fruits mûrs. Après le dîner, il ne faudra pas oublier d’irriguer les rigoles qui encadrent les melons, et d’arroser à la main les balsamines, les phlox, les dahlias, et les jeunes mandariniers (…) plantés par qui ? Je ne sais. Peut-être pour moi. Les chats attaqueront par bonds verticaux les phalènes, dans l’air de dix heures bleu de volubilis. Le couple de poules japonaises, assoupi, pépiera comme un nid, juché sur les bras d’un fauteuil rustique. Les chiens, déjà retirés du monde, penseront à l’aube prochaine, et j’aurai le choix entre le livre, le lit, le chemin de côte jalonné de crapauds flûteurs.
Demain, je surprendrai l’aube rouge sur les tamaris mouillés de rosée saline, sur les faux bambous qui retiennent, à la pointe de chaque lance bleue, une perle (…) Et puis, le bain, le travail, le repos… Comme tout pourrait être simple…

La naissance du jour

Faire place – Supervielle

Disparais un instant, fais place au paysage,
Le jardin sera beau comme avant le déluge,
Sans hommes, le cactus redevient végétal,
Et tu n’as rien à voir aux racines qui cherchent
Ce qui t’échappera, même les yeux fermés.
Laisse l’herbe pousser en dehors de ton songe
Et puis tu reviendras voir ce qui s’est passé.

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Masao Yamamoto

Le paradis de Cézanne – Sollers

    Mieux qu’un Français de l’époque, Rilke, revenant de Venise, ressent intensément la beauté de Paris (« il était merveilleux, aujourd’hui, d’arriver sur les quais vastes, frais, battus par les vents ») ; il sait qu’avec Rodin et Cézanne il touche à une nouvelle présentation du monde. Pourquoi ce peintre plus que les autres ? Il nous répond précisément en octobre 1907. « Même quand on ne regarde aucun de ses tableaux en particulier, rien qu’en restant debout entre les deux salles, on sent leur présence se reformer avec une colossale réalité. » Cézanne opère pendant le sommeil et même sans qu’on le regarde : présence.
(…) Dans le tableau, « tout se passe comme si chaque point était au courant de chacun des  autres », ce qui fait que le tableau « tout entier, finalement,  fait équilibre au réel » (je souligne).

Paul-Cézanne-1839-1906-In-the-Woods-ca.-1900-Private-Collection

un peu d’hygiène mentale, que diable ! Etty

   il y a une chose dont tu dois te persuader une bonne fois, ma petite : ce n’est pas la concrétisation de grandes idées vagues qui t’apportera quoi que ce soit. L’essai le plus mince, le plus insignifiant que tu parviens à écrire vaut mieux que tout le flot d’idées grandioses dont tu te grises. Garde tes pressentiments et ton intuition, c’est une source où tu puises, mais tâche de ne pas t’y noyer ! Organise un peu tout ce fatras,un peu d’hygiène mentale, que diable ! Ton imagination, tes émotions intérieures, etc., sont le grand océan sur lequel tu dois conquérir de petits lambeaux de terre, toujours menacés de submersion. L’océan est un élément grandiose mais, l’important, ce sont ces petits lambeaux de terre que tu sais lui arracher… N’oublie jamais cela. Ne surestime pas ces orgies de vie intérieure, ne va pas te croire pour autant au nombre des « élus » et supérieure aux gens « ordinaires » dont la vie intérieure t’est, après tout, parfaitement inconnue ; mais si tu continues à te griser et à te délecter de tous tes remous intérieurs, tu n’es qu’une chiffe molle et une bonne à rien.
Ne perds pas de vue la terre ferme et cesse de gigoter impuissante au milieu de l’océan.

Journal, Etty Hillesum

1941

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