cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : mai 2016

Sei Shônagon

Choses qui font naître un doux souvenir
du passé
Les roses trémières desséchées.
Un petit morceau d’étoffe violette ou couleur
de vigne, qui vous rappelle la confection
d’un costume, et que l’on découvre
dans un livre où il était resté, pressé.
Un jour de pluie où l’on s’ennuie, on retrouve
les lettres d’un homme jadis aimé (…)
Une nuit où la lune est claire.

IMG_3630

Saitô Kyoshi, Maiko, Kyoto, 1961

Là,

   Là, j’ai envie de te photographier. Première chose qui me vienne à l’esprit (c’est curieux). J’ai envie de te faire plaisir, de te plaire, de te séduire, de t’amuser. J’ai envie de te voir embrasser Laura, notre enfant. J’ai envie de te voir choisir avec un soin méticuleux les fleurs pour un bouquet que tu veux m’offrir. Nos fausses chamailleries, j’aime les petits bouquets toi les larges brassées. M’acheter des fleurs toute seule reste  un exercice difficile malgré le temps qui va. J’ai envie que tu me caresses la joue « Tu vas bien ? » J’ai envie de sentir ton émotion devant une statue de marbre, de plâtre, de bronze (touche mon amour, tu peux). J’ai envie de te fatiguer « Je t’aime, mais qu’est-ce que je t’aime, ça me fatigue ! ».  J’ai envie de lire près de toi dans notre lit. Tu me titillais. Je n’ai jamais pu aller au-delà de quatre pages. J’ai envie que tu m’embrasses dans le cou « Tu sens le soleil, la pastèque, l’été. Tu es ma vie. »  J’ai envie d’entendre ta voix éclatante quand tu pénètres dans le salon avec nos livres pêle-mêle : « Bonjour la pièce ! Bonjour tout le monde… Sollers ! Salut !  »  J’ai envie de ton regard. J’ai envie de regarder tes mains. J’ai envie de t’écouter rire et parler avec les amis. J’ai envie que se réalise ce rêve délicieux qui m’a réveillé l’autre matin. Nous sommes assis sur un muret. Les jambes dans le vide. Tout est lumineux. Le ciel bleu. Il fait chaud. Nous partageons des chocolats. Tu te penches vers moi « Qu’est-ce que tu as dans le tien ? Tu me le donnes ? » – C’est ça la vie avec toi, l’harmonie, même dans les rêves. Il y eut quelques disputes, de la vaisselle cassée, pour l’histoire, mais aucune porte claquée. Je t’ai fait très mal deux fois. Toi, jamais. Notre vie ensemble, presqu’un chiffre biblique. Pas de désert, des jardins, des odeurs de la saveur du goût. Quand vous aimez quelqu’un, aimez-le passionnément et à tout instant, c’est le temps en personne qui vous aime. La phrase de Sollers est vraie. J’en atteste.

Paysage – Cesare Pavese

C’est le jour où les brumes s’élèvent du fleuve
vers la belle cité, au milieu de collines et de prés,
et la voilent comme un souvenir. Les vapeurs entremêlent
les verts, mais les femmes aux couleurs éclatantes
y marchent encore. Elles vont souriantes
dans la blanche pénombre : dans la rue, il peut tout arriver.
Il peut arriver que l’air saoule.

Le matin
se sera révélé dans un vaste silence,
étouffant chaque voix. Et même le mendiant,
sans ville ni maison, l’aura respiré
comme il aspire à jeun son verre d’eau-de-vie.
Ça vaut la peine d’avoir été trahi par la plus douce bouche
ou bien d’être affamé, si l’on sort sous ce ciel
et qu’on retrouve en respirant les plus frêles souvenirs.

Chaque rue, chaque arête tranchée de maison
conserve dans la brume un ancien tremblement :
celui qui le ressent ne peut s’abandonner. Ni même
abandonner
son ivresse tranquille qui se nourrit de choses
chargées d’une vie dense, découvertes au détour
d’une maison, d’un arbre, d’une pensée soudaine.
Les gros chevaux aussi qui passeront à l’aube
au milieu de la brume, parleront de jadis.
Ou peut-être un enfant échappé de chez lui
Reviendra justement aujourd’hui où la brume
s’élève sur le fleuve, et il oubliera la vie,
les misères, la faim, la parole trahie,
pour s’arrêter au coin d’une rue, en buvant le matin.
Ça vaut la peine de revenir, même si l’on a changé.

IMG_3267

(Paysage, Osvaldo Licini, 1924)

de regards en regards – Rimbaud

   … Il est l’affection et l’avenir, la force et l’amour que nous, debout dans les rages et les ennuis, nous voyons passer dans le ciel de tempête et les drapeaux d’extase.
Il est l’amour, mesure parfaite et réinventée, raison merveilleuse et imprévue, et l’éternité : machine aimée des qualités fatales. Nous avons tous eu l’épouvante de sa concession et de la nôtre : ô jouissance de notre santé, élan de nos facultés, affection égoïste et passion pour lui, lui qui nous aime pour sa vie infinie…
Il ne s’en ira pas, il ne redescendra pas d’un ciel, il n’accomplira pas la rédemption des colères de femmes et des gaîtés des hommes et de tout ce péché : car c’est fait, lui étant, et étant aimé.
Ô ses souffles, ses têtes, ses courses : la terrible célérité de la perfection des formes et de l’action.
Ô fécondité de l’esprit et immensité de l’univers !
Son corps ! Le dégagement rêvé, le brisement de la grâce croisée de violence nouvelle !
Sa vue, sa vue ! tous les agenouillages anciens et les peines relevés à sa suite.
Son jour ! l’abolition de toutes souffrances sonores et mouvantes dans la musique plus intense.
Son pas ! les migrations plus énormes que les anciennes invasions.
Ô Lui et nous ! l’orgueil plus bienveillant que les charités perdues.
Ô monde ! et le chant clair des malheurs nouveaux !
Il nous a connus tous et nous a tous aimés. Sachons, cette nuit d’hiver, de cap en cap, du pôle tumultueux au château, de la foule à la plage, de regards en regards, forces et sentiments las, le héler et le voir, et le renvoyer, et au haut des déserts de neige, suivre ses vues, ses souffles, son corps, son jour.

Illuminations    

(dernière page)

le point à partir duquel naissent les lucioles – Yannick Haenel

   La solitude est-elle politique ? Son expérience, en tout cas, vous accorde à la possibilité de lancer, d’une manière nouvelle, les trois dés : Dieu, poésie, politique. De rejouer leurs combinaisons. D’écouter ce qui s’écrit à travers eux.
Pas besoin d’être croyant pour dire : « Dieu ». Nul besoin de composer des poèmes pour vivre la poésie. Ni de s’affilier à un parti pour être politique.
Précisément, la solitude dont je parle défait les adhésions, elle déjoue l’idée même d’identité : en elle, le spirituel, le poétique et le politique se rencontrent à travers l’éclair d’une chance qui repousse les démons du conditionnement continuel.
Personne n’est épargné par ce conditionnement, personne n’est indemne : le dégagement rêvé implique qu’on traverse sa propre solitude. C’est-à-dire qu’on vive le rapport avec la servitude contemporaine comme une endurance extatique.
Voilà : la solitude est le nom d’une expérience extatique qui n’a pas besoin des extériorités classiques de l’extase. Un silence dira mieux la nature du soulèvement qui l’habite.
Parvenir à être seul – vraiment seul -, c’est rejoindre ce point du monde que je poursuis depuis mon arrivée en Italie. C’est le « point le plus vivant » de Dante – le point à partir duquel naissent les lucioles. Dans les ténèbres absolues, il n’y a qu’elles qui brillent. On croit toujours que les lucioles ont disparu, que leur lumière est morte, et puis le point le plus vivant renaît.
Lancer les trois dés est une manière de faire briller les lucioles.

Yannick Haenel  : « Je cherche l’Italie »

pour moi tu es désert et mer – Ingeborg Bachmann

   Vienne, ce 24 juin 1949

   … Parfois je n’ai qu’une envie, c’est de partir et de venir à Paris, de sentir comment tu me saisis les mains, comment tu me saisis toute entière avec des fleurs et puis de nouveau de ne pas savoir d’où tu viens ni où tu vas. Pour moi tu viens de l’Inde ou d’un autre pays encore plus lointain, sombre et brun, pour moi tu es désert et mer et tout ce qui est secret. Je ne sais toujours rien de toi et c’est la raison pour laquelle j’ai souvent peur pour toi, je ne peux pas m’imaginer que tu aies les mêmes choses à faire que nous autres ici. Il faudrait que j’aie un château pour nous et que je te fasse venir auprès de moi, pour que tu puisses y être mon seigneur ensorcelé, nous y aurions beaucoup de tapis et de la musique, et nous inventerions l’amour.

Correspondance avec Paul Celan

imgres-1

une rose… Pasolini

Mon pauvre jardin, tout entier
de pierre… Mais j’ai acheté un laurier-rose
– nouvel orgueil de ma mère –
et des vases de fleurs de toutes sortes,
et même un petit moine de bois, un angelot
obéissant et rose, un peu voyou,
trouvé à Porta Portese, en allant
chercher des meubles pour cette nouvelle maison. De couleurs,
guère, la saison est si peu avancée ; des ors
légers de lumière, et des verts, tous les verts…
Rien qu’un peu de rouge, farouche et splendide,
à demi caché, amer, sans joie :
une rose. Humble, elle pend
à la branche adolescente, comme à une meurtrière,
reste timide d’un paradis en morceaux…
De près, elle est encore plus humble, on dirait
une pauvre chose nue et sans défense,
une pure attitude
de la nature, qui se trouve à l’air, au soleil,
vivante, mais d’une vie qui la trompe,
et l’humilie, qui lui fait presque honte
d’être aussi fruste
dans son extrême tendresse de fleur.
Je m’approche plus encore, j’en sens l’odeur…
rien ne peut exprimer une existence entière !
Je renonce à tout acte… Je sais seulement
que dans cette rose je reste à respirer
en un seul pauvre instant,
l’odeur de toute ma vie : l’odeur de ma mère…

Pier Paolo Pasolini, Poésies 1943-1970

imgres

Promesse – Hermann Hesse

La mer en mesures égales
Chante. Le vent d’ouest hurle et rit.
Les nuées passent en rafales
Sans qu’on les voie il fait trop nuit.

Et je songe qu’ainsi ma vie
Ténébreuse, sans réconfort
Sauvage ouragan s’est enfuie
Dans l’âpre nuit, sans astres d’or.

Mais est-il nuit assez obscure
Ou voyage assez incertain
Pour n’être pas promesse sûre
D’un proche et lumineux matin ?IMG_1438

(Ansel Adams)

L’Amant – Hermann Hesse

Ton ami maintenant veille en la nuit clémente,
Encore chaud de toi, encore empli de ton odeur,
De tes regards, de tes cheveux, de tes baisers
– Ô minuit, lune, étoile, et nébulosités bleues !
En toi, ma bien aimée, mon rêve monte
De profondeurs comme de mers, de monts, d’abîmes,
Gicle en déferlements, se disperse en écume,
Et n’est soleil, racine, bête,
Qu’afin de se tenir à tes côtés,
Tout près de toi, à tes côtés.
Saturne et lune tournent loin de mes regards,
Dans la seule fleur pâle je vois ton visage,
Et je ris calme, et je pleure ivre,
Bonheur, malheur, ont disparu
– Que toi, que toi et moi, plongés,
Dans le Tout profond, dans la mer profonde,
Où nous sommes perdus,
Où nous mourons et où nous renaissons.

IMG_2673

Gerhard Richter

Fièrement propulsé par WordPress & Thème par Anders Norén