cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : juin 2016 Page 1 of 2

L’art de la joie – Goliarda Sapienza

   Nina rit en levant la tête, elle rit d’un rire éclatant, appel qui fend des champs infinis de seigne et de coquelicots. Un appel aux oiseaux, à l’aube lente qui s’étend, blanche, en émail, comme lorsqu’on se lève tôt, pour pétrir le pain.

Un soir, Haut-Brion m’a sauvé la vie… – Jay McInerney

   Un soir, Haut-Brion m’a sauvé la vie. Bon, la vie, c’est peut-être exagéré, mais ma dignité, certainement. J’étais arrivé en retard à un dîner à La Grenouille, ce temple compassé de la haute cuisine new-yorkaise. Onze autres convives étaient déjà assis. L’hôtesse, une princesse d’Asie, s’exclama :  » Ah ! voici Jay, il s’y connaît en vins. Il va nous dire ce que nous sommes en train de boire. » Avant que j’aie pu trouver un objet lourd pour lui fracasser la tête, le sommelier me tendit un verre et m’y versa le vin d’une carafe. Puis il fit un pas en arrière et me sourit d’un air suffisant tandis que les autres invités levaient vers moi des yeux interrogateurs, et non seulement eux, mais aussi les clients des tables voisines.
Toute cette scène me rappelait le rêve classique où l’on se tient nu devant les élèves d’une classe. Résigné jusqu’au désespoir, je mis le nez dans le verre. « Haut-Brion », déclarai-je, provoquant dans l’assistance un hoquet de surprise. J’examinai la robe et bus une gorgée. « 1982 », me prononçai-je.
Cela fait, je m’assis et goûtai silencieusement l’admiration générale dont j’étais l’objet, sans rien révéler de ma méthodologie. Mais le temps a passé et je peux bien dire mon petit secret. Je savais que mon hôtesse buvait principalement des bordeaux de premier et qu’elle connaissait ses millésimes. Mais le coup de chance, c’était qu’elle eût choisi du Haut-Brion, le premier cru classé à l’arôme le plus singulier, impossible à confondre avec un autre. Pour entrer davantage dans les détails, un Haut-Brion bien mûr sent la boîte à cigares contenant un Montecristo, une truffe noire et une brique chauffée à blanc et posée en équilibre sur une vieille selle. Il est profond et complexe comme un sonnet de Shakespeare. Une fois qu’on en a bu, on ne l’oublie plus jamais et le désir d’en reboire ne nous quitte plus. C’est le premier cru des poètes et des amoureux, et non celui des P-DG et des collectionneurs de trophées.

Bacchus et moi

mensonge romantique et vérité romanesque – René Girard

   Nous portons en nous une hiérarchie du superficiel et du profond, de l’essentiel et de l’accessoire, que nous appliquons instinctivement à l’œuvre romanesque. Cette hiérarchie, d’inspiration « romantique », « individualiste » et « prométhéenne » nous cache certains aspects essentiels de la création artistique. Nous avons l’habitude, par exemple, de ne jamais prendre au sérieux le symbolisme chrétien, peut-être parce qu’il est commun à beaucoup d’œuvres médiocres et sublimes. Nous attribuons à ce symbolisme un rôle purement décoratif lorsque le romancier n’est pas chrétien, purement apologétique lorsque le romancier et chrétien. Une critique vraiment « scientifique » renoncerait à tous ces jugements a priori et elle noterait les convergences étonnantes entre les diverses conclusions romanesques. Si nos préjugés pro et contra n’érigeaient pas une cloison étanche entre l’expérience esthétique et l’expérience religieuse, les problèmes de la création nous apparaîtraient dans une lumière neuve. Nous n’amputerions pas l’œuvre dostoïevskienne de toutes ses méditations religieuses. Nous découvririons dans Les Frères Karamazov des textes aussi précieux, pour l’étude de la création romanesque, que ceux du Temps retrouvé de. Et nous comprendrions enfin que le symbolisme chrétien est universel car il est seul capable d’informer l’expérience romanesque.

Les privilèges – Stendhal

God me donne le brevet suivant,

Article 1
Jamais de douleur sérieuse jusqu’à une vieillesse fort avancée : alors non douleur, mais mort, par apoplexie, au lit pendant le sommeil sans aucune douleur morale ou physique. Chaque année, pas plus de trois jours d’indisposition. Le corpus et ce qui en sort inodore.

Article 2
Les miracles suivants ne seront aperçus ni soupçonnés par personne.

Article 3 (= 4)
Miracle. Le privilégié ayant une bague au doigt et serrant cette bague en regardant une femme, elle devient amoureuse de lui à la passion comme nous croyons qu’Héloïse le fut d’Abélard. Si la bague est un peu mouillée de salive, la femme regardée devient seulement une amie tendre et dévouée. Regardant une femme et ôtant une bague du doigt les sentiments inspirés en vertu des privilèges précédents cessent. La haine se change en bienveillance en regardant l’être haineux et frottant une bague au doigt. Ces miracles ne pourront avoir lieu que 4 fois par an pour l’amour passion, 8 fois pour l’amitié, 20 fois pour la cessation de la haine, et 50 fois pour l’inspiration d’une simple bienveillance.

Article 4 (=5)
Beaux cheveux, excellentes dents, belle peau jamais écorchée. Odeur suave et légère. Le 1er février et le 1er juin de chaque année les habits du privilégié deviennent comme ils étaient la troisième fois qu’il les a portés.

(jusqu’à l’article 23)

Haydn, un jazz de durée, sans dépression – Sollers

   Haydn est le musicien qui ne cesse de revenir dans ma vie.
En quatuors, en sonates.
Après avoir réécouté tous les grands préférés – Gesualdo, Purcell, Monteverdi, Scarlatti, Vivaldi, Bach, Hændel, Mozart -, c’est lui, de nouveau, qui fait signe au moment du plus grand silence. Il reste dans son secret, non omnis moriar.
Je pense à un monde reconstruit selon lui, redressement harmonique : par-delà le bien et le mal, la mort et son faux dieu, selon la série trouvée des substances et des densités. On le touche à peine, il répond, il tourbillonne en cascade – saut, arrêt, saut, intermittence -, il s’éclipse, glisse, roule, troue, repart. Phrases où il n’y aurait que des verbes. Haydn est un jazz de longue durée, sans dépression, sans espoir. Armstrong l’a écouté ? Miles Davis ? Et Charlie Parker, Billie Holiday, Count Basie, Monk ? On décide de l’imaginer. La plus grande variété rythmique : museau, doigts, éclaircies, fourrés, pluie d’acier (…)
Mallarmé qui compare les lettres de Voltaire à Haydn : « Le concis ou le dégagé ». Voici donc la raison même, enfin réaccordée à la création, aux saisons.

La guerre du goût

l’été – Rimbaud

À quatre heures du matin, l’été,
Le sommeil d’amour dure encore.
Sous les bocages s’évapore
L’odeur du soir fêté.

Là-bas, dans leur vaste chantier
Au soleil des Hespérides,
Déjà s’agitent – en bras de chemise –
Les Charpentiers.

Dans leurs Déserts de mousse, tranquilles,
Ils préparent les lambris précieux
Où la ville
Peindra de faux cieux.

Ô, pour ces Ouvriers charmants
Sujets d’un roi de Babylone,
Vénus ! quitte un instant les Amants
Dont l’âme est une couronne.

Ô Reine des Bergers,
Porte aux travailleurs l’eau-de-vie,
Que leurs forces soient en paix
En attendant le bain dans la mer à midi.

Une saison en enfer

 

Et je fais halte et suis heureux – Milan Kundera

   Je vois un chemin dans les champs. Je vois la terre de ce chemin, rayée par les roues des charrois paysans. Et, le long du chemin, l’herbe si verte que je ne peux m’empêcher de la caresser.
Tout autour, de petits champs, pas les vastes surfaces remembrées des coopératives. Comment ? Ce n’est pas un paysage de notre temps que je parcours ? Quel paysage est-ce donc ?
Je vais plus loin et voici devant moi, à la lisière d’un champ, un églantier. Plein de menues roses sauvages. Et je fais halte et suis heureux. Je m’assieds dans l’herbe au pied du buisson et bientôt je m’allonge. Je sens mon dos toucher la terre velue. Je la palpe avec mon dos. Je la retiens avec mon dos et la prie de ne pas craindre de m’être lourde et de reposer sur moi de tout son poids.

La plaisanterie

chanson de geisha

Tu guides mes pas dans la danse
et ma chevelure se dénoue
Dans ton étreinte j’entrevois les peines
d’un fugitif amour
Je suis à la fois troublée et heureuse

geisha4

(Gong Li  –  Paolo Roversi)

Fruits – Philippe Jaccottet

Dans les chambres des vergers
ce sont des globes suspendus
que la course du temps colore
des lampes que le temps allume
et dont la lumière est parfum

On respire sous chaque branche
le fouet odorant de la hâte

Ce sont des perles parmi l’herbe
de nacre à mesure plus rose
que les brumes sont moins lointaines

des pendeloques plus pesantes
que moins de linge elles ornent

Comme ils dorment longtemps
sous les mille paupières vertes !

Et comme la chaleur

par la hâte avivée
leur fait le regard avide !

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(Klimt, Le Pommier)

je me demande si les grenouilles se surveillent – Neruda

Combien il est difficile sur cette planète
de nous aimer tranquillement :
tout le monde regarde les draps,
ils troublent tous ton amour (…)

Je me demande si les grenouilles
se surveillent et éternuent,
si elles murmurent dans les mares
contre les grenouilles illégales,
contre le plaisir des batraciens.
Je me demande si les oiseaux
ont des oiseaux ennemis
et si le taureau écoute les boeufs
avant de se retrouver avec la vache.

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