cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : août 2018

Sur le seuil – Jaccottet

C’est sous le toit ajouré des arbres, à peine est-on entré dans cet abri, où le soleil ne brûle plus, dans la maison qui n’est jamais fermée, et il y a une fraîcheur, un parfum inséparables l’un de l’autre. Le ciel descend dans les feuilles. Sous les pins, l’ombre est sans épaisseur. C’est le camp des oiseaux. Leur envol paraît brusque, accompagné souvent de criailleries ; ensuite, au contraire, même volant vite, ils semblent calmes, entre les troncs. Leur vol s’efface à mesure. C’est aussi comme si l’on marchait dans sa propre maison.
À mi-hauteur d’une pente assez raide, sous les pins, tout à côté du sentier discret, le terrain se creuse, il s’y forme une espèce de vague tranchée au bout de laquelle se dresse un mur étroit ; c’est de la roche, toute bossuée, mais à peine visible sous la mousse qui la couvre ; c’est comme une très ancienne porte, car au pied du mur il y a une ouverture, une bouche, comme aux fontaines, à ras du sol, où s’entassent les feuilles mortes, où le pied glisse, hésite (…)
On est debout à cette porte, appuyé à ses montants de pierre immémoriale, et dont la chute nous briserait. Comme un pèlerin écoutant matines, mais sonner dans un espace inconnu, pour un dieu encore sans nom. Ou comme celui qui entend pour la toute première fois des voix converser il ne sait où, près de lui pourtant, mais il ne parvient pas à les localiser, ce devaient être des enfants, une seule enfant qui chantonnait. Toutefois, c’était autre chose, autre chose sans quoi il n’y aurait ni distance, ni air, ni mouvement ; le lointain qui déchire, qui appelle. Source fabuleuse. Surplus du grenier des eaux.

Paysages aux figures absentes

Sur le seuil

Il y a toutes sortes de blancs – Michaël Ferrier

Il y a toutes sortes de blancs. Il y a un blanc ignoble, un blanc immonde, le blanc terrible du cadavre et du drap qui le recouvre. Le blanc blafard et blême des ruptures, le blanc livide des trahisons. Mais le blanc n’est pas une couleur unie, homogène. Le blanc n’est même pas une couleur, c’est la condition de toute couleur, la lumière personnifiée. Il y a toutes sortes de blancs. Il y a le blanc légèrement bleuté qui monte le matin des arbres du pays de Sceaux. Il y a le blanc rose de l’aube sur les murs du Lycée Lakanal ou sur les pentes du cimetière de Montmartre. Le blanc de la fenêtre, immaculé et incolore, où l’on s’appuie pour respirer un peu d’air frais et regarder les oiseaux qui s’envolent dans le ciel blanc et pur. Le blanc crayeux de la Corse, des fromages et du beurre frais, le blanc des pêches et de la vigne, le sémillon, la muscadelle, l’entre-deux-mers, le merlot blanc. Il y a le blanc diffus des salles obscures, le blanc d’argent du grand écran, quand Hitchcock l’envahit et le transperce en même temps. Le blanc toubab du Sénégal, le blanc d’ivoire du piano, le blanc platine de la radio, le blanc effervescent des studios. Le blanc champagne de Bahia, crème de lys, parfum lilas, et le blanc de la page blanche où vient s’inscrire votre histoire désormais, tandis que sur une branche de l’arbre tout proche, attirées par les graines et les fruits, deux mésanges bleues sont venues se poser.

François,
portrait d’un absent

(dernière page)

les coups de foudre – Jacqueline Risset

Les coups de foudre sont impersonnels. On l’oublie, le plus souvent, à cause de la question de l’objet. L’objet, presque toujours, se met à la place principale, et n’en bouge plus, jusqu’à extinction de l’ensemble. Mais ce n’est pas ainsi, parce que la foudre, dans ce cas comme ailleurs, arrache brutalement à la trame, à tout l’alentour. Arrache par conséquent celui qui le vit à ce qu’il était avant de le vivre. La personne précédente n’est plus, la continuité se perd, renonce. On recommence, à tous azimuts. Qui recommence ? On, précisément (…)

Il semble, dans les moments aigus où la perception de la vie est très forte, qu’il y a un devoir de tout dire, de tout écrire, ou peindre.
Par moments s’avance, l’évidence contraire – qui n’est pas de l’ordre du devoir, évidemment, puisque le devoir ce serait l’autre, le récit minutieux, appliqué. C’est une sorte d’appel enjoué, inspiré. Ne rien noter, laisser la vie se disperser dans l’oubli ou l’éclat imprévu des réminiscences – retourner tranquillement au rien qui la borde et la tient en secret.
Mais surprendre le secret en disant, en décrivant les points où quelque chose a lieu  ces noeuds étranges.

Ou simplement écrire, comme un hommage – inutile certes – à ce qui est.
Ce qui est : brille.

Les instants
les éclairs

Les souvenirs – Erri De Luca

Les souvenirs ne sont pas des archives, ils ne sont pas un répertoire, un agenda. Les souvenirs sont des coups qui éclatent de l’intérieur, qui te sautent à la gorge à l’improviste et toi, tu te rappelles une chose que tu avais complètement oubliée. En somme, les souvenirs sont des bombes à mouvement d’horlogerie, qui explosent loin dans le temps : s’ils frappent vraiment, s’ils affleurent, alors je les mets par écrit, je les arrange, je les fixe, parce qu’ils m’ont donné un coup que je veux essayer d’étourdir, en écrivant plutôt qu’en buvant (…)
J’écris mes histoires, mais je ne rédige pas des procès-verbaux précis. D’habitude, j’essaie d’entrer dans les histoires en cherchant à donner une autre possibilité aux personnes. L’écriture est plus « enfiévrée », elle tente de restituer à ces personnes un peu de rapidité de réflexes, d’affection réciproque aussi, une occasion de rencontres entre elles à peine ébauchées alors, mais jamais abouties car entre-temps la vie s’écoulait.
Il ne s’agit pas proprement de faire arriver les choses d’une manière différente – je ne les change pas, je ne peux changer la vie passée, la corriger -,  je donne cependant aux personnes d’alors une autre possibilité de se dire ce mot-là, d’échanger entre elles un peu plus que ce qu’elles purent se donner, se dire, se transmettre. De se faire plus mal aussi (…)
Brodsky dit dans un vers de ses Poésies italiennes : « Dans le passé, ceux que tu aimes ne meurent pas. » Dans le passé, ils sont tous là, prêts, tu les rencontres, tu les retrouves tous. Pour un homme né au milieu du siècle passé et qui a donc accompli depuis longtemps la plus grande partie de ses actions, le passé est toujours plus vaste, plus abondant, plus large, c’est un champ où se renouvellent les rencontres avec des personnes auxquelles on ne peut donner rendez-vous que là seulement, en arrière, dans l’écriture. Au moment où l’on décrit ces personnes, on les rencontre à nouveau et puis on en prend définitivement congé, parce que l’écriture donne un congé définitif au temps passé : au moment où on les retrouve, on échange un dernier salut. L’écriture rentre dans la catégorie des meilleures rencontres.
Je suis ami avec le temps qui passe. J’aime  qu’il s’en aille ainsi, au galop.

                                                             Essai de réponse

Hesse jardinier – Marco Martella

Dans son poème « Heures passées au jardin », Hesse explique que les fruits et les légumes de son potager lui permettent de vivre frugalement, comme un paysan, presque en autarcie. Pendant qu’il travaille au jardin, il se laisse aller à la rêverie que favorisent les tâches répétitives, ou il dialogue dans son esprit avec les personnages de ses livres. Les pages du Jeu des perles de verre, le roman qu’il est en train d’écrire, s’insinuent dans le paysage clos du jardin. Comme chez Chateaubriand, le geste du jardinier et celui du poète coïncident par moments. Dans les carrés du potager ou sur la page, il est toujours question de faire germer puis grandir, et de contribuer à l’émergence d’un monde idéal où la réalité puisse se refléter, la sève circuler, pour que d’autres graines germent. « Utiliser ce peu de liberté qui est nécessaire pour que la volonté de la nature devienne ma volonté. » Voilà la seule règle que Hesse s’était donnée en tant que jardinier et sans doute en tant qu’écrivain aussi (…)
Mais il y a des choses qui se passent au potager de la Casa Rossa qu’il aurait cherchées en vain dans son bureau, dans les pages de ses romans ou dans ses vers. Dans « Heures passées au jardin », on suit le vieil écrivain dans ces moments que chaque jardinier connaît, où le bonheur de l’enfance réapparaît grâce au souvenir des premiers outils de jardinage, à la fierté pour la réussite d’une plantation ou au parfum d’une fleur qu’on croyait oublié. Hesse aime par-dessus tout brûler des branches sèches dont les cendres serviront plus tard à enrichir le sol du potager. Le dernier feu, il l’allumera le matin du jour de sa mort. C’est à chaque fois, dit-il dans un poème, une joie : un geste ancien, à la fois acte magique, rite païen de purification, source de rêverie, mais surtout plaisir innocent. Et avec la poésie de l’enfance réapparaît l’adhésion spontanée à la vie,

Un petit monde
Un monde parfait

Quel est le scandale de Picasso ? Sa solitude – Philippe Sollers

Quel est le scandale de Picasso ? Sa solitude. Tout le monde s’est efforcé, et s’efforce encore, de la nier, de la minimiser. Le spectacle fait son travail de dénégation, mais Picasso a su s’en servir. « C’est le succès, dans ma jeunesse, qui est devenu mon mur de protection », dit-il à Brassaï. Brassaï, alors, lui cite Nietzsche : « La meilleure cachette est une gloire précoce ». Et Picasso : « Tout à fait juste. C’est à l’abri de mon succès que j’ai pu faire ce que je voulais. »

Il veut parler, bien entendu, des époques d’autrefois, bleue ou rose, celles qui ont précédé le saut dans l’inconnu dont ne ne dira jamais à quel point il était risqué. Mais il faut aussi entendre, n’en doutons pas, une déclaration de désinformation constante par rapport à la société. C’est une stratégie, elle mériterait une étude à part.

Quoi qu’il en soit, Gertrude Stein a senti l’essentiel : « Il renouvela sa vision qui était celle des choses comme il les voyait. On ne doit jamais oublier que la réalité du XXe siècle n’est pas celle du XIXe. Pas du tout. Et Picasso était le seul à le sentir en peinture. Absolument le seul. De plus en plus, sa lutte pour l’exprimer s’intensifia. Matisse et tous les autres voyaient le XXe siècle avec leurs yeux, mais ils voyaient la réalité du XIXe siècle. Picasso était le seul qui voyait le XXe siècle avec ses yeux et voyait sa réalité, et en conséquence sa lutte était terrifiante, terrifiante pour lui-même et pour les autres, parce qu’il n’avait rien pour l’aider, le passé ne l’aidait pas, le présent non plus, et il devait faire cela tout seul. »

Gertrude Stein écrit ces phrases en 1934. Six ans plus tard, elle admire Pétain au point même de vouloir traduire ses discours. Le malentendu était donc total. Gertrude trouvait que Picasso avait un défaut très grave : sa sexualité. Une sexualité « dirty », pensait-elle. De son point de vue, elle n’avait pas tort. C’est d’ailleurs ce qui l’a empêché de prendre Joyce au sérieux.

Picasso, le héros

être captif, là n’est pas la question – Nâzim Hikmet

Je suis dans la clarté qui s’avance.
Mes mains sont pleines de désirs, le monde est beau.

Mes yeux ne se lassent pas de voir les arbres,
les arbres si pleins d’espoir, les arbres si verts.

Un sentier ensoleillé s’en va à travers les mûriers.
Je suis à la fenêtre de l’infirmerie.

Je ne sens pas l’odeur des médicaments.
Les oeillets ont dû fleurir quelque part.

Et voilà, mon amour, et voilà, être captif, là n’est pas la question,
la question est de ne pas se rendre…

1948

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