cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : août 2019

La médaille

Il y avait ce tiroir où tu avais empilé les dossiers, les papiers de la maman d’Urli. L’autre jour tu as voulu trier, ne pas hésiter à jeter. Et c’est alors que tu l’as vue, coincée entre deux pages d’un agenda. On ne sait pourquoi elle se trouvait là. Une médaille ancienne de Marie, en argent, ovale. Simple, au dessin estompé. Toute petite dans le creux de ta main, même pas un centimètre avec son anneau. Tu n’as pas hésité. Comme stimulée, tu as cherché une chaîne très fine que l’on t’avait offerte. Tu l’as retrouvée facilement d’ailleurs. Tu as enfilé la médaille à la chaîne, fermé la chaîne autour de ton cou. Ton visage s’est alors trouvé comme ravivé par cette présence discrète. Une pensée négative a voulu s’installer illico: tu dois la cacher. Ne pas la montrer. Les temps sont ainsi. Tu as foutu une baffe à l’idée. Et tu la portes désormais chaque jour sans la retirer, la petite médaille. Elle fait partie de toi, tu le sais.

la forme de l’amour – Camus

La mort donne sa forme à l’amour comme elle la donne à la vie – le transformant en destin. Celle que tu aimais est morte dans le temps où tu l’aimais et voici désormais un amour fixé pour toujours – qui, sans cette fin, se serait désagrégé. Que serait ainsi le monde sans la mort, une suite de formes évanouissantes et renaissantes, une fuite angoissée, un monde inachevable. Mais heureusement la voici, elle, la stable, René devant Pauline, verse les larmes de la joie pure – du tout est consommé – de l’homme qui reconnaît qu’enfin son destin a pris forme.

Carnets II,

Le salon XVIIIe

J’ai vu tout à l’heure la photo d’un beau salon XVIIIe. Ce n’est pas le premier, mais pourquoi cette photo-là me mena-t-elle direct vers le salon XVIIIe qui se trouvait dans la bâtisse de ma marraine, dans le Vercors. L’été. L’odeur retrouvée. Sûrement. J’y suis née dans ce Vercors, mes premiers pas furent  là-bas. Un vrai labyrinthe cette maison. Je m’y perdais. Des coins, des recoins. Une vaste cuisine donnait sur la prairie (une vache m’y coursa un matin, j’ai jamais compris pourquoi), de petites pièces adjacentes, les chambres en haut ou à mi-étage. Labyrinthe pour l’enfant que j’étais. Mais à l’arrière, tout le long de la bâtisse, un salon, souvent dans la pénombre. On y fermait les volets pour éviter que le soleil ne ruine les tapisseries des fauteuils et canapés. Ma pièce préférée. J’aimais ces fauteuils laqués gris clair. Les motifs des tapisseries. Quelques fleurs. Les Fables. J’aimais être dans cette semi-obscurité. La fraîcheur était accentuée par le bruit de l’eau de la montagne qui coulait dans  la fontaine en pierre brute, en face. Mais surtout l’odeur. L’odeur forte des reliures en cuir. C’est là qu’est né mon amour des livres.
Je ne vins à Paris, chez ma grand-mère, qu’une fois sa colère calmée contre maman. En bonne italienne, elle l’avait chassée, pas de femme enceinte chez elle sans mari. Comment maman avait-t-elle pu rencontrer cette femme plus âgée qu’elle, d’un milieu à l’opposé du sien ?
Elles se rencontrèrent en prison.
Mais ceci est une autre histoire.

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