il y a une chose dont tu dois te persuader une bonne fois, ma petite : ce n’est pas la concrétisation de grandes idées vagues qui t’apportera quoi que ce soit. L’essai le plus mince, le plus insignifiant que tu parviens à écrire vaut mieux que tout le flot d’idées grandioses dont tu te grises. Garde tes pressentiments et ton intuition, c’est une source où tu puises, mais tâche de ne pas t’y noyer ! Organise un peu tout ce fatras,un peu d’hygiène mentale, que diable ! Ton imagination, tes émotions intérieures, etc., sont le grand océan sur lequel tu dois conquérir de petits lambeaux de terre, toujours menacés de submersion. L’océan est un élément grandiose mais, l’important, ce sont ces petits lambeaux de terre que tu sais lui arracher… N’oublie jamais cela. Ne surestime pas ces orgies de vie intérieure, ne va pas te croire pour autant au nombre des « élus » et supérieure aux gens « ordinaires » dont la vie intérieure t’est, après tout, parfaitement inconnue ; mais si tu continues à te griser et à te délecter de tous tes remous intérieurs, tu n’es qu’une chiffe molle et une bonne à rien.
Ne perds pas de vue la terre ferme et cesse de gigoter impuissante au milieu de l’océan.

Journal, Etty Hillesum

1941