cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Catégorie : Récit Page 1 of 25

Un corps

Anticipant la demande extérieure, je me la suis posée à moi-même cette question : Alors, cette soirée ?
Et l’idée du corps m’est venu.
C’est quand même épatant un corps.
Il comprend ce qu’on lui demande. Il accepte. Il joue le jeu. Et le lendemain semble se relâcher déjà, tout en restant attentif aux éventuelles nouvelles attentes à venir. Car il le sent le corps, ça bouge tout en haut, dans la tête, comme un fluide qui nourrit tout le reste.

Merci pour hier soir mon corps….

*

Un gentil

L’humeur est à la rêverie avec tout ce gris englobant Paris. Ce soir deux amis à dîner ici. Un homme. une femme. Pas un couple. Deux amis. On va se diriger vers le poulet/purée de saison. Pourquoi alors cette rêverie matinale, ce brin de mélancolie qui mène à la lenteur des gestes… faire le lit… passer l’aspirateur… la serpillière… Se doucher. S’habiller… c’est bien, tu mincis…
Parce que ce soir j’aurais bien aimé l’inviter, lui, le gentil, avec lequel, par absurdité, je me suis égarée via des mots que je n’ai pas maîtrisés. Il aurait discuté avec ferveur avec ces deux-là. Nous aurions été amusés par tant d’éclat. Mais voilà, il ne viendra pas.

*

Harmonie (Je remanie ici un ancien texte)

J’ai envie de te photographier. De te plaire, de te séduire, de t’amuser. J’ai envie de te voir embrasser et parler avec Laura, notre enfant. J’ai envie de te voir choisir avec un soin précis les fleurs pour un bouquet que tu veux m’offrir. Nos fausses chamailleries, j’aime les petits bouquets tout simples, toi, les larges brassées. Maintenant je m’achète des fleurs toute seule et il me semble à chaque fois qu’il y a une bizarrerie dans tout ça… J’ai envie que tu me caresses la joue « Tu vas bien ? » — J’ai envie de sentir ton émotion devant une statue de marbre, de plâtre, de bronze. J’ai envie de te fatiguer. « Je t’aime, mais qu’est-ce que j’t’aime, ça me fatigue… » J’ai envie de lire près de toi dans notre lit. Tu me titillais. Je n’ai jamais pu aller au-delà de quatre pages. J’ai envie que tu m’embrasses dans le cou. « Tu sens le soleil, la pastèque, l’été, tu es ma vie. » — J’ai envie d’entendre ta voix éclatante quand tu pénètres dans le salon avec nos livres pêle-mêle : « Bonjour la pièce ! Bonjour tout le monde… Sollers, Salut ! » — J’ai envie de ton regard. J’ai envie de regarder tes mains. J’ai envie de t’écouter rire et parler avec les amis. J’ai envie que se réalise ce rêve tellement doux qui m’a réveillé l’autre matin. Nous sommes assis sur un muret. Les jambes dans le vide. Tout est lumineux. Le ciel bien bleu. Il fait chaud. Nous partageons des chocolats. Alors, tu te penches vers moi : Qu’est-ce que tu as dans le tien ? Tu me le donnes ? » – C’est ça la vie avec toi, l’harmonie jusque dans les rêves.
Il y eut quelques disputes, de la vaisselle cassée, pour l’histoire, mais aucune porte claquée. Je t’ai fait très mal deux fois, toi, jamais. Notre vie ensemble, un chiffre biblique ; pas de désert, des jardins, des odeurs, de la saveur, du goût. — Sollers dit vrai : Quand vous aimez quelqu’un, aimez-le passionnément et à tout instant, c’est le temps en personne qui vous aime. »

*

L’allure

Ce dimanche matin, j’ai tout fait bien. La maison sent bon.
Tête lavée, j’écris ces premières lignes face à la fenêtre ouverte de la cuisine ; la vapeur des endives jouant sa partition. Toujours ces musiques de Prince à répétition. C’est lui que je veux écouter en cette fin de matinée. — Cela peut sembler ridicule, mais je me sens comme un papillon sorti de sa chrysalide. Je sais bien que c’est pas la saison, que le terme est galvaudé, mais quoi dire d’autre… Je vois tout neuf. Simple. Evident. Ce que je dois faire et ce que je ne dois plus faire. Il y a quelque chose de nouveau à ce constat, un fluide qui sillonne le corps : la confiance. Elle avait pris le large il y a pas mal de temps. — L’air de rien, l’allure s’en ressent. La gestuelle. Un étranger me voyant ne comprendrait pas ce que j’écris là, une amie la verrait. — J’ai envie de marcher par les rues. De regarder les visages. J’ai envie de m’offrir ces boots noires remarquées l’autre jour. J’ai envie de rentrer parce que j’ai une furieuse envie d’écrire mes bidules. J’ai envie de dire des sornettes. Faire la cuisine. Inviter. J’ai envie de lire. De rester informée. J’ai envie de dire oui, moi qui ai le non à la bouche. — J’ai envie j’ai envie j’ai envie…
Est-ce le résultat de la séance d’hypnose symbolique d’hier avec Anne ? Elle fut exceptionnelle. Toujours remuant ces séances. Ce qui était un problème un souci ne l’est plus. On trouve notre réponse avec la symbolique.
C’est ça.

***

La boîte à musique

La nuit. Les échanges via téléphone. Les discussions sur n’importe quoi. Les sardines notamment.
« Je vais m’endormir » — lui ai-je dit alors.
Pratiquement à l’instant je reçois une petite vidéo. Une boîte à musique d’enfant, jouant sa berceuse.
Pourquoi m’a-t-il envoyé ça ? J’ai aimé la réactivité de sa pensée. C’est là, à ce moment-là seulement, que j’ai senti un attachement à cet homme, qui ne m’attirait pas, que je n’attire pas : avec lequel ce fut un plaisir de parler, que je n’aurai vu que 3 fois.
Il a dîné dans ma maison. M’a aidé à verser les linguine dans le plat. Ce fut très gai.
Puis il y eu ce foutu malentendu ridicule. Je crains de déranger si maintenant je regarde ses photos.
Désolant.
Demain, on va me retirer l’image de la tête et du coeur. — à l’instant, je veux pas.
J’y suis attachée à ma petite boîte à musique.

*

On ne plaisante plus,

J’écris avec amusement ce titre-là, parce que je rentre du rendez-vous avec mon médecin, Nadia, qui m’a fait une séance d’acupuncture assez incroyable. Je lui ai parlé de mon éparpillement, du manque de concentration, de la gourmandise qui pointe le bout de son nez, du manque de confiance en soi, de la fantaisie qui s’fait la belle, etc etc etc… (oui, je connais le Roi et Moi).

Je vois, dit-elle. — En 5′ elle pique avec dextérité je ne sais quels circuits mais toujours est-il qu’après un peu moins d’une demi-heure, lorsqu’elle retire les aiguilles, j’ai déjà un sourire royal aux lèvres, une envie de bouger, d’aller de l’avant, de bondir, non pas pour courir, mais pour venir ici, dans ma maison, pour écrire. Je vois déjà quels chapitres je veux modifier, comment avancer sur un autre.
Ce qui me prenait la tête hier n’a plus cette importance là. Tout est clair.

— L’important c’est vos textes me dit-elle. La concentration. Le travail. Pas ce qui vous encombre la tête et ne vous apporte rien. Revenez me voir dans 3 semaines.

*



Le jour d’après,

Il y a des matins particuliers. Celui-ci en est un pour moi.
Mon imagination m’a joué un tour. Je ne dirai pas un sale tour. Un tour.
Je remercierai toujours la vie d’ avoir rencontré cet homme singulier, qui part totalement en vrille. C’est son rythme. C’est sa vie. J’ai pas pigé…. J’ai gâché…. Je me suis trompée.
Comme d’habitude, je me crois forte. Lucide. Pas de tristesse à l’instant. Dans une sorte de manque. Un noeud dans la gorge agaçant. Les larmes s’annoncent écrivant ces mots. Les copines n’en seront pas à me ramasser à la petite cuiller comme la dernière fois.
C’est un autre sentiment, doux, qui n’a pas eu le temps de se diluer.
Qu’il sache que jamais je n’écrirai quelque chose de revanchard le concernant. Jamais.
Il a fait briller mes matins.
Hier, très tôt, j’avais écrit sur mon carnet combien je semblais être loin, tellement loin de lui.
– Foutue prémonition…

*

La fantaisie

Je voudrais qu’elle décide de s’agripper à moi, de ne me lâcher jamais plus, la fantaisie, la merveilleuse fantaisie. Pas celle du boucan, des éclats, des rires de façade, du remue-ménage, du systématique, du genre bouger pour bouger, faire pour faire.
Non, celle qui fait que le sang bouillonne, que le silence devient révélateur de mots, de sensations inédites, d’audaces. L’audace et la fantaisie vont de pair me semble-t-il, peut-être je me trompe.
Sollers, comme souvent, me donne la réponse, la méthode.
« La fantaisie et la liberté d’imagination ne s’acquièrent pas comme ça, qu’il y faut du temps, de l’obstination, de la sévérité, de la rigueur, des mathématiques, de la raison. »

C’est décidé : je m’obstine.

*

Le calme

Sans effervescence, il y a ce calme qui envahit tout, à son rythme ; il prend le temps. L’intérieur de votre corps, poussant même l’idée jusqu’à s’étaler dans votre environnement du moment. D’évidence, il semble se sentir bien, là, avec vous — Merci du retour ! lui lancez-vous — Ce moment vous donne une force que vous ne demandiez pas, n’attendiez pas. — et vous pousse même à reprendre illico un ou deux de ces petits textes anciens, pour les corriger. Les préparer. — Concentration.
Vous ne vous laissez pas dissiper.
N’oubliez pas de sortir Erri, le caresser, lui parler.
Encore un café.
Et là, seulement là, ouvrant le 34ème carnet, vous écrivez enfin le récit.
Vous allez oublier de dîner.
Vous laissez infuser la rencontre du jour.

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Grâce matinale

Je l’ai pressentie en revenant de la promenade d’Erri. Malgré la pluie, pas très virulente faut bien le dire, cette douceur de l’air, les lumières étaient toutes jolies. Les couleurs ravivées par je ne sais quoi. Et, en rentrant, une sensation, très nette par contre. Une grâce matinale. Un coeur au calme, gai, réceptif.
— La maison est propre. Junior, hier, a fait tout ce que je n’arrive pas à bien réaliser, la poussière sur les livres anciens posés sur la console au-dessus du secrétaire vénitien, par exemple. Les tomettes sont bien plus vivantes. Les nocturnes de Chopin, à l’oeuvre. Les renoncules roses de Stanislas pètent le feu… tant mieux. — J’ouvre Twitter. Envoie la photo du quai sous la pluie. Me fais un café. Erri s’est déjà rendormi.
— Beethoven. Triple concerto. Cette envolée du début…. Je vois alors apparaître sur l’écran un visage que j’aime bien, et qui aime la photo. À chaque fois que je le vois ce visage je me rappelle comment l’homme m’interpella dans la rue « Anna ! Anna ! » , les bras chargés de vêtements sortis du pressing voisin. Je l’avais écouté sans dire un mot. Béate, j’attendais qu’il continue…. et ce n’est qu’après ce bref moment lui ai demandé qui il était. — Je fais ici la promesse d’aller le voir au théâtre l’année qui vient ! —

Ce visage fait partie prenante de cette grâce matinale.

*

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