cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

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Le picotement

Ça commence souvent par un picotement au bout des doigts, main droite et gauche. Comme une envie illico de se mettre à la machine, l’ouvrir, écrire, écrire. Voir défiler les phrases sur l’écran, comme si on était étranger aux mots s’affichant. Le bruit des touches. La gaieté, toujours présente accompagne cette musicalité. — L’idée semble arriver ensuite, un frôlement cette fois qui, mine de rien, pousse à freiner le rythme des doigts. La réflexion arrive. La remise en cause du premier jet…
Mais ceci est une autre histoire.
Le picotement je ne le retrouve pas avec l’écrit manuscrit des mots sur mes carnets numérotés avec des étiquettes d’école. On reconnaît son écriture. L’encre. Le rythme artisanal. On sait que ça reste.
Souvent tu freines. Éludes. Te restreints.
Ça t’agace, mais ça t’agace à un point cette auto-censure que tu n’arrives pas à déloger !
Foutue éducation….

*

Monts et merveille

La Jaguar verte s’est rangée sur le bas-côté de l’autoroute du Sud. Nous sommes près des Monts du Mâconnais. Ses deux occupants, un homme, une femme, sont partis de Paris, Porte d’Orléans, ce samedi de la dernière semaine d’Août, à 8.30 précises. Un rituel, comme celui de la dernière semaine du mois en question. Pourquoi ? — Les grands restaurants de province reprennent tout simplement du service.
En habituée, la femme ajuste sur sa tête la casquette de base-ball bleu marine à l’insigne des Boston Red Socks, abaisse d’un geste rapide le miroir du siège passager, vérifie la présence du rouge à lèvres. Parfait. Il fait beau, un cadeau, elle tourne son visage vers le conducteur. Un vrai sourire à son mari. Ils descendent de la voiture. Lui,  détache alors, pour elle, le vélo à l’arrière. A-t-on jamais vu un vélo blanc amarré à l’arrière d’une Jaguar verte ? — Elle enfourche sans hésiter ce vélo ami, on lui volera un jour. Installe le petit York à l’avant dans le panier ! et oui, il est du voyage lui aussi. Encore un sourire, quelques mots rapides en anglais. Il faut dire qu’ils sont tous deux new-yorkais.  Lui, ex-grand éditeur de là-bas. Elle, philosophe. Il la regarde s’éloigner Nationale 7. On ne voit en rien son inquiétude. La circulation automobile n’est absolument pas son problème. Non, Rose a plus de 75 ans. Cette année, il sait que le corps de Rose lui permet ce plaisir peut-être pour la dernière fois. Ils doivent se retrouver au prochain péage ; choisir ensemble la prochaine escale pour déjeuner. Des discussions sans fin. Les grands chefs du coin comme ceux de Paris sont tous leurs amis. Ailleurs aussi d’ailleurs. Pas un chef étoilé qui ne leur soit étranger.
Imaginez la surprise des automobilistes dépassant Rose  circulant à son rythme sur le bas-côté de l’autoroute, son vélo blanc, le petit chien, la casquette… Une vraie merveille de fantaisie.

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Les deux abeilles

Alors que la manifestation de la CGT déambulait à son rythme rue de l’Université pour réclamer des augmentations de salaires — j’ai toujours aimé les voir défiler, les écouter passer — donc, alors que je prenais au même moment ce bouquet de tulipes au-dehors de la petite boutique de la fleuriste, je les ai vues. Deux, elles étaient deux, les petites abeilles à virevolter autour des bouquets multicolores.

— Déjà ? ai-je dit à la fleuriste. Il est bien tôt… mais je me trompe peut-être..
— Non, répond-elle — gravement. Je me suis posée aussi la question. Début février. C’est grave ça…

Oui, c’est grave ça.

*






Le guéridon

Hauteur : 75 cm
Diamètre : 65 cm
tel est le descriptif brut d’un guéridon tripode, en bois naturel, légèrement poudré d’un rose subtil, et qu’il fallait absolument selon moi pour le petit salon en devenir. Précédemment, Philippe Model avait proposé un guéridon moins haut, moins rond, d’un magnifique violet. Mais je n’aimais pas le caresser, il y avait une rudesse de la matière. Je gardais dans la tête celui que j’avais vu dans un des nombreux livres de Philippe, Métamorphoses ou Couleurs, je ne sais plus. Un simple, très simple, en bois naturel.
Il me l’apporta un matin. Plaisir.
Ce guéridon trouva sa place, d’emblée.
Philippe posa juste un léger film protecteur sur le dessus.
Et les jours passèrent….
Philippe était absent lorsque Pierre, son collaborateur direct, vint un matin pour voir l’appartement.
Sa stupéfaction immédiate en voyant le guéridon dans le salon. — « Philippe vous a laissé son guéridon ! Ça alors ! Il faut qu’il vous estime beaucoup… » — Comment cela ? ce n’est pas une production ?
— Non, aucune production n’a été faite… En vous laissant son guéridon, c’est comme si Saint-Laurent vous donnait sa robe fétiche… »

*

Philippe, son guéridon sans le salon, et le regard d’Erri




Machines et Echelles,

Elles sont parties. D’abord les machines colorées rouge et jaune qui prenaient toute la place dans l’espace du petit appartement. La jaune surtout. Je me demande encore comment ils ont fait pour la faire grimper ici. Elle appartient à Patrice, ébéniste rocker, taiseux, toujours en noir. Je suis devenue pote avec lui en le délivrant d’un dilemme. Personne n’avait de couteau pour découper le beau saucisson qu’un artisan avait apporté. D’un geste doux j’ai sorti de mon sac le p’tit canif indispensable. — Respect !
— Un autre jour nous avons partagé le goût de la bière Erdinger. Ce n’est pas rien.
Ici, Patrice a réalisé d’après les dessins de Philippe, le dressing, portes et accessoires de la salle de bains, les petites armoires de rangements, quelques accessoires de cuisine, le vaisselier qui est un bonheur, et là il entame la réalisation d’une bibliothèque, après avoir sué avec l’oeil de boeuf au plafond de la cuisine. Sa machine jaune est précieuse. Jour après jour il s’est privé pour se l’offrir.
La rouge appartenait à toute une équipe. Elle fut la plus bruyante, la plus utilisée aussi, faisant un peu tout… c’est du moins ce qu’il m’a semblé.
Quant aux échelles, elles étaient trois. Hautes, vieilles, pleines de plâtre, de taches de peintures. Elles m’attendrissaient avec leur histoire. Ballotées d’un lieu à un autre. Utilisées avec rudesse. D’un claquement dur remisées un jour contre un mur. Toujours indispensables.
— Je les trouvais très belles, poétiques.

*


… et Mumu arriva,

Dimanche 2 janvier de cette année nouvelle. Douceur parisienne. Pas de vent. Jolie lumière, nuages magnifiques. Je peste de ne pouvoir photographier toutes ces beautés, mon téléphone ayant décidé de jeter l’éponge depuis deux jours. Pour le remplacer il faut désormais prendre rendez-vous, ne plus se présenter comme ça à la célèbre enseigne. Alors, je regarde le ciel, les rues, les maisons, les passants.
Je m’imbibe… et rentre. Un déjeuner rapide, bien bien déséquilibré…, demain est un autre jour…
Le téléphone étonnamment ne me manque pas. Les messages évidemment ne passent pas.
J’ai bien envoyé quelques mails ici et là.
On sonne brusquement à l’interphone. Emilia, la gardienne, me demande si elle peut laisser entrer une amie, Mumu, qui, inquiète de mon silence, a pris le train pour venir aux nouvelles.
Les anges veillent. Mumu, ne connaissait même pas le code de l’entrée de l’immeuble, n’était plus très sûre non plus du numéro de la rue. Mais elle a vu une dame devant une porte discutant avec deux amies. Elle a dit son inquiétude pour l’amie et demandé si l’une d’entre elles connaissait Anna.
– Mais oui, évidemment ! dit Emilia.
Quelle beauté d’un coup j’ai ressenti. Comme un grand soleil qui illuminait ces escaliers à la Hopper, où grimpait alors la si jolie Mumu ! Elle avait laissé son amoureux dans sa banlieue. Pris le train jusqu’au Musée d’Orsay pour venir voir où en était l’amie qui ne répondait pas au téléphone, ni le 31 décembre, ni le 1er janvier.
Etre aimée ce n’est pas rien.

*

Mais oui, dit l’homme, j’ai lu Catherine Vigourt !

L’heure du déjeuner. Peu de monde encore lorsque j’entre dans le petit restaurant italien au deuxième étage du fameux magasin. L’accueil est toujours gentil. Les yeux, au moins on les voit sourire. J’évite les places centrales même s’il y a le confort des sièges en cuir. À droite, près des baies vitrées, il y a encore ces travaux qui gênent la vue, alors je vais vers la gauche, le long du mur, entre l’entrée et la sortie. De petites tables pour déjeuner seul ou en duo.
Casarecce. Vin rouge, de Sicile cette fois.
Arrive alors un homme mince, taille moyenne, élégamment vêtu d’un costume gris. On le place à la table devant moi. À l’évidence c’est un habitué, je vois ça à la façon dont il parle en passant sa commande. Je l’observe. Il est face à moi. D’Urli, qui aimait les chaussures impeccablement cirées, j’ai gardé ce goût. Les siennes, noires, sont nickel. Le petit mouchoir blanc en pochette dépasse juste ce qu’il faut.
L’homme sort alors un livre de poche. Neuf. Epais. J’ai toujours aimé les gros livres de poche, ils me font penser aux vacances, allez savoir pourquoi.
Je ne peux pas voir le titre.
Discrètement je fais une photo. Un lecteur.
Arrive son plat. L’homme, en habitué des lectures à table, cale l’épaisseur droite du livre sous le rebord de l’assiette et il lit tout en faisant tourner sa fourchette autour des pâtes du jour qu’il mange lentement.
Pas une tache sur les pages du livre.
À un moment, nos regards se croisent. J’en profite. Je lui parle. J’ai jamais su lire à table, en mangeant. Je n’y arrive pas. C’est vrai, la concentration me manque. L’homme sourit.
Que lisez-vous ?
L’homme me montre la couverture du poche. Mes mains se croisent sur la poitrine, en prière.
Flaubert. Voyage en Orient.
Immédiatement je pense à Catherine Vigourt.
Avez-vous lu le Flaubert de ma copine Catherine Vigourt ?
Mais oui, j’ai lu Catherine Vigourt ! Epatant !
— C’est un des trésors de Twitter vous savez !
— Vous êtes Anna ! dit-il alors simplement avec un grand sourire,
Je vous suis et lis vos petits billets !

Comment dire ? Je me suis sentie comme dans une partie de cache-cache.
Une gamine étouffant ses rires de ses deux poings à la bouche, se cachant derrière une immense armoire qui sent bon la cire, dans une maison, quelque part à la campagne, un jour d’été.

*

Les taches de rousseur

D’abord la gêne, l’agacement, une jalousie sous-jacente, agaçante, à la lecture sur Twitter de textes écrits par des personnes sur leur père. Mon père… mon père… mon merveilleux père. Alors j’ai fait une séance d’hypnose avec Catherine pour me laver de ces sentiments. Les larmes, encore, coulèrent.
L’autre matin, la lecture d’un nouveau texte déclencha on ne sait d’où un autre ressenti. Le désir. Un désir flamboyant de père. Un désir de sourires, de rires et de repas. Un désir de Bonjour ma fille !
*
Ecrivez sur votre père, a dit alors l’amie sur Twitter
*
Maman ne m’en a jamais rien dit. Jamais je n’ai rien demandé. Ne pas déranger. Ma grand-mère ne savait rien. M’a aimée comme j’étais. J’ai eu la chance à l’école de ne pas connaître la méchanceté de certains enfants pour ceux qui, comme moi, sont sans père légitime (quel adjectif !).
— Ma marraine m’en a dit quelques mots. Un homme marié. Des enfants. Est-ce vrai ? Elle m’a montré une petite photo en noir et blanc. Une photo prise dans le jardin de la maison du Vercors, un jour de soleil en juillet. Anna, 4 mois, ces mots écrits à l’encre noire. Je me vois la tête toute ronde, une vraie lune, quelques brins de cheveux blonds poussant là et là, vêtue légèrement, il devait faire chaud. Je suis dans les bras d’un homme blond, en chemise blanche, manches relevées aux coudes, jeune, grand, mince, l’air gentil, qui me regarde, étonné. De l’autre côté de l’image, maman, en robe d’été à pois, ses longs cheveux bruns en toute liberté. Elle fixe l’appareil.
Voilà, c’est tout du trio d’un jour.
Maman a toujours été amoureuse des montagnes, des alpages. Avec une amie, elles allèrent vers Chamonix en vacances ces années-là. Elles y campaient. Je pense que c’est là, un jour de juillet qu’elle le rencontra, ce garçon, cet homme, qui devint mon père. Je dis ça, parce que je suis la règle simple de l’enfantement, 9 mois. Se sont-ils au moins aimés ? Pas sûr pour maman. Impitoyable à la moindre faute. Je veux croire que oui pour lui. Il a aimé cette sauvage, cette sensuelle.
Ce n’est certes pas elle qui lui apprit ma naissance. Orgueilleuse comme elle fut. Ma marraine je pense servit de go-beetween. Il devait vivre pas bien loin, dans ces montagnes.
Je suis certaine qu’il a cherché à me retrouver à Paris. Maman, seule, a pu l’en dissuader.
Il n’a pas assez insisté. Et n’a rien su de l’humour du Ciel.
Chaque jour maman était ramené au visage de l’homme en voyant le mien.
Je porte son héritage. Ses taches de rousseur.
Sur mon nez, elles ne sont pas effacées par le temps les taches de rousseur de mon père.

*





Mais, je suis photographe !

Nous rentrons de promenade avec Erri en cette fin de journée parisienne. Arrivés devant l’hôtel, je regarde les jeux de la lumière sur les bâtiments de pierre blonde en face, les ombres. Ces couleurs indescriptibles qui me fascinent.
Je vois sortir de l’hôtel un des employés qui s’occupe de l’accueil, il s’arrête devant la porte, porte ses mains à sa taille, lève la tête et regarde. Il regarde lui aussi cette lumière. On ne connaît un peu maintenant, je lui dis : « On a envie de la photographier, quelle beauté ! » . — « Mais je suis photographe ! Je suis sorti parce que je sais que c’est son l’heure, celle où elle est la plus belle. »
Je comprends alors qu’ici, son travail dans cet hôtel, n’est qu’un complément de salaire. La presse va mal.
Il a bossé, collaboré avec les grandes agences photographiques françaises, enseigné la photographie à la Sorbonne… Je suis juste admirative. Stupéfaite lorsqu’il me dit avoir entendu parler de notre agence.
L’homme, petit, mince, d’origine vietnamienne, portant cheveux blancs maintenant, je le vois se faufiler avec son appareil argentique pour faire LA photo, comme lui a appris son Maître, Cartier-Bresson.


* * *
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C’est petit, mais c’est chouette !

Lorsque j’ai décidé de vendre l’appartement du Cherche-Midi, beaucoup me dirent : Dois-tu vraiment le faire ? C’est tellement bien et calme ici. Bien sûr ils comprenaient l’aspect financier. Même si cet aspect est évident, ce n’est pas pour cela que j’ai voulu le faire. Non pas changer pour changer. Changer pour retrouver le goût de bouger. De sortir. D’emblée, mon idée fut de trouver quelque chose de petit. Il faudrait me séparer d’un certain mobilier. Oui. Qu’importe. Alors je me mis à chercher. En fait, j’ai vu très peu de lieux. Un, où je fis d’ailleurs une hasardeuse offre d’achat. Tout ça parce qu’on voyait trois coquelicots en face, oubliant la masse des travaux. Et puis c’était à Monge, où Laura avait été à l’école primaire… Mais je sentais que quelque chose n’allait pas. Alors je suis allée voir Yass. D’emblée, il fut réticent sur le lieu. Oui, c’est pas mal… mais je vous vois ailleurs. Près de la Seine, l’appartement n’est pas grand au deuxième ou troisième étage… C’est petit, mais c’est chouette !
J’ai annulé la promesse et repris la quête.
J’ai pas attendu longtemps. Une rue où je ne pensais jamais aller. Derrière le bel immeuble, une jolie cour pleine de plantes en pots, des jasmins, deux trois rosiers, pas de porte, une entrée assez vaste avec un bel escalier en bois. J’ai vu cet escalier comme des bras tendus vers moi. Te voilà ! Un appartement par étage. Pas d’ascenseur. Au troisième et dernier étage, la petite porte. Aussitôt, franchie, comme une bouffée d’énergie me revitalisant. J’ai déambulé. Et plus je marchais, plus l’évidence se faisait. Oui, ai-je dit. J’ai signé la promesse sur le champ. Enfin rassurée. Suis revenue une seconde fois pour le plaisir avec un entrepreneur et son architecte d’intérieur. Me suis amusée en filmant ma déambulation. J’ai envoyé cette petite vidéo à des amis.
J’ai quitté l’appartement du Cherche-Midi en le remerciant, lui souhaitant bon vent avec les nouveaux venus, un couple délicieux, qui vont l’aimer à coup sûr. Et me retrouve en attendant la signature définitive dans un appart hôtel.
Le beau de tout ça, c’est l’appel que je n’attendais pas. Je vois apparaître le nom de Philippe Model sur mon portable. Je lui parle de l’appartement. Il veut le voir. Nous y allons. Et là, lui aussi tombe sous le charme. Il dessine. Il dessine. Les idées fusent. Il va travailler avec Yannick et Jean-Baptiste pour le côté technique et logistique.
Je suis sidérée. Comme si tout s’emboîtait, de fait.
Est-ce cela la justice poétique ?

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